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AUTOUR DU LAC TCHAD

Au nord et au nord-est du Tchad s’étend le Kanem, vieil état musulman de l’Afrique centrale, qui a été le berceau du Bornou.

D’après Barth, il faudrait placer à la fin du x® siècle de notre ère l’établissement d’un empire régulier au Kanem ; des Arabes, restes de la monarchie himyaritique de la Mecque, se dégageant des luttes violentes aux temps du Prophète, marchèrent vers l’Ouest.

Nous reparlerons de ces migrations à propos de Tombouctou.

De ces migrateurs, une partie finit par atteindre le Kanem.

Ils s’y organisèrent et fixèrent, d’après les principes de l’Islam, la puissance de leur nouveau pays, qui fit bientôt contraste avec le monde indiscipliné et nomade des oasis du Nord, et particulièrement avec les Tibbou sur lesquels le Kanem s’était d’abord appuyé.

Il est probable que les Kanembou, les maîtres historiques du Kanem devenu si puissant par l’Islam, étaient arrivés du Nord ; c’étaient des Tibbou.

Le type tibbou se modifie au Kanem : le teint se fonce; dans les humides parages du Tchad, le Tibbou perd de sa maigreur et de son élasticité, pour gagner en muscles, en graisse, en stature, en plénitude dévisagé, tout en conservant les extrémités d’une remarquable finesse.

A la fin du xiiU et pendant le xiv*" siècle, les Kanembou achèvent de conquérir le Bornou.

Le Bornou s’étend au sud et au sud-ouest du Tchad.

Il présente un enchevêtrement de races qu’il n’est pas facile de débrouiller.

L’élément dominant de la population bornouane est composé de Kanouris; leur nom viendrait de l’arabe « Nour » qui signifie lumière, et du préfixe substantif K.

Les Kanouris seraient donc les « hommes de la lumière )>, ceux qui, en apportant l’Islam, ont dissipé les ténèbres du paganisme.

Les conquérants du Nord, Arabes, Tibbou, Kanembou, vinrent se mélanger au Bornou à tant de peuplades diverses, y compris les nègres du

Sud, que la population Kanouri ne peut guère offrir de type physique original.

Sous rinfluence du climat et de la pénétration réciproque des parties constituantes de l’ensemble, il est résulté une race bâtarde, sans cachet d’unité, et que Nachtigal trouve vilaine en somme : un peuple de taille moyenne, au corps assez mal proportionné, au teint noir-gris ou noir-rougeâtre, n’ayant ni l’élasticité, ni la vigueur des Toubbou et des Kanembou ; les femmes surtout sont loin d’offrir l’harmonie de formes et l’agrément de leurs congénères de race pure.

Barth dit que les Kanouris, aux larges faces, aux narines dilatées, aux os saillants et aux formes aiguës, produisent une impression désagréable. Ceci existe principalement chez les femmes, ajoute-t-il, qui représentent ce qu’il y a de plus laid parmi tout le sexe faible de la Nigritie.

Le colonel Monteil dit, de son côté, que les gens du Bornou sont gras et taciturnes; ils aiment la bonne chère et les femmes.

L’explorateur français, de même que Nachtigal, a établi la présence au Bornou de deux catégories d’Arabes : les sédentaires et les marchands.

Les tribus arabes sédentaires se livrent, pour la plupart, â l’élevage des bœufs et des moutons. Nachtigal estime que les Arabes ne paraissent pas s’adapter très bien au climat du Bornou, et que leur race y dépérit peu â peu, â moins qu’ils ne renoncent â leur individualité, pour se sauver par le croisement avec l’indigène.

Quant aux Arabes marchands, ce sont, pour la plupart, des traitants des maisons européennes et arabes de Tripoli et de Mourzouk.

Bien que le Bornou soit terre d’Islam les croyants ne font pas de prosélytisme; ils sont même, d’ordinaire, très tolérants.

Un fait rare dans les Sociétés noires en général, plus rare encoie dans les pays musulmans (â ce qu’on croit du moins), est l’importance de la femme bornouane dans la vie privée et même politique.

En signalant le fait, Monteil croit que cet état de choses a été importé par les Kanembou, qui le tiennent eux-mêmes des Tibbou.

