XX. — Le chantage de Gonse
Nous recommandons maintenant aux lecteurs du ■Siècle la scène qui suit :
Lp général Gonse me reconduisit jusqu'au haut de Tescalier que l'on trouve à la suite d'une longue galerie s'élendant sur la droite de la porte de son cabinet.
Chepiin faisant, le général me dit : Vous voyez Picquart, dites-lui bien que de son attitude à Vaudience dépend toute Ha carrière : il sait que je le tiens en estime.
Je lui objectai que la façon dont le général de Pellieux l'avait traité n'était pas faite pour lui donner confiance et que je ne pourrais lui remonter le moral qu'à la condition de lui porter ces paroles réconfortantes et en lui faisant connaître leur origine.
Je lui demandai de le découvrir vis-à-vis de Picquart.
Il s'y refusa. Il me dit : Arrangez-vous pour lui faire com.' prendre que vous tenez de bonne source l'assurance que sa carrière milïtaire ne sera pas brisée, s^il sait demeurer militaire.
Ce langage du général Gonse est clair, quoique euphémique : S^il sait detneurer militaire, disait le général Gonse, c'est-à-dire si le colonel Picquart se rappelle ce que je lui ai dit : « Ne dites rien et personne n'en saura rien » : si le colonel Picquart matelasse sa conscience et laisse Dreyfus tranquillement à Tîle du Diable ; s'il est prêt à dire que la justice de la condamnation de 1894 ne fait pas le moindre doute pour lui ; s'il est prêt à affirmer qu'il est convaincu que le petit bleu ne concerne pas Esterhazy et que celui-ci est au-dessus de tout soupçon ; s'il veut se solidariser avec tous nos mensonges et nos infamies, le colonel Picquart doit savoir que je lui
continuerai mon estime, et que les étoiles de général
brillent sur son horizon... »
M. Bertulus trouva le colonel Picquart « très mih-
taire )),,mais pas au sens où le comprenait le général
fioase.
Pendant tous les débats de la Cour d'assises, j'ai vu Pic- ' lûart deux lois par jour, avant et après l'audience.
Chaque fois, pensant à ce que m'avait dit le général Gonse, je me suis efforcé de lui rappeler ce qu'un officier de son rang devait à l'armée, dont il avait été l'un des privilégiés. J'avoue que mon effort n'a jamais été bien pénible, car, chaque fois, j'ai trouvé le colonel Picquart aussi froid, aussi déterminé à demeurer militaire qu'il était possible de le désirer.
Il aurait pu y lors de certains incidents, au procès Zola, soulever un vrai scandale; et quand je l'en félicitai, ensuite, il me répondit que tant qu'il aurait l'honneur de porter l'épaulette, il lui sacrifierait tout.
Aussi chaqje fois qu'il m'était donné de voir le général Goilse, je lui rappelais la conversation tenue dans son couloir, et je lui demandais de tout faire pour que Picquart ne fut pas rayé des cadres de Tsirmée, puisque lui-même le tenait pour un brillant officier.
Quoique juge d'instruction, M. Bertulus n'avait pas compris que le langage du général Gonse n'était qu'un simple chantage ; il le présentait sous la forme de la séduction ; il dissimulait la menace :
— Mais si le colonel Picquart met la A^érité et la justice au-dessus de son intérêt et de son ambition, nous nous acharnerons contre lui, nous briserons sa carrière militaire, nous le mettrons en réforme.
M. Bertulus, croyant à la sincérité du général Gonse. lui rappela un jour « la promesse qu'il lui avait faite en faveur de Picquart ». Le général Gonse lui assura qu'il allait faire tout ce qu'il pourrait pour empêcher la mise f\ en réforme de Picquart. « Il était deux ou trois heures ^. de l'après-midi ». Or, le décret avait été signé le matin jj même, et le général Gonse ne pouvait pas l'ignorer.
A chaque tournant, on trouve des exemples de mensonge et de tartuferie, et je suis obligé d'en n^liger beaucoup.
Gonse et ses complices ont encore fait mieux : ils ont
essayé de le faire tuer par Esterhazy et par Henry ; mais c'est Henry qui a été blessé. Il ne suffit pas d'être une mauvaise bête pour être dangereux. Le général de Pellieux voit Esterhazy le 3 juillet ; et, le même jour, celui-ci tente d'assommer Picquart. Ils l'ont fait arrêter le 13 juillet, l'ont fait accuser de faux et le tiennent toujours en prison, ô honte ! et ils en font un héros, ô justice !
Le crime de Picquart existait déjà il y a plus d'un an : le général Galliffet le dénonce en ces termes :
' Je dois déclarer qu'au moment où le colonel Picquart a été l'objet des poursuites qui l'ont amené devant le Conseil d'enquête, j'ai été de tous les côtés sollicité par des officiers généraux, mes camarades, de ne pas intervenir en sa faveur ; tous à ce moment, tout le monde était, à tort ou à raison, convaincu de Vinnocence du commandant Esterhazy et des torts de Picquart.
Quand le général Gonse parle de Picquart, dans chacun de ses mots on sent suinter la haine. Elle est justifiée. Picquart n'a-t-il pas rapporté son propos : — « Vous êtes seul à le savoir : si vous n'en dites rien, personne n'en saura rien ! » Gonse se lamente de ce que Picquart ait pu connaître et faire connaître ses variations et ses capitulations de conscience. Il ne lui pardonne pas sa honte. Il se plaint que Picquart ne lui ait pas montré le petit bleu aussitôt arrivé : et Picquart a loyalement expliqué qu'auparavant il voulait savoir si cette pièce avait une réelle importance. 11 reproche à Picquart d'avoir été hypnotisé par cette affaire. Ce pauATe général, s'il n'en comprend pas encore la gravité, a l'entendement singulièrement fermé. Il reproche à Picquart d'avoir voulu le rendre « odieux et ridicule ». Le
général Gonse se trompe, il suffit lui-même à la tâche.
i38 ANALYSE DE l'eNQUÊTE