‹ Affaire Shortis [microforme]Chapitre 9 sur 83 · RAS «SU · texte numérisé non relu

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en donc.” Alarmée, la femme Belon pousse Henriette et entre vivement dans la chambre. L’horrible spectacle frappe les yeux de la pauvre femme. Eper- ‘ due, elle veut parler, elle veut marcher, voix, jambes, tout lui manque et ses yeux hagards ne peuvent se détacher de ces pauvres petits restes mutilés. Mais Henriette a gardé tout son sang froid, “ Sauvezvous dit-elle à la mère, vous serviriez de témoin.” Le malheureuse femme recule instinctivement, gagne le pallier et là, rappelée à elle-même, descend en courant et en criant. Cependant Belon ne voyant pas revenir sa femme et son enfant, était sorti de la boutique. Tout à coup une fenêtre s'ouvre audessus de lui, quelque chose en tombe qui s’en va roulant presque sous les roues d’une voiture qui passe. Il s'élança et ramassa....horreur! une tête blonde ensanglantée....la tête de son enfant !!! La mère se précipite en ce moment, haletante, terrifiée ; elle tombe entre les bras de son mari, et le premier objet qu’elle aperçoit c'est encore cette tête. Elle s'évanouit en criant : “ C’est Henriette, là-haut ! ” Un s’indigne, on s'agite, on devine l’affreuse vérité, on monte et on trouve Henriette pâle, mais tranquillement assise sur une chaise, près du lit, à deux pas du cadavre. Ses mains rouges de sang sont posées sur ses genoux, son regard est atone. Le commissaire de police arrive. On interroge la malheureuse, elle avoue. “ Pourquoi avez-vous fait cela dit le commissaire ?”—“ C’est une idée qui m'a pris comme cela ; c'était ma destinée ”, répond Henriette. La cause d’Henriette Cornier fut instruite le 24 juin 1826. Dans le cours de l’interrogatoire que lui

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fait subir le président du tribunal, on lui demande : “ Ne saviez-vous pas que vous commettiez une action “ atroce ?” Elle répond : “ Cela s’est passé comme un “ éclair, malgré moi.”

“Des médecins experts, continue l’auteur, furent “ appelés et monsieur Esquirol, l'un d'eux, décrivit “ cet état encore mal connu, La monomanie, dans le- “ quel une personne jouissant en apparence de toute “ sa raison, la perd sur un seul point, ET DEVIENT “ CAPABLE DE VIOLENCES IRRESPONSABLES.” “La conscience des juges était désormais éclairée.

“ En vain M. Bayeux, avocat général, repousse les

“ arguments de la science et demande un verdict de “ culpabilité complète et sans atténuation, Henriette “ Cornier fut déclarée coupable d'homicide volontaire,

“mais commis sans préméditation et condamnée à.

“la peine des travaux forcés à perpétuité. La peine

“ de mort avait reculé d'un seul pas, il est vrai, maïs

“ elle avait reculé.” Henriette Cornier fut enfermée dans un asile d’aliénés.

Un médecin lui demandait un jour : ‘“ Pensez-vous

“ quelque fois à l'action que vous avez commise ?”

“ Rarement, répondit-elle” ‘“ Eprouvez-vous des re-

“ mords ?” “Non, monsieur.... J'avais la tête per- “ due.... Je ne me rappelle pas les détails.” “Qu'est-ce en effet que le remords, dit l’auteur,

‘sinon la conscience de la responsabilité.

Voici un autre cas plus récent et jugé en. France également : Je cite du même recueil de décisions ‘u-

diciaires.

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“ Le lundi, 15 septembre 1851, on représentait au “ théâtre des Célestins, à Lyon, le drame intitulé: “ Adrienne Lecouvreur. ” Il était environ huit heures “et demie, et le deuxième acte de cette pièce était “ commencé depuis quelque temps, lorsqu'un événe- “ ment horrible remplit tout à coup la salle de confu- “ sion et d’effroi. A l’amphithéâtre, une jeune femme “ venait de recevoir dans le sein gauche un coup de “ couteau qui {ui avait été porté par nn homme placé “ derrière elle. ‘8 avoir poussé un cri etavoir re- “ tiré elle-même is uteau de lu blessure, cette femme “€ s'était affaissée et était tombée couverte de sang dans “ les bras d’une personne placée près d'elle. Le jeune ‘“ homme qui l’avait frappée etait resté debout der- “ rière elle, les bras croisés, impassible. Le mari de la ‘“ jeune dame ignorant encore la nature et la gravité “ du coup que vient de recevoir sa femme, se jette sur “ l'assassin en lui disant : “ Qu'est-ce que nous vous “avons fait pour que vous frappiez ma femme ?” € __" Vous ne m'avez rien fait, répondit:il, je ne vous “ connais même pas: je suis un misérable, faites de moi “ ce que vous voudrez, je ne veux pas fuir.” On l’ar- “ rête immédiatement, et sans résistance aucune. Avec “ le même calme apparent, il se laisse conduire au “ poste voisin.”