La capitale du Bornou est Kouka, ville située un peu â l’ouest du Tchad (14 kilomètres environ).

Kouka veut dire baobab.

La ville est la cité des baobabs, Koukaoua, contracté en Kouka.

Le nombre d’Européens qui ont vu cette région, et qui nous en ont parlé dans leurs écrits, est fort restreint.

L’existence du Tchad fut révélée à l’Europe par la mission anglaise de Denham,.Clapperton et Oudney (1823-1824).

Une nouvelle expédition anglaise, commandée par James Richardson, et comprenant les Allemands Henri Barth et AdolpheOverweg, atteignit leTchad ; Richardson mourut au Bornou en i85i; Overweg sur les bords du Tchad en i852.

Barth dut séjourner sept mois à Kouka; il y fut rejoint par le voyageur prussien Vogel, envoyé pour remplacer Richardson.

En 1861 Moritz de Beurmann, voyageur allemand, vit le Tchad et Kouka; il fut assassiné dans le Wadaï,

En i865 Gerhard Rohlfs, Allemand, arrivant de Tripoli et se rendant à Lagos, passe par le Tchad.

En 1870 le docteur allemand Nachtigal, entre à son tour à Kouka.

En 1891 M. Ch. Makintosh, de la “ Royal Niger Company Chartered ”, atteignait Kouka; il apportait au Cheik des lettres de la Reine d'Angleterre. Cette mission aurait été expulsée du Bornou (colonel Monteil)

Enfin du 10 avril 1892 au i5 août de la même année, le colonel français P.-L. Monteil, de l’infanterie de marine, séjourna à Kouka.

C’est, au moment où nous écrivons, le dernier Européen qui soit parvenu dans la capitale du Bornou.

B trouva cette province gouvernée par le Cheik Ashim ; c’était, dit cet explorateur, un homme de 5o à 55 ans, honnête, et fervent musulman. Il avait une physionomie intelligente et ouverte, éclairée par un regard doux et profond. Penseur doublé d’un philosophe et d’un lettré, il était d’une extrême mollesse, aimait la bonne chère et les femmes. Il n’avait pas moins de quatre palais dont un situé entre Kouka et le Tchad, quatre cents femmes et trois cent cinquante enfants dont cinquante en état de monter à cheval.

Barth avait, de son côté, rapporté que El Hadj Bachir, grand- vizir du sultan de Bornou, avait trois cents femmes et qu’il laissa, en mourant, soixantetreize fils et une cinquantaine de filles.

Af . Ferdinand De Béhagle, capitaine au long cours et voyageur africain, étudiant la question de la dépopulation en Afrique, rapporte des exemples semblables pour d’autres points de l’Afrique musulmane, et se demande s’il faut considérer la polygamie comme une cause de dépopulation. Hardiment, il répond non, bien que, écrit-il, « ce soit une thèse chère aux moralistes )) podagres de soutenir que la polygamie amène une diminution dans la » nativité. )>

Sans vouloir entrer ici dans la discussion approfondie de cette question, nous croyons intéressant de reproduire les arguments de AL De Béhagle :

« Il n’est ignoré de personne, dit-il, que le pouvoir prolifique des peuples

diminue avec le degré de civilisation. Tout le monde sait que le chiffre des naissances dans les villes est inférieur à celui qu’on relève dans les campagnes pour une égale population; que les paysans ont plus d’enfants que les citadins, et parmi ces derniers l’ouvrier que le riche.

» Les peuples de civilisation primitive ont une puissance prolifique considérable, qui nous étonne nous autres civilisés. Jusque dans un âge fort avancé les noirs servent deux ou trois femmes toutes les nuits. Bien souvent des Arabes déclarent la naissance d’un fils, en même temps que le mariage de leur petitefille. Cela nous fait sourire ; mais le sérieux avec lequel ces événements sont acceptés dans la famille, prouve que tout le monde trouve la chose naturelle.

» Comment des gens aussi vigoureusement constitués n’auraient-ils pas beaucoup d’enfants, ayant plusieurs femmes?Tous les raisonnements de cabinet ne sauraient prévaloir contre la logique et l’expérience.

