CHAPITRE m
Nous devons aux deux Geoffroy Saint-Hilaire la première description des tératomes de la face. Ces savants n'avaient à leur disposition que fort peu de faits bien observés, et ces faits se rapportaient à peu près exclusivement aux animaux. Etienne Geoffroy Saint-Hilaire avait vu trois veaux monstrueux portant des tumeurs cong-énitales fixées à la symphyse du maxillaire inférieur. Deux de ces tumeurs étaient constituées essentiellement par un ensemble de fragments osseux informes représentant un rudiment de crâne, et surtout par un maxillaire inférieur supplémentaire muni de dents et réuni au maxillaire inférieur principal symphyse contre symphyse. La troisième tumeur, moins complexe, ne contenait aucune autre formation osseuse qu'un maxillaire inférieur rudimentaire disposé comme dans les deux cas précédents. Isidore Geoffroy Saint-Hilaire^ a joint à ces trois observations un
- 1. I. Geoffroy Saint-Hilaire, Histoire des anomalies, vol. III, p. 2^i, et Atlas, pi. XX, fig. 3.
fait ancien d'Hoffmann assez vaguement étudié, mais se rapportant à un fœtus humain; dans ce cas, la tumeur toratoïdc. était attachée par un pédicule à la voûte palatine. Tels sont les documents qui lui ont servi à créer le genre des polygnathiens. Sous le nom de polygnathie on entend une monstruosité double parasitaire, caractérisée par la réunion d'un être rudimentaire très incomplet à l'un des maxillaires d'un être principal d'ailleurs bien conformé. I. Geoffroy Saint-llilaire, dans les cas qu'il avait étudiés, n'avait vu le parasite que représenté par un rudiment de tête ; et même, dans la masse osseuse soumise à l'analyse anatomique, il lui était difficile de distinguer une autre partie du squelette qu'un maxillaire, d'où le nom de polygnathien, monstre à plusieurs mâchoires.
Il distingue cependant trois genres de polygnathiens : épignathe, hypognathe et augnathe.
1° Le genre épignathe, dans lequel « une tête très incomplète et très mal conformée dans toutes ses parties est attachée au palais de la tète principale », n'était alors représenté que par l'observation d'Hoffmann, Un fœtus femelle, né avant terme, portait plusieurs vices de conformation de la face : nez déprimé, bouche très largement fendue, mais surtout une tumeur osseuse et charnue attachée à la voûte palatine et sortant par la bouche. Hoffmann crut reconnaître sur cette masse les traits grossièrement dessinés d'une seconde tête; mais ni le texte ni la figure qui l'accompagne ne justifient cette appréciation. Ce qui est beaucoup plus important, c'est que la dissection permet de constater dans l'épaisseur de la 'tumeur la présence d'une mâchoire inférieure rudimentaire.
2° Le genre hypognathe est caractérisé par « une tête accessoire très incomplète et rudimentaire dans la plupart de ses parties, attachée à la mâchoire inférieure de la tête principale »; il est représenté dans le Traité des anomalies par deux observations prises sur le veau et dues à Etienne Geoffroy Saint-Hilaire.
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3° Eiiriii le genre aug-nathe diffère des précédents, seulement en ce que l'on ne trouve dans la tumeur aucune trace d'un organe autre qu'un maxillaire ; c'est un degré d'organisation un peu moins élevé que les précédents. Il ne mérite plus une place à part.
Cette classification, parfaitement adaptée aux monstruosités,de la face connues il y a cinquante ans, doit être modifiée aujourd'hui. En effet, môme en ne considérant que ce qui appartient à l'espèce humaine, on connaît des tératomes de la face beaucoup plus variés dans leur siège et dans leur structure. A côté de ceux qui contiennent les rudiments d'un maxillaire, il y a un grand nombre de faits ori l'on trouve d'autres parties fœtales, et spécialement des membres rudimentaires ; il y a aussi des tumeurs d'une structure beaucoup plus simple, ne renfermant aucun organe déterminé, mais des tissus plus ou moins variés, peau, muscles, cartilage, os, glandes, etc., et constituant ainsi les degrés inférieurs de la série.
Nous décrirons successivement les tératomes siégeant à la région (ju maxillaire inférieur et ceux qui naissent dans les cavités de la face : bouche, pharynx, orbite, fosses nasales. Le premier groupe correspond au genre hypognathe, à condition que sous ce nom on veuille entendre toutes les tumeurs tératoïdes du maxillaire inférieur. Le deuxième groupe est beaucoup plus large que le genre épignathe des Geoffroy Saint- Ililaire ; il comprend des tumeurs de structure très variée, siégeant. non seulement sur les maxillaires supérieurs, mais dans le pharynx et siir la base du crâne.
1, — Tératomes de la région maxillaire inférieure (hypognathie).
L'hypognathie etl'augnathie, deux variétés de la même malformation, observées d'abord sur les animaux et spécialement sur le veau, étaient restées ignorées chez l'homme jusqu'au
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mémoire de Magitot* publié en 1875. Cet auteur apportait doux observations de Faucon^ et de VerneuiP dont il avait cludié lui-même les pièces anatomiques. Ce sont les deux premiers exemples démonstratifs d'augnatbie ou de diplognathie inférieure chez l'homme. Nous avons observé' un nouveau fait entièrement analogue à ceux de Faucon et de Verneuil. Plus récemment, Willy Meyer^ a publié, dans les Archives de Langenheck, une observation d'hypognathie avec une disposition anatomique un peu différente. Deux faits antérieurs de Gilles et de Studencki représentent encore sous un autre aspect une monstruosité du même genre.
Les sujets étudiés par I. Geoffroy Saint-Hilaire sont des types tellement caractéristiques d'hypognathie qu'il est utile de rappeler la description que cet auteur donne de l'un d'eux. « La branche gauche de la mâchoire principale, dit-il, disposée normalement jusqu'à son extrémité, y rencontre par son bord interne, non son analogue, mais l'extrémité de l'une des branches accessoires, portant comme elle quatre incisives, et s'articule avec celle-ci de manière à présenter la disposition normale. La branche droite de la mâchoire principale, entièrement séparée de son analogue, s'articule de même avec la branche correspondante de la mâchoire accessoire, pourvue, comme elle, de quatre incisives; mais cette articulation se fait suivant une disposition irrégulière. Les deux branches unies du côté droit étant placées verticalement l'une au-dessus de l'autre, au-dessous de celle-ci et par conséquent hors de la ligne médiane est le reste de la mâchoire inférieure accessoire, dont les deux branches, contiguës et en grande partie soudées l'une à l'autre, se dirigent d'abord en bas et en arrière, puis se recourbent en avant et à gauche ; chacune d'elles porte trois mo-