IV. — Un réserviste
Le lieutenant d'artillerie de réserve Bruyerre, convoqué, en 1894, pour une période d'exercices au camp de Châlons, pendant les écoles à feu (du 30 avril au 24 mai), a assisté personnellement à trois tirs de la pièce de 120 court.
Lors de ces expériences, indépendamment des officiers d'artillerie de la 2« brigade, se trouvaient présents tous les officiers dlnfanterie stationnés au camp à un titre quelconque : par là, j'entends les officiers de troupes des régiments d'infanterie qui se trouvaient au camp pour leurs feux de guerre, les officiers des écoles normales et régionales de tir et quatorze officiers supérieurs d'infanterie, spécialement convoqués par le commandant de corps d'armée, pour assister au tir de la brigade.
Un commandant du 29 « d'artillerie et un capitaine du môme régiment étaient désignés par le colonel du 29° pour accompagner ces messieurs et leur donner tous les renseignements dont ils pouvaient avoir besoin sur le matériel. Ces quatorze officiers d'infanterie sont venus en deux périodes ; ils formaient deux groupes, dont le premier a assisté au tir du 9 au 12 mai, et le deuxième du 15 au 18 mai.
On donnait à ces officiers toutes les explications qu'il désiraient ; on ne faisait mystère de rien.
L'intérêt, à ce moment, se portait sur trois éléments nouveaux : 1^ de nouveaiix appareils de mire ; 2*' la bôche de crosse ; 3° le frein 'hydropneumatique.
Je joins à ma déposition i^ les décisions du 30 avril au 24 mai ; 2" mon ordre d'appel et ma feuille de route ; 3° une liste indiquant les emplois actuels des 14 officiers d'infanterie convoqués : 4° un ordre de service mfintioanant les noms de tous les officiers de réserve qui se trouvaient alors présents au 29® d'artillerie.
Esterliazy ne figure pas parmi les officiers convoqués, mais on sait que deux batteries de 120 court du 29'' régiment d'artillerie ont pris part aux manœuvres de masses d'artillerie qui ont commencé au camp de Ghâlons le samedi M août 1894 et qu'Esterliazy a assisté aux écoles à feu de la 3** brigade d'artillerie au cainp de Chàlons, du 6 au 9 août. Il est donc présumable qu'il a connu alors le 120 court et qu'il a signalé cette pièce à son correspondant.
Y. — Le frein liydropneumatique
La déposition du capitaine Moch est des plus intéressantes; adjoint de 1890 à 1894 à la section technique de rartillerie et chargé de la Revice d'artillerie, cet ancien officier avait, à raison de son service, à apprécier la valeur techni(iue des documents confidentiels venant de l'étranger. Gomme le commandant Hartmann, le général Sébcrt, il a été frappé de l'impropriété des termes du bordereau. Quant à la valeur des renseignements sur le frein, il en examine la jx^rtée.
Il faut remarquer qu'il existait déjà plusieurs freins liydropneumatiques (un aux Forges et Chantiers de la Méditerranée, un aux Aciéries de Salnt-Ghamond, et le plus ancien, à ma connaissance qui est celui d'un canon Arms^
tronQy de six pouces, qiii a été décrit dans un ouvrage anglais de M. Dredge, relatif à l'Exposition de 1889).
Ces apppareils sont brevetés, c'est-à-dire connus.
Le frein réglementaire français ne peut en différer que dans des points de détail, tels que Tobturation du joint.
Il faut rej[narquer que les appareils étrangers fonctionnent bien, ce qui prouve qu'il y a d'autres solutions satisfaisantes que la solution française.
D'ailleurs, contraii^ement aux allégations de MM. Roget, de Pellieux, Mercier, etc., le nombre de ceux qui pouvaient renseigner sur le 120 court était considérable. Voici à ce propos ce que dit le capitaine Moch.
