‹ Affaire Shortis [microforme]Chapitre 69 sur 83 · DOUT · texte numérisé non relu

DOUT

feu, sup-

ove tirer is en n du pnner

la clochette et il a fait feu. Loye est tombé raide mort, la tête traversée d'une balle. A cette vue Lowe et le jeune Lebœuf se sont réfugiés dans la voñte.

On nous dit : Est-ce que l'accusé ne savait pas ce qu'il faisait lorsqu'il a crié à Lowe et à Wilson : “ Ne “ bougez pas ou je tire sur vous ?” Ne savait-il pas ce qu'il ‘aisait lorsqu'il s'est retourné du côté de Loye et qu'il l’a frappé d'une baile à la tête au moment où il venait d'entrer dans le cabinet du téléphone ?

Messieurs, je répondrai à ces questions d’une manière plus explicite en discutant le témoignage des experts, qui tous les quatre affirment positivement sur leur réputation professionnelle, sur leur honneur et sur leur serment que dans ce moment là Shortis le fou impulsif avait perdu toute connaïssance de ce qu'il faisait et tout contrôle sur ses actes. Il me paraît à moi que, en voyant Wilson chanceler, Shortis s’est cru perdu; il a pensé que tous ces jeunes gens allaient se ruer sur lui pour l'égorger et craignant d'être attaqué, il a crié : “ Ne bougez pas ou je tire sur vous.” Voulez-vous des preuves qu'il avait perdu connaissance et qu'il ne savait plus ce qu’il faisait ? Ecoutez : Il a été démontré que pas une seule de ses victimes n'avait été frappée par autre chose que par des balles. Comment vous expliqnéz-vous alors que le récepteur du téléphone, qui vous a été apporté ici, ait été arraché et brisé en morceaux ? Que Shortis ait coupé les fils du téléphone et interrompu le courant électrique, je comprends cela, meis pourquoi arracher et briser ce récepteur ? pourquoi l'a-t-il apporté dans le couloir

qui conduit à la filature où il a été trouvé ? Cet instrument n'a pas été brisé par la balle qui a frappé Loye, puisque cette balle n’a perforé qu'un côté du crâne et qu’elle a été trouvée dans le cerveau de sa victime. Pourquoi a-t-il brisé et tordu ce fanal que vous avez vu également ? Il vous a été prouvé que ce fanal était intact le soir du ler mars. Qu'a-t-il fait de la cheminée de ce fanal, qui n’a pu être retrouvée nulle part ? Qu’'a-t-il fait durant les trois heures qu'il a passé dans le bureau de la filature ? Pourquoi a-t-il brisé sa canne en deux? Pourquoi a-t-il enfoui son gilet de laine tout humide de sang dans le fond de ce grand crachoir qui, si on peut en juger par les débris qu'on y trouve encore, devait être à demi rempli de crachats et de bouts de cigares ?

Questionné au sujet de ces actes étranges de Shortis, le docteur Anglin a répondu : “There is no knowing “ what a crazy man might do.”—" Il est impossible de “ se rendre compte des actes d'un maniaque en dé- “Lire” Mais il paraîtra évident aux yeux de tous, que les actes dont je viens de faire mention, sont ceux d’un fou qui, dans un accès de rage, casse et brise tout ce qui lui tombe sous la main. Est-ce là tout ? Non. S'il est conscient du fait qu'il a tué trois hommes, (car telle devait être sa conviction, Wilson avait été laissé en apparence sans vie dans une des salles de la filature), que fait-il dans ce bureau avec toutes les lumières électriques allumées jusqu'à deux heures du matin? “ Malheureux, tu “ viens de tuer trois hommes ; vite, éteins ces lumières, “ qui à cette heure avancée de la nuit, peuvent être

“ aperçues du dehors et réveiller les soupçons. Ces “ lumières peuvent être vues par le gardien Napo- “ léon Delisle, par les trois chauffeurs ; vite, éteins-les “ et sauve-toi, marche, marche toute la nuit vers la “ frontière américaine, dans les bois, n'importe où, “ mais sauve-toi, il s'agit de ta vie.”

Non, il passe là trois longues heures, dont chaque minute, chaque seconde ainsi perdue le rapprochgit de sa perte.

Le gardien Delisle et le docteur Sutherland, avertis par Wilson qui à pu se traîner jusque dans la chambre des chauffeurs, arrivent enfin.

Ici, laissez-moi interrompre un instant mon récit, pour payer à ces deux braves le juste tribut d’éloges qu'ils méritent. Ils ont fait preuve d’un courage, d’une intrépidité peu commune, et non-seulement la population de Valleyfield, mais le pays tout entier leur doit beaucoup de reconnaissance pour le dévouement dont ils ont fait preuve en consentant, au risque de leur vie, à aller faire face à ce maniaque en délire. Que fait l'accusé ? essaye-t-il de résister ? Son revolver est chargé cependant et il avait dans ses poches je ne sais combien de cartouches qu'il avait prises dans le tiroir du bureau. S'il avait conscience de ses actes, il devait savoir que pour lui, l'arrestation c'était la mort.

Cherche-t-il à fuir? Cherche-til à se défendre ? Nos, il! s'avance vers ces deux hommes et il leur tend

son pistolet en leur disant : “I don't know why I

“ killed these men.” Je ne sais pas pourquoi j'ai tué “ ces hommes.”

L'alarme a été donnée, et bientôt le bureau se remplit de monde. Shortis s'adresse à Smith et lui dit : # For God's sake, shoot me or lend me your revolver “and I will shoot myself ”.—“* Pour l’amour de Dieu “ tuez-moi ou prêtez-moi votre revolver et je vais me “ brûler la cervelle. ” 1e En apercevant Lowe que l’on vient de faire sortir

| de la voûte de sûreté, il lui fait la même prière : “ Pour

“ l'amour de Diet, tuez-moi ou laissez-moi me tuer.” Ne reconnaissez-vous pas là l’idée du suicide qui vient après celle de l’homicide ?