3) En Algérie, continue M. De Béhagle, j’ai présidé à deux recensements quinquennaux dans d’importantes communes indigènes. J’ai, de plus, constitué l’état-civil de 72,000 musulmans.

)) Ces travaux, qui m’obligeaient à établir toutes les généalogies et les filiations, m’ont dévoilé la famille arabe dans tous ses mystères.

)) Eh bien! je l’affirme, et je pourrais l’établir par chiffres, j’ai constaté que plus le chef de famille avait de femmes et plus il comptait d’enfants.

» Je citerai de mémoire, dans la commune mixte TAttia, le vieux Mohammed ben Bounour, qui avait encore un fils à la mamelle, et, ayant possédé toujours quatre femmes, maximum légal, s’était marié quatorze fois dans le cours de sa longue carrière. Il voyait les petits-enfants de ses petits-enfants et comptait une descendance de 172 personnes vivantes.

» Ce fait n’est pas isolé. Près de lui, le Cheik El Hadj Saïd et ses frères réunissaient une descendance de 204 membres vivants.

» Plus loin, dans la commune de Fedj Mzala, igS membres vivants de la famille des Ben Habiles se réclamaient du même auteur commun. »

Et M. De Béhagle demande : « Quelles sont les familles françaises qui offriront de tels exemples? )> i

La question est plutôt drôle, car il serait difficile à un couple monogame d’arriver à la production d’un couple “ quadrigame ”, toutes choses égales d’ailleurs. Il nous semble que c’est de l'arithmétique élémentaire.

Quoi qu’il en soit, M. de Béhagle conclut qu’ « à l’abri des lois françaises, l’islamisme polygame est un puissant facteur de repopulation. »

Cet écrivain paraît oublier que, pour donner plusieurs femmes à un seul homme, il faut, étant donné l'équilibre à peu près existant entre le nombre d’hommes et de femmes qui constituent la race humaine, il faut, disons-nous, qu’un certain nombre d’hommes soient de leur côté privés de femmes. Or, c’est

précisément ce qui existe, ainsi cpie nous le verrons plus loin lorsque nous parlerons de la question des esclaves au cœur de l’Afrique ; nous trouverons des centaines, des milliers d’hommes, jeunes, vigoureux, et pour qui la possession d’une femme est chose aussi rare et aussi difficile qu’elle est répétée et facile pour le chef polygame.

M, De Béhagle dira peut-être que, chez les Arabes dont il parle, le supplément de femmes vient d’autre part, et qu’ainsi chaque homme peut avoir au moins la sienne; mais ce serait constater que l’augmentation des femmes dans certaines parties de l’Afrique ne s'est faite que par leur diminution dans d’autres; et qu’ainsi les nombreuses postérités de ceux qui ont plusieurs femmes ne répondent qu’à la privation du droit de reproduction pour ceux qui n’ont pas de femme du tout.

Nous croyons que la raison de surproduction des pays plus neufs que le nôtre ne doit pas être cherchée dans la polygamie, qui n’explique que des cas particuliers entraînant pour l’ensemble une réduction des natalités.

A quoi tient alors cette surproduction?

Dans une étude sur l’Algérie en 1896, M. C. de Varigny écrit :

« Je note un phénomène curieux dû au changement de milieu. Les lois qui régissent la natalité en France sont ici modifiées.

» Les colons venus de ceux de nos départements où la natalité est très faible ont une nombreuse progéniture; les familles de six, huit, dix enfants sont fréquentes, dans l’intérieur surtout, et cela, insistons-y, le père et la mère étant originaires de celles de nos régions où les familles sont le plus limitées,

)) Rien ne prouve mieux ce qu’il y 71 àe voulu dans l’apparente infécondité des femmes françaises. Les mêmes parents qui, en France, estiment deux ou trois enfants un lourd fardeau, tiennent ici l’enfant pour un aide, leur nombre pour une richesse; et, laissée à elle-même, la nature reprend ses droits, peuplant le sol à défricher. »

On voit par ces lignes que le Christianisme monogame est capable de produire des lignées nombreuses, avec un sens d'équilibre social et moral que l’on ne saurait trouver chez les polygames; et si des familles françaises, trop prudentes ou timorées sur le sol de la patrie, sont redevenues, en se, rendant dans “ la plus grande France ”, des foyers où l’on compte six, huit, dix enfants, c’est que le colon, le véritable colon, développe librement son initiative, et s’ingénie à rendre son travail productif, ce qu’il peut faire là où ne sauraient encore prévaloir les théories énervantes de l’égalité des salaires.

