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LES SONGHOÏ — LE HAUT-NIGER TOMBOUCTOU

Vers le nord-ouest des régions que nous venons de quitter se développe le Songhoï.

Barth donne à ce pays le nom de “ Sonrhaï ” et les atlas publiés en ces derniers temps portent “ Songhaï ”

Le nom exact vient d’être établi par Félix Dubois.

Déjà Barth avait signalé la tradition remarquable d’après laquelle un Pharaon d’Égypte SC serait rendu, dans l’antiquité, en cette partie de la vallée du Niger, pour retourner ensuite dans son pays.

Le voyageur allemand a rassemblé un certain nombre de faits d’après lesquels l’assertion attestant l’existence de relations bien anciennes entre l’Égypte et le Songhoï, ne semblerait pas devoir être considérée comme invraisemblable; mais il n’est pas allé jusqu’à lîe pas considérer les Songhoï comme aborigènes.

Ses données sont reprises et complétées parFélix Dubois, dans le très beau récit de voyage qu’il a publié, en i8g6, sous ce titre : Tombouctou la Mystérieuse.

Bien que le voyageur français s’estime en contradiction avec Barth, il nous semble au contraire que leurs deux opinions sont concordantes : Barth a amorcé le problème; Dubois l’a résolu, ce qu’il a pu faire ayant été à même d’étudier plus à l’aise cette étonnante question, plus à l’aise et plus complètement; aussi est-ce lui que nous allons consulter presque textuellement dans ce qui va suivre.

Pour trouver les détails complets, et les documents historiques présentés avec un sens très sùr bien que les sources offrent matière à discussions embrouillées, nous prions le lecteur d’ouvrir l’ouvrage de Dubois. Nous devons nous borner ici à un résumé succinct.

A une époque indéterminée, dans les vallées du Haut-Nil, une peuplade s’appelait Songhoï.

Elle vit un jour arriver chez elle deux étrangers. Comme on les interrogeait sur leur pays d’origine : « Nous venons de l’Yemen '>, répondirent-ils. Et les Songhoï, au lieu de leur donner leur nom, les appelèrent “les venus de l’Yemen ”, en arabe “ dia min el Jemen ”, qui, par contraction, devint “ Dialliaman

Or, d'après le Tharik-ès-Soudan, ou Chronique du Soudan, Dialliaman est le nom du premier roi Songhoï qu’ait conservé l’histoire.

Un de ces étrangers venus de l’Yemen ayant réussi à tuer une divinité songhoï après avoir montré qu'elle était fausse, fut proclamé roi.

C’était vers le vii^ siècle; l’Égypte, tranquille depuis la conquête romaine, vit arriver les conquérants arabes; magnifique fut la curée des lieutenants des premiers Khalifes.

Plus que d’autres les Songhoï eurent-ils à souffrir de l’invasion?

Ne voulurent-ils pas embrasser l’Islam?

Mystère!

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Mais les habituels procédés des conquérants arabes, leur brutalité et leur cupidité suffisent largement à expliquer la fuite de populations aussi paisibles et laborieuses que l’est, aujourd’hui encore, celle des Songhoï.

Et l’on admet facilement que Dialliaman, voyageur, entreprenant, audacieux, entraîne à la recherche d’une nouvelle patrie les Songhoï que de terribles conquérants menacent dans leurs foyers.

Les immigrants nilotiques marchent avec le Soleil, longeant le sud du désert libyque, passant au nord du Tchad, atteignant le Niger, le Nil d’Occident.

Ils y implantent les mœurs et le style de l’ancienne Egypte, de l’Egypte des Pharaons, et non de l’Egypte arabe contemporaine.

De ce fait Djenné, la grande ville du passé toujours grande dans le présent ; Djenné qui a donné son nonà au golfe de Guinée par les flots du Niger ; Djenné est la preuve vivante : son architecture, ses cultures, le riz par exemple qu’apportèrent les Songhoï, ses légendes, sa langue, tout donne la certitude que l’apport égyptien fut antérieur à l’apparition de l’Islam sur le Niger; et l’on reconnaît par tout cela aussi que le type Songhoï n’a rien de commun avec celui des Nègres de l’Afrique occidentale.

Un Songhoï, dit Dubois, se reconnaît à première vue au milieu du groupe de nègres le plus bariolé. Il est cependant noir comme les autres, mais son masque porte des lignes rien moins que conformes aux caractéristiques de la race nègre.

Pour celui qui a parcouru la Nubie, le Songhoï évoque le Nubien.

C’est au Sud de l’île de Philae, vallée du Nil, que se retrouvent des hommes de race semblable. L’ancienne Egypte a laissé là de fortes empreintes. Sur la rive gauche du Nil elle avait échelonné une magnifique théorie de ses monuments les plus caractéristiques. Rien d’étonnant dès lors que les habitants aient été assez fortement imprégnés du style égyptien pour en conserver la vision jusqu’au terme de leur exode.

Ce terme fut Gaô, sur la rive gauche du Niger, au point où celui-ci s’infléchit vers le sud-est.

