ÉPILOGUE
de la foule , et c'était un mélange inoui de pleurs et de joies insensées , de prières et de blasphèmes , des danses dans un tombeau, une orgie dans un lieu saint.
Tout-à-coup une sorte de tonnerre lointain, une rumeur sourde, confuse, horrible, ébranla les airs, d'instant en instant elle croissait : les peuples effrayés demandèrent : Qu'est-ce que ce bruit? Et il leur fut dit : C'est le vent du Seigneur qui passe ! Et les forêts s'inclinaient comme l'herbe , et les colonnes des temples fracassés se heurtaient comme les genoux d'un homme pris de vin; et les combles des palais, emportés tels que des brins de paille, disparaissaient dans la poussière, et les murs croulaient, et les trônes craquaient comme un morceau de bois sec sur le genou d'un enfant. Repoussés par la tempête, les fleuves débordaient, la mer surmontait ses rivages, et toutes ces eaux se mêlant , s'agitant , poussaient et repoussaient les débris, et on les voyait, roulés par les tourbillons , s'entasser , monter peu à peu du sein de l'abîme , et puis , dans le flux et reflux des ondes , cette énorme montagne de ruines élevait au-dessus des flots sa tête fangeuse et ceinte de cadavres flottans comme d'une couronne.
Il y a cinq ans bientôt que nous écrivions les pages qu'on vient de lire. On a pu y reconnaître le même fonds de pensées que dans l'Avenir, les mêmes vues , les mêmes convictions , le même effort de désir pour réconcilier la hiérarchie catholique avec les peuples, pour l'attirer, en quelque sorte , au sein de la société future , à la formation de laquelle il semblait qu'elle aurait pu si heureusement concourir , en établissant la liberté sur l'éternel fondement de tout ordre , la loi morale qui doit en régler l'usage et qui en garantit la durée. Le système contraire nous paraissait répugner tellement à l'esprit évangélique, est tellement périlleux dans ses conséquences , que jusqu'au bout nous espérâmes qu'on ne se résoudrait pas à tenter une entreprise pour le moins si hasardeuse. Nous nous trompions en cela : l'autorité à qui la décision appartenait se prononça solennellement ; étendant les bras pour saisir le passé qui fuyait , an risque d'être ellemême emportée dans sa fuite , elle accepta sans hésiter les chances du parti auquel, après de mûres réflexions, elle avait cru sage de s'arrêter. Dès
AFFAIRES DE ROME. 295 lors notre devoir fat de sortir immédiatement de ïa lice où nous ne pouvions combattre qu'avec son aveu et sous sa bannière. I/ouvrage dont nous publions ce que le temps nous avait permis d en écrire, inutile désormais , dut être abandonné. Noos y exprimions des idées qu'on réprouvait des vœux, qu'assurément on était loin de partager ; et nos prévoyances mêmes , quoique justifiées de jour en jour par les événemens , n'étaient guère propres qu'à augmenter une irritation assez vive déjà. Nous avions, en parlant, obéi à notre conscience , et l'on s'en était offensé. Que pouvionsnous essayer encore ? Notre tache remplie selon la mesure de nos forces , tout nous commandait le silence que nous nous déterminâmes à garder.
11 n'existe pour chaque chose qu'un moment dans les affaires humaines. Plus tard, on n'a plus le choix entre deux voies , et la nécessité entraîne. Rien de ce que nous proposions en 1 83 r ne serait possible aujourd'hui , ne sera possible à aucune époque, parce qu'on ne retourne point en arrière , parce que Ton ne croirait point à la sincérité d'un système différent de conduite , qu'on n'y verrait qu'un simple calcul d'intérêt, variable comme cet intérêt même ; enfin , parce qu'ayant condamné de la manière la plus expresse les principes sur lesquels reposerait le système nouveau, ceux-ci seraient une atteinte à l'immutabilité de doctrine , et , que cette versatilité d'ensei-
296 AFFAIRES gnement quelque art que Ton mit soit à la déguiser, soit à en éluder les conséquences, renfermerait une contradiction mortelle à l'autorité qui s'est prononcée si formellement. Il faut donc que l'on marche jusqu'à la fin dans la route tracée , qu'éternellement et quelles que soient les modifications successives que peut éprouver l'état social , on proclame les mêmes maximes déclarées à jamais immuables , puisqu'on déclare qu'elles appartiennent à la tradition des apôtres et des Pères ou à la révélation divine. Quiconque s'en écartera de fait violera un commandement divin : quiconque les contestera , quiconque n'y attachera point intérieurement une foi absolue , rompra par cela même avec le catholicisme.
Cette position est grave ; elle offre un vaste champ à la méditation. Qu'on nous permette, en écartant toute discussion dogmatique, de présenter avec candeur quelques-unes des réflexions qu'elle suggère , ce semble , forcément à tout esprit calme, lorsqu'on la considère dans le présent et dans l'avenir.
Et d'abord dans le présent , que voyons-nous ? Quel a été l'effet de la parole pontificale ? Quels résultats a-t-elle produits ?
Elle a constaté l'alliance de Rome avec les princes, une étroite communauté d'intérêts entre elle et eux, ainsi que la volonté ferme d'employer tous les moyens dont elle dispose à la défense de ces intérêts. La Papauté enfin a déclaré que sa
m rome. cm
cause propre était , de fait et de droit, inséparable de celle de l'absolutisme européen.