Messieurs, supposez un instant que Shortis, tel que vous le connaissez maintenant, c'est-à-dire ‘ l’excentrique,” ‘“ la tête craquée, ” “ le grand fou, ” se serait suicidé après avoir tué Loye et Lebœuf et supposez que vous auriez été assermentés comme jurés du Coroner,

| | quel aurait été votre verdict ? Je vais vous le dire, Mes-

d: sieurs, et dans le fond de vos consciences, vous n'oseji rez pas affirmer que ce qne je vais dire n’est pas l’exacte vérité. Voici quel aurait été votre verdict ; “ Nous trouvons que ce jeune homme s'est donné la “ mort dans un moment d’aliénation mentale.”

Eh ! Messieurs, si tel eût été votre appréciation des actes de Shortis suicidé, pourquoi le jugeriez-vous autrement lorsque malgré lui il a été forcé de vivre ?

Sont-ce là toutes les preuves que nous avons de | l’état de démence dans lequel était l'accusé ? Non, | l'idée de la femme qu'il aimait et qu'il a quittée il y a | quelques heures à peine lui vient à l'esprit d'une ma-

nière confuse. Il demande de lui écrire un mot, mais comme on a peur de lui, on refuse de lui laisser la moindre liberté et alors il dicte à un jeune homme en présence de tout ce monde la note suivante :

“ My dear M.

“ Telephone home, Anticere.

# Don't fret ; if Bob gives any dirty talk, you will “ tell him to mind his own business or I will make it “ bad for him. Send Jack to me immediately

“ [remain yours loving!ls “B, SHORTIS.”

“ Ma chère M.

“Téléphone à mes parents, Anticerc.

“Ne t'alarme pas ; si Bob ose mal parler, tu lui diras “ de se mêler de ses affaires, ou sinon il aura affaire “A moi. Envoie moi Jack immédiatement.” Je demeure avec amour

“ B. SHorrTis.”

Messieurs, ai-je bien lu réellement ? Avez-vous bien compris ? Est-ce bien là le langage d’un homme éveillé ou d’un somnambule oui rêve !?

“ Téléphone à mes parents.”

Téléphoner à ses parents! Mais s'imaginait-il être à Waterfcrd? Ses parents, ils sont en frlande, à quinze cents lieues de fui. On ne téléphone pas à quinze cents lieues de distance.

“ Anticere.”

Quel est ce mot, quel en est le sens ? Personne n’a pu le deviner, et l’aceusé n’en sait rien non plus. “Ne t'alarme pas.” Comment c’est à la femme

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qu'il aime que ces mots d'encouragement sont adressés! Deux cadavres sont à ses pieds, percés de ses balles, et dans cet horrible spectacle il ne voit rien qui puisse lui être préjudiciable; il n’entrevoit aucun danger, aucune cause d'alarme. Il traite tout cela comme un homme qui, après avoir été légèrement blessé dans un duel, écrirait à son amante: “ Tu vas “apprendre que j'ai été blessé, mais ne t'alarme pas, ce “ n'est rien, une simple égratignure. Dans quelques ‘“ Jours je serai auprès de toi.”

Mais écoutez donc ceci: ‘“ Si Bob (il fait ici allu- “sion à M. Robert MeGinmis, le mari de Madame An- “ derson) si Bob ose mal parler, tu lui diras de se “ mêler de ses affaires, ou sinon, il aura affaire à moi.”

Comment ? il profère des menaces à l'adresse de M. MeGinnis ! Ses propres paroles sont : “I will make it bad for him.” —"$i M. McGiunis parie de lui en mal il ira lui régler son affaire.” Mais il ignore donc qu'il vient de tuer deux hommes et de loger trois balles dans le corps d'un autre? Il ignore done qu'il a violé la loi du pays qui défend le meurtre et les assauts avec intention de meurtre ? Il ne sait done pus qu'il est prisonnier et que la main de la justice va s'appesantir sur lui ?

Remarquez-le done, Messieurs, il parle d'aller règler ses comptes avec Mr MeGinnis, tout comme si son affaire à lui eût dû se régler dans le cours de la journée, tout comme s'il eût été sûr d'être libre le lendemain. Et vous allez me dire que ce jeune homme avait la tête à lui,qu'il savait ce qu'il faisait ? Ne voyez-vous pas qu'il est dans le délire ? Et

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pourtant trois heures se sont écoulées depuis le moment où le choc nerveux provoqué par le coup de feu accidentel s'est produit et que le sang lui a refoulé au cerveau, ce cerveau malade et déjà prédisposé à une attaque de la terrible maladie dont il a déjà été tant de fois la victime.

“ Envoie-moi Jack immédiatement.”

Mais il ignore donc ce qu'il a fait ? [1 ne suit done pas que dans quelques instants il sera écroué derrière les barres de fer d’un cuchot et que là il ne sera permis à personne de le voir ? Et en quoi Jack peut-il l'aider ? S’imagine-t-il que par son assistance il pourra échapper au sort qui l'attend ? Jack est un enfant, que pourra-t-il faire pour lui? Porter à sa sœur un message d'amour ? Muis est-ce bien le temps de songer à l'amour lorsqu'il va s'agir de sa vie ?

Et pourtant, c'est bien à cela qu'il pense, écoutez :

“ Je demeure avec amour “ B. SHorris.”

Messieurs, on vous dit que dans ce moment là ce jeune homme savait ce qu'il faisait. Eh bien, de l’endroit où il était, lorsqu'il a dicté cette lettre, il voyait à quelques pas de lui seulement, gisant par terre, à l'entrée du cabinet du téléphone, le cadavre de Loye qui avait été son ami, S'il eût possédé un rayon, un seul rayon d'intelligence, quels remords n'auraient pas déchiré son cœur ! quelles affreuses pensées n'auraient pas obsédé son esprit ! En écrivant à cette jeune fille qu'il aimait, ne lui aurait-il pas dit dans son désespoir : “ Je suis un misérable indigne de ton affection. “ Je viens d’être pris en flagrant délit de meurtre.