Quittant un pays aux eaux nombreuses tel que la Nubie, les émigrants, avant de se fixer, cherchèrent une contrée leur rappelant le pays natal par d’analogues conformations physiques. Moins dans la préoccupation d’un pieux souvenir, car chez les peuples l’idée de Patrie est une des plus tardives, mais dans le but d’y vivre selon leurs mœurs et leurs coutumes, et aussi d’utiliser leurs aptitudes spéciales.

Longtemps ils ne trouvèrent sur leur route aucune contrée propice : beaucoup de sables et peu d’eau, ce n’était pas leur affaire ; il est donc naturel qu’ils ne se soient pas fixés en masse entre le Nil et le Niger.

A Gaô ils retrouvèrent un fleuve aux vastes eaux, tel celui qu’ils avaient quitté, se comportant de même, fertilisant les terres par ses crues périodiques.

Ils furent sans doute charmés par la belle végétation retrouvée.

Et leur capitale s’éleva à Gaô, où s’était réalisée l’espérance de foyers nouveaux.

Puis ils firent leur la moitié de la vallée du Niger, où se trouvait une population aborigène faible et patiente, une vraie pâte à conquête, les Habeïs, dont la race a presque disparu aujourd’hui.

L'occupation fut donc aisée.

Bientôt s'élève Dienné qui est, à l’Ouest, la terre Songhoï la plus avancée; plus tard, Dienné essaime à Tombouctou, où se rencontrent venant du Nord les longues files de chameaux, venant du Sud les longs convois de barques; Tombouctou l’entrepôt obligé entre le pays du sable et le pays de l’eau et des terres fertiles.

Tout ce que l’on sait des Songhoï jusque vers le milieu du xiv^ siècle, c’est qu’ils eurent trente et un rois dont les noms sont connus ; que l’Islamisme fit son apparition vers l’an looo ; qu’ils furent un moment vassaux d'un puissant voisin de l’Ouest ; mais qu’ils réussirent à recouvrer leur indépendance.

Dans la deuxième moitié du xv^ siècle, le Songhoï s’étend considérablement ; en 146g, le roi songhoï Ali le Conquérant prend Tombouctou.

Au xvi*^ siècle, le Songhoï a pris une telle extension que pour traverser ce formidable royaume, il fallait, rapporte un contemporain, marcher six mois durant.

Les souverains songhoï organisent sagement et solidement les nouvelles conquêtes; tous les hauts dignitaires, vice-rois et gouverneurs, sont pris de préférence dans la famille royale; quand ils n’en faisaient pas partie on leur donnait des princesses en mariage; de même pour les hauts officiers et les marabouts importants.

Les souverains songhoï vont en pèlerinage à la Mecque et passent par le Caire; à leur retour ils copient l’étiquette de la cour du Khalife.

Une puissante armée permanente est créée; il en résulte pour le royaume songhoï une sécurité qui permet aux producteurs et aux intermédiaires de s’adonner en toute confiance à leurs occupations.

Le commerce se développe de merveilleuse façon; les marchandises européennes pénètrent en grande quantité au centre du monde noir où elles sont très recherchées.

Une pareille œuvre, dit L. Dubois, fait le plus grand honneur au génie de

la race nègre, et mérite à ce point de vue toute notre attention. Au xvi*^ siècle cette terre de Songhoï qui porte les semences de l’antique Egypte, tressaille. Une merveilleuse poussée de civilisation monte là, en plein continent noir.

Et cette civilisation n’est nullement imposée par les circonstances ni par la force, ainsi que s’est souvent implanté le progrès, et de nos jours encore. Elle est désirée, appelée, introduite et propagée par un homme de race nègre, et spontanément.

On possède la biographie de plusieurs centaines de savants songhoï, et presque tous sont parents en ligne directe ou indirecte.

Un affinement cérébral se produisit donc à la longue dans une partie de ces populations nègres ; il a donné de surprenants résultats qui sont un démenti catégorique pour les théoriciens de l’infériorité de la race noire. (F. Dubois.)

Malheureusement la moisson de cette belle poussée va être arrêtée dans son épanouissement, et cela par des civilisés, ou soi-disant tels, par des blancs qui vont survenir, faucher ces superbes promesses, et faire refleurir l’ivraie de la barbarie.

La prospérité du Soudan au xvi^ siècle, ses richesses, son commerce, aisé, réglementé et sûr, furent connus au loin.

Les caravanes revenant sur le littoral chargées d’or, d’ivoire, de cuivre, de musc et de dépouilles d’autruche, proclamaient son opulence par le seul déchargement de leurs chameaux.

Cette splendeur devint proverbiale dans le Nord de l'Afrique.

Aujourd’hui encore on dit à la côte barbaresque : Comme le goudron guérit la gale des chameaux, ainsi la pauvreté a son remède infaillible : le Soudan. ”

Tant de faveurs épandues sous un même ciel ne devaient pas manquer d’attirer l’attention des Etats voisins, et bientôt leurs convoitises. Le pays le plus rapproché du Soudan, le Maroc, prit les devants.

Après plusieurs tentatives d’expédition, les Marocains réussirent à entrer dans Tombouctou, grâce à leurs fusils qui eurent raison de toute résistance; on était en iSgi.

Quatre ans après tout le Songhoï était entre leurs mains.