Il n est pas douteux qu'elle n'ait par là momentanément affermi sa domination temporelle. D'indispensables auxiliaires lui ont été acquis sur-lecliamp. Aurait-elle, sans l'aide de l'Autriche, conservé les Légations , conservé les provinces même voisines de la capitale? Pouvait-elle, privée d'un appui extérieur, résister au mouvement dont Bologne était le centre, en arrêter la propagation? Réduite à négocier pour ne pas tout perdre, n'aurait-elle pas été contrainte de reconnaître des droits qui limitaient les siens, de céder beaucoup, et toujours plus , afin de garder quelque chose ; de consentir au moins à des modifications profondes dans l'ancienne forme du gouvernement ? Au lieu, de cela et de tout ce que l'entraînement des choses y pouvait ajouter de plus défavorable encore à ses intérêts matériels, elle est demeurée en possession de l'intégrité de son pouvoir et de son territoire; elle a continué d'en administrer les habitans comme elle l'a voulu , de faire seule la | loi , de présider seule et sans contrôle à l'établis- I sèment de l'impôt et à sa perception , à l'éducai tion publique, à la police , à la justice civile et | criminelle, à la pensée même par la direction de ! la presse locale et par les obstacles opposés à | l'introduction des livres étrangers. Supposé que \ ces deux moyens fussent aujourd'hui rigoureuse-
I ment praticables, ils suffiraient à la longue, entre
298 AFFAIRES les mains du prince, pour faire du peuple assujéti à son autorité, tout ce qu'il lui plairait, même une horde de sauvages, même un troupeau de brutes , si le caprice lui en venait.
A ces avantages que l'on conçoit avoir du être séduisans pour Rome , il faut joindre une certaine facilité plus grande dans ses relations avec les souverainetés absolues , en ce qui touche les affaires générales de l'Église ; rien à changer dans les pratiques, les usages, les formes existantes ; l'exemption dès lors d'une multitude d'embarras et de soucis , et , par l'immobilité même des choses, du repos à la surface, une apparence de paix qu'on pouvait prendre pour la paix même.
Il est certain aussi que . presque nulle par ses forces matérielles , Rome , quoique dépouillée en grande partie de l'espèce de prestige qui l'environnait autrefois, jouit encore à distance surtout, d'une puissance d'opinion , qui , même dans les pays où dominent l'hérésie et le schisme, donne une valeur réelle à son alliance avec les princes. Elle a sans contredit apporté son poids dans la balance où se pèsent leurs destinées. Ils lui doivent d'avoir séparé le principe catholique du principe de la liberté , la cause de l'Eglise de la cause des peuples en guerre contre eux. Ce n était pas là certes un service méprisable, et la manière dont on l'a reconnu, en Russie notamment, fournit un nouvel et mémorable exemple de Tin-
DE ROME. 299 gratitude politique. Si le dévouement du Pontife romain aux intérêts des rois n'a pas eu tout l'effet désirable pour ceux-ci, ce dé voueni ent aussi sincère \ aussi complet qu'il pouvait l'être, a cependant porté son fruit. L'injustice ou l'aveuglement pourraient seuls le nier. Nombre d'hommes étonnés , troublés par la parole du Pape , ont senti naître au fond de leur conscience une secrète crainte qui les a détournés de l'action. Je ne sais quel souffle affaiblissant a détendu leurs muscles. Pleins de foi et pleins d'espérance , ils s'étaient levés pour concourir à l'affranchis sèment du monde ; à la voix du chef qu'ils regardaient comme l'infaillible organe de Dieu même , ils ont baissé la tête et se sont rassis avec une muette résignation aux volontés impénétrables de la Providence . De religieuse qu'elle aurait pu être , la lutte est devenue purement politique , en un sens du moins .
Ce sont là des résultats présens, positifs. On ne saurait mettre en doute que l'alliance de Rome avec les souverainetés n'ait produit une partie des avantages qu'en la contractant on avait en vue de part et d'autre. Il est également vrai qu'elle a eu des conséquences d'une nature différente et dont on doit aussi tenir compte. Parmi ces souverainetés, il en est non- seulement d'étrangères, mais de directement hostiles au catholicisme. 11 a donc été évident que la base de l'association commune n'avait en soi rien de religieux ; d'où plusieurs ont été induits à conclure que la relfc-
gion y intervenant comme simple moyen et non comme fin, il était tout ensemhle et nécessaire et très difficile de distinguer dans les actes de Rome ce qui émanait de l'autorité purement pastorale . de ce qui, relatif à des intérêts humains, pouvait être destiné à les servir. Or , une fois reconnue indispensable, cette distinction serait visiblement fatale à la Papauté, qui, dans l'absence d'un pouvoir chargé de résoudre cette sorte de doutes et de terminer les incertitudes , aurait forcément pour juge la raison et la conscience de chacun.
Et ne voit-on pas que de fait il enestainsi déjà. Un certain nombre de catholiques, selon nous les plus conséquens, ont fait taire leur esprit, comprimé les battemens de leur cœur , et, les yeux fermés, se sont silencieusement acheminés, statues vivantes, dans la route que leur indiquait le guide suprême. D'autres ont commenté sa parole , y ont cherché, pour la concilier avec leurs pensées propres, des interprétations étranges, opposées entre elles et au sens net et clair qui se présentait de soi-même. Ils ont nié que ce sens pût être celui que le Pape avait voulu exprimer : et sur quel fondement? parce qu'il leur semblait contraire à des doctrines expressé aient autorisées et qu'il choquait leurs convictions les plus profondes , leurs instincts les plus invincibles. Ils ne disaient pas : Le Pape se trompe en enseignant cela ; mais : Le Pape ne saurait enseigner cela , parce qu'il se tromperait. Or n'est-ce pas là juger réellement ce
DE ROME. 501 qui n'existe plus, dès qu'on s'attribue, à un degré quelconque, le droit d'en être le juge ? En matière de foi catholique , de l'interprétation à la décision il n'y a qu'un pas et bien glissant.
