‹ Affaire Shortis [microforme]Chapitre 44 sur 83 · WEST MAIN STREET · texte numérisé non relu

WEST MAIN STREET

Je pourrais vous citer encore une douzaine d’autres circonstances du même genre, mais ce serait inutilement fatiguer votre attention et abuser de votre patience.

En faut-il davantage pour vous renseigner sur l’état d'esprit de ce malheureux jeune homme ? N’ai-je pas le droit de conclure avec Mr Ryan, le conseiller de ville de Waterford, avec Mr Brett, le banquier, avec Mr Andrew Farrell, le marchand et l’ex-président de la Chambre de Commerce, que ce garçon est né imbécile, et qu'en grandissant il est devenu un maniaque de plus en plus dangereux au fur et à mesure que ses instincts se développaient.

Nous n'en resterons pas là, cependant, Messieurs, J'ai encore bien d’autres preuves à vous offrir.

Avant de terminer cette séance, car l'heure est trop avancée pour nous permettre de continuer plus longtemps aujourd'hui, (je sens, du reste, que je suis à bout de mes forces,) permettez-moi de répondre à une observation que j'ai entendu faire autour de moi. On dit : si ce garçon a été l’auteur de tous les actes d'insanité qu'on rapporte dans les témoignages pris à Waterford, il est indiscutable qu'il doit être fou; pourquoi alors son père et sa mère l'ont-ils envoyé au Canada où il a été abaudonné à lui-même sans guide et sans contrôle ? Si on savait qu’il était fou, et surtout qu'il était affecté de cette manie homicide si dangereuse, pourquoi nous l'envoyer ici et lui fournir l’occasion de’devenir le triste héros d'une aussi épouvantable tragédie que celle dont nous avons entendu le récit devant ce tribunal ?

Messieurs, s'il est vrai que, sachant leur enfan, fou, le père et la mère l'ont envoyé au Canada pour s’en débarrasser, ce père et cette mère devraient être à la brrre des accusés à la place de leur fils ; mais ne l’oubliez pas, c'est le procès du fils qui s’instruit en ce moment et non celui des parents. Vous êtes les Juges de Valentine Shortis et non pas ceux de son père ni de sa mère. Est-ce la faute de l'accusé si réellement ses parents ont voulu se débarrasser de lui en l'envoyant à quiuze cents lieues de son pays natal ? Abandonné à lui-même, sans boussole et sans guide, ce pauvre détraqué ne doit-il pas plutôt devenir pour vous un objet de commisération ou de pitié ?

Mais Messieurs, ne soyez pas trop prompts à condamner : êtes-vous bien sûrs que les parents sont coupables ? Etes-vous bien convaincus que ce malheureux jeune homme a réellement été abandonné par eux? Ah! n’avez-vous pas été vous-mêmes les témoins de leur sollicitude pour leur enfant ? N’avez-vous pas vu couler leurs larmes ? N’ajoutez pas à leur douleur en supposant chez eux une conduite aussi barbare et des sentiments aussi inhumains. Vous le savez, le père ignorait presque tous les faits qui vous ont été racontés, Il était sévère pour son fils, trop sévère peut-être, et la mère dans la crainte de provoquer des châtiments qu'elle redoutuit pour ce jeune homme qui était son idole, la mère cachait ses actions répréhensibles. Le père demeurait dans l'ignorance de tous ces faits qui, s'ils étaient parvenus à sa connaissance, n'auraient pas manqué de réveiller chez lui les soupçons les plus graves sur la sanité d'esprit de son fils. Allez-vous l’accuser, Messieurs ? Quel est le père qui, en enten-

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dant le récit de quelques actes insensés ou extravagants commis par son fils ne serait pas disposé à . les attribuer à la légèreté de l'adolescence et de la jeunesse, ou même à des penchants pervers qu’il faut corriger, plutôt qu'à la folie ?