“Le coup porté au-dessus du sein gauche, avait ‘“ traversé le poumon et ouvert le cœur.”

“ L'assassin, transféré à l’Hôtel-de- Ville, avait été “ enfermé dans un cachot. Quand monsieur Mercier, “ juge d'instruction, vint quelques instants après pour ‘“ l'interroger, il le trouva agenouillé en prière. Cet “ homme répondit aux questions du magistrat avéc

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“ l'apparence du calme et une impassible résignation ; “ son attitude était assurée, son regard tranquille; sa “ voix n’était pas altérée. Il déclara.se nommer An- “ toine Emmanuel Jobard, âgé de vingt ans, et commis “ dans une maison de draperie à Lyon. Il appartenait “ à une famille d’honnêtes paysans. Il avait été élevé “à Dijon par les Frères de la Doctrine Chrétienne. “ À seize ans, sur des recommandations fort hono- “ rables, il avait obtenu d’ertrer comme commis chez “ un monsieur Thibault, négociant en draperie. “J'ai “ tué pour être tué, répondit-il à plusieurs reprises et “ à divers intervalles, au juge d'instruction qui l’inter- “ rogeait....pour être tué en me ménageant le temps “ nécessaire pour me repentir. Je déplore la douleur “ que je jette à la fois dans deux familles; j'ai prié “ pour ma victime; j'ai prié pour mon père, pour ma mère et pour ma jeune sœur ; cette pensée m'a arraché des larmes. Mais pour moi, pour ce qui ne concerne que moi seul, la situation de mon esprit est la “ même, je ne regrette rien.”

La victime avait été frappée dans la soirée du 15 septembre ; quatre jours après le 19, Jobard écrit à ses parents une lettre non-seulement intelligente, mais même éloquente, dans laquelle il raconte toute sa vie. “ Soyez tranquilles sur mon sort, leur disait-il,

‘“ en commençant sa lettre ; je suis heureux mainte-

“ nant. Bientôt j'irai au ciel prier pour vous.”

“ Pressé de questions sur l’état mental des membres “ de sa famille, Jobard s’est souvenu d’un cousin fou. “ L’instruction, cependant, a fait découvrir que plu- “ sieurs parents dans les lignes paternelles et mater- “ nelles avaient été atteints d’aliénation mentale.”

Je n'entre pas dans plus de détails.

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Qu'a-t-on fait de cet homme, messieurs les Jurés ? L'a-t-on guillotiné comme on aurait fait d’un meurtrier ordinaire ? Non, on a tenu compte de l’expertise médicale qui le dénonçait comme fou et on l’a enfermé à perpétuité.

Voici un troisième cas que je trouve également dans le “ Recueil des Causes Célèbres ”

“ Le 10 mai 1852,-un vieillard plus que septuagé- “ naire recevait la mort en plein jour, frappé d’une ‘“ balle à la tête, sur une des places publiques les plus “ fréquentées de Marseille, la Place-Neuve. Le meur- “trier était r:sté debout à quelques pas de sa vic- “ time, un pistolet à la main. Un ouvrier se précipite ‘ sur lui; il n'essaya pas même de fuir, il ne fit au- ‘“ cune tentative de résistance ; il dit seulement à l'ou-

“ vrier qui l'arrêtait, ces mots : “ Conduisez-moi à la

police.”

“ Le vieillard assassiné était un ancien capitaine de la marine marchande, de Bastia, en Corse. Il se nommait Antoine Santi ; il n'était que depuis trois ou quatre jours à Marseille, où l'avait attiré le désir de voir ses enfants honorablement placés dans l’industrie et dans la marine.