Plusieurs ont cru sortir d'embarras d'une manière plus simple. Nous sommes, ont-ils dit, soumis à l'autorité de Rome , mais dans les choses spirituelles seulement ; nous ne la reconnaissons point dans le reste. Fort bien ; mais qui déterminera ce qui est spirituel et ce qui ne l'est pas ? Si c'est Rome elle-même , évidemment vous obéirez en tout et toujours ; si c'est vous , vous n'obéirez qu'autant qu'il vous plaira. Dans le premier cas , que devient votre distinction, fondée d'ailleurs sur une des maximes les plus solennelles delà doctrine catholique ? Dans le second , que devient l'autorité de Rome?
Quand de pareilles questions sont posées , il est clair qu'il existe une lutte sourde dans la conscience même de l'homme , porté , d'une part , à s'incliner devant une autorité qu'il respecte ; d'une autre part, impuissant à vaincre une pensée qui le domine et des sentimens qui le maîtrisent.
Au fond l'influence de Rome dans la guerre de la vieille société contre la nouvelle, a eu pour effet plutôt d'empêcher qu'elle ne prît un certain caractère, que de changer les forces respectives. Otez l'obstacle physique à la rénovation sociale, c'est-àdire le million de baïonnettes destinées à défendre l'ordre ou le désordre ancien, demain il n'en res-
teraqu un souvenir détesté. Les idées que le tenipsT la réflexion, l'expérience , ont fait éclore, continuent de se propager et de se développer , malgré les efforts réunis des deux puissances pour ! les étouffer. Les violences de l'une, les malédictions de l'autre, n'ont pas un seul instant suspendu leur croissance. Le souverain pontife n'a donc pas atteint le but qu'il se proposait sous ce rapport. Sa voix à laquelle jadis le monde entier prêtait l'oreille , a été , il faut bien l'avouer , quant aux nations en corps , la voix qui crie dans le désert. Considérez seulement les pays les plus catholiques. L'Irlande a-t-elle ralenti sa marche dans la voie où depuis si long-temps elle était entrée ? Est-elle moins attachée à ce qu'elle appelle ses droits , moins ardente à combattre ses antiques oppresseurs ? A-t-elle abdiqué un seul de ses vœux, abandonné une seule de ses demandes, désavoué, modifié une seule des maximes de liberté auparavant proclamées par elle ? N'est-elle pas au contraire toute prête à en tirer de nouvelles et plus larges et plus profondes conséquences? La parole émanée du Vatican a passé sur cette terre comme le souffle léger qui ne courbe pas même un brin d'herbe.
Qu'a-t-on vu en Espagne et en Portugal? Qu'y voit-on encore? S'y est-on, dans aucun parti, occupé de Rome et de ses prescriptions dogmatiques ? Quelqu'un a-t-il songé à recevoir d'elle une direction? La moindre note diplomatique n obtient-elle pas plus d'attention , n'exerce-t-elle pas
plus d'influence qu'aucun de ses rescrits? Quel compte les gouvernements tiennent-ils d'elle ? En quoi est-elle présente à la pensée du peuple? Poursuivant son but politique avec une constance opiniâtre , il a rencontré sur sa route les congrégations monastiques : qu'en a-t-il fait? Personnes, biens, juridiction, qu'a-t-il respecté, qu'a-t-il épargné dans l'ordre ecclésiastique ? J'observe les faits, et, sans les juger, j'en cherche seulement la cause immédiate. Pourquoi ces attaques contre le clergé , ces violences , cette haine ? Ne vientelle pas de son opposition réelle ou présumée à l'affranchissement que veut la portion la plus nombreuse et la plus forte de la population, c'està-dire , de son attachement au système dans lequel P\.ome s'est précipitée, et par conséquent aux maximes dont elle rend la croyance obligatoire pour les chrétiens? Le peu de poids qu'ont eu, sous ce rapport, ses récentes décisions; je ne dirai pas les contradictions , des contradictions seraient moins alarmantes ; mais la froide et distraite indifférence que presque partout elles ont rencontrée , n'est-eîle pas un symptôme frappant, et ne doit-elle pas lui suggérer des réflexions sérieuses?
Qu'est devenu en France , en Allemagne , en Pologne même, surtout depuis quatre ans, la puissance qu'autrefois elle exerçait sur les esprits? Y a-t-elle modifié l'opinion en quoi que ce soit, ému la conscience publique? Hors quelques rares fi-
304 AFFAIRES dèles, hommes d'un autre temps, presque étrangers au milieu de la foule, qui s'informe seulement de ce qu'elle dit? Oubliez les coteries et leur misère , regardez les masses ; où sont celles que la Papauté dirige et remue? Si, dans les contrées dont nous parlons, les souverains n'avaient d'autre appui que ses dogmatiques enseignemens, dormiraient- ils tranquilles sur leurs trônes étayés de bulles et d'encycliques? Or tout a sa raison; quelle est celle de cette décadence profonde , universelle, de l'autorité pontificale!
Rome le sait, cette autorité n'a depuis longtemps nulle part moins de racines qu'en Italie. Ce n'est pas que le peuple ne la respecte par habitude en tout ce qui ne contrarie trop ni ses idées, ni ses penchans , ni ses intérêts : mais au dessus du peuple , elle ne trouve guère que d'âpres censeurs et des ennemis passionnés. Non-seulement on ne croit pas en elle , mais on la repousse avec une vive animosité, on la hait d'une haine implacable, comme la cause principale des maux de la patrie. L'Autriche même est moins abhorrée. Cela est triste à dire ; cependant , en l'état des choses , on ne doit taire aucune vérité. A quoi servirait ce silence menteur? Que l'Italie donc fût pendant un jour, un seul jour, livrée à elle-même, que l'ordre existant n'y eût d'autre soutien que les admonestations du chef de l'Église , ses défenses et ses commandemens, le lendemain la révolution s'étendrait de Turin à l'extrémité des Calabres.