Peu à peu le Soudan se soustrait à l'autorité du sultan du Maroc et au xviii^ siècle l’indépendance du pays est complète. Il n’est même plus question du mot “ Marocains ” pour désigner les maîtres du pays. Par des mariages avec les Songhoï les premiers conquérants s’étaient multipliés sur place, et abondamment, car les guerres leur avaient livré des épouses à leur fantaisie. On appela leurs descendants des Rounias, du nom des mousquetaires marocains qui avaient fait si terrible impression à leur arrivée au Soudan.

Tout s’affaiblit; le désarroi est à son comble; les Touareg et les Peul

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en profitent pour s'affirmer dans la boucle du Niger et y augmenter ranarchie.

De i8i3 à 1827 les Peul, fanatisés par le marabout Cheikou-Ahmadou, évincent partout les Roumas et mettent fin à leur domination en leur prenant Tombouctou,

En i852, une dynastie rivale de celle de Cheikou-Ahmadou, se dessine dans les pays du Haut-Niger et du Haut-Sénégal ; elle est fondée chez les Toucouleur, métis de Peul et de Nègres; le mouvement est mené par un marabout ayant fait le pèlerinage de La Mecque, et s’appelant de ce chef El Hadj Omar — Omar le pèlerin.

Les Toucouleur cl’Hadj Omar attaquent les Peul et leur nouveau roi Ahmadou-Ahmadou ; ce dernier est capturé et égorgé en 1861.

La mort du chef des Peul ne devait pas tarder à être suivie de celle de son vainqueur. El Hadj Omar s’était installé dans la capitale du vaincu, à Hamdallaï, lorsque les Peul se soulevèrent, renforcés d’une armée de Kountas, tribus du sud Tunisien.

El Hadj Omar cerné dans une caverne y périt sous l’écroulement des rochers que l’on fit sauter à la poudre (i863).

Affirs 1877 un nouveau prophète surgit, lui aussi massacreur et pillard 'émérite au nom de Dieu et de Mahomet.

C’est Samory, qui entre en scène; il y est toujours.

Mais peu à peu les Français, par la vallée du Sénégal ont poussé de l’avant; ils ont atteint le Niger, et en i8g3 leur drapeau flotte sur Tombouctou, et il semble bien que c’est à jamais.

Nous avons résumé de façon aussi concise que possible une partie des données de F. Dubois; on nous dira peut-être que tout cela ne répond pas à notre titre.

C’est vrai, mais nous nous en expliquerons en faisant un aveu au lecteur.

• Nous avons osé penser que plus d’un d’entre eux, surtout parmi ceux que l’Afrique n’intéresse guère, ou même pas du tout, voudrait toutefois s’informer de ce qu’on pouvait y trouver au point de vue féminin.

Et nous n'avons pas hésité à nous servir de cette curiosité pour porter l’attention de ceux qui nous liront, sur une série de considérations africaines ressortissant des domaines géographique, historique, économique.

Nos bonnes intentions sont notre seule excuse d’avoir tendu ce traquenard.

Au surplus, il est incontestable qu’au point de vue absolu des renseignements tels que ceux que nous venons de donner à propos des Songhoï sont du plus haut intérêt.

D’autant qu’ils nous mènent à cette conclusion logique de F. Dubois, à propos de Foccupation française au Soudan :

■« C’est très certainement par le fanatisme religieux que procédera dans l'avenir celui qui appellera ces pays à la révolte contre la domination étrangère.

» Les possessions soudanaises de la France sont peuplées de races si diverses et sympathisant si peu entré elles, que l’on aura toujours raison des unes avec l’aide des autres. Mais à une condition : briser partout, par tous les moyens et sans indulgence, l’influence religieuse, qui seule peut réprimer momentanément les jalousies et les dissensions des peuples, et en former un faisceau dangereux. »

Choses féminines maintenant.

Barth nous fournit un curieux détail de toilette.

Le cuivre, dit-il, est beaucoup employé comme ornement parmi tous les riverains du Niger ; le voyageur allemand éprouve un plaisir marqué à voir quelques jeunes filles porter dans leurs longs cheveux un bijou assez singulier, de ce métal, représentant un guerrier à cheval, l’épée au clair et la pipe à la bouche. Peut-être ces petits cavaliers de cuivre n’étaient-ils pas un vain ornement chez ces jeunes filles, mais l’expression d’un désir relatif à la condition de leurs futurs époux.

Barth quitte les Songhoï en leur reprochant leur caractère rude et inhospitalier et l’épouvantable dureté jointe à l’imperfection de leur langage.

On sait combien fut difficile le voyage de cet explorateur qui avait contre lui plusieurs chefs et marabouts de la région ; il n'est pas étonnant qu’il ait représenté si défavorablement une race que F. Dubois vient de nous montrer sous son vrai jour. Nous ne dirons qu’un mot à ce sujet ; c’est que Barth eut le tort, la malchance, si l’on veut, de s’adresser, à Tombouctou, non pas au véritable chef du pays, qui était alors le roi Peul, mais au cheik El Backay, qui était en révolte contre les autorités de la ville et contre le maître du pays.