“ L'assassin fut immédiatement interrogé. Il était né en Corse, comme sa victime ; comme elle, il était marin. Ses excursions de mer l'avaient amené tout récemment à Marseille. Dominique Miller, c'était son nom, bien loin de chercher à excuser l’homicide qu’il venait de commettre s’en applaudit comme d'un acte de vengeance. Il indiqua le moment, ’e lieu de l'achat de l'arme meurtrière et comment il avait

‘“ attendu sa victime. Il énuméra lui-même toutes les “ circonstances qui prouvaient la préméditation. Quel “ motif avait pu le porter à se venger aussi cruelle- “ ment ? Miller répondit que l’homme qu'il venu ; de 4 tuer était le consui du Mexique, qui, en 1847, l'avait “ fait injustement emprisonner, à Barcelone, et s'était “ acharné depuis lors à le poursuivre et à le tourmen-

‘ter. On lui fit observer que le capitaine Santi “n'avait jamais été consul du Mexique, ni d'aucun “autre pays ; qu’il n'avait jamais mis les pieds en Es- “ pagne, et qu'il était donc absolument étrange. à “ cette incarcération qu'il aurait soufferte. Cependant “ Miller persista à affirmer qne ce n’était pas le capi- “ taine Santi qu'il avait tué, mais bien le consul du “ Mexique. Son incarcération n’était pas d’ailleurs le “ seul grief qu'il eût contre le consul : Celui-ci avait, “ dit-il, suscité contre lui des hommes ayant pouvoir “ surnaturel, changeant à volonté de forme et de figure, “ des philosophes, des astrologues, qui avaient juré sa “ perte, et dont il ne pouvait pas supporter plus long- ‘“ temps les obsessions sans se venger. Ces étranges “ déclarations excitèrent au plus haut degré l’atten- “ tion de la justice. Que le meurtre du capitaine Santi “ fût ou non l’eflet d’une fatale méprise, il n’en est pas ‘“ moins constant que la vengeance seule avait armé le “ bras de l'assassin. Il y avait crime et crime commis “ avec préméditation. Mais ces obsessions prétendues “ d'êtres surnaturels conjurés contre lui n'’étaient- “ elles pas l'indice d'un trouble quelconque de la rai- “ son ? Aussi tout en poursuivant la répression du “ crime, la justice crut devoir chercher en dehors de “ l'acte même, les éléments de sa conviction. D'abord

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“ le fait de l’incarcération de Miller à Barcelone fut ‘“ reconnu exact. On chercha dans la vie antérieure “ de l’accusé, on n'y découvrit rien qui pût constater

“le moindre indice d’aliénation mentale. La famille

“ Miller fut aussi l’objet de l'attention de la justice. “ De ce côté, on apprit que le père de Dominique Mil- “ ler avait donné à la fin de sa vie des signes d'un “ dérangement intellectuel et que son oncle maternel “ avait été traité à Marseille dans l'asile des aliénés, “ d'où il n’était sorti guéri qu'après un séjour de deux ‘“ années. En présence de cette constatation, M. Auba- “ nel, médecin en chef de l'asile des aliénés de Mar- “ seille, fut spécialement chargé d'examiner et d’étu- “ dier l'accusé.

Miller subit son procès devant la Cour d’Assises

des Bouches du Rhône, le 31 août 1852. Sur le rap-

port du médecin expert, il fut acquitté du crime de meurtre et interné dans un asile d’uliénés.

Les trois causes que je viens de citer (ct si j'en avais le temps, je pourrais en citer bien d’autres) ont, comme je l’ai déjà mentionné, été instruites et jugées en France.

On nous dit : le droit criminel français diffère du nôtre en ce qui concerne l'appréciation que l'on doit faire des actes des aliénés.

Messieurs, je comprends peu la diaibotion que l'on a cherché à établir ici.

Un fou, qu'il réside en Angleterre ou qu'il demeure en France, est toujours un fou, et s’il est jugé irresponsable en Frauce, à cause de sa folie, je ne vois pas comment on pourrait en Angleterre ou au Ca-

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nada (car la loi qui nous régit en matière criminelle nous vient de l’Angleterre, et cette loi est identique à “celle qui est en force là-bas), je ne vois pas, dis-je, comme on pourrait en Angleterre ou au Canada, traiter ce fou comme on traiterait un homme sensé. Je ne puis admettre qüe lorsqu'en France et sur tout le continent Européen, on envoie à l'asile les fous coupables d’homicide, on doive en Angleterre et ici les envoyer à l'échafaud. Si un homme est fou, il devient par là même irresponsable, le simple bon sens vous dit qu'il ne peut être criminel. Ce n'est pas l’action d’ôter la vie à l’un de ses semblables qui fait d’un homme un meurtrier, c'est de la lui ôter avec préméditation et en pleine connaissance de cause. Or, peut-on dire d’un fou que, lorsque poussé par un accès de délire, il tue quelqu'un, il à agi avec pleine connaissance de cause ? C’est un fou qui a commis l'acte incriminé! Comment dire qu'il a agi avec pleine connaissance de cause lorsque vous acceptez comme acquis que cet homme n'a pas l’usage de sa raison ?