DE ROME. 305 Telle est en Europe la position de la Papauté à l'égard de ceux qui, professant le catholicisme, appartiennent encore extérieurement à la communion romaine. Considérés collectivement , ilsne se laissent plus diriger par elle; sa langue n'est plus leur langue, ses pensées leurs pensées, ses ordonnances leur règle. Or était- il de l'intérêt de Rome de constater, aux yeux de tous , un fait de cette nature ? Était-il prudent de révéler avec tant d'éclat au monde entier cette sorte d'impuissance et de nullité d'un pouvoir qui n'a de force, humainement parlant , que celle que lui prête l'opinion ? N'était-ce pas là pousser les esprits dans une tentation dangereuse ? N'y a-t-il pas des défaillances qu'on doit soigneusement voiler ? Je pose une question , je ne la décide point.
J usqu'ici nous n'avons parlé que des populations plus ou moins croyantes. L'impression produite sur les autres par les actes de Rome, à dater du Bref aux évêques polonais , mérite également une attentionsérieuse.Ilsont sans doute augmenté leur éloignement pour elle, en les confirmant dans la persuasion qu'il existe une inconciliable opposition entrele catholicisme romain et toute liberté politique ; mais ils n'ont excité ni surprise , ni crainte , ni colère. Ensevelis avec insouciance dans les colonnes des journaux, à peine lesa-t-on remarqués, à peine en a-t-on parlé. On sentait
tout d'abord qu'ils n'apportaient pas plus de se-
306 AFFAIRES cours véritables à l'un des partis, qu'ils ne créaient d'obstacles à l'autre. Ils ont passé moins aperçus qu'un simple jugement de police correctionnelle. Ce serait , ce nous semble , une excessive confiance que celle qui engagerait à mépriser de pareils indices.
Quoi qu'il en soit , voilà le présent. Rome a prononcé ses décisions, promulgué ses maximes, impérieusement dicté ses ordres. Quelques individus, dociles à sa voix, se sont retirés du mouvement social. Les peuples, sans même détourner la tète, ont poursuivi leur route. Le monde a continué d' aller comme il allait. Aucun changement dans les esprits, aucune émotion dans les âmes ; le large flot de l'opinion, montant et grossissant , s'est déroulé avec une force toujours croissante sur le rivage. On peut remarquer même que l'action du principe qu'on appelle révolutionnaire , ne s'est montrée nulle part aussi générale , aussi puissante que dans les contrées catholiques. Tels sont les faits ; chacun en tirera les conséquences qui lui sembleront les plus naturelles et les plus justes.
Que si maintenant nous examinons la position de Rome dans ses rapports avec l'avenir, elle nous paraît devoir être pour elle un sujet de grave préoccupation. Un volume entier suffirait à peine pour traiter une question qui en renferme tant d'autres. Nous nous bornerons à présenter quelques réflexions que le lecteur pourra rectifier ou
DE ROME. 507 étendre selon ses lumières propres et son point de vue personnel. Nous ne prononçons pas, nous n'enseignons pas, nous exposons simplement avec franchise nos pensées et nos conjectures.
Quoi qu'il arrive ensuite, il est du moins certain que, pendant une durée quelconque, le mouvement social, comme un fleuve dont le lit est tracé, continuera de suivre la même direction. Les rois ne vaincront pas demain ; demain les peu-* pies ne seront pas soumis, soumis matériellement, soumis surtout de conviction. En ce qui tient au droit , au droit de plus pratiquement lié à de grands intérêts, l'opinion ne varie pas en un jour. Aussi long-temps que la lutte subsistera, il y aura entre les peuples et Rome opposition de volonté, de sentimens , de vœux , de maximes , de conscience enfin et de raison. Cela seul constitue un fait d'une importance suprême : car ce fait , au mot près, qu'est-ce? sinon un schisme réel, une complète rupture effectuée dans la racine même des choses entre la société et la Papauté, qui s'avancent en des voies diverses ; et si de cette rupture ne résultent pas des commotions violentes , la cause en est que la société , pénétrée presque tout entière des idées qu'elle s'efforce de réaliser, à l'abri dès lors de la guerre interne qu'amènerait la présence de deux principes contraires également puissans, ne sent pas même comme une résistance ce qui jadis eût été pour elle une barrière insurmontable.
Il n est pas moins clair que plus une pareille séparation se prolonge , plus elle devient irrémédiable. Le léger sillon qui la marquait à l'origine, creusé par le temps, se transforme en abîme.
Or comment conçoit- on qu'elle puisse avoir un terme ? Par quels moyens, par quel concours de circonstances futures l'union maintenant détruite de la société et de la Papauté, s'opérerait-elle de nouveau? Le problème de l'avenir , dans sa liaison avec celui que nous venons de poser, n'offre que trois solutions. Examinons -les successivement, sans préjugé, sans prévention d'aucune espèce, avec un esprit libre de tout autre désir que celui de découvrir le vrai.
Les peuples, renonçant à la notion qu'ils se sont faite du droit essentiel et primitif, aux espérances qu'ils ont fondées sur l'application effective de ce droit à l'institution sociale, reviendrontils d'eux-mêmes aux principes opposés dogmatiquement établis par Rome et soutenus par les prinees à main armée ?
Cette question résolue affirmativement résoudrait elle-même la difficulté proposée. Rome reprendrait son ancien empire sur les peuples d'autant plus soumis qu'ils auraient reconnu, par une expérience récente , la supériorité de sa raison sur leur raison , de sa sagesse sur leur sagesse. Son autorité renaîtrait plus grande que jamais. On se presserait derechef autour d'elle comme autour du centre organisateur de l'humanité.