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“Tout espoir est maintenant perdu. Adieu, pour “toujours.” Aurait-il jamuis songé à lui écrire : “Je “ demeure avec amour, B. Shortis.”

Eh quoi! lorsque le spectre de la mort se dresse menaçant devant lui, c’est à l'amour qu’il pense !

Ah ! Messieurs, n'est-ce pas là du délire ? N'est-ce pas le langage d’un lunatique ? Quelle autre preuve pourriez-vous donc exiger pour vous convaincre que ce malheureux jeune homme est fou ?

Mais les constables de la ville arrivent, on le conduit à la station de police et on le renferme dans une cellule.

Le voici derrière les barres de fer d’un cachot. L'air glacial d’une matinée du mois de mars a dû raviver ses esprits et dissiper ses illusions. Il est Ià maintenant seul avec ses souvenirs et ses remords. Si réellement il x conscience de ses crimes, quel ne sera pas son désespoir! Il a voulu jouer sa fortune et sa vie sur un seul dé. Le sort l’a trahi et tout est perdu. Ah ! que de pensées vont se presser dans son esprit ! Son enfance passée dans sa vie natale, sa mère dont il parlait la veille au soir, cette jeune fille qu’il aime et qu’il a quittée il y a quelques heures à peine. Que d'amers souvenirs ! Que de cuisants regrets ! Adieu ! jeunesse, adieu! rêves dorés, tout est perdu pour jamais. Ecoutez ses soupirs, voyez couler ses larmes. Le nom de sa mère surtout va revenir sur ses lèvres avec désespoir, elle qui, lorsqu'il était tout enfant, l’a entouré de ses soins les plus assidus ; elle qui l’a pour ainsi dire arraché à la mort à force d'amour et de dévouement, avec quelle douloureuse

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appréhension ne va-t-il pas songer à l’affreux malheur qui va la frapper !

Non, Messieurs, il ne pense ni à ses umis d'enfance, ni à son père, ni au dévouement, ni aux larmes de sa mère.—Mais au moins, il aura une pensée pour ses pauvres victimes qu'il vient d’assassiner, pour la femme de Maxime Lebœuf laissée sans ressources, pour ses petits enfants devenus orphelins ? Non, Messieurs, en arrivant dans sa cellule, il demande au constable qui fait sentinelle à sa porte de lui remettre sa ceinture ; il se l’enroule autour des reins, et encore tout dégouttant du sang de ses victimes, il s'étend sur les planches qui doivent lui servir de lit ; il se couche et il dort. ;

Il dort paisiblement comme un enfant jusqu'à huit heures du matin. A son réveil, il a faim et demande à manger, on lui sert un copieux déjeuner et il mange avec appétit.

Mais est-ce donc pour la cause de Shortis que le docteur aliéniste Legrand Du Saulle écrivait les lignes suivantes ?

“Le fou impulsif n'est pas épouventé par la ‘crainte des conséquences de son crime. Il sait qu'il ‘a agi contre sa volonté et il sait qu'il n’est pas mo- “ ralement responsable du mal qu'il vient de faire. ... aussi il ne cherche pas à fuir, il se laisse arrêter sans résistance. ... Quand on l'interroge et quand “on lui demande les mot): de son crime, il répond “invariablement : ‘“ Je n° ais pas.”

Messieurs, ce sont exactement les paroles attribuées à l'accusé.

“TX don't know why IL killed these men.”—" Je ‘“ ne sais pas pourquoi j'ai tué ces personnes.”

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C'est donc un fou impulsif, un irresponsable que vous avez devant vous ; et toute cette preuve vous démontre clair comme le jour que dans la nuit du premier au «leux mars, il était sous le coup d’un accès de délire maniaque dont les symptômes s'étaient déjà révélés dans la soirée du ler mars, et qui a éclaté à la suite du choc nerveux produit par le coup de feu accidentel sur Wilson.

Messieurs les Jurés, il me reste à vous parler du témoignage des quatre experts que la défense a fait entendre, et en discutant la valeur des déductions qu’ils ont tirées de la preuve, j'aurai à vous définir ce que je considère être le véritable sens des termes dont se sert l’article 11 de notre code criminel que la poursuite invoque à l'appui de ses prétensions.

Dans cette cause où la vengeance et la huine ont fait naître tant de préventions et de préjugés contre le jeune homme que mes collègues et moi nous avons entrepris de défendre : lorsque la défense même que nous avions à offrir n'était susceptible d’être appréciée à sa véritable valeur que par un jury dont les esprits seraient dépouillés de tous préjugés, c'est avec une surprise mêlée de regrets que j'ai entendu l'un des représentants du ministère public s’efforcer, dès le début, de préjuger vos consciences et d’empoisonner vos esprits par des observations que jamais auparavant je n'ai entendu faire par un avocat représentant le ministère public.

Avrnt même de savoir si un seul expert serait appelé par la défense, le savant avocat auquel je fais allusion en terminant son réquisitoire s’est permis de

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faire une attaque virulente contre les médecins spécialistes qu’il soupçonnait devoir être appelés par nous ; et nul doute dans le but d’atténuer d'avance l'effet de leur témoignage, il s'est servi à leur adresse des termes les plus outrageants. “ En décidant cette question de “ responsabilité ou d'irresponsabilité, a dit le savant “ avocat, vous devez prendre dans notre loi la défini- “ tion de ce qui constitue l’insanité et non pas celle “ que pourront vous offrir les docteurs, les détraqués “ et les philosophes.”