Pour ce motif, je ne puis voir aucune distinction entre les actes d’un fou commis en France, et les actes d’un fou commis en Angleterre ou au Canada, et je ne conçois réellement pas quelle distinction vous pourries faire, lorsque ni la nature, ni le sens commun n’en font aucune.

Je continue, messieurs. J'ai nas | de vous . donner des exemples de folie où la personne jouissait en apparence de ses facultés intellectuelles. Je vous ai cité des causes instruites et jugées en France, En voici d’autres qui ont été jugées en Angleterre, où,

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comme je viens de le dire, la loi en force est identique à celle qui nous régit au Canada.

Dans la soirée du 15 mai 1800, le roi. Georges IIT se rendit au théâtre de Drury Lane, à Londres, avec son fils, le due de York, et quelques autres membres de la fanille royule.

Au moment où il entrait dans sa loge, un homme placé près de l'orchestre, sortit de sa poche un pistolet et fit feu sur le roi qui ne se trouvait qu'à peu de distance de lui. Le coup, heureusement, n'atteignit personne. Après avoir déchargé son arme, l’assassin la laissa tomber à ses pieds, évidemment dans le but de cacher son identité, mais il ne bougea pas de sa place. On l'arrêta et on apprit que cet homme était un ouvrier ferblantier du nom de J. Hadfield. Aux questions qu'on lui posa, il répondit qu'il savait parfaitement qu'il allait périr sur l’échafaud ; mais qu'il avait décidé d'en finir avec lu vie et que tout ce qu'il regrettait, c'était le sort réservé à la femme qui était son épouse et qui continuerait de l'être pendant quelques jours encore. Il donna cette explication avec calme et sans manifester la moindre apparence d’aucun dérangement intellectuel.

Hadfield fut accusé de haute trahison pour s'être rendu coupable d'une tentative d’assassinat sur la personne du roi.

L’instruction de la cause révéla le fait que sept ans auparavant, Hadfield qui était alors soldat dans un régiment de dragons, avait reçu pendant son service militaire plusieurs blessures graves qui avaient affecté son cerveau. On avait dû le renvoyer du service pour

cause d’insanité. Tous les ans depuis cette date, à compter des premiers jours du printemps jusqu’à la fin de la canicule, on avait été obligé de l’enfermer comme lunatique. Par moment, il donnait des signes évidents de folie, muis dans d’autres moments, il paraissait jouir de toutes ses facultés mentales. Après un procès qui eut un immense retentissement, Hadfield fut déclaré innocent de l’accusation de haute

trahison proférée contre lui et interné dans un asile

comme aliéné.

” Cette cause est rapportée avec tous ses détails dans le premier volume d’un ouvrage qui sert de guide à tous les avocuts criminalistes devant les tribunaux anglais, je veux parler du traité du juge Russell, sur les Crimes et les Délits.

Dans le même volume, je trouve également les détails de l'attentat commis sur la personne de Notre Souveraine la Reine Victoria en 1842, par un jeune homme du nom de Oxford. L'assassin armé de deux pistolets s'était mis à l'affût pour attendre le passage de la voiture de la Reine, à l'heure à laquelle elle avait l'habitude de faire sa promenade. Au moment où il la vit s'approcher, il s'avança vers sa voiture et fit feu avec chacun de ses pistolets dans la direction de la Reine, qui, heureusement ne fut pas z'teinte. Arrêté sur le champ, Oxford ne fit aucune résistance et parla avec calme et, en apparence, avec lucidité d'esprit. Il fut lui aussi accusé de haute trahison, mais après l'examen des témoins, on constata par ses actions antérieures que, malgré son apparente lucidité d'esprit, ce jeune homme était fou. Il fut acquitté pour cause d’aliénation mentale et comme Hadfield, il fut enfermé dans un asile d’aliénés.

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