DE ROME, 509 Mais est-il dans l'histoire un exemple , un seul, d'un pareil retour? Vit-on la société , à aucune époque, rétrograder vers son passé? sa vie n'estelle pas progressive ? et cette vie, qu'est-elle autre chose que la force intime et toute spirituelle qui la contraint de se modifier incessamment , selon le type progressif lui-même d'un ordre plus parfait dont elle attend la guérison de ses maux devenus intolérables, le développement des biens auxquels elle aspire invinciblement ? On contestera peut-être la liaison entre ces biens dont elle veut jouir, ces maux dont elle veut se délivrer , et les principes spéculatifs qui la guident dans le choix des moyens pour parvenir à ce but. On dira qu'égarée par de fausses idées , au lieu d'améliorer son état elle l'empire. A cela elle oppose une réponse de fait. Sans doute elle a souffert de ses propres efforts : sans doute la guerre qu'elle a dû soutenir contre le passé qui résistait, a produit des malheurs qu'on ne nie pas ; mais s'est-elle, comme on le dit , abusée sur le résultat? Que l'on compare, sans remonter plus haut, l'état des masses , l'état du peuple, avec ce qu'il était il y a cinquante ans, et que l'on ose soutenir après ou qu'il n'a rien conquis , ou que ses conquêtes en définitive lui ont été onéreuses. Il a conquis une portion quelconque d'égalité, de liberté, une facilité plus grande de se mouvoir dans un plus large cercle ouvert à son activité industrielle, commerciale et de tout genre. La propriété, les lumières deseen-
olO AFFAIRES dues jusqu'à lui, l'ont élevé dans l'échelle humaine. N'est-ce rien que cela? Ce n'est pas tout, je le sais ; mais ce qui est au-delà , ce qui par là même est l'objet d'un désir qu'on ne réussira point à éteindre , en quelle direction faut-il le chercher? Se figure-t-on que jamais on persuade aux peuples que pour le trouver ils doivent revenir à leur point de départ? La servitude ancienne imposée par la force, cela se comprend encore ; mais acceptée volontairement , quelle espérance plus insensée ! Montrez à l'aigle planant dans les airs le bout de la chaine qu'il a rompue , et vous verrez si à cet appel il abaissera son aile puissante.
C'est une loi souveraine et sans exception fondée sur la nature même des êtres , que , dans le monde intellectuel et social , comme dans le monde physique , chaque chose procède d'une autre , suivant un certain enchaînement qui lie les pensées aux pensées , les actes aux actes , de telle sorte que ce qui précède soit la raison logique et le germe effectif de ce qui suit.
Voilà pourquoi jamais la société ne retourne en arrière , ne repasse , non plus que l'individu , à travers ses états antérieurs , phases successives de sa croissance. Il est donc aussi impossible que les peuples , à l'avenir , abandonnent leur actuelle notion du droit, du juste et de l'injuste , pour la notion moins développée qui leur suffit dans leur enfance , qu'il serait impossible à la création en-
! DE ROME. m
tière de remonter le cours du temps et de revenir à son origine. Ainsi le mouvement qui porte en | avant la société , les instincts , les sentimens , la ; substance des idées générales qui le dirigent, l rien de tout cela ne saurait changer , et dès lors
I il est nécessaire de chercher ailleurs la solution
II du problème des rapports futurs de la société et | de la Papauté.
Les rois et les peuples sont en guerre , nous l avons déjà dit; c'est un simple fait. Si la victoire restait aux rois , qu'en résulterait-il? 11 en résulterait évidemment le triomphe matériel des principes que Rome et les rois sont unis pour défendre. Les rois domineraient par la force ; les nations courbées sous le sceptre vainqueur obéiraient par nécessité. Certes , rien de semblable n'arrivera : car ce serait le renversement de toutes les lois régulatrices du monde moral ; lois éternelles , lois immuables , contre lesquelles aucune volonté, aucune puissance ne saurait prévaloir. Mais , cet événement impossible étant admis hypothétique -
j ment , on peut se demander quelle serait alors la position de Rome à l'égard des peuples vaincus. On cède à la force, on ploie sous elle , mais
| elle n'atteint pas la pensée : l'Europe , je crois , en offre aujourd'hui d'assez frappans exemples. Le sentiment du droit qui aurait succombé demeurant plus vif que jamais , Rome, au lieu de recouvrer son autorité sur les esprits , deviendrait
j l'objet d'une détestation au moins égale à celle
512 AFFAIRES qu'inspirerait la tyrannie dont elle se serait rendue complice. En légitimant au nom du Christ mort pour ses frères cette exécrable tyrannie , en rattachant au ciel les fers qui flétriraient et meurtriraient la race humaine, elle soulèverait au fond des âmes une indicible horreur ; et d'implacables malédictions troubleraient seules le silence du désert qui se formerait autour d'elle.
Dans le cas inadmissible où la lutte actuelle se terminerait par l'asservissement des peuples , la Papauté se trouverait donc, à l'égard de ceux-ci, dans une position telle que tout espoir, nous ne disons pas d'exercer sur eux un ascendant quelconque , mais de se faire seulement supporter par eux, disparaîtrait sans retour. Législatrice de la servitude qui les écraserait, et la première dès lors parmi leurs ennemis , elle serait aussi et pour toujours la première dans leur haine.
Remarquons en outre qu'en perdant toute influence possible sur les peuples, elle n'en acquerrait aucune sur les princes. Leur mépris serait le salaire assuré de ses services , car ils ne croient pas en elle ; pour eux elle n'est qu'un pur instrument, et le moindre intérêt suffirait après la victoire pour les décider à le briser. Cet intérêt se présenterait bientôt. Un rouage superflu est toujours gênant dans la machine politique. Et puis ia convoitise : on se hâterait de dépouiller le cadavre.
