‹ Affaire Dreyfus: Analyse de l'enquêteChapitre 96 sur 162 · II. — Rc'po7ise d'un artilleur · texte numérisé non relu

II. — Rc'po7ise d'un artilleur

Le général Iloget dit dans sa déposition du 22 novembre 1898 :

La pièce de 120 dont il s'agit a été tirée aux écoles à feu en 1894...

Ce n'est donc qu'au milieu de mai, au plus tôt, qu'on a pu avoir des renseignements sur la manière dont s'hélait conduite la pièce.

Le lendemain, le général Roget qui n'a évidemment que de vagues notions sur les progrès de l'artillerie revient sur le frein.

J'ai dit hier à la Cour, au sujet du frein hydraulique, que Dreyfus était un des rares et très rares officiers qui pouvaient donner des renseignements sur ce frein.

J'ajoute qu'il était le seul de son groupe de stagiaires à l'Etat-Majo^" de l'armée, aucun autre n'étant passé par les établissements de Bourges.

En réalité, ce freiUy inventé par le commandant Locard, le commafidant Hartmann lecoMnaîssaltdepols fl SS I , c'est-à-dire treize aus avant l'affaire Dreyfus !

D'autre part, l'ensemble du système avait été mis en essais en grand en 1891, par /deux batteries du S?** régiment à Bourges et des officiers étrangers avaient assisté à des manœuvres dans lesquelles ces deux batteries avaient attiré leur attention. D'ailleurs, le 19 septembre 1891, VAllgemeine militœr Zeitung en avait fait mention sous la rubrique (France) : Nouvelle jnèce de campagne.

Définitivement adoptée après certaines hésitations, la

pièce de 120 court modèle 1890 entre en fabrication dés 1 SO^ et l'on n'en fait point mystère ; le commandant Hartmann l'établit ainsi que suit :

Bien des indications ont pu être recueillies de 1890 à 1894 sur le canon de 120 court et son frein hydro-pneumatique. Je citerai, en première ligne, les cours des Ecoles militaires auxquels on songe, tout d'abord, quand on a besoin d'un renseignement sur le matériel, qui sont à la disposition de tous les officiers et que les attachés militaires peuvent aisément se procurer. Le cours fait à l'Ecole d'application de l'artillerie et du çénie en 1 S0^-03 sur l'organisation des affûts entre dans les plus grands détails sur l'objet du matériel de I ^O court et son or^înnisation.

On y trouve en particulier : page 122, la description d'ensemble du canon de 120 court avec son frein ; pages 130 et 134, la description d'ensemble de l'affût ; page 77, le principe du frein hydro-pneumatique et de ses soupapes chargées ; page 121, le principe du récupérateur ; page 95, le détail du système de pointage. Le texte est accompagne de trois dessins d'une grande précision, avec légende explicative.

m. — Le 120 court.

Continuant sa démonstration, le commandant Hartmann met à néant les audacieuses allégations des généraux porte-paroles de FEtat-Major. 11 prouve avec pièces à Tappui que tout ce qui est relatif au canon de 120 court était professé à Fontainebleau et à Saint- C]p^ en 1892 et il continue ainsi :

En même temps, des fuites ont continué à se produire.

J'ai dit que j'étais chargé à la section technique, de rédiger le Bulletin des questions à Vctiule, dans lequel il était rendu compte de tout ce qui avait trait au canon de 120 court.

Vers le mois de mars 1892, le gêné i al Mathieu fut prévenu de la disparition des exemplaires attribués au ministère de la marine.

Après enquête, il fit réexpédier tous les bulletins parus jusqu'alors à la section technique, qui reçut l'ordre de les brûler dans le foyer de sa machine à vapeur.

Il fut prescrit également de cesser cette publication.

La situation au commencement de 1894 était donc celleci : le canon de 120 court était partiellement en service ; le canon était loin d'être nouveau, datant de 1890, son frein hydro-pneumatique était également loin d'être nouveau.

Au surplus, le commandant Hartmann établît qu& les notes ou rapports concernant le matériel

iVnviiW^viG ne sont jamais remis à l' Etat-Major; ils vont à la troisième direction ou à la section technique et rien nest plus facile^ à son avis, de savoir si Dreyfus a demandé des renseignements dans lun ou Vautre de ces services. On n*a qu'à chercher.

D'autre part, un officier de n'importe quelle anne pouvait parfaitement fournir, en 1894, une note personnelle sur le canon de 120 court et le frein hydropneumatique.

D'après des ordres ministériels, les batteries armées de 120 court devaient apprendre le service de cette bouche à feu aux hommes, des leur incorporation, ainsi qu'aux réservistes. A cet effet, elles avaient reçu un règlement qu'elles devaient enseigner entièrement à tous les gradés.

Or, ce règlement contient un chapitre intitulé : Renseignements destines spécialement aux officiers, et aux sous-officiers, dans lequel »e Iroui'e la description complète du frein iiydropneiiinatiqtie, awec dessins à lappui.