F. Dubois va nous fournir, à propos de la vie féminine à Tombouctou, quelques pages piquantes.

Après avoir expliqué de façon lumineuse les causes de la décadence

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actuelle de Tombouctou, dont néanmoins rimportance commerciale est si grande qu’elle s’élève encore aujourd’hui à une vingtaine de millions de francs par an, le voyageur français, dont l’esprit chercheur se porte sur tout, nous dit encore :

Tombouctou n'était pas seulement un lieu de grand commerce, elle représentait également, pour tout l’Ouest Africain, la grande ville de plaisir; en particulier pour les Arabes.

Prononce-t-on le nom de Tombouctou devant un de ces commerçants marocains qui forment à Saint-Louis du Sénégal une colonie très active et riche ! « Ah, Tombouctou ! fait-il l’œil singulièrement illuminé — à Tombouctou, il y en a des dames ! — beaucoup — et beaucoup jolies... Oh !... oh !... »

Ainsi, chez ces commerçants, musulmans au surplus, c’est-à-dire n’aimant pas à mêler la femme à leurs conversations, c’est la vie galante qu’évoque tout d’abord, avant les affaires, le nom de Tombouctou.

Après l’or, l’ivoire, les plumes d’autruche, Tun des principaux attraits de Tombouctou, pour les gens du Nord, fut certainement la facilité de mœurs du Soudan.

Le fait ressort non-seulement des récits que font les Tombouctiens d’aujourd’hui, blancs ou noirs; les anciens voyageurs arabes ne laissent pas de le confirmer.

Léon l’Africain se contente de dire : « les habitants de Tombouctou sont tous de plaisante nature et le plus souvent s’en vont le soir, jusqu’à une heure avancée de la nuit, dansant parmi la cité. »

Léon l’Africain écrivait pour le Vatican, et sa réserve s’explique.

Ibn Batouta est plus explicite.

Il note à son arrivée au Soudan : « Ce peuple a des mœurs très singulières.

5) Ainsi les hommes n’y sont nullement jaloux de leurs femmes. Quant à celles-ci, elles ne se montrent pas embarrassées en présence des hommes, et, quoique très assidues à la prière, elles paraissent la figure découverte.

» Elles prennent des amis et des compagnons parmi les hommes, et les hommes, de leur côté, ont des amies parmi les femmes qui ne leur appartiennent pas en mariage. Ainsi il arrive souvent qu’un homme, en rentrant chez lui, trouve sa femme en tête à tête avec l’ami. Mais il ne s’en formalise pas.

« Ayant reçu du cadi d’Oualata la permission d’aller chez lui, je m’y suis rendu un jour et l’ai trouvé avec une femme jeune et jolie. En la voyant j’allais me retirer quand elle se mit à rire de mon embarras, sans témoigner la moindre honte.

» Ne t’en vas pas, me dit le cadi, ce n’est que ma bonne amie.

w Je restai interdit en voyant un jurisconsulte, un savant, un homme- qui avait fait le pèlerinage de La Mecque, tenir une pareille conduite.

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» Et j’appris plus tard qu’il avait demandé au Sultan la permission de faire le pèlerinage, cette même année, en compagnie de sa bonne amie ! !

» Une autre fois j’entrai chez un autre, et je le trouvai assis sur une natte tandis que sa femme se tenait sur un siège, et causait avec un homme assis à côté d’elle, — Quelle est donc cette femme ? lui dis-je. — C’est la mienne, répondit-il. — Et cet homme qui est avec elle? — C’est son ami. — Comment peux-tu souffrir une pareille chose toi qui as habité nos pays du Nord et qui connais les prescriptions du Koran ? — Chez nous, repartit-il, dans les liaisons des femmes avec les hommes, les choses se passent en tout bien tout honneur. Jamais des soupçons ne s’élèvent, et, du reste, nos femmes ne sont pas comme celles de votrè pays. — Je fus si étonné de sa niaiserie que je le quittai sur le champ et ne remit plus les pieds chez lui.

C’est à Oualata, vers l’an i35o, qu'Ibn Batouta notait avec indignation ces traits de mœurs.

L’histoire nous montre que Tombouctou grandit grâce à l’émigration des gens de Oualata,

Commerçants et savants ne furent pas évidemment sans emporter leurs mœurs, en même temps que leur commerce, leurs richesses et leur science.

Dans un chapitre général intitulé « Ce que j’ai trouvé de mauvais dans la condition des noirs », le même auteur dit encore :

(c Leurs esclaves mâles et femelles et les jeunes filles paraissent tout nus en public, sans rien cacher. Au mois de Ramadan même j’en ai vu un grand nombre se montrer ainsi, car il est d’usage que les principaux rompent le jeûne chez le Sultan, et chacun se fait apporter des vivres par une vingtaine de jeunes esclaves toutes nues.

» Les femmes se découvrent le corps et la figure pour paraître devant le Sultan, et ses propres filles font de même. La veille du Ramadan, je vis environ cent jeunes filles nues sortir du palais avec des vivres; elles étaient accompagnées par deux des propres filles du Sultan, jeunes personnes déjà formées, et n’ayant rien sur le corps ni sur les seins.»