La dernière hypothèse, et selon nous la seule
DE ROME. 515 j qu'une raison éclairée puisse admettre , est celle jj du triomphe des peuples. Qu'ils parviennent à j réaliser dans les institutions et dans les lois le | droit qu'ils ont conçu , à établir la liberté sur les j ruines des vieux despotismes , à renouveler Toril dre social d'après les maximes pour lesquelles ]! ils combattent depuis un demi-siècle; que fera | Rome? Persiste ra-t-elle dans les doctrines à l'aide desquelles elle a pris à tâche d'arrêter le mouvej ment qui entraîne le monde ? s'obstinera-t-elle à condamner les principes vainqueurs , à maudire les hommes affranchis par eux ? Ce serait mettre le dernier sceau à la séparation si avancée déjà, s'excommunier de la race humaine ; et que resterait-il après cela au Pontife solitaire , qu'à se creuser une tombe à l'écart avec un tronçon de sa crosse brisée ?
Rome, au contraire, renoncera- t-elle à ses doctrines présentes?donnera-t-elle une tardive sanction à celles que la victoire des peuples aura consacrées, et qui, de plus en plus affermies dans la raison et la conscience universelle , formeront une sorte de foi sociale ? Mais , nous le demandons , qui croirait à la sincérité de ce changement ? Qui n'y verrait pas bien plutôt , ainsi que nous l'avons déjà dit, un honteux calcul d'intérêt, | variable au gré des événemens comme cet intérêt même; une hypocrite dérision du juste et du vrai? Quel avantage dès lors la Papauté retirerait-elle j d'un pareil acte ? Aurait-il d'autre effet que de
314 AFFAIRES l'abaisser encore plus dans l'opinion , et , en ajoutant le mépris qu'inspire la lâcheté à l'amertume des anciens souvenirs , d'effacer dans les âmes jusqu'à la dernière trace de respect et de pitié même ?
D'ailleurs, s'y résignât-elle , cet acte lui serait impossible. Comment pourrait - elle renoncer à des doctrines qu'elle a déclarées appartenir à la tradition des apôtres et des Pères , et par conséquent à la révélation divine ? Ce serait de sa part une apostasie. Dirait-elle qu'elle s'est trompée sur cette révélation, qu'elle l'a mal comprise ? Ce serait abjurer son autorité. Qui s'est trompé une fois peut se tromper deux , peut se tromper toujours. Chercherait-elle à éluder par des interprétations évasives ses propres décisions ? Impossible encore : le sens en est trop clairement fixé par l'ensemble de sa conduite , par le but avoué qu'elle a voulu atteindre. Cette tentative viendrait échouer contre le plus simple bon sens. Prétendrait-on que ces décisions manquent du caractère auquel on reconnaît, selon les règles catholiques, un enseignement obligatoire et un jugement irréformable ? Mais qui sait mieux que Rome ce qui constitue un irréformable jugement , et qui peut douter raisonnablement que sa volonté ait été de rendre tel celui qui nous occupe ? Que seraient , au reste , de ridicules chicanes sur des formes qu'aucune loi de l'Église ne fixe rigoureusement , après l'adhésion expresse ou tacite de
DE ROME. 315 lepiscopat entier ? Revenir en aucune manière sur des actes aussi solennels , abandonner un point quelconque de la doctrine proclamée au nom cle Jésus-Christ du haut de la chaire principale, et adoptée par les évêques , dont pas un seul n a fait entendre un seul mot de réclamation; dire aux chrétiens : Vous pouvez maintenant rejeter comme fausse cette doctrine que j'ai déclarée être la pure expression de la vérité divine elle même , pour laquelle j'ai exigé de vous une soumission d'esprit illimitée , absolue ; ce langage , qu'on ne sait comment qualifier , équivaudrait évidemment à une complète négation de la base sur laquelle repose la hiérarchie catholique. Or un pouvoir ne se détruit pas lui-même ; il peut mourir s'il est mortel , mais il ne se suicide pas. La Papauté est donc irrévocablement liée au système qu'elle a cru devoir embrasser dans ces derniers temps , et , quoi qu'il arrive , il lui faut en accepter toutes les conséquences.
D'après ce qui vient d'être dit , on ne saurait se dissimuler que l'avenir n'ait pour elle un aspect sinistre. Mais serait -il moins rempli de dangers, et ces dangers seraient-ils moindres, quand on fermerait les yeux pour ne les pas apercevoir? La croyance, en toute conjecture, est la première condition de salut : on ne s'irrite contre elle que lorsqu'on juge le mal désespéré.
Dans cette intime conviction, nous n'hésiterons point à signaler aux catholiques et à Piome surtout un autre péril.
Le présent a toujours sa racine dans le passé : il en est, pour user de ce mot, l'expansion ; il sort de lui comme de son germe par un naturel développement. Or le passé des peuples de l'Europe , c'est le christianisme. Formés par lui, il a présidé à leur vie tout entière ; il les a , dès le berceau , pénétrés de son esprit : leurs sentimens les plus intimes, leurs croyances , leurs mœurs , sous divers rapports le.fonds même de leurs institutions et de leurs lois, leur poésie, leur science , ils lui doivent toutes ces choses ; et comme il n'est rien qui n'en dérive d'une manière plus ou moins directe, dans l'homme et dans la société, ces peuples nourris de la sève chrétienne n'ont pu, à aucune époque de leur durée , avoir de mouvement que celui dont le Christianisme était le primitif principe, ni marcher dans une direction différente de celle qu'il leur imprimait. Il est donc certain , avant même tout examen ultérieur , que , loin d'être étranger à la révolution sociale qui s'opère au milieu de nous, il en est au contraire le moteur et la cause première.