Ainsi le savant avocat, par un sentiment de justice et d'impartialité remarquable chez un homme chargé de représenter devant vous l'auguste majesté des lois, vous invite d'avance à traiter les hommes de science qui seront appelés à parler sur la foi de leur honneur professionnelle et la sainteté de leur serment comme des philosophes, c'est-à-dire des utopistes et des détraqués, c'est-à-dire des fous. Voilà la justice que l’on accorde à ce pauvre jeune homme qui a dû accepter ses juges parmi cette population au milieu de laquelle il a failli être déchiré et mis en lamheau sans formes de procès. On a même été plus loin. On n’a pas osé le dire ouvertement, mais on a plusieurs fois insinué que le père de l'accusé était riche et qu'avec de l'argent on pouvait tout acheter, même la conscience des médecins.

Un jour, il y a de cela quelques années seulement, un savant de France fut accusé d’avoir, dans un discours, (non pas, remarquez-le bien, dans une déposition donnée sous serment), mais dans un discours prononcé devant les chambres françaises, tronqué le texte d’un livre écrit en latin et dont il avait cité quelques passages traduits en français. Ecoutez, Messieurs, les

belles paroles qu’un juste sentiment d’indignation suggéra à cet homme de science en réponse à son insulteur, ces paroles me serviront également de réponse aux insinuations de nos adversaires :

“ Vous m'avez profondément blessé, Monsieur, mais “ laissez-moi vous le dire, bien que cela vous soit sans ‘“ doute fort indifférent, je ne vous en veux pas. Il est “ clair pour moi q''e vous n'avez pas pu comprendre ‘ lu valeur que prenaient, en s'appliquant à un homme “ de science, les expressions par vous employées.

“ Ne savez-vous pas, Monsieur, ce qu'est un homme “ de science, quel culte ardent et sans partage il a voué ‘“ à la vérité, l'éternelle et sainte vérité qu’il invoque ct “ poursuit malgré les anathèmes des superstitions effa- ‘“ rées ? Ne savez-vous pas que sa parole respectée vaut “ jusqu’à inscription de faux ? Ne savez-vous pas que “ le moindre soupçon sur sa véracité lui inflige la plus “ sanglante injure ; que le mensonge est pour lui ce “ qu'est la prévarication pour le juge et la lâcheté “ pour le soldat ? Non, à coup sûr, vous n'avez pas été ‘ accoutumé à parler à des hommes de science. ”

Messieurs, j'ai eu l'honneur pendant plusieurs années d’être l’un des principaux officiers du corps auquel je me fais gloire d'appartenir. J’ai été le syndic du barreau, et mes fonctions consistaient à poursuivre (et je me flatte d'avoir rempli mon devoir sans pitié) devant le tribunal de l’ordre des avocats, tribunal sévère et redouté s’il en fut jamais, les membres qui se rendaient coupables de quelques méfaits. Plusieurs fois des plaideurs malheureux sont venus me dire : “ Mon- “ sieur le syndic, mon avocat s'est vendu et j'ai perdu

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“ ma cause.” Je ne veux pas mentionner les noms des accusés; vous seriez surpris si je vous en citais quelques-uns. Souvent c'était les noms de ceux qui font la gloire de notre profession par leur savoir et leur probité à toute épreuve. “ Mon ami, leur disais-je, l’ac- “ cusation que vous portez là contre Maitre un tel est “ des plus sérieuses. Si votre plainte est bien fondée, cet avocat est indigne d’être compté plus longtemps parmi les membres de notre profession. Faites-moi connaître vos preuves et je vous promets qu'avant un mois Maitre un tel n'aura plus le droit de porter “ sus ses épaules sa toge d'avocat.” Cette preuve, Messieurs, je ne l'ai jamais eue, non, jamais on n'a porté à ma connaissance le moindre fait, la moindre circonstance qui aurait pu jeter même l'ombre d'un soupçon sur aucun de ceux que l’on dénoncçait ainsi avec si peu de scrupule et de conscience.

Non, Messieurs, l’honneur professionnel ne se vend pas et les savants avocats qui sont nos adversaires ici le savent aussi bien que moi.

Messieurs, pour l’homme de profession, sa réputation, son honnêteté, sa probité, tout cela autant que sa science, fait partie de son avoir, de son fonds de commerce, passez-moi le mot. C’est avec tout cela qu'il compte gagner sx vie. Le calomnier, l'accuser de se vendre, de prostituer ses connaissances et sa science pour de l'argent, c'est le voler; c'est lui enlever en même temps et ses moyens d'existence et ce qui lui est aussi cher à lui qu'à n'importe quel autre citoyen : son honneur. Quel droit a-t-on d'accuser aussi cruellement et aussi injustement sans preuve ?

Mais s'ils ne se sont pas vendus, s'ils n'ont pas prostitué leur science et leur conscience, alors ce sont des détraqués, des fous.

Le. docteur Buck et le docteur Daniel Clark de Toronto, le docteur Charles E. Clark de Kingston, le Docteur Anglin, de Montréal, tous des détraqués, des excentriques, des philosophes, des utopistes !

Mais chose étrange, ces détraqués et ces utopistes ils parlent et raisonnent exactement comme l’ont fait avant eux le savant Pinel, que le monde civilisé a surnommé, comme il a plus tard surnommé Pasteur, l’un des bienfaiteurs de l'humanité ; ils parlent et raisonnent comme l'ont fait Tardieu, Esquirol, Marc, Offbauer, Maudsley, toutes ces lumières de la science dont le savoir a fait l'admiration de l'univers entier.

Osera-t-on dire que ces savants étaient des détraqués ?