Ibn Batouta était un personnage de haute culture et pieux autant que savant, un homme fortement pénétré des mœurs voilées de l’Islam. Ce qu’il voyait ne pouvait évidemment que choquer et indigner un esprit aussi élevé. Mais imaginez ces mêmes tableaux passant devant les yeux du vulgaire ; marchands, commis, chameliers, qui étaient les habituels visiteurs du Soudan ! Ceux-là devaient le voir d’un tout autre œil. Nés dans ce monde arabe où les hommes et les femmes vivent si complètement séparés, où la femme doit dérober aux yeux non seulement son corps, mais ses lignes même sous le vêtement

ample, ses traits même sous le voile, le spectacle était, pour eux, nouveau et curieux. Et ce n'était certes pas avec indignation qu’ils le jugeaient.

Ils ne pouvaient donc pas avoir la même répulsion que rexcellent lettré à se mêler à une vie semblable, à goûter de ces mœurs nouvelles.

Que risquaient-ils à se laisser aller à quelque cascade dont ils eussent rougi dans leur pays? Tombouctou était si lointaine! Elle eut donc bientôt une auréole et un attrait de plus quand on sut, dans l’Afrique du Nord, que c’était un petit coin sur terre du paradis promis par Mahomet.

Assurément Askia le Grand, qui régna sur le Songhoï de 1494 à i52g, tenta d’imposer des réformes, d’après ce qu’il avait vu par lui-mème en Egypte où il avait observé les mœurs musulmanes. ^

Les femmes durent s’empaqueter des pieds à la tête et adopter la vie de harem. Il préposa à l’observation des bonnes mœurs, «des hommes sûrs chargés d’exercer une surveillance de jour et de nuit, secrète et visible. On arrêtait tout homme surpris à causer pendant la nuit avec une femme qui lui était étrangère et on le conduisait en prison. »

Mais déjà sous les fils de ce grand roi ces mesures tombèrent en désuétude, et les mœurs reprirent toute leur liberté d’allures.

Après avoir donné ce piquant aperçu historique, M. F. Dubois continue en nous entretenant des dames de Tombouctou, c’est-à-dire de celles qui appartiennent aux grandes et vieilles familles de la cité.

Par suite de continuels mélanges avec les races berbère et arabe, leurs traits, quoique noirs, se sont affinés. La figure est régulière et de type arien plutôt que nègre, l’épatement du nez et des lèvres peu sensible, et cet ensemble plaisant s’éclaire d’yeux superbes, grands, intelligents et doux, d’un regard très séduisant et très enveloppant.

A ces dons naturels elles ajoutent encore les ressources de la coquetterie et de l’élégance arabe ou nègre, teignent leurs ongles de henné, avivent l’éclat de leurs yeux par des maquillages d’antimoine autour des cils et des sourcils.

Le front est joliment paré de bandelettes en perles aux dessins mauresques, ou de sequins en guirlande.

De savantes coiffeuses disposent les cheveux en pompons, auxquels s’entremêlent des boules d’or ajourées et légères. Aux oreilles se balancent des pendants en or également, et sur la gorge avancent d’amples colliers d’ambre ou de corail d’un pittoresque effet sur la peau de bronze. Enfin, elles savent se draper avec beaucoup de goût dans les étoffes de toute sorte que l’on rencontre à Tombouctou : gazes, tissus européens ou arabes, pagnes indigènes, etc.

Non plus que les traits la Tombouctienne n’a le rôle habituel de la

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femme chez les peuples nègres, et qui est le rôle de ménagère, ou plutôt de servante.

Elle joue les grandes dames.

Les soins de l’intérieur, les enfants et la cuisine sont confiés à des esclaves mâles et femelles.

Elle se contente de donner des ordres et de veiller à leur exécution.

Les loisirs ne lui manquent donc pas. EHe les emploie soit à lire, car elle est lettrée, soit à faire de la musique, jouant d’un petit violon dont l’unique corde est en poils de chameau, soit à faire des visites chez ses amies et à en recevoir, soit aussi à fumer.. la pipe. (On n’est pas parfait !)

A côté dè ces mondaines Tombouctou compte, et surtout comptait, en très grand nombre, des demi-mondaines qui imitaient les premières en toutes choses.

Voici les diverses phases de la grande vie dans la métropole du Soudan, telles qu’un habitant les décrivit au voyageur français :

« Les affaires laissent souvent des loisirs. Il faut attendre que certains articles soient arrivés, que d’autres aient augmenté ou diminué de prix.

» Pour se distraire le commerçant étranger convoque alors des amis, à midi ou de préférence le soir, et leur offre un repas. On mange ensemble un mouton gras accompagné de pigeons, de couscouss, de dattes, de noix de kola, de galettes en farine de blé, de gâteaux au miel.

» On boit du thé, quelquefois du café.

w Des marabouts, de savants conteurs à qui l’on a fait quelque cadeau, sont également invités et charment la réunion avec les récits du vieux temps.

» Chacun raconte aussi les évènements et les histoires du pays d’où il vient.

)) C’est ainsi qu’on sait beaucoup de choses à Tombouctou, non seulement ce qui se passe au Maroc, à Tripoli ou au lac Tchad, mais même les nouvelles venues d’Europe,

)) Ces petites fêtes sont devenues assez rares avec les malheurs des derniers temps.