Sur la question de savoir quelles personnes pouvaient avoir remis des renseignements techniques, c'est-à-dire concernant le système de construction de Taffùj; de 120 court (à supposer que la note en contînt), il est certain qu'il faudrait ponvoir répondre individuellement de tout le personnel qui a collaboré aux études et à l'établissement de ce matériel, officiers, contremaîtres, ouvriers, dessinateurs, etc., et qu'on ne peut garantir qu'une indiscrétion, môme involontaire, ne se soit pas produite pendant le cours de plusieurs années ; par exemple, un affût de 120 court a séjourné pendant fort longtemps au comité d'artillerie, dans une cour, où il a pu être vu par une quantité de personnes qui n'avaient pas qualité pour en approcher.
Quant aux détails concernant l'emploi de ce canon sur le champ de bataille, il était impossible qu'ils fussent un mystàre, après plusieurs années d'essais de Ur et de manœuvres.
Il suffît évidemment d'avoir assisté à un de ces essais pour pouvoir produire une note sur la manière dont le matériel se comporte dans le tir.
M. le général Deloye ruine de fond en comble deux fe plus vilaines allégations du général Roget.
Le général Roget avait, en effet, affirmé, en premier feu, que Dreyfus pouvait, seul, connaître, au mois
d'août 1894, le frein de 120, parce qu'il avait été le seul à assister précédemment, à l'Ecole de Bourges, aux expériences de ce canon.
Or, il résulte de la note du général Deloye que « les tables de construction provisoires du canon de 120 court, du niveau fixe, du frein hydropneumatique et de la pompe de rechargement » furent transmises, LE 8 JUIN 1894, au ministère de la guerre. Tous les officiers d'artillerie, titulaires ou stagiaires, ont donc pu, à partir de cette date, cpnnaître le fi'ein.
Le générai Gonse, interrogé par le président Lœw^ sur la question de savoir « si d'autres officiers que Dreyfus n'avaient point passé par les établissements de Bourges », avait répondu, non sans embarras : « Je crois quon a dû faire des recherches à ce moment, mais je ne pourrais pas l'affirmer. »
M. le général Roget avait ensuite et fort longuement exposé qu'Es terhazy, officier de troupes, n'aurait pu donner sur le 120 c^urt que des renseignements tout à fait insuffisants, à supposer même qu'il eût pu en donner, mais que le capitaine Dreyfus, artilleur émérite, « avait dû fournir un mémoire tout à fait complet sur la question.
Le général Deloye a appris que l'existence du frein hydropneumatique est antérieure, non seulement à 1894, mais même à 1890. Nous savons d'ailleurs que, si le canon de 120 court, muni de ce frein, a figuré aux manœuvres de Vaujours en 1894, il avait déjà figuré dans les mêmes conditions à celles de 1891 et, que dès cette époque, il avait attiré l'attention des Allemands.
Or, ce que nous ne savions pas, et ce que nous apprend le général Deloye, c'est que si les Allemands cherchaient Qn effet depuis 1891, à connaître le freiiB.
LES i>'OTES DU BORDEREAU 173
et le canon de 120, ils n'y étaient pas encore parvenus en 1894, et même en septembre 1894 — à la fin de septembre — c'est-à-dire postérieurement à la réception du bordereau et des notes qu'il contenait.
Il est en effet très clairement exposé dans le paragraphe I du mémoire Deloye, que le 20 septembre 1894, les Allemands adressaient à un de leurs agents un questionnaire pour demander des renseignements sur ces canons de 120, qui, d'après les journaux français, le Bien public et le Temps avaient figuré aux manœuvres de 1894.
La voilà bien la preuve décisive que la note envoyée par le bordereau sur ce même canon de 120 et son frein, ne contenait que des renseignements incomplets et sans valeur, puisqu'après l'avoir reçue, les Allemands demandaient à leurs agents « une description du canon, du tube, de l'affût, etc., » et enfin une foule de choses qu'ils n'auraient évidemment pas eu besoin de demander si la note envoyée par le bordereau et qu'ils avaient entre les mains, les leur eût fournis.
Donc, le général Deloye a trouvé moyen de nous donner, sur le contenu de la note, une 'indication précise. Il nous a démontré qu'elle ne contenait rien de ce que Breyfus y aurait pu mettre et de ce que le général voulait à toute force nous prouver qu'.elle devait contenir.
Il a prouvé d^une façon péremptoire que Dreyfus rCètait pas y ne poicvait pas être V auteur du bordereau I