Chose plus étonnante encore, j'ouvre un livre composé il y a vingt ans par une autre lumière de la science médico-légale, le Docteur Legrand du Saulle, assurément celui-là n'a pas été acheté par Mr Shortis, et qu'y trouvai-je? Eh! Messieurs, j'y trouve en toutes lettres et traits pour traits le portrait fidèle de Shortis, le fou impulsif tel que tous les témoins nous l'ont représenté. J'y trouve qu'en détinissant la folie de Shortis et en le classifiant lui-même parmi les fous impulsifs, les quatre experts de la défense tombent exactement daccord avec la définition et la description de ce genre de folie que l’on trouve dans le livre écrit il y à vingt ans par le docteur aliéniste, Legrand

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Si mon savant adversaire a voulu prêcher le s0cialisme dans la science, s’il a voulu tout niveler, je le somme alors de déposer immédiatement cette toge d'avocat que depuis si longtemps il porte avec tant de distinction. Qu'il déclare que la science dont iui-même a été si souvent l’éloquent interprète, n'est qu'un vain mot, qu'une chimère, ou vien, qu'il retire les expressions regrettables dont il s’est servi à l'adresse d'hommes de profession non moins distingués que lui et tout aussi jaloux de leur honneur qu'il peut l'être lui-même du sien. Si, parce qu'il parlait à douze cultivateurs choisis dans un district rural, il a cru qu'il était juste, équitable et de bon goût de chercher à flatter les préjugés de ses juges, en ridiculisant la science et les savants, je ne lui envierai pas, pour ma part, le triomphe qu’il pourra obtenir, mais je le regretterai dans l'intérêt de la justice et de la raison éclairée.

Qui sont-ils, ces quatre experts qu'on vous a représentés comme des hommes sans honneur, sans conscience ? Qui sont-ils, ces utopistes et ces détraqués ? Sont-ce des étrangers dont le passé nous est inconnu ? Le premier que vous avez entendu, le docteur Anglin, est un jeune médecin d'un talent remarquable, qui a déjà une expérience d'une dizaine d'années dans l’observation des maludies mentales. Après avoir obtenu son grade de docteur en médecine à l’Université MeGill, il a suivi pendant quatre ans, comme médecin assistant la clinique de l’asile Rockwood à Kingston. De là il a été pendant deux ans et demi le médecin aliéniste de l'asile appelée : “ The Western

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Pensylvania Hospital” à Pittsburg, en Pensylvanie. Il a abandonné cette position pour prendre celle d'assistant-surintendant de l'asile de Verdun à Montréal, position qu'il a occupée pendant trois ans. Le docteur Anglin nous dit qu’il a fait du cas de Shortis une étude toute spéciale. Il l'a visité fréquemment durant sa détention dans la pris de Montréal où on a si bien considéré Shortis comme un fou qu'on lui a fait partager la cellule d'Edwards, cet idiot surpris l'été dernier en train de s'amuser en broyant à coups de marteau le crâne de sa sœur.

Le second spécialiste entendu comme témoin a été le docteur Charles E. Clark, surintendant depuis plus de dix années de l'asile de Rockwood, à Kingston : cet homme aux idées si claires, à la phrase si précise, dont vous avez dû comme moi admirer la science et le langage.

Le troisième a été le docteur Daniel Clark, âgé de soixante et trois ans, le surintendant de l'asile de Toronio. Celui-là n’a besoin d'aucun panégyrique : c'est un homme qui a fait de la folie l'étude de sa vie entière. Dans cette spécialité il est considéré avec raison comme l’un des savants les plus en vue dans le monde entier.

Le quatrième a été le docteur Richard Maurice Buck, âgé de cinquante huit ans, surintendant depuis dix huit ans de l'asile de Hamilton, le plus vaste établissement de ce genre qui existe au Canada. Voilà encore un honime connu par tous les savants, comme l'est le docteur Daniel Clark. Il a écrit nombre d’ouvrages sur les maladies mentales.

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aliénistes se donnent rendez-vous pour se communiquer mutuellement le résultat de leurs études et de leurs observations, ce congrès scientifique serait incomplet si à l'appel de ses membres il manquait deux savants comme le docteur Daniel Clark et le docteur Richard Maurice Buck.

Voilà les hommes, qui, nous disent nos adversaires, auraient pour quelques dollars consenti à ternir l'éclat de leur nom, cette gloire qui a fait l'ambition de leur vie entière et qui constitue le plus bel héritage qu'ils entendent laisser à leurs enfants.

La tâche de découvrir si un homme est véritablement un aliéné, ou si étant aliéné, il dcit être déclaré irresponsable de certains actes qui lui sont attribués, n'est pas toujours chose facile. On a vu quelques uns de ces mêmes docteurs opposés les uns aux autres dans certaines causes et arriver à des conclusions différentes. La nature humaine n'est pas infaillible, et les médecins, tout comme les avocats et même les juges, peuvent ditférer d'opinion entre eux sur une même question, sans que pour cela on soit en droit d’accuser l’une ou l’autre partie de malhonnéteté ou d’ignorance et de folie. On a vu les plus grands savants tomber dans l'erreur. Mais ici, les quatre médecins experts sont tous d'accord.

Comment ont-ils jugé l'accusé, sur quelle base se sont-ils appuyés ? Sur les symptômes révélés par la preuve et sur l'examen que chacun d’eux a fait de l’accusé lui-mêine. Ont-ils pu se tromper et tomber dans l'erreur ? Oui, si toute la preuve d'Irlande n’est qu'un tissu de mensonges ; si les cinquante témoins dont les

dépositions vous ont été lues, se sont parjurés pour faire plaisir à Mr Shortis, le père, si les témoins du Canada, Mr Mulcahey, Madame Mulcahey, Mr Cunningham, le jeune Bury, le capitaine Matthews Madame Lewis, Mr George Rose, Mr Malabar, Mr Mukay, Mlle Anderson, son frère Jack Anderson, se sont tous parjurés également; oui, dans le cas où ils s’appuiraient exclusivement sur leur examen de l'accusé, si cet examen n’a été fait que d’une manière superficielle et sans y porter l'attention nécessaire ; mais m'appuyant sur leur savoir et leur expérience, je dis non, si ces témoins, ou même le plus grand nombre de ces témoins ont dit la vérité.