« Autrefois, c’était bien autre chose ! Alors beaucoup d’Arabes du Nord habitaient la ville : on en comptait, dans une seule rue, quarante, gros et gras. Alors on aurait pu construire une maison avec des pains de sucre, tant les caravanes en apportaient. Car les gens venus ici de Tunis, de Ghadamès et de Eez aiment â bien vivre ; ils avaient dressé des captives à faire des plats très recherchés et variés, surtout les pâtisseries et les douceurs.

» A cette époque, au lieu des quelques fours à cuire que l’on voit aujourd’hui de ci de là par la ville, il y en avait plusieurs dans chaque rue.

On brûlait tant d’encens, et l’on répandait tant d’essence de rose dans les maisons, que déjà sur la porte on avait mal à la tête.

» Ce qui coûtait surtout cher, c’étaient les fêtes que l’on offrait aux femmes Les gens du Niger rivalisaient avec les Arabes, mais les plus fêtards étaient les gens du Touat.

» Ceux qui avaient des maîtresses donnaient des repas qui duraient de longues heures et oû l’on buvait des boissons enivrantes, principalement le dolo de miel.

» Les gens se soûlaient comme de vulgaires idolâtres.

» Ensuite ils faisaient venir des musiciens, les danses commençaient et se prolongeaient toute la nuit.

» On voyait des gens dépenser deux et trois cents gros d’or (2 à 3, 000 francs) en un jour, quand ils voulaient, par exemple, disputer une maîtresse à un rival.

)) On cite un homme de Sansanding qui, en un seul cadeau, offrit 5oo barres de sel à sa dame. (La barre de sel vaut à Tombouctou de 3o à 5o francs.) Il habitait tout près de la mosquée. Ayant passé la nuit en fête, et voulant dormir tranquillement dans la journée, il eut l’audace de faire dire au muezzin qui appelle les fidèles aux cinq prières du jour : « Je suis très fatigué; ta voix me réveille; si je ne t’entends plus de la journée, je ferai une riche offrande à la mosquée. «

» A vivre ainsi, des gens qui étaient venus pour quelques semaines restaient des mois et des années, retenus par la vie agréable ou par quelque passion, et beaucoup, qui étaient arrivés avec une fortune en marchandises, rentraient chez eux [ruinés »

Vraiment ne se croirait-on pas dans les pays les plus raffinés du monde,

MPRUNTONS encore à F. Dubois la curieuse page où il donne l’étymologie de Tombouctou, qui fut l’occasion de tant de discussions savantes.

Vers le v^ siècle de l’Hégire, c’està-dire vers l’an 1100 de notre ère, une tribu de Touareg déambulait avec ses troupeaux entre la ville d’Araouan dans le Sahara et un petit village, Amtagh, aujourd’hui Hamtagal, situé sur une dune des bords du Niger.

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Durant la saison sèche ils emmenaient leurs troupeaux sur les rives du fleuve; pendant les hautes eaux ils retournaient au désert.

Dans leurs déplacements multiples ils distinguèrent pourtant une sorte d’oasis que les débordements du Niger formaient au milieu des sables. Par une dépression étroite mais assez profonde, que suivaient les hippopotames, le fleuve gonflé se glissait à l’intérieur des terres.

Cette inondation avait l’aspect d’une rivière.

A toute époque de l’année et tous les ans, on était assuré de trouver sur ses bords quelque végétation ainsi que de l’eau abondante et excellente, car elle ne se corrompait pas dans sa cuvette de sable, quoique stagnante à certaines époques.

L’emplacement était donc précieux aux gens comme aux troupeaux. Il ne manquait pas d’agrément d’autre part. Des palmiers y dressaient leurs élégantes silhouettes. Les nomades résolurent de s’en assurer l’exclusive possession. Un campement fixe y fut établi pour que personne ne vint s’y installer durant une de leurs absences. Dans la brousse voisine on alla couper des touffes de mimosas épineux, et, selon la coutume, on traça un enclos en épines mortes, afin de se préserver des fauves du désert.

Derrière cet .abri des huttes en paille furent dressées, dans lesquelles les Touareg déposèrent les provisions et autres objets qui les encombraient.

Quelques esclaves furent commis à la garde de ce dépôt, et placés sous l’autorité d'une vieille femme de confiance, appelée “ Tomboutou ”, — la mère au gros nombril.

Le sobriquet ne tarda pas à devenir populaire dans le pays, et contribua à faire rapidement connaître ce campement fixe et ses avantages.

« Les voyageurs s’y arrêtèrent, dit le Tharik-è-Soudàn, ensuite les gens commencèrent à s’y installer à demeure fixe. Par la puissance et la volonté de Dieu la population s’augmenta.

» Les caravanes venant du Nord et de l’Est vers les royaumes au sud du Niger, séjournèrent là pour renouveler leurs provisions.

» Un marché s’établit.

« A la barrière d’épines mortes se substitua une haute clôture en nattes. Ce fut le lieu de rencontre de ceux qui voyagent en pirogues et de ceux qui cheminent à chameau. «

C’est ainsi que naquit Tombouctou, qu’on prononce sur place Tomboutou, le campement ayant pris le nom populaire de “ la Mère-au-gros-nombril ”.