Cette description comporte onze pages de texte, dans lesquelles les moindres détails sont donnés sur les dispositions intérieures et le fonctionnement du frein.

Pour donner une idée de l'importance de cette description, je dir«ni ([u'oUe fait connaître le frein hydro-pneumatique

tout aussi complètement et bien plus facilement, d'ailleurs, qu'un démontage.

Quant à ce règlement, il n'était jms confidentiel ; ses^ exemplaires n'étaient même pas numérotés. Toutefois il était interdit de démonter le frein. Et voici un^ réponse directe à une allégation du général Roget qui, dans une de ses dépositions, s'est servi de cet argnment pour prouver que le frein était un secret.

Pour le frein de 120 court, dit M. Hartmann, cette interdiction n'a pas été faite dans l'idée d'empêcher qu'on prenne connaissance de ses dispositions intérieures, car, je le répète,, ces dispositions sont entièrement indiquées, on ne peut plus clairement, dans la description du règlement, et un démontage ne saurait apprendre rien de plus que cette description, i

La seule raison de l'interdiction dont j'ai parlé pour le frein de 120 court, c'est qu'un démontage ne saurait être fait sans danger, avec les seules ressources des corps de troupes, en raison des projections qui pourraient résulter do la pression considérable du réservoir d'air comprimé.

C'est qu'ensuite on ne pourrait remonter le frein, le rechargement du réservoir exigeant un outillage spécial.

Le règlement contient, au sujet de ce rechargement, une prescription qui confirme ce que je viens de dire : il y est dit, en effet, que, chaque année, « quand il y aura lieu, le rechargement sera fait par un ouvrier de la fonderie de Bourges, qui se rendra dans la place avec l'outillage nécessaire. »

Une t^le mesure, renvoi auprès des corps de troupes d'un ouvrier parfaitement au courant de ^organisation intcrieure du frein ^ l'ayant démonté et pouvant encore le démonter, est, par elle-même, exclusive de Vidée d'un secret qu'on chercherait à soustraire h la connaissance des corps de troupes.

Sans mystère, sans restriction aucune, le canon de 120 court a ét^ l'objet d'une conférence au polygone

168 ANALYSE DE L'ENOt'ÉïE

d'Auvours, près du Mans, au printemps de 1894 devant des officiers de toutes les armes ; pu^s il a été tiré au camp de Causse, à Poitiers, à Ghâlons du 6 au 9 août pendant les écoles à feu auxquelles Esterhazy a assisté. Et voilà le canon que MM, les généraux Gonse et de Pellieiix 7ie connaissaient que de nom, aie moment du procès Zola !

On lit, dans le compte rendu sténographique de ce procès ( Tome II, page i 0) la déposition suivante de M. de Pellieux. * •

Le bordereau porte : 1° « Une note sur le frein hydraulique du 420, la manière dont s'est conduite cette pièce, »

n y a là, Messieurs, dans cette contexture, un point qui me frappe ; l'auteur du bordereau dit: « Une note sur le frein hydraulique du 120. » C'est là l'expression pure d'un officier d'artillerie ; un officier d'artillerie dit en parlant : « le 120 » ; un officier d'infanterie ne dirait jamais cela ; il dirait : '< la pièce de 120. »

En outre, nous savons combien le service de l'artillerie est gardien jaloux de ses secrets. Le frein hydraulique de la pièce de 120, je vous le déclare, — je suis officier général, fai été chef d'Etat^Major d'un corps d'armée, — je ne le connais pas, je ne l'ai jamais connu. On a dit qu'on avait pu connaître cette pièce et son frein hydraulique aux manœuvres. C'est bien inexact. Il a été impossible de voir le fonctionnement de cette pièce aux manœuvres, absolument impossible, et je vous déclare que moi, qui ai assisté aux grandes manœuvres de 1896 et aux manœuvres de 4897, je ne le connais pas. En outre, il ne peut s'agH* dans ce paragraphe premier que d'un rapport qui existe, en effet, au ministère de la guerre, à la troisième direction, sur la façon dont s'est conduit, en effet, ce frein hydraulique dans les expériences ; un officier du ministère de la guerre seul a pu donner sur ce point des renseignements utiles. Jamais — il ne faut pas avoir été officier d'infanterie pour le savoir — jamais un officier d'infanterie n'a vu tirer la pièce de 4i,0, Moi-même qui ai assisté à des écoles à feu, je ne l'ai jamais vue et j'en appelle à tous mes camarades de l'armée.

JAMAIS UN OFFICIER d'iNFANTERIE n'a VU TIRER LA PIÈCE DE 120.

Pauvre M. de Pellieux ! Il était plein d'aplomb devant le jury de la Seine et savait que le président Delegorgue induirait au silence toute contradiction ! Mais, en vérité, il n'était pas très curieux des choses de l'artillerie; le 120 et son frein étaient pour lui des engins inconnus, mystérieux, défendus ! Il en savait moins sur cette pièce intéressante que les canonniers et les réservistes qui l'avaient eue entre leurs mains.

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