DANS LE SOUDAN CENTRAL
Le terme « Soudan » n'a guère encore été sans prêter plus ou moins aux écjuivoques; il est donc bon, en l’employant, de s’arrêter à une signification bien délimitée. Nous pensons pouvoir adopter celle de Monteil qui dit :
(c On doit entendre par Soudan toute la région de l’Afrique centrale qui s’étend de l’Océan atlantique au Nil, avec pour limites, au nord les sables de la zone saharienne, au sud la lisière de la forêt dense.
« Le Soudan est un plateau arrosé par les grands fleuves Sénégal, Niger, Chari et Bahr-el-Ghazal, ce dernier affluent de la rive gauche du Nil.
» I.a caractéristique du Soudan est d’être un pays de plaine, favorable à la culture des céréales et à l’élevage. La caractéristique de ses rivières est de prendre leurs sources à des cotes peu élevées, de n’être alimentées que par des pluies régulières.
« La caractéristique de sa climatologie est que l’année s’y divise en deux saisons bien distinctes ; une saison des pluies de cinq mois (juin-octobre), une saison sèche de sept mois.
» La caractéristique des races qui le peuplent est de présenter, au point de vue physique, l’ensemble des plus beaux types de la race noire, de renfermer au point de vue intellectuel et moral, les éléments les plus élevés dans l’échelle de la civilisation noire. »
Avec le colonel Monteil nous entendrons par Soudan central la région comprise entre le Tchad et le Niger oriental.
Cette région se compose principalement du Bornou dont nous avons parlé, et du Sokkoto.
Notre étude de la femme dans le Soudan central, le Bornou excepté, sera fort sommaire: les documents nous manquent.
Nous n’âvons pas les récits des Anglais Clapperton et Baikie qui virent Kano, capitale du Sokkoto, le premier en 1823, le second en 1863-64.
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Barth qui, en i853-54, fit le voyage Kouka-Tombouctou et retour, n’a guère porté son attention sur le côté féminin des pays parcourus.
Monteil n’est guère plus explicite.
Et pour le moment il n’y a pas d’autres sources.
Dans son mémorable voyage de Tripoli à Kano, Barth pénétra dans le Soudan central au commencement de i85i.
Tessaoua, rapporte-t-il, est la première grande ville qu’il eût vue de la Nigritie proprement dite.
Les indigènes y sont doués d’un tempérament modéré qui leur permet de jouir gaiement de la vie ; ils éprouvent une inclination très douce pour les femmes, et se plaisent au chant et à la danse; le tout sans excès.
Chacun, à Tessaoua, trouve son plus grand bonheur dans une jolie compagne, et, quand les circonstances le lui permettent, il en adjoint une plus jeune à la première, ou bien donne à celle-ci son congé. Les habitants les plus riches ont seuls parfois plus de deux femmes, tandis que la majeure partie de la population n’en a qu’une.
Leur costume est des plus simples, et consiste en une ample chemise et des culottes qu’ils tirent, du reste, lorsqu’ils ont de longues marches à faire, pour les convertir en sac à provisions.
Les femmes sont assez jolies et ont les traits passablement agréables et réguliers, tant qu’elles sont jeunes; elles ont en outre les formes assez arrondies, mais le rude labeur domestique les fait vieillir de bonne heure.
Un vaste plaid de coton, de couleur sombre, constitue ordinairement le costume des femmes; celles qui ne sont pas mariées l’attachent au-dessous du sein, les autres au-dessus.
Nous retrouverons ce détail de costume dans la région des cataractes de l’Etat Indépendant du Congo.
Les femmes de Tessaoua prennent peu de soins de leurs cheveux et leur parure se borne, pour la plupart du temps, à quelques rangées de perles de verre passées autour du cou.
Un détail de mœurs bien curieux, rapporté par Barth, est que la procréation d’un enfant naturel coûte à ses auteurs cent mille cauries, payés au chef de Tessaoua ; l’énormité de cette somme, comparativement aux ressources du pays, indique suffisamment que cette circonstance y est extrêmement rare.
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Continuant sa marche vers le Sud, Barth signale comme une chose absolument incroyable les fardeaux que savent porter les lemmes indigènes du Soudan ; il note une tribu où les femmes sont, pour la plupart, d’une taille et d’une force corporelle colossales.
Le 2 février i85i Barth atteint Kano, capitale du Sokkoto.