Ce furent toutefois les commerçants deDienné qui en firent une ville digne de ce nom lorsqu’ils vinrent s’y installer.

EN SENEGAMBIE

A l’ouest du Haut-Niger, bordée par l’Océan Atlantique, se développe la Sénégambie; ce territoire français, qui tire son nom des deux rivières Sénégal et Gambie, est arrosé en outre par le Saloum, le Compony, le Nuirez, le Pongo, la Doubréka et la Mellacorée.

Les races qui se rencontrent en Sénégambie sont nombreuses et très différentes ; ce sont ;

les MAURES : race blanche, arabe ou berbère, dont nous ne dirons plus rien ;

les PEUL : race intermédiaire entre la race blanche et la race noire, dont nous avons également suffisamment parlé;

les TOUCOULEUR : métis des Peul avec les races noires indigènes;

les RACES noires: Ouoloff- Dioula - Nalou - Landouman - Sousou.

Plus à l’est on trouve les diverses branches de nègres Mandingues.

Il n’est plus guère possible de donner, à propos des femmes, des renseignements spéciaux à chacune de ces races dont le mélange s’accentue de plus en plus.

C’est pourquoi nous nous devrons borner à un certain nombre de traits de mœurs caractéristiques.

A tout seigneur tout honneur.

Un des types les plus curieux du Sénégal est le Signai*.

On désigne sous ce nom la race mulâtre du Sénégal.

Les individus provenant du croisement d’un blanc avec une négresse (le contraire est excessivement rare) ont formé, à Saint-Louis particulièrement, une classe spéciale, appelée la classe signare.

Les femmes signares sont excessivement jolies; c’est parmi elles que se recrute principalement le personnel du demi-monde sénégalais.

Jadis il existait à Saint-Louis des ménages temporaires entre blancs et signares; c’est ce qu’on appelait les mariages à la mode de Saint-Louis. Pendant le temps de son séjour au Sénégal le blanc avait ainsi un ménage à demi-reconnu par la loi, puisque les enfants qui en provenaient avaient un droit d’héritage : il était également reconnu par l’opinion, à tel point que, jusqu’à la fin de la première moitié de ce siècle, il était d’usage que le “ dîner de noces ” de ces sortes d’union fut présidé par un prêtre catholique. La fidélité des femmes signares est légendaire, et l’on ne cite que quelques exceptions très rares.

C’est une de ces exceptions que met en scène dans le “ Roman d’un Spahi”, l’une de ses œuvres le plus réaliste, Pierre Loti, alias Julien Viaud.

Cora, la femme d’un riche traitant du Sénégal, blanche et pâle, d’une pâleur espagnole, avec des cheveux d’un blond d’ambre et de grands yeux cerclés de bleu, qui se fermaient à demi, qui tournaient lentement avec une langueur créole... Cora, la Signare, revient de Paris. Elle veut Jean Peyral, le beau spahi, parce qu’elle avait assez des fines mains gantées, des airs étiolés des dandys, des mines romanesques et fatiguées. Elle avait pris Jean parce qu’il était large et fort; elle aimait à sa façon cette belle plante inculte; elle aimait ses manières rudes et naïves, et jusqu’à la grosse toile de sa chemise de soldat.

Mais bientôt quelqu’un prend la place du soldat : un tout jeune homme en costume d’officier de marine, avec un air d’aisance et de dédain, devant qui la mulâtresse, la femme de couleur, petite fille d’esclave, reparaît avec son cynisme atroce, sous la femme élégante, aux manières douces

Sous le ciel des tropiques la vie des Signares se passe dans le désœuvrement. Munie de son sotchio (mince baguette de bois tendre) dont elle se frotte sans cesse les dents, ce qui en avive l’émail, la belle indolente passe son temps à errer, inactive, dans ses appartements; quelquefois étendue mollement sur des taras, sorte de divans des plus primitifs, elle préside aux jeux des négrillons qui composent sa domesticité, et qui, demi-nus, se roulent sur le sol de la case; ou bien elle écoute les douces flatteries ou les attendrissantes paroles de la jeune négresse dont elle a fait sa confidente, et qu’elle chérit à l’égal d’une sœur.

Les Signares ne laissent échapper aucune occasion de rompre la monotonie

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de cette existence. Anciennement elles s’adonnaient aux fêtes et aux divertissements mondains; aujourd’hui ce sont les pompes de l’Eglise qui les attirent de préférence. Là, modeste et de bon ton, ainsi que la qualifie l’abbé Boilat, dans ses esquisses sénégalaises, la Signare se fait remarquer par un grand recueillement :

ses anciennes esclaves, les Ouoloff, qu’elle a converties à la foi chrétienne, l’y accompagnent et chantent des cantiques composés par les missionnaires et adaptés aux airs mêmes des noirs. Rien n’est alors plus original que de voir la pudique signare tendre la bourse de quêteuse à la foule bigarrée de fidèles, et circuler dans les dédales de cette forêt de pains de sucre formée par les caractéristiques madras qui fournissent à ce tableau un cadre des plus pittoresques.

