‹ Affaire Shortis [microforme]Chapitre 3 sur 83 · AE PT · texte numérisé non relu

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“ était un lunatique ; vous en avez eu la preuve:dans | ‘“ son attitude devant cette foule qui voulait le déchi- “ rer en lambeaux.” l

“ Vers sept heures, Shortis envoya l’un des cons- “tables me prier d'aller le voir. Je me rendis à sa “ demande. En arrivant, je le trouvai en compagnie “ de l'abbé Santoire de l'évêché de Valleyfield, qui “ était venu le visiter. Il était gai et babillard comme “un enfant d'école qui, à l'heure de la récréation, “ s'échappe de sa classe. Je conversai pendant une “heure avec lui Il me parla de Waterford, de ses ‘amis, de ses jeux, de son vélocipède, de son pony. “ Sa conversation était sans suite ; il sautait d’un “ sujet à l’autre. Je lui dis qu'il venait d'échapper à “un grand danger et je lui demandai s’il n’avait pas “eu peur ? Il me répondit : “ Oh ! non, tout ce que je “ regrettais, c'était d'avoir les mains liées, Si mes ‘ mains avaient été libres, j'aurais montré à toute ‘’ cette populace de quelle étoffe je suis fait.” Puis il “ continua. à me parler de ses jeux. Il me. raconta ‘“ ses amours avec Mile Anderson. Il me parla enfin “ comme l'aurait fait un enfant de sept à huit ans,

“ Après le départ de l'abbé Santoire, le chef de “ police me prit à l'écart pour me dire que Mr Loye, “ le maire de Valleyfield, qui, était le père d’une des “ malheureuses victimes, venait de le faire avertir. “ de faire bonne garde, vu que les ouvriers de la flature “ étaient à s'organiser pour une nouvelle attaque:: Je: “ conseillai au chef de police de transférer immédiate- “ ment son prisonnier, en secret, à la prison de Beau- ‘“ harnois. Je communiquai à Shortis l'information “ que je venais de recevoir. Il n’en parut aucunement “ alarmé. Je le quittai vers neuf heures.

::teLermêmé soir, j'appris dans l'hôtel que partout à « Valleyfield, Shortis était surnommé “ le grand fou.” «“ Je revins à Montréal, le lendemain, parfaitement “ convaincu que Shortis était un imbécile et un luna- “ tique.”

Mr Bury et Mr Gault se hâtèrent de faire connaître aù père et à la mère de l'accusé l'arrestation de leur fils et peu de temps après, la mère arriva au Canada pour demeurer auprès de lui et préparer sa défense. Elle s'assura d'abord d'une manière définitive les services de Mtre Saint-Pierre à qui elle adjoignit Mtre J. N. Greenshields, C. R.et Mtre George G. Foster, ce dernier, le plus jeune des trois, devant agir comme avoué ou solicitor, tâche qu'il remplit avec une habileté consommée,

Le crime reproché à l'accusé Shortis ayant été commis à Valleyfield, dans le district de Beauharnois, la loi exigeait que le procès de l'accusé s’instruisit dans la ville de Beauharnoïs, cette ville étant le chef lieu de ce district: Les avocats de la défense, convaincus d'avance qu'il serait absolument impossible de trouver dans le district:de Beauharnois un jury disposé à juger Shortis avec impartialité, résolurent de faire une tentative pour. obtenir que leur client fût transféré dans un autre district, et, à cette fin, au mois de juin dernier, une réquête fut présentée à l'Honorable juge Bélanger, le priant d'accorder à l'accusé ce qu'on appelle en loi, “ un changement de vénue.” Cette requête était appuyée d’un grand nombre de dépositions, toutes allant | à dire que les préventions soulevées contre l'accusé étaient tellement fortes et si générales parmi la population, qu'il serait impossible de trouver dans le dis :

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trict de Beauharnoïis un jury assez impartial pour que l'accusé pût compter sur un procès équitable, Ste demande fut refusée.

Une autre requête fut alors déposée devant le alu

nal afin d'obtenir qu'un commissaire enquêteur fût

nommé pour aller en Irlande prendre les dépositions d’un grand nombre de témoins qui étaient en état de prouver l'insanité de l'accusé. Cette dernière requête eut un meilleur sort que la première ; l'Honorable juge Bélanger en accorda les conclusions, et avec l'assentiment du représentant du ministère public, le juge Dugas de Montréal fut nommé commissaire enquêteur.

Peu de jours après, Mtre Greenshields, comme représentant la défense et Mtre MacMaster, comme représentant le ministère public, partaient pour l'Irlande en compagnie de Mr le juge Dugas. Cinquante témoins furent examinés en vertu de cette commission, et la preuve de l'imbécillité et de la folie de l'accusé fut établie de manière à ne laisser aucun doute, au moins, aux yeux des personnes importiales et désintéressées.

Le procès de Shortis avait été fixé au premier octobre 1895. Les séances de la cour s'ouvrirent à Beauharnoïs sous la présidence de l'Honorable juge Mathieu. Le savant magistrat fit preuve durant tout Je cours du procès d’une science profonde et d’une impartialité parfuite.