Qu'est-ce en effet que le Christianisme dans ses relations avec la société humaine? Quel en est le caractère ? Quel ordre de pensées et de sentimens a-t-il développé dans le monde ? Sur quelles idées fondamentales de droit et de justice a-t-il établi les rapports des hommes entre eux , et par conséquent l'institution, quelle qu'en soit la forme variable en soi, qui organise ces rapports ?
DE ROME. 317 Il a d'abord montré à l'homme un but qui n'est autre que la perfection infinie elle-même : Soyez parfaits comme Dieu est parfait; et il lui a commandé de tendre sans cesse à ce but dont il doit approcher toujours et qu'il n'atteindra jamais. Ainsi sa première loi est une loi de progrès , et son premier précepte un précepte d'activité incessante, pour avancer, pour se dilater perpétuellement dans le vrai et dans le bien.
Mais se dilater dans le vrai , c'est développer l'intelligence ; se dilater dans le bien , c'est développer l'amour. Or l'amour et l'intelligence ont pour antagoniste, pour ennemi commun la force, puissance brute , sous l'empire de laquelle nul progrès. Le droit de la force, qui n'est jamais réclamé, exercé que par l'égoïsme et en sa faveur , est donc contradictoirement opposé au droit chrétien. La base de celui-ci est au contraire la subordination radicale et absolue de la force à l'intelligence ; et en effet il est évident que le but opposé à l'homme ne pouvant être connu que de celle-ci, elle seule peut lui en indiquer la route, et le guider dans cette route où il ne doit s'arrêter jamais.
En ce qui touche ensuite les relations réciproques des hommes, le Christianisme enseigne qu'égaux devant Dieu, égaux par leur origine et leur fin commune , s'il existe entre eux des différences naturelles d'où dépend en partie le progrès général , il n'existe aucune différence ni de droits ni de devoirs; que nativement dès lors indépen-
518 AFFAIRES dans les uns des autres , leur règle ce n'est ni la pensée, nila volonté d'aucun d'eux, mais la sainte, l'immuable, l'universelle loi qui doit librement les régir tous.
Et cette loi qui unit ce que la liberté diviserait, ou laisserait isolé sans elle , qui , par le dévouement volontaire, ramène les individus au tout, en fait comme un seul être animé d'une même vie , consiste , selon la simple et profonde expression de l'Évangile , à aimer Dieu par-dessus toute chose et ses frères comme soi-même : à aimer Dieu , source et type vivant de la perfection sans limites . parce qu'il faut aimer sa fin pour y tendre ; à aimer ses frères comme soi-même , parce que l'égalité de nature implique l'égalité d'amour, et que l'égalité d'amour peut seule réaliser l'unité humaine dans laquelle s'accomplit le progrès continu ou l'union toujours plus intime avec le principe infini de l'être , et par cette union , qui commence ici-bas et s'achève ailleurs , la possession la plus parfaite du vrai et du bien qui sont Dieu même.
Du précepte général de l'amour découlent deux autres préceptes , qui renferment tous les devoirs de l'homme à l'égard de l'homme : Ne pas faire aux autres ce que nous ne voudrions pas qui nous fût fait; faire pour eux ce que nous voudrions qu'ils fissent pour nous.
Le premier en retenant chacun dans les bornes de son droit , prévient le mal , c'est-à-dire , l'en-
vahissement du droit d'autrui, et constitue ainsi la justice. Le second réalise le bien par la communication réciproque de tout ce qui peut être conçu sous cette notion ; il opère la fusion des individualités que la justice défend et conserve; il les unit par le libre don de chacune d'elles aux autres ; il constitue enfin proprement la charité , qui n'est que l'amour le plus élevé, le plus étendu, le plus pur , la vie universelle éternellement inépuisable.
Sous le point de vue où nous avions à le considérer , voilà le Christianisme. Or descendez au fond des choses , dégagez le principe puissant qui fermente sans interruption au sein de la société entière , des mobiles pensées , des opinions fugitives et vaines qui s'y mêlent accidentellement ; que trouverez - vous , sinon le Christianisme même? Ce que veulent les peuples , ce qu'ils réclament avec une persistance que rien ne lasse , avec une ardeur que rien ne refroidit, n'est-ce pas l'abolition du règne de la force, pour y substituer celui de l'intelligence et du droit? n'est-ce pas la reconnaissance effective et la réalisation sociale de l'égalité, liée d'une manière inséparable à la liberté , dont la condition nécessaire et la forme essentielle, dans l'organisation delà cité, est l'élection, premier fondement de la communauté chrétienne ?
Que veulent encore les peuples , que demandent-ils? l'amélioration du sort des masses par-
520 AFFAIRES tout si souffrantes , des lois de protection pour le travail , d'où résulte une plus équitable distribution de la richesse commune; que quelques uns n'exercent plus une influence exclusive à leur profit dans l'administration des intérêts de tous ; qu'une législation sans entrailles , refuge éternel du privilège que vainement on s'efforce de déguiser sous des noms menteurs, ne repousse plus de toutes parts le pauvre dans sa misère ; que les biens destinés par le Père céleste à tous ses enfans , leur deviennent accessibles ; que la fraternité humaine cesse d'être un mot dérisoire et vide de sens. En un mot, suscités de Dieu pour prononcer à la vieille société son dernier jugement, ils l'ont citée à comparaître, et rappelant les siècles écoulés , ils lui ont dit : « J'ai eu » faim , m'avez-vous donné à manger ? J'ai eu » soif, m'avez-vous donné à boire ? J'étais nu , » m'avez-vous vêtu? J'étais délaissé , êtes-vous » venu à moi? J'étais en prison , m'avez-vous m visité ? )> Je vous interroge sur la loi : répondez. Et la vieille société s'est tue, car elle n'avait rien à répondre , et elle a levé le bras contre les peuples à qui Dieu avait ordonné de la juger : mais que peut-elle contre les peuples et contre Dieu? Son arrêt est écrit là-haut ; elle ne l'effacera point avec le sang qu'il lui est encore , pendant un peu de temps , permis de verser.