Ces demi-blanches ont comme captives des Peul, des Toucouleur, des Ouoloff, des Mandingues, etc.

Les femmes peul passent pour les plus belles femmes de couleur du Sénégal.

Les femmes toucouleur ont le visage un peu allongé, les traits fins; leurs cheveux sont tressés à peu près comme ceux des Européennes.

Les Ouoloff sont les véritables sénégalais; ils sont très noirs ; parmi les divers échelons de leur hiérarchie sociale, il est une classe de gens libres, assez bizarrement définie, provenant, dit-on dans le pays, du mariage de revenants avec des femmes vivantes.

Quelle que soit la classe à laquelle elle appartient, la femme ouoloff a toujours une condition des plus misérable ; à elle incombent les soucis du ménage, le soin des enfants, le transport des fardeaux et les travaux pénibles.

Le Mandingue n’est pas aussi noir que l’Ouoloff; il

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pratique Tusage du tatouage ; celui-ci s’opère sur les enfants en bas-âge au moyen d’un fer rougi au feu : les femmes ont la poitrine, le ventre et presque tout le corps couverts de petites cicatrices ethniques.

Parmi les diverses classes sociales reconnues en Sénégambie il nous faut citer les Griots et les Marabouts.

Les Griots, qu’on retrouve chez toutes les peuplades de la Sénégambie et du Soudan français, sont les bouffons de ces races mêlées. Ils ont quelque analogie avec nos troubadours du moyen-âge : comme eux ils chantent et jouent de

la musique, célébrant, moyennant finances, les hauts faits d’un chef, ou simplement d’un homme riche bon à exploiter. On les regarde comme des parias formant une caste de réprouvés à qui on refuse la sépulture terrestre; leurs corps sont placés dans des troncs creux de baobabs, où, la plupart du temps, ils deviennent la proie des vautours et des hyènes.

Les femmes de ces espèces de poètes musiciens sont couvertes de verroteries de toutes les couleurs, et de bijoux d’or. La danse est l’art où elles excellent; les négresses, qui l’aiment avec passion, se rassemblent en cercle

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autour d’elles, les accompagnent et les excitent par des battements de main et des chants saccadés. C’est des griotes que les jeunes filles apprennent les postures lascives qu’elles savent si bien figurer dans leurs danses.

Les Marabouts sont les prêtres de la religion de Mahomet, chez les peuplades converties à l’Islamisme. C’est d’eux que sortent, avons-nous déjà dit, les agitateurs qui, dans le Soudan, soulèvent les indigènes contre les Européens.

Les Marabouts étalent la plus grande pompe possible et les femmes constituent le plus nombreux personnel de leur entourage.

Nous en donnerons l’idée en rappelant le fameux Mahmadou-Lamine, qui, en 1886, leva l’étendard de la guerre sainte; il fallut auk Français deux rudes campagnes pour venir à bout des bandes de ce fanatique, qui fut enfin tué non loin des rives de la Gambie.

Dans le cortège de Mahmadou-Lamine fuyant devant les colonnes françaises, figurait le groupe nombreux de ses femmes choisies parmi les plus belles jeunes filles prisonnières ou offertes par les chefs, dont, à chaque étape il enrichissait son harem, pour remplacer les femmes qui lui avaient été enlevées par les poursuivants. Par la variété des types, par le bariolage des costumes, ce personnel féminin présentait un aspect particulier, très gracieux, mais qui n’avait rien d’austère.

Une longue suite de plusieurs centaines de captives complétaient le cortège : les unes portaient sur la tête des calebasses pleines de provisions, les autres des coffres renfermant les richesses du Marabout ou les vêtements de ses femmes.

A l’heure du repos, Mahmadou s’étendait sur le tapis de peau de chèvre, teint en rouge écarlate, rapporté de la Mecque et qui lui servait de couche pendant ses voyages. Autour de lui se tenaient de jeunes Peul et des Sarrakholaises, ses favorites, vêtues d’une tunique de mousseline laissant transparaître les formes gracieuses de leur corps, la ceinture et les hanches enserrées dans une étoffe légère. Doucement elles agitaient l’éventail au-dessus du maître, pour tempérer la chaleur accablante et lui permettre de prendre un repos réparateur.

D’autres captives s’occupaient à préparer la nourriture du saint homme et de ses guerriers.

Quand, à marches forcées, la colonne française joignit Mahmadou-Lamine et le mit en fuite, toutes les femmes s'éparpillèrent dans la brousse où les reprirent les auxiliaires appuyés par un détachement de tirailleurs.

On ramena plusieurs centaines de femmes parmi lesquelles se trouvaient

un grand nombre de femmes libres que le Marabout emmenait à sa suite en captivité.

La liberté fut donnée aux unes et aux autres sans exception; les femmes libres furent renvoyées à leurs familles; les autres furent formées en groupes et affectées aux différents détachements de tirailleurs et de spahis, pour être employées à battre le mil en grain.

La plupart de ces dernières provenaient des contrées du Haut-Niger, le grand entrepôt d’esclaves du Soudan Occidental.

Leur joie fut grande de recouvrer la liberté et de retrouver, parmi les

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