Quel est celui d’entre nous qui, dans les circonstances où ce père a été placé, se serait dit à luimême: Oui, j'en suis convaincu, mon enfant, mon seul enfant, ce fils sur lequel je fonde mes plus chères espérances, est un maniaque, un fou qu'il faut renfermer dans un asile d’aliénés, Quelle affreuse révélation pour un père, quel désespoir n'aurait-elle pas manqué de susciter chez lui ? N'est-ce pas là la dernière pensée qui serait entrée dans son esprit ? Il aurait tout supposé, oui tout, avant de se convaincre que son enfant était un lunatique. Non, messieurs, vous ne le condamnerez pas, car il vous a tout expliqué, et ses paroles si simples et si plausibles avaient le cachet de la vérité; elles n’ont pu manquer de porter la conviction dans vos esprits. Il vous a dit : ‘“ Les exirences de mon négoce nécessitaient pour “ moi des absences fréquentes et prolongées de mon “ domicile, et j'avais confié l'éducation de mon fils à “ sa mère qui possédait toutes les qualités requises “ pour le bien élever. Depuis son enfance, il à été mis ‘ sous les soins des précepteurs les plus vertueux et “ les mieux qualifiés A part trois ou quatre des faits, “ (et c'étaient les moins graves), qui lui sont imputés ‘et qui ont été mentionnés durant l'enquête à Water- ‘“ ford, pas une seule des autres circonstances relatées “ par les témoins, n'était jamais parvenue jusqu'à “ moi avant la dute de cette enquête.

“J'avais cru remarquer chez mon fils un esprit “ léger, inconstant et frivole, et je l’ai envoyé au “ Canada dans l'espoir que, laissé en apparence à lui- “ même, il deviendrait plus réfléchi. Je voulais en “ faire un homme. J'ai suivi l'exemple d’un grand “ nombre d’autres pères de famille qui ont réussi à “faire de leurs enfants jusqu'alors incontrôlables “ des citoyens utiles, en les éloignant pour un temps “ du toit paternel. Mon enfant, vous dit-il encore, a “été placé sous la surveillance de trois ou quatre “amis que j'avais au Canada et sur les bonnes dis- “ positions desquels je pouvais compter.”

Et sa mère, Messieurs, êtes-vous tentés de lui jeter le blâme à elle aussi ? Eile a caché à son mari les méfaits et les actes étranges de son fils, elle à eu tort sans doute, inais ne pardonnez-vous rien au cœur d’une mère dont la faute est d’avoir été trop indulgente pour son enfaut ? Est-ce à elle surtout que vous oserez faire le reproche de n'avoir pas découvert que son enfant était fou ? Quelle n’a pas été son anxiété et sa sollicitude pour lui ? On la voit tout d'abord combattre la détermination de son mari d'envoyer leur enfant au Canada, et elle ne cède que lorsqu'elle est elle-même convaincue que cet éloignement temporaire de son fils sera pour son avantage. Mais elle l'accompagne jusqu'à Montréal. Pendant plusieurs semaines elle demeure auprès de lui, et elle ne consent à la fin à s’en séparer que lorsqu'elle le croit en sûreté, sous la protection de personnes qui veilleront sur lui et pourvoiront à ses besoins, si Jamais il se trouvait à requérir l'assistance de quelqu'un. Pauvre père ! pauvre mère ! n’aurez-vous aucun sentiment de

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compassion pour eux ? Pensez-vous, s'ils eussent un instant soupçonné l'affreux malheur qui est arrivé, qu'ils auraient jamais songé à se séparer de leur fils ? Ah ! ne les blâmez pas, Messieurs, plaignez-les plutôt, car jamais parents plus dévoués n'ont été plus cruellement frappés, dans ce qu’ils avaient de plus cher au monde.

À cinq heures la séance est ajournée au lendemain. Audience du 30 Octobre 1895.

Mtre St-Pierre continue son plaidoyer en ces termes :—

Messieurs les jurés,

Hier nous avons repassé ensemble le récit des principaux faits contenus dans la commission d'Irlande, faits qui démontrent l’imbécillité morale et intellectuelle et l’insanité de l'accusé.

J'ai maintenant à vous parler des actes de folie qu’il a commis pendant son séjour à Montréal et à Valleyfieid. Cette tâche une fois terminée, nous examinerons ensemble tous les incidents de la tragédie de Valleyfield, afin de découvrir si les actes qui sont réprochés à l'accusé sont ceux d’un criminel agissant uvec préméditation et en pleine connaissance de cause ou bien si ces actes ne sont pas plutôt ceux d'un maniaque et d'un lunatique entraîné par l'impulsion du moment et qui agit sans préméditation et sans responsabilité ; puis nous pèserons avec soin les déductions et les conclusions des médecins experts que la défense a fait entendre. ;

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Vous m'accorderez, je l'espère, la même attention et la même sympathie que vous m'avez manifestée jusqu'à présent. Il me reste encore bien des choses à vous dire, (cette cause est si longue), maïs notre responsabilité à tous est si grande, la vôtre surtout Messieurs, que rien ne doit être négligé de ce qui peut jeter quelque lumière sur ces importants débats.