Cette ville est incontestablement la métropole commerciale du Soudan central: tous les peuples du Soudan et du Sahara s’y donnent rendez-vous. Le Touareg du Sahara y coudoie l’homme du Bornou et du Wadaï ; le commerçant arabe traite affaires avec les indigènes des deux rives du Niger, de la Bénouè, du Tchad.
Kano est, en outre, sur la route du pèlerinage: tous les musulmans du Soudan central et du Soudan occidental qui se rendent à La Mecque passent par cette ville.
La ville, dans sa grande largeur, mesure environ 8 kilomètres; elle est entourée d’une enceinte de 7 à 8 mètres de hauteur. ■
Dans un rayon de 100 kilomètres autour de Kano toutes les terres sont en culture, pour permettre de nourrir l’immense population fixe et flottante.
.A son passage à Kano en 1892, Monteil, à qui nous empruntons ces intéressants renseignements, estime à une soixantaine de mille habitants la population fixe ; quant au nombre d’individus qui sont temporairement appelés à Kano par leurs affaires, il l’estime à deux millions par an.
Des quelques détails féminins que donne Barth de son séjour à Kano, il n’y a guère à retenir que ce quhl dit relativement à la mère des princes régnants. C’était une des femmes les plus célèbres du pays Haoussa, se distinguant par l’élévation et les grâces de son caractère.
« Le récit de sa vie et de ses qualités domestiques serait de nature à modifier l’opinion peu favorable qu’inspirent à l’Eu’’opéen toutes ces tribus en général. » (Barth.)
Il faut signaler aussi la profonde différence que le voyageur allemand fait entre la femme du Bornou, la Kanouri à la taille disgracieuse, à la face large, qu’il considère même comme de race dégénérée, et la femme des régions ouest du Soudan central, qui est souvent svelte, jolie et bien faite.
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Parmi les races diverses qui peuplent les régions dont nous nous occupons, il faut citer hors de pair les Peuls.
Il est hors de doute, écrit Barth, que la tribu des Peuls mérite l’attention du savant européen plus qu’aucune autre; en effet elle offre, tant sous le rapport de son organisation propre que sous celui de son histoire et du caractère de sa langue, des anomalies remarquables relativement aux populations des pays voisins. Pour ce qui est de l’intelligence cette tribu pourrait bien tenir le premier rang parmi toutes celles de l’Afrique centrale.
D'où sont venus les Peuls ?
La question est sans réponse satisfaisante. Ou du moins la réponse n’est que partielle : on est à même d’observer les progrès des Peuls de l’Ouest vers l’Est, pendant les temps historiques, et Barth croit pouvoir assigner au commencement du XIV® siècle les premières migrations dans ce sens,
Félix Dubois dit également que « les Peuls sont venus de l’Ouest, de l’Adrar sénégalais, des pays de sable qui s’étendent au Nord du Sénégal. » Le Tharik-ès-Soudan (chronique musulmane) dit formellement : « Les Foulbés (Peuls) sont originaires du pays de Tischitt. Ils se rattachent à la race blanche comme les Touareg. » Les Peuls furent refoulés vers le Soudan probablement au moment où les Maures, chassés d’Espagne, envahirent l’Adrar.
Leur second exode, vers l’Est, ne fut ni une émigration, ni une invasion, ni une conquête. Ce fut plutôt un glissement de bergers et de troupeaux.
Mais il est complètement impossible aux ethnographes d’expliquer comment cette tribu arriva dans l’Adrar et sur le Sénégal inférieur, pour, de là, s'étendre vers l’Est comme nous venons de le dire. Le général Faidherbe luimême, dans sa préface sur les idiomes de la Sénégambie, se déclare impuissant à trancher cette question. Il penche toutefois à leur reconnaître une origine asiatique, « parce que seuls, dit-il, ils possèdent dans leurs troupeaux le bœuf à bosse et le mouton à nez busqué, originaires du plateau central de l’Asie ».
Barth croit aussi que les Peuls sont venus de l’Orient, mais que leur origine remonte à une époque perdue pour nous dans les ténèbres du passé.
Quoi qu’il en soit, le lecteur lira avec intérêt, pensons-nous, ce que le colonel Monteil dit de cette race.
Les Peuls, appelés aussi Foulbé, Fellata, Fellani, sont disséminés un peu partout dans les bassins du Sénégal, du Niger et même du Tchad.