On ne peut donc s'empêcher de reconnaitre dans ce qui se passe sous nos yeux l'action du principe
i chrétien, qui, après avoir durant un long âge présidé presque uniquement à la vie individuelle ,
I cherche à se produire sous une forme plus générale et plus parfaite , en s'incarnant , pour ainsi parler , dans les institutions sociales ; seconde phase de son développement dont nous ne voyons que le premier travail. Quelque chose d'instinctif et d'irrésistible pousse les peuples en cette voie. Quelques-uns s'étaient emparés de la terre, ils en
! avaient pris possession , en ravissant aux autres jusqu'à la plus petite part de l'héritage commun : eux veulent que les hommes vivent en frères se-
| Ion le commandement divin. Ils combattent pour la justice et la charité , ils combattent pour la doctrine que Jésus-Christ est venu annoncer au monde, et qui le sauvera, malgré les puissances du monde.
Cependant ces mêmes peuples semblent partout se détacher du christianisme. Le prêtre , en beaucoup de lieux , reste seul dans le temple désert : ses enseignemens ne sont plus écoutés , sa parole est stérile : fort , ou cru tel , il excite la haine, parce qu'on redoute sa domination; faible, il passe à travers la foule, sous la sauvegarde de ! son indifférence et de son mépris. Serait-ce donc j qu'en effet le Christianisme eût accompli ses destinées , qu'il eût cessé d'être en harmonie avec les besoins de la nature humaine et de répondre à ses sympathies? Ne le croyez pas. Ce qu'on re- ! pousse , ce n'est pas le Christianisme véritable ,
322 AFFAIRES mais je ne sais quel système étroit et matériel qui a pris son nom et qui le déshonore ; ce qui meurt, ce n'est pas l'arbre divin , mais l'écorce desséchée qui le recouvre.
Observez l'état des esprits : après une époque de doute , effet inévitable de causes désormais assez connues , ils se sont sentis mal à l aise dans le vide. Il faut à l'homme quelque chose de plus que la simple science circonscrite en des bornes qu'on rencontre si vite. Une éternelle aspiration vers l'infini , c'est-à-dire vers la cause à jamais incompréhensible de tout ce qui est , constitue l'instinct religieux impérissable en lui. Cet instinct réveillé de nos jours au fond des âmes, où il s'était comme endormi passagèrement, les inquiète, les tourmente ; elles éprouvent, dans ce qu'elles ont de plus intime et de plus élevé , une de ces inénarrables douleurs qui saisissent les êtres lorsqu'une des premières lois de leur nature est violée. De là ces tentatives non moins vaines qu'ardentes, ces efforts inouis pour créer une religion nouvelle , comme si l'on créait une religion, comme si la religion n'était pas tout ensemble et l'invariable loi et l'énergie vivante qui unit entre eux les êtres créés en les unissant à leur auteur. On a échoué et l'on devait échouer, parce, que le Christianisme , quelles que soient les apparences contraires n'a point cessé de dominer les peuples ; qu'ils ne peuvent pas plus se séparer de lui que se séparer d'eux-mêmes ; qu'il renfer-
DE ROME» 525 me et renferme seul ce qui satisfera les désirs dont ils sont travaillés ; qu'en lui est le principe réel de leur développement futur, aussi bien que celui de leur développement passé ; que , dans son essence , expression parfaite des lois de l'humanité, l'humanité ne l'épuisera jamais. Le monde , qui maintenant semble le méconnaitre , reviendra donc à lui , car c'est lui qui agite le monde : Mens agitât molem...
Mais si les hommes , pressés de l'impérieux besoin de renouer pour ainsi dire avec Dieu , de combler le vide immense que la religion en se retirant à laissé en eux , redeviennent chrétiens, qu'on ne s'imagine pas que le Christianisme , auquel ils se rattacheront puisse être jamais celui qu'on leur présente sous le nom de catholicisme. Nous avons expliqué pourquoi , en montrant dans un avenir inévitable et déjà près de nous le Christianisme conçu et l'Evangile interprété d'une manière par les peuples , d'une autre manière par Rome ; d'un côté le pontificat , de l'autre la race humaine : cela dit tout. Ce ne sera rien non plus qui ressemble au protestantisme, système bâtard, inconséquent , étroit, qui , sous une apparence trompeuse de liberté, se résout pour les nations dans le despotisme brutal de la force , et pour les individus dans l'égoïsme.
Nul ne saurait prévoir comment s'opérera cette transformation , ou , comme on voudra l'appeler, ce mouvement nouveau du Christianisme au sein
de l'humanité; mais il s'opérera sans aucun doute, et de grandes masses d'hommes y seront entraînées non par une impulsion soudaine , ce qui ne serait qu'un signe de perturbation passagère. Ce sera d'abord comme un point qu'à peine on apercevra, une faible agrégation dont on se rira peutêtre. Peu à peu ce point s'étendra , cette agrégation se dilatera , on y affluera de toutes parts , parce qu'elle sera un refuge à tout ce qui souffre et dans l'âme et dans le corps ; et l'humble plante deviendra un arbre dont les rameaux couvriront la terre , et sous le feuillage duquel viendront s'abriter les oiseaux du ciel. Voilà ce que nous n'hésitons point à annoncer avec une conviction profonde. Ceux qui se flattent de ramener le genre humain en des voies qui le détournent de son but, se trompent bien dangereusement. Mais il faut que ce qui doit arriver arrive , et que chacun aille où il doit aller. Gloire a Dieu bans