Messieurs, écoutez bien ceci :

Les experts, les spécialistes dans le cas de maladies mentales, ne sont pas appelés devant les tribunaux seulement et exclusivement dans les cas où un homme a perdu la vie. On les voit fréquemment comparaître pour nous donner le bénéfice de leur science et de leur expérience dans une foule d’autres oecasions. S'agit-il de savoir si un chef de famille que l'on soupçonne d’être affecté de maladie mentale doit être interdit et privé de l'administration de la fortune que souvent par son talent et son industrie il a réussi à accumuler, à qui s'adresse-t-on ? Aux experts. On les fait comparaître devant le tribunal ; ils entendent les preuves ; ils vont examiner le malade, et munis des informations qu'ils ont recueillies ils viennent nous donner leurs conclusions. Si la défense n'est pas satisfaite de l'expertise offerte par la poursuite, une contre-expertise est ordonnée, 2t si après un nouvel examen les experts appelés de part et d’autres sont

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unanimes dans leurs conclusions ; si la défense n'ose pas demander d'expertise contradictoire, le tribunal décidera invariablement dans le sens des conclusions auxquelles en sont arrivés les experts. Personne ne songera à leur dire: vous êtes ou des vendus, ou des philosophes ct des détraqués.

S'agit-il (chose plus grave) de priver un citoyen de sa liberté, cette liberté individuelle que nos lois entourent de tant de protection, là encore leur jugement fera loi, et voilà un homme qui sera interné peut-être pour le reste de ses jours, à Montréal, sur le jugement du docteur Anglin, à Kingston, sur celui du docteur Charles E. Clark, à Toronto, sur celui du docteur Daniel Clark et à Hamilton, sur la décision du docteur Buck. Et pourtant c'est une chose grave que de séquestrer de la société un citoyen et de l'interner comme lunatique et comme fou.

S'agit-il de savoir si un père de famille, qui a déshérité ses enfants pour donner ses biens à un étranger, jouissait de sa raison lorsqu'il disposait ainsi de ce qu’il possédait, c'est encore à leur expérience et à leur suvoir qu'on aura recours et que le juge prendra pour guide,

Avez-vous jamais, dans aucun ile ces cas, entendu un avocat s'écrier : “ Je récuse ces hommes ; leur “ expérience et leur jugement ne sauraient être d'au- “’eun poids, d'aucune valeur. Ce sont des vendus, des “ philosophes et des détraqués.” Jamais. Alors pourquoi deux poids et deux mesures ? Si la voix de tous les peuples vous dit: Ces médecins sont des hommes de science et d'expérience et leur savoir et leur expérience sont des choses précieuses dont nous

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profitons tous les jours ; pourquoi alors accepter leur jugement si implicitement dans un cas et le rejeter dans l’autre, lorsque dans l’un comme dans l’autre cas ils viennent faire les mêmes déductions et conclure d'après les mêmes prémisses et les mêmes données ?

Mais peut-être que dans cette cause on a réussi à réduire à néant les déductions de ces experts en démontrant que les faits sur lesquels ils se basent sont faux et mal fondés ?

Messieurs, toutes ces preuves recueillies en Irlande, qui surtout ont servi de base à leur jugement, n’ont pas même été attaqnées par le ministère public. Elles sont là tout entières devant vous sans un mot, non, pas un seul mot de contradiction.

Vous avez paru douter, Messieurs, du ministère publie, de la vérité des déclarations des témoins Malabar, et Mackay que vous n'avez pu contredire pourtant, de celles de Mile Anderson et de son frère Jack que vous avez soupçonné de partialité, mais que dites-vous des témoignages donnés par Mr Mulcahay, par sa femme, par le jeune Bury, par Mr Cunningham, par le capitaine Mañthews, par Madame Lewis et par Mr Roe ? Pas un mot n'a été proféré ni contre l’honorabilité de ces témoins, ni contre l'exactitude de leur déclaration. Ajoutons ces dépositions à celles des témoins d’Irlande et nous'en avons vingt fois plus qu’il n'en faudrait pour y trouver tout ce qui peut être nécessaire à des experts pour baser leur appréciation et former leur jugement.

Messieurs, après avoir entendu le récit de la tragédie, après avoir lu les cinquante dépositions prises en

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Irlande, après avoir entendu la preuve additionnelle fournie par les témoins de Montréal et de Valleyfeld, après avoir plusieurs fois visité l'accusé et avoir causé avec lui, après avoir observé son tempérament et examiné tous ses organes, après avoir étudié avec soin toutes les circonstances qui ont précédé et accompagné ses actes lors de la tragédie elle-même, les quatre experts vous ont déclaré que lorsque Shortis a tiré sur Loye, sur Lebœuf et sur Wilson, à la suite du premier coup de feu, il était dans un accès de délire, qu'il ne savait plus ce qu'il faisait et que par conséquent 1] n’était pas responsable de ses actes.

Comment en sont-ils arrivés à cette conclusion ? Je vais vous le dire.

L'étude des maiadies mentales se fait au moyen de comparaisons et de déductions. Ces médecins ont constamment sous les yeux des cas qui leur permettent d'observer et d'étudier. Le docteur Buck a neuf cents patients dans son hospice et il y a dix-huit ans qu'il les étudie. Le docteur Daniel Clark en a sept cents et il y à vingt ans qu'il en fait la revue tous les jours. Le docteur Charles E. Clark en a à peu près autant à Kingston et il est leur médecin depuis dix ans. Le docteur Anglin en a eu plusieurs centaines, lui aussi, à Verdun. Chaque genre de folie a ses traits caractéristiques. Shortis n est pas le seul fou impulsif qui existe au monde. Chacun de ses médecins a eu sous son observation des centaines de fous de son espèce. Tous les jours pendant des années ils ont pu les observer et les voir agir. Chez tous les fous impuisifs les symptômes sont les mêmes. Chez tous, les accès de folie se manifestent à la suite de certains symptômes ;

une céphalalgie, intense, une anæiété précordiale, de. et dans cet état, le moindre choc nerveux, le sang qui se porte subitement à leur cerveau malade, leur feront perdre complètement la raison. Alors ils frappent, ils tuent sans savoir ce qu’ils font. Le frère tue sa sœur qu'il aime ; le mari, sa femme qu’il adore ; la mère, ses enfants que, peu d'heures auparavant elle aurait défendus au prix de sa propre vie. L'œuvre de sang terminée, leur raison leur revient graduellement, mais ils ne se souviennent de rien ; ils ne fuient jamais ; ils n'ont aucune sensibilité ; ils n'éprouvent aucun regret, ni aucun remords; quand on leur demande pourquoi ils ont tué, ils répondent invariablement : ‘“ Je n’en sais rien ”.