Cette cause, Messieurs, nous fournit une preuve de plus de la vérité du vieil adage :

‘“ L'homme peut changer de pays, mais il ne change “ pas de nature.”

En Irlande, l'accusé par ses actes, avait mérité d’être surnommé “ Shortis la tête craquée ” ; il n’y avait que peu de jours qu'il était au Canada, que déjà on l’appelait “ Shortis le fou ” ou pour être plus exact, “ le grand fou.” Au Canada comme en Irlande le verdict populaire prononcé sur son compte a été partout le même ; partout on le reconnaît comme un lunatique, et on le surnomme Le fou : Irlandais et Canadiens, tout le monde est d'accord sur ce point, c’est le verdict

universel.

Je sais bien, Messieurs, que prise isolément, la preuve qu'un homme passe pour fou ne saurait être suffisante pour vous justifier de le déclarer tel ; mais Je ne crains pas d'affirmer que si un homme voyageant d'un pays à un autre, est partout sur son passage reconnu pour être un lunatique ; s’il est partout désigné comme tel, il doit y avoir dans le cerveau de cet individu quelque vice radical qui le fait agir de manière à le faire reconnaître pour ce qu'il est en réalité, et si partout où on a eu occasion de l’observer

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on le surnomme le fou, c'est que véritablement il doit être privé de sa raison.

L'accusé est arrivé à Montréal au mois de septembre 1893, et de suite il se fait remarquer par ses excentricités et son caractère étrange. James Mulcahey chez qui il a demeuré pendant trois ou quatre mois, nous raconte qu'il a été frappé par la singularité de ses manières. “J'avais à l’observer continuellement, “ nous dit-il; je ne lui aurais rien confié qui fût de }a “ moindre importance, pas même le soin de fermer la “ porte à clef, le soir. Sa chambre était remplie de “ catalogues annonçant en vente des bicycles, des “ pistolets, des carabines, etc. Ces catalogues ont rem- “ plis deux grands sacs qui sont encore dans ma ‘“ cave. Au lieu de monter et de descendre les escaliers “ comme tout le monde le fait, il les montait et les “ descendait quatre à quatre. A table, lorsqu'il avait “ terminé son repas, il se lévait brusquement, au “ risque de tout renverser sur la table. Il faisait “ toute espèce de folies. Je ne l’ai jamais vu sous l'in- ‘“ fluence des boissons fortes, je sais qu’il ne faisait pas “ usage de boissons alcooliques. Un soir, j'entrai dans “ sa chambre, je le trouvai occupé à empaqueter des “ allumettes souffrées pour les expédier en Irlande “ par la malle. Il voulait faire connaître à ses parents

“ou à ses amis en Irlande le genre d’allumettes dont

‘on fait usage ici Je dus lui expliquer le danger ‘qu'il y avait dans cette tentative d’expédier ainsi “ des allumettes souffrées par la malle et je réussis “ avec difficulté à le dissuader de suivre sa détermi- “ nation d'envoyer ces allumettes en Irlande.”

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Vous admettrez avec moi, Messieurs que l’idée d’expédier des allumettes soufrées par la malle n’est guère

susceptible de prendre naissance ailleurs que dans la cervelle d’un fou.

Madame Mulcahey, l'épouse de James Mulcahey, nous fait de l’accusé un portrait encore plus marquant. “ L'accusé, nous dit-elle, est venu s'installer chez “ moi au mois de novembre 1 “ qu'au mois de mai 1894.

“Q. Avez-vous remarqué quelque chose de parti- ‘“ culier dans sa conduite et ses manières ?

“R. Oui, j'ai remarqué qu'il agissait comme un en- ‘ fant ou comme un fou. Ses manières étaient étranges “ Il avait son bureau d’affaires dans la même bâtisse “ où nous demeurions, mon mari et moi. Cette bâtisse “ porte le nom de “ Atlantic Chambers.” C’est mon “ mari qui est le gardien de la bâtisse.