C’est qu’aux colonies l’émigré se crée de fortes attaches avec le sol.

(c Naturellement, sans effort, la notion de la propriété individuelle acquise par l’occupation, consacrée par le travail, s’implante dans son esprit.

)) Devant ces immenses étendues ouvertes à l’activité de l’homme, il ne peut

douter du droit naturel qu’a chacun de devenir possesseur exclusif du champ transformé par son travail.

)) Aucune théorie ne prévaudra contre cette idée qui lui apparaît avec l’évidence d’une vérité mathématique,

» — Ce chien est à moi ! — disaient ces pauvres enfants. — Voici ma place au Soleil... (Pascal, Pensées.)

» Allez dire à ces colons qui ont défriché, planté, mis en valeur, rendu salubre, au péril de leur vie, ce coin de terre jadis inculte; allez leur dire que la propriété n’appartient à personne et que l’usage seul est à tous.

)> Ils vous regarderont sans eomprendre.

)) Ou plutôt, ils étendront le bras vers les horizons infinis : profonde forêt vierge, plaine inexplorée, comme pour vous demander si la terre n’est pas assez grande pour tous. « (Charles Droulers.)

Quant au coin qu’ils y ont conquis, ils le garderont pour eux d’abord, pour leurs fils ensuite, pour ces six, huit, dix enfants et plus, dont le grand nombre est une joie, une bénédiction dans la force de l’âge, une consolation dans la vieillesse, le calme enfin quand sonne l’heure dernière!

Là est le secret de la natalité chez les colons, même monogames.

Le secret, disons-nous! non, l’explication très simple plutôt, très simple et très réconfortante.

Mais nous voici bien loin du Tchad.

Nous parlions du Cheik Ashim, chef du Bornou, et de ses nombreuses femmes; nous disions que les femmes bornouanes participent activement aux affaires publiques.

Monteil en cite comme exemple l’intervention, à son propos, de la Maguira, qui est la Reine-Mère.

La Maguira, tout comme la première femme du Cheik, a la haute main sur de nombreux territoires ; toutes deux ont place au Conseil en certaines circonstances.

Une intrigue de cour avait été ourdie contre Monteil pour l’empêcher de sortir du Bornou.

L’adroit officier réussit à déjouer le complot en laissant croire d'abord qu’il n'avait plus de ressources; le Cheik, trompé par les apparences, crut pouvoir ne plus venir en aide à son hôte, et quand il eut ainsi manqué aux lois de l’hospitalité arabe, il vit arriver chez lui les serviteurs de Monteil, lui apportant un généreux “ salammat ” (présent de congé).

Alors se produisit ce que Monteil attendait.

Le Cheik, surpris, se trouve en mauvaise posture.

Les ennemis du blanc n’ont rien reçu et sont furieux ; ses amis ont également reçu un brillant salammat, et représentent au Cheik qu’il manque aux traditions.

Et la Maguira surtout entre dans une violente colère et fait au Cheik une scène terrible: «Tu as sali ton nom, lui dit-elle, en ne tenant pas tes promesses, et le blanc vient de te faire honte en t’envoyant un salammat alors que c’est toi qui lui en dois un. ))

Grâce à cet appui féminin le vaillant marin put enfin quitter Kouka.

Décrivant le marché de Kouka, le Dendal, Nachtigal montre les femmes et les jeunes filles flânant pour exhiber leurs charmes, drapées dans le châle bornouan, dont une longue traîne balaie le sol entre leurs pieds; tantôt elles portent une chemisette blanche ou bleue, â broderies de soie, qui s’arrête â la naissance de la cuisse, ou bien, quand ce vêtement manque, elles montrent volontiers, sous leur châle négligemment enroulé, une épaule ou un sein nu.