Et lorsque ces docteurs voient de leurs yeux des centaines et des centaines de personnes affectées de ce genre de folie dont chacune offre les mêmes symptômes et se comportent invariablement de la même manière alors de ces symptômes toujours uniformes, de ces signes qui ne varient jamais, ils déduisent les mêmes conclusions. Lorsque, par exemple, ils voient une mère qui idolâtre son enfant, chercher à le tuer dans un de ces accès de folie impulsive, ils se disent : Assurément cette mère ne sait pas ce qu'elle fait, et si des cas analogues se répètent constamment devant eux, ils en concluent que chaque fois qu’un fou impulsif, dominé par la manie homicide, frappe ou tue quelqu'un dañs un accès de délire, ce fou impulsif a agi sans savoir ce

qu’il faisait.

Supposons Messieurs,.que la voûte contenant l’argent aurait été fermée, ou mieux encore qu’il n’y aurait pas eu d'argent dans la voûte ou ailleurs,

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éprouveriez-vous aucune difficulté à croire à l’irresponsabilité de l'accusé ? Hésiteriez-vous à croire ce que vous ont dit les médecins experts ? Non, sans doute. Alors vous admettez donc que les conclusions des médecins sont exactes, puisque, sans la circonstance qu'il y avait là de l'argent, vous accepteriez leurs conclusions. Il serait done possible que même en tenant compte du fait que cet argent était dans la voûte, leurs conciusions seraient justes et parfaitement raisonnables. Mais s’il vous est démontré comme je crois l'avoir fait, que toutes les preuves et toutes les probabilités tendent à établir que Shortis ne songeait pas à s'emparer de cet argent, pourquoi vous obstineriez-vous à refuser d'accepter les conclusions des médecins spécialistes ?

Les experts vons disent: Nous trouvons que ce jeune homme est un imbécile congenital, que son cerveau ne s'est que faiblement développé ; nous trouvons que, rendu à l’âge de puberté, les symptômes de la folie dont il a hérité de ses ancêtres, se sont clairement nanifestés ; nous trouvons que le genre de folie dont il est affecté depuis son enfance est la manie homicide impulsive ; nous trouvons dans les dépositions prises en Irlande une masse de preuves qui démontrent sa cruauté, c'est-à-dire l’absence de sensibilité et ces accès de fureur durant lesquels il perdaitévidemment l’usage de la raison ; nous trouvons que la maladie au lieu de disparaître au fur et à mesure qu'il avançait en Âge est devenue plus intense et plus accentuée; ainsi les illusions et les hallucinations ont commencé à se manifester ; nous trouvons que, lorsqu'il est rendu au Canada, la maladie a continué sa marche progressive

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jusqu'au moment ou elle a enfin culminé dans la tragédie du 1er Mars dernier ; et jugeant ce malade d’après les centaines d’autres chez qui nous avons observé les mêmes symptômes, nous affirmons sur notre honneur professionnel et sur la sainteté de notre serment que ce jeune homme a complètement perdu l'usage de sa raison après avoir éprouve le choc que l'effet du coup de feu accidentel sur Wilson a produit sur son cerveau. Nous affirmons qu'il a perdu toute connaissance, self consciousness, c’est leur expression ; et qu’alors il a agi comme le ferait un homme dans la frénésie de l'ivresse, ou encore comme un somnambule qui rêve,

Nos adversaires, sentant que la théorie du vol leur échappait, et que si Shortis avait tué sans motif, les affirmations des médecins experts devenaient irréfutables, ont imaginé un autre mobile. Ils ont dit : “ C'était “ peut-être pour se venger de Mr Simpson que Shortis “ a tiré sur les employés de la manufacture.” Et pour tâcher d'appuyer cette nouvelle théorie, ils ont ajouté : ‘ C’est sans doute à ce plan conçu par Shortis de se “ venger de Mr Simpson qu'il faisait allusion dans sa “ lettre à Mlle Anderson, lorsque immédiatement “ après la tragédie, il menaçait Mr McGinnis, si ce der- “ nier s’aventurait de parler de lui en mal.”

Eh ! quoi, Messieurs, Shortis aurait tué ses amis intimes pour le plaisir d'être désagréable à Mr Simpson ? Franchement c'est par trop fort et je ne perdrai pas mon temps à répondre à un tel effort d’imagination. Si Shortis avait eu une vengeance à exercer contre Mr. Simpson, c’est sur lui qu’il aurait tiré et non pas sur ces jeunes gens avec lesquels il était

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intimement lié et qui étaient sous le contrôle de Mr Smith, le trésorier, et non sous celui de Mr Simpson qui, lui, n'était que le gérant du département de la fabrique des tissus.

Ici, laissez-moi vous dire un mot de l’article de notre Code Criminel et du sens que l’on doit donner à cet article.

Je reviendrai dans un instant à la preuve médicolégale.

“1° Nul ne sera convaincu d'infraction par suite “ d'un acte accompli où omis par lui pendant qu'il était

‘atteint d’imbécillité naturelle ou de maladie men-

“ tale, au point de le rendre incapable d'apprécier lu “ nature et la gravité de son acte ou omission et de “ se rendre compte que cet acte ou omission était mal,

“29 Une personne sous l'empire d’une aberration “ mentale sur un point particulier, mais d’ailleurs saine “ d'esprit ne sera pas acquittée pour raison d’aliéna- “ tion mentale, en vertu des dispositions ci-après dé- “ crétées, à moins que cette aberration ne l’ait portée “ à croire à l'existence de quelque état de choses, qui, “s'il eût réellement existé aurait justifié ou excusé “ son acte ou omission.