Au physique le Peul n’a pas l’apparence d’un noir; le teint est rouge brun, la taille élancée, flexible, les extrémités fines, les attaches nerveuses; le faciès est sensiblement celui de la race caucasique, le nez est presque toujours aquilin, le front haut et large; les cheveux très fins n’ont pas l’apparence laineuse,’ longs, ils ne sont pas broussailleux; la femme n’a pas le sein en poire de la négresse.
Au moral le Peul se différencie encore plus de ses congénères noirs : il a l’esprit subtil fin, délié; il saisit toutes les nuances, il est apte à toutes les besognes.
Très policé il séduit par l’urbanité de ses manières, de son langage qui n’a d’inflexions rudes que ce qu’il faut pour rendre l’énergie de la pensée.
Il a grand souci de l’hospitalité et l’exerce largement; il vaut mieux être son hôte que son ennemi, car il n’est pas dans ce cas de ruses et de pièges insidieux qu’il n’emploie pour vous perdre.
Il est en outre d’une ténacité dans ses desseins, d’une endurance aux fatigues, d'une sobriété dans sa nourriture, vraiment admirables.
L’instinct de domination apparaît dans ses moindres actes; mais il sait aussi se plier aux nécessités, se faire humble et rampant pour arriver à ses fins.
Pasteur, il n’aime que le bétail dont il vit; les produits de ses troupeaux lui permettent de s’assurer, par l’échange, les céréales qui lui manquent, les étoffes qu’il ne tisse pas; mais, pour acquérir le bétail convoité, il n’est pas de sacrifice qu’il ne fasse à son humeur ou à ses goûts. Vagabond par nature il est partout, il n’est nulle part; le sol ne l’attache pas, il ne le cultive pas.
Ce qui frappe dans cette race singulière, c’est l’identité de l’individu, quel que soit le degré de l’échelle sociale où on le prend : perdu dans la brousse ou chef d’un puissant empire noir, c’est le même homme.
Musulman il est, mais son fanatisme n’a rien d'intolérant.
Les Peuls couvrent le Soudan d’un réseau de campements à mailles larges ici, serrées ailleurs; mais il est inouï de voir combien ils sont renseignés sur toutes choses, principalement sur les questions politiques.
Ils vivent entre eux, sans se mélanger aux nègres; ils ont des coutumes très patriarcales; leur organisation est celle de la tribu.
Leur vie de famille est pure et chaste : souvent ils n’ont qu'une femme, jamais ils n’en prennent plus de trois.
Ils prennent grand souci de leurs alliances pour conserver la race.
Les femmes sont très belles, mais aussi très coquettes; elles ont d’étranges qualités de séduction ; toutes les passions se lisent dans leurs grands yeux profonds; mais elles sont aussi moqueuses, souvent acariâtres.
Les enfants sont pliés de bonne heure à une obéissance absolue.
Le noir, parlant du Peul, dit : « Cherche parmi eux, tu ne trouveras jamais un imbécile « ; de la femme peule, il dit ; « Laisse entrer une Peule comme captive dans ta maison; elle en sera demain maîtresse.»
Avant de passer dans une nouvelle région, signalons ici quelques détails curieux relatifs à la noix de kola.
Il se fait au Soudan central un commerce immense de noix de kola.
Nous ne voulons parler ici de cet intéressant fruit africain qu’au point de vue du grand rôle qu’il joue dans la vie ordinaire ou dans la vie publique; la couleur, dans ce cas, a une grande importance : le kola blanc est toujours un signe d’amitié, d’hospitalité.
Demande en mariage, acceptation ou refus, défi, déclaration de guerre, soumission, etc., se traduisent par l’envoi d’un nombre de kolas de couleur déterminée.
Quelles sont donc les vertus de ce fruit qui, on peut le dire sans exagération, est la clef de voûte du mouvement commercial du Soudan?
Le noir attribue à la noix de kola toutes propriétés bienfaisantes; elle lui est aussi indispensable que la chique de bétel à l’Indou ou à l’Annamite, que l’opium au Chinois, que la cigarette à l’Espagnol.
Il prétend que la noix de kola l’empêche de souffrir de la faim, lui fait trouver bonne l’eau la plus détestable, lui donne l’endurance à la fatigue, prévient la fièvre, et surtout... il assure qu’il lui doit un effet restaurateur tout spécial, auprès duquel les bonbons vert-galant le laisseraient plutôt froid.
Aussi avec une noix de kola on obtient tout au Soudan, jusqu’au sourire d’une jolie femme ; on peut même, ajoute Monteil, capter les bonnes grâces d’un eunuque.