Un appendice d’argent en lorme de demi-lune couronne les innombrables et courtes nattes de leur chevelure, tandis qu’un petit morceau d’isis (?) leur agrémente l’aile droite du nez.

Ainsi se prélassent ces belles du terroir, se dandinant des hanches, tortillant les épaules, décochant â droite et â gauche des œillades provocantes, riant et jacassant de manière â montrer leurs dents noircies au “ gorgo ”, poudre où le tabac et la noix de kola entrent comme éléments principaux.

Parmi les coquettes et les oisifs va et vient le menu peuple des travailleurs. Les fontaines, entourées d’une clôture d’épines, sont assiégées par des groupes babillards de femmes et de jeunes Allés qui, tout en échangeant des nouvelles, remplissent leurs grandes cruches d’argile, pour les remporter ensuite sur leurs têtes. Et il faut voir avec quelle vigueur et quelle adresse des fillettes de dix â douze ans vous balancent parfois une charge de vingt litres !

En üii endroit bien sec de la rue, une marchande a improvisé, au moyen d’une natte sur quatre bâtons, une échoppe où elle vend des pois, des dattes, des gâteaux, du miel.

Le barbier 5 le Wanzamma, parcourt la ville en jouant de la flûte pour prévenir les clients; accroupi au milieu de la rue, il vous rase hommes et femmes agenouillés devant lui ; taillade, selon les règles de Fart, les nécessiteux; et, par surcroît, applique des ventouses.

Ajoutez les laitières qui cheminent, leur vase sur la tête, criant leur denrée d’une voix inintelligible : Kiâm ! kiâm ! (du lait, du lait!)

Kiâm kili ! (du lait frais).

Foula! (beurre frais).

Tel l’élément féminin sur le marché de Kouka.

Mais il s’y présente aussi, hélas! dans des conditions bien différentes, au grand marché du lundi, où la foule se presse, venant de loin.

Parmi tout ce qu’on y vend, et l’on peut dire qu’on y vend de tout, figure le bétail humain : les esclaves des deux sexes, de tout âge, de tout prix, de toute provenance.

Parmi le sexe femelle, les individus qui coûtent le plus cher sont les jeunes filles en âge de puberté, propres à servir de Sourrija (femmes de harem).

De toute la gent esclave, ce sont ces dernières qui ont le meilleur lot; pour peu qu’elles sachent s’y prendre, elles acquièrent le rang de maîtresses de maison, l’autorité et l’influence d’épouses légitimes, principalement si elles ont des enfants.

Les sourdes-muettes sont recherchées par les grands seigneurs des régions de l’Islam, à titre de servantes de leurs femmes, surtout servantes-gardiennes.

Mais on recherche plus encore, pour ce rôle de garde, les adini (eunuques); ils ont une valeur exceptionnelle, mais il est rare qu’on en voie sur le marché; c’est une marchandise tellement recherchée des marchands étrangers, qui les raccolent pour les gros bonnets mahométans d’Europe, d’Asie et d’Afrique, que Foffre est toujours au-dessous de la demande, et que ce qu’il y a de sujets disponibles s’enlève en un tour de main.

La plupart des eunuques que l’on vend au Bornou proviennent duBaghirmi; mais on ne se gêne nullement pour en accroître le nombre sur place, soit en vue d’un profit immédiat, soit afin de pouvoir faire, de ce chef, un cadeau précieux au souverain. Ce sont les barbiers qui se chargent de l’opération, dont ils se tirent le plus prestement du monde, sous prétexte de circoncire les enfants.

Durant son séjour à Kouka, Monteil reçut les plus grands services de Settima-Abd-el-Kérim, qui était le premier eunuque du Cheik; il était, de par ses fonctions, gardien des traditions; c’était à lui qu’incombait la haute responsabilité de la transmission du pouvoir en cas de mort du souverain, transmission qui doit se faire conformément aux prescriptions du Coran.

A propos de cette coutume féroce de la castration, il n’est pas inutile de faire remarquer que ce côté de l’esclavage ne caractérise pas l'esclavage chez les fétichistes; l’esclave chez les fétichistes est plutôt un captif qui, en bien des cas, est traité avec douceur; tandis que l’esclavage, au sens ordinaire de ce mot, a été, s’il n’est plus, une plaie tout européenne, est encore une plaie arabe.