“8° Tout individu sera présumé sain d'esprit, lors- “ qu'il aura commis ou omis un acte quelconque, jus- “ qu'à ce que le contraire soit prouvé. ”

Quel est le sens de cette loi, Messieurs ? Ces paroles veulent-elles dire que l’inculpé pour avoir droit à son acquittement, devra être un fou complètement inconscient depuis le jour de sa naissance ? Doit-on

comprendre qu'il doit être constamment et dans tous les cas, un maniaque délirant ? Evidemment non, puisque le texte dit : “ Personne ne pourra être trouvé coupable d’une offense si, Lorsque cette offense est commise cette personne est atteinte d'imbécillité naturelle ou de maladie mentule, &c. C’est donc au mowent précis de l’attentat qu'il faut rechercher la folie chez l'inculpé. Quand même il aurait joui de toutes ses facultés une heure avant et une heure après, si l’inculpé était dans un accès de délire ou de fureur résultant de l’imbécillité naturelle ou de la folie au moment de l'attentat, si son intelligence était affectée au point de ne pas pouvoir apprécier la nature et la gravité de son acte, cet inculpé n’a pas commis de crime, pour la bonne raison qu'il n’y a pas de crime sans intention et qu'il ne peut exister d'intention chez une personne qui n’a pas la conscience de ce qu'elle fait.

Mais comment s'assurer si une persomne dont le cerveau est malade a pu perdre l’usage de sa raison à un moment donné ? Ce sera par la mature et le caractère de la maladie dont cette personne souffre. Prenons par exemple l'épileptique. Chez lui, les accès de fureur éclatent lorsque, après les spasmes de l'attaque épileptique, le malade semble reprendre ses sens. A ce -moment là, il saisira la première chose qui lui tombera sous la main et il frappere «vec fureur. Il tuera ses amis, sa femme, ses enfants ? Il faut le contenir, l’attacher pour l'empêcher de faire du mal aux autres et souvent à lui-même. Ses sens revenus, il ne se souvient de rien. Les médecins experts nous diront : Cet homme au moment de sa fureur n'avait aucune connaissance de ce qu'il faisait. Sa fureur était accom-

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pagnée de délire ou d’inconscience complète. En faisant une telle affirmation, ils parleront d’après leur expérience, leurs observations et leurs études. Oseriezvous dire : ‘“ Oh! mais cet homme raisonnait bien une “heure avant l'attentat ! On le trouve qui raisonne ‘“ également bien une heure ou deux après, il a tué, il “ devait suvoir ce qu'il faisait et par conséquent il “ mérite d'aller à l'échafaud.”

Un tel raisonnement, Messieurs, ne serait ni logique ni même raisonnable.

L'accusé Shortis est dans un cas analogue, C'est un maniaque homicide impulsif. Les médecins experts nous disent : chez ces fous, comine du reste dans tous les autres cas de folie, le siège de la maladie est au cerveau. L'accès de furevr s’annoncer: par certains signes précurseurs faciles à reconnaître et alors: un choc nerveux produit par une émotion vive, le sang qui se porte au cerveau détermineront chez le malade l'attaque de fureur incontrôlable et de frénésie insensée durant laquelle il se portera aux

actes de la plus grande violence: Ces fous perdent

alors tout contrôle sur eux-mêmes, ils ne savent plus ce qu’ils font, et comme l’épyleptique, ils frappent en aveugles et deviennent complètement irresponsables. Cependant comme l’épyleptique aussi, quelques instants auparavant et quelques heures après, ils parlent et agissent avec un certain degré d'intelligence.

Dans tout le cours de l’instruction de ce procès, le ministère public s’est servi de l’équivoque pour attribuer à la loi un sens qu'elle n’a pas. Ainsi on vous a dit: “ Shortis était-il fou lorsqu'il a écrit sa

lettre à Mr Gault? Est-ce là le langage d’un fou ? Etait-il fou lorique le lendemain de la tragédie, il refusait de parler de cette terrible nuit sans avoir auparavant consulté son avocat ?” Mais, Messieurs, nous n'avons jamais prétendu qu'il fût sous le coup d’un accès de délire ou de folie lorsqu'il a écrit cette lettre, si tant est que ce soit bien lui qui l’ait composée, pes plus qu’il devait l'être le lendemain de la tragédie, lorsqu'il parlait au reporter du journal le Herald. Jamais nous n'avons prétendu que Shortis ne possédait ni l'intelligence ni les connaissances nécessaires pour écrire une lettrequi aurait eu un sens raisonnable. Shortis n'est pas ce que, en médecine légale, on appelle un idiot, c’est un imbécile moral et intellectuel ; mais tous les auteurs s'accordent à dire, (et c’est aussi l’opinion de nos experts) qu'un imbécile peut très bien acquérir certaines connaissances. L'imbécillité congénitale, disent les médecins spécialistes, est presque toujours la compagne de la folie, et c’est surtout pour cette raison que nous avons prouvé que Shortis est un imbécile. Jobard dont je vous ai cité le cas, était un fou, Les médecins experts appelés à se prononcer sur l'état de son esprit l'ont déclaré tel et le tribunal français chargé de le juger, tenant compte des conclusions des experts,l'a condamné à être interné dans un asile d’aliénés pour le reste de sa vie. Si ma mémoire ne me trompe pas, il a terminé ses jours par le suicide. Dans un de ses accès de délire de mani: que, il s’est précipité sur le pavé, du quatrième étage de l'asile où il était enfermé. Eh bien, Messieurs, lui aussi a écrit une lettre et avec votre permission je vais vous en lire quelques

passages.

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