“ Une fois, étant entrée dans son bureau, je luidisque “ j'étais effrayée à la vue des armes à feu qu’il y avait “1à Dans cette occasion il avait deux revolvers sur “ son pupitre. Il laissait ses boîtes de cartouches par- “ tout dans la maison; j'en ai trouvé jusque dans ma “ cuisine, Un jour, il avait mis une boîte de cartouches ‘“ sur mon poêle de cuisine dans lequel il y avait un “ feu ardent. Lorsque je lui exprimai mon méconten-

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.“ tement à ce sujet, il se mit à rire. Il montait et des-

“ cendait les escaliers quatre à quatre.

“ Il se plaignaît fréquemment d'éprouver de vio-

- K lents maux de téte.

“Il ne fumait pas, et ne faisait pas usage de bois- “ sons enivrantes, Il se comportait très bien. Tout ce

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“que j'ai remarqué chez lui, c'était ses manières ‘“ étranges et folles.

“Une fois il faillit faire faire explosion à une “lampe en soufflant dans la cheminée, mais je ne “ pourrai, pas dire s’il l’a fait exprès ou par ignorance, “ Je lui ai enlevé la lampe des mains et je l'ai jetée ‘par la fenêtre. J'ai fait la même chose des car- “ touches qu'il avait mises sur le poêle.

Le capitaine Mathews qui a été entendu après Mr Mulcahey, nous dit que pendant sept ou huit mois l'accusé a occupé un bureau dans la bâtisse connue sous le nom de “ Atlantic Chambers ” au No. 209 de la rue des Commissaires. Mr Mathews était le propriétaire de cette bâtisse dont l'intérieur était divisé de manière à former vingt-cinq cabinets ou bureaux d'affaires. “ L’accusé avait loué un de ces cabinets, “ pour plusieurs mois, dit Mr Mathéws, mais je dus “ mettre fin au bail bien avant la date fixée entre l'ac- “ cusé et moi. Ce jeune homme était pour moi et pour “les autres locataires de l'établissement une source “ d'embarras continuels. Tous ses voisins se plaignaient “ de lui. Un jour, c'était en mars ou avril, je l'ai trou- ‘“’vé qui se promenait nu-pieds dans les corridors “ durant les heures d’affaires, c’est-à-dire entre dix et ‘“ onze heures de l'avant midi. Je lui ordonnai d'aller “ mettre ses chaussures et de se rappeler qu’il n'était “pas dans un asile d’aliénés. Il me dit qu'il se pro- “ menait ainsi nu-pieds parce que ça lui faisait du “bien à la téte. Malgré mes protestations, il persis- “* tait à rester fréquemment nus pieds dans son cabi- “ net. Il portait habituellement des culottes et des

“ grands bas, de sorte que lorsqu'il enlevait ses chaus- ‘“ sures et ses bas, non seulement ses pieds, mais ses ‘ jambes étaient nues jusqu'aux genoux.

“ Un jour, il me demanda la permission d’ériger “ une salle de tir dans ma maison. Inutile de dire “ que je refusai. Il était continuellement à me déran- “ ger durant les heures d’affaires pour me faire voir “ de nouveaux catalogues de vélocipèdes ou de pisto-

“ lets. Tout le monde le prenait pour un imbécile ou “ un fou.”

Quelle idée auriez-vous, Messieurs les jurés d’un jeune avocat que vous iriez consulter dans le bureau de la New-York Life, par exemple, si vous le trouviez se promenant nu-pieds et nu-jambes dans les couloirs de Ja bâtisse durant les heures d’affaires, et que penseriez-vous de lui s’il vous donnait pour raison de son étrange conduite, que c’est là sa manière.à lui de se guérir de la migraine ? Vous le prendriez avec raison pour un lunatique et vous vous empresseriez de sortir de son étude pour allez ailleurs con. fier votre cause à un homme dont les manières d'agir serait de nature à vous inspirer un peu plus de confiance sur la sanité de son cerveau.

Mr Edgar Bury nous raconte sur l'accusé des choses non moins extraurdinaires: “Je connais l'ac- “ cusé depuis dix-huit mois, nous dit-il. J'ai fuit su “ connaissance environ huit mois après son arrivée à “ Montréal. Il logeait alors chez Mr Mulcahey. Mon “ père connaissait monsieur et madame Shortis. “ Un jour, au mois de juin de l’année dernière, mes

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