L'esclavage, tel que l’Arabe l’a compris, implique l’idée d’infériorité morale de la race asservie ; de là à traiter comme un vil bétail les malheureux de race nègre, il n’y avait qu’un pas : il fut franchi ; impitoyable jusqu’au bout, l’Arabe pousse la barbarie jusqu’à les priver des attributs de la virilité pour en faire les gardiens féroces de son harem.

On sait que le code des nations civilisées défend la castration; là encore nous heurtons de front les coutumes de l’Islam, mais c’est sans hésitation, sans pitié; et, dans cette lutte, la partie que les Belges ont gagnée au centre de la Terre des Esclaves, leur sera largement comptée dans l’Irlistoire,

Nous avons dit quelques mots des femmes au marché.

Les occupations de la femme bornouane consistent principalement à préparer l’huile d’arachide et de sésame ; à laver et à tisser le coton ; à fabriquer des corbeilles en paille; à moudre le grain; à traire les vaches; à battre le beurre... Les femmes et les enfants mangent à part; ce n’est que lorsque ceux-ci sont grands, et qu’il n’y a point d’hôtes au logis en dehors des personnes tout à fait intimes, que le père parfois daigne leur accorder la faveur insigne de dîner avec lui.

Quant aux femmes elles évitent soigneusement de paraître devant leurs maris pendant que ceux-ci sont en train de manger, et aussi de se faire voir à eux quand elles mangent elles-mêmes.

Ces détails nous rappellent les mœurs que nous avons rencontrées dans des chapitres précédents.

Les cérémonies relatives au mariage ressemblent aussi à celles décrites déjà plusieurs fois.

Cependant nous croyons qu’elles présentent quelques particularités assez marquées pour qu’on nous permette de donner le détail d’une noce de bon ton au Bornou, tel que le rapporte Nachtigal.

La fête nuptiale (Nika) dure environ une huitaine de jours.

Lorsque quelqu’un, dans la haute société bornouane, demande la main d’une jeune fille à son père, celui-ci, avant de donner son consentement, fait d’abord vérifier, par une vieille femme de la famille ou de l’entourage, l’intégrité virginale delà jeune fille ; si l’on découvre quelque chose de fâcheux, le

père refuse de dire oui, et se met en quête d’un épouseur pauvre, dans une situation dépendante, qui ne puisse que s’estimer trop heureux de prendre femme dans une bonne famille et de palper une riche dot.

On voit que nos agences matrimoniales annonçant de fortes dots avec légère tache, pourraient fonctionner à Kouka.

Les accrocs à l’intégrité virginale, pour employer l’expression de Nachtigal, ne sont pas rares à Kouka, où les jeunes filles jouissent d’une liberté sans limite, s’en vont le soir n’importe où à la danse, restent absentes aussi longtemps qu’il leur plaît, et peuvent même, à l’insu de leur père, découcher toute la nuit.

Vu la fréquence des accidents qu’entraînent de toute nécessité ces moeurs indépendantes des jeunes gens, on ne fait pas d’ordinaire grand bruit de la chose, et plus d’un époux désillusionnégardeun silence qui secomprend dureste.

Il n’en est pas moins vrai que le sentiment de la délicatesse exige, entre gens bien élevés, la susdite constatation préalable.

Si le père se croit en mesure de pouvoir donner son assentiment, les choses s’emmanchent, comme dans presque tous les pays de l’Islam, sans que la jeune fille soit nullement consultée.

Le mariage une fois arrêté, le fiancé verse au futur beau-père le “prix de la jeune fille”, lequel varie naturellement suivant les ressources des contractants, et consiste en esclaves, argent, chevaux et autres objets; puis, dès que le jour de la noce est fixé, l'épouseur envoie en outre aux parents de la fiancée la quantité de riz, de miel et de beurre requise pour la confection du gâteau nuptial; le beau-père, de son côté, évalue l’importance de ces fournitures, et y ajoute, de sa poche, soit un certain nombre de thalers, soit des vêtements du pays.