Aux sièges des représentants du ministère. publie on voyait Mtre MacMaster, C. R. avocat de Montréal, et Mtre Joseph G. Laurandeau l'avocat attitré du ministère public pour le district de Beauharnois :

La défense était ti par Maîtres. H €

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Saint:Pierre, C. R., J. N. Greenshields, C. R. et George ‘Foster, tous trois de Montréal.

On remarquait, non sans quelque surprise, que Maîtres Saint-Pierre et MacMaster, qu'on avait été dans l'habitude de voir siéger côte à côte au banc de la défense dans un grand nombre de causes importantes, se trouvaient pour la première fois opposés l’un à l’autre et que Mtre Greenshields, qui pendant assez longtemps avait été le représentant du ministère public à Montréal et comme tel l'adversaire habituel de Mtre Saint-Pierre, se trouvait son collègue au banc de la défense.

Ce fut une belle lutte que celle qui s’engagea entre tous ces avocats distingués. Le procès dura cinq semaines. Le choix des jurés occupa deux journées entières. Plus de cinquante d’entre eux furent récusés. Tous venaient dire : “ Mon opinion est formée contre l'accusé et rien ne pourra l’ébranler.”

Après l'émission d’un Venire de novo, afin d’obtenir une nouvelle liste de jurés, on fimt par en trouver douze, six parlant la langue anglaise et six parlant la langue française. Les moins préjugés parmi eux étaient à peine acceptables.

: Lorsqu'il s'en trouvait un qui disait : “ Mon opi-

“ mion est formée contre l’accusé, mais si la preuve de

“ folie est assez forte, je crois que je pourrai lui rendre “ justice,” la défense l’acceptait.

“L'an d'eux, au grand ébahissement de tout le sions jura qu'il ne s'était formé aucune opinion sur la cause, pour la bonne raison qu’il n'avait jamais entendu par: ler de la tragédie de Valleyfield. Il demeurait à trois lieues ‘de cette ville, “ Il ne savait ni lire ni écrire et

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“il né s'uccupait pas des affaires de ses; voisinsé-:le défense dut l’accepter pour en éviter un'pira; Qu'on s'imagine l’idée d’avoir à plaider “ la folie impulsive! et d’avoir à parler “ d'expertise médicale ” devant-un pareil sauvage. Pour consentir à l’accepter il. fallait que la défense fût bien au dépourvu. Maisil n'y avait pas d’alternative ; mieux valait celui-là que l’un..de ceux qui paraissaient décidé à pendre l’aceusé. :: :::

Dans le cours de l'instruction, nombre de points de droit des plus intéressants furent soulevés et-diseutés avec science surtout par Mtres Saint-Pierre et Mac: Master qui, tous deux, avaient la direction, l’un de la poursuite, et l’autre de la défense.

Le premier discours de la défense, celui de. Mtre Greenshields, fut prononcé le 28 octobre. Le jury étant composé pour moitié de personnes parlant la langue anglaise ; Mtre Greenshields porta la parole en anglais. Son discours fut éloquent. Il parla:pendant plus de trois heures et produisit une très forte-im-

‘ pression sur l'auditoire.

La pièce de résistance devait être le dico mai : Mtre Saint-Pierre. On l’attendait avec impatience

depuis plusieurs jours.

Toute la ville de Bosuhémois s'était portée à Ja salle d'audience. Un grand nombre de personnes étaient venues des extrémités du district pour voir et entendre le célèbre criminaliste. C’est ce puissant et magistral plaidoyer que j'ai recueilli d’après les notes

des sténographes et que je donne aujourd'hui au

public. De ce discours je ne dirai qu’un mot. Pendant trois jours, le brillant orateur tint littéralement son auditoire suspendu à ses lèvres. Chaque point de la

cause; chaque incident de la preuve fut traité avec uné habileté consommée au milieu d’un silence profond'et'de l'attention de l’auditoi:s qui suivait sa parole éloquente comme au théâtre on suit, la poitrine haletante, les péripéties d’un drame,

“ J'ai bien recueilli les paroles de Mtre Saint-Pierre, “ me disait l’un des sténographes, et ces paroles main- “ tenant sans coloris, sans vie et sans mouvement, je “ vous les donne ; maïs ce que je voudrais pouvoir vous “ donner en sus, c'est le son de la voix, les accents “ pathétiques, ces élans du cœur avec lesquels il a su “ empoigner et fasciner son auditoire ; c'est le geste, le “ regard, toute cette personnalité de l’orateur qui sem-

“ blait le transfigurer et en faire un autre être. Tout

“ cela malheureusement échappe à mon art, Il fallait “ être là, il fallait entendre l'orateur pour se faire une “ idée de ce discours.”

I1 m'est impossible de donner plus que je n'ai reçu, mais je suis convaincu que le public acceptera avec faveur et lira avec plaisir le discours de Mtre Saïnt- Pierre, tel que les notes du sténographe ont pu nous le transmettre.

MonTRÉAL, 19 février 1896.

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