‹ Affaire Shortis [microforme]Chapitre 38 sur 83 · RE CE · texte numérisé non relu

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tifiable de conclure absolument à l’insanité de ce jeune homme, en m'appuyant exclusivement sur ce fait isolé ; mais cet incident constitue un chaînon de plus dans la preuve, et c’est pour cette raison que mon collègue, monsieur Greenshields a jugé utile de le faire constater au dossier.

Mon savant ami a aussi paru traiter bien légèrement certains faits qui, d'après moi, ont ici une importance considérable. Vous vous en souvenez, plusieurs témoins nous racontent que Shortis trouvait très amusant de pénétrer dans les boutiques et les maisons d'habitation de Waterford à cheval sur son poney. “ Je ne vois pas que ce soit là des actes bien extraor- “ dinaires, dit le savant avocat du ministère public : “ Ne savez-vous pas, demande-t-il à l’un des témoins ‘ qui raconte ces faits, que le grand Napoléon a mon- “ té à cheval sur son coursier jusqu'au sommet de la “ Campanille à Venise ?” (La Campanille est une tour que tous les étrangers s'empressent d'aller visiter lorss qu'ils vont à Venise.) “ Et pourtant, ajoute le savant avocat, “ Napoléon n'était pas un fou.”

Messieurs, ma réponse sera brève: Napoléon Bonaparte était un homme de génie ; je ne m'arrêterai pas à discuter devant vous tout ce qu'il peut y avoir de vrai dans le vieil adage qui dit que : “ Souvent le Génie touche à la Folie ;” et du reste, j'ignore si ce fait qu'on attribue au grand général est vrai ou non. Ce que je sais cependant, c'est qu’à la date à laquelle mon savant ami a voulu référer, Napoléon Bonaparte cherchait à frapper l'imagination des masses en se faisant passer pour un être merveilleux. C’est ainsi qu'en Egypte il se donaait aux yeux des musulmans, pour un prophète, un

autre Mahomet, et qu'en Europe il affirmait qu'il existait au firmament une étoile visible pour lui seul, son étoile, comme il la «'signait. C'est sans doute pour le même motif, que le vainqueur de Marengo a voulu faire, au grand ébahissement des gondoliers de Venise, peu accoutumés à voir des hommes à cheval, l'ascension périlleuse à laquelle mon adversaire a fait allusion.

Quoiqu'il en soit, je suis bien convaincu que si, pour prouver aux générations futures ce qu'il était, Napoléon n'avait rien fait autre chose que d’escalader à cheval les marches de la Campanille, ce n'est certainement pas le génie que la postérité aurait découvert chez lui, mais bien plutôt la folie. Au reste, laissons là Napoléon qui, j'en suis sûr, serait bien étonné, s'il pouvait entendre évoquer son noin dans ces débats, Avec plus de raison que dans la fable des Pigeons et de la Tortue, le bon Lafontaine pourrait nous dire :

On ne s'attendait guère A voir Ulysse en cette affaire.

Ce qui est important pour nous de bien constater, c'est que dans tout ce qu'il faisait, l'accusé agissait sans discernement et sans intelligence, et que partout et toujours ses actio: s l'ont fait prendre pour un fou.

Que penseriez-vous du fils d’un gentilhomme qui s'aventurerait d'entrer à cheval dans la station de police, dans les bontiques et même dans les maisons privées de Montréal ? Et si ce jeune homme était le même qui, cent fois déjà auparavant, avait été le héros d'aventures également ridicules, également insensées, hésiteriez-vous à le croire privé de sa raisôn ?

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