Les femmes de sa maison confectionnent le gâteau pour le jour fixé, et le remettent au fiancé pour qu’il le distribue entre les parents et les amis de l’une et l’autre partie, découpé en autant de parts qu’il le faut, de vingt â cent.

Le lendemain, second jour de la fête, le beau-père gratifie son gendre d'un cheval, d’un esclave, de quelques pièces d’habillement, et en outre d’une somme d’argent pour les premiers besoins du ménage.

A la nuit les envoyés du fiancé arrivent, avec un cheval et un burnous, pour chercher la jeune fille. Celle-ci assise, en atours d’hyménée, sur une natte, selève et se rassied par sept fois, au milieu du cercle de ses parents et amis; on lui touche la tête avec le Coran, et un “ Fatiha” solennel lui donne la consécration nuptiale.

Alors seulement, tandis qu’elle fait mine de résister, on l’enveloppe dans le burnous, on la hisse sur le cheval, et, aux chants des femmes et des jeunes filles, on l’emmène â la maison conjugale.

Lâ elle passe la nuit au milieu de la musique et de la danse, en compagnie de son escorte de femmes, qui se régalent de leur mieux.

Le troisième jour a lieu le banquet proprement dit. Dès l’aurore tous les parents de la fiancée apportent, sur des chameaux et des ânes, une énorme provision de farine; l’époux, de son côté, tue plusieurs bœufs, et fournit le beurre, le miel, le sel et le bois nécessaires à la préparation du repas.

Les compagnes de la jeune fille, auxquelles incombe cette besogne culinaire, prient le fiancé de fixer le nombre de plats; toute la journée les fourneaux marchent, et l’on fait bonne chère, sans oublier les voisins, les connaissances et ^

les pauvres. ■

Si l’épouseur est un homme aisé il est tenu de donner, ce jour-là, aux demoi- *

selles d’honneur, une bonne provision de noix de kola, sans préjudice d'autres ■

cadeaux en vêtements de prix à la jeune épousée.

La nuit qui suit cette grande journée se passe encore, pour la jeune femme, |

en compagnie de ses demoiselles d’honneur. ,

Le quatrième jour seulement, le mari se débarrasse peu à peu, à force de )

présents, de toutes les intruses du sexe, aussi bien que des artistes en cuisine, des friseuses, habilleuses et duègnes surveillantes, qui lui encombrent inutilement sa maison ; il ne reste que deux matrones chargées de parer leur pupille . ‘

pour la nuit nuptiale.

Elles lui passent un beau vêtement blanc, et abandonnent ensuite le couple à lui-même, mais sans cesser de monter la garde à la porte de l’appartement: ^

car ce sont elles encore qui, pendant la nuit, dépouillent l’épouse de son blanc '

costume, pour aller dès l’aube le porter triomphalement au beau-père. ♦

Le cinquième jour a lieu l’emménagement des meubles de l’épousée; le '

transport s'en fait en cérémonie, par un défilé de femmes et de jeunes filles dûment attifées, que précède une troupe de musiciens. à

La sixième et la septième journées sont encore marquées par des réjouis- ]

sances, et ce n’est que cette série de fêtes une fois terminée, que le couple tenace j

de matrones évacue enfin la demeure conjugale, laissant le mari et la femme en tête à tête. |

Nous sommes restés jusqu’ici, dans les territoires avoisinant le Tchad. t

Nous donnerons encore quelques renseignements concernant la population pi

Bouddouma habitant aujourd’hui certaines îles du Tchad. d

Les Bouddouma paraissent avoir occupé jadis la rive Sud-Ouest du lac, fi

d’où ils auraient fui dans les îles, devant les conquérants Kanouris.

Les femmes des îles se partagent la chevelure en deux pelotes qu’elles ramassent, l'une à la partie antérieure du crâne, l’autre sur le derrière de la ,

tête, et qu’elles grossissent au moyen de chignons; chez elles point de cylindre î

à l’aile droite du nez, mais des anneaux de cuivre ou de laiton aux oreilles, et

de nombreux bracelets de métal, jusqu’à dix et plus parfois, au bras et à l’avantbras, sans préjudice d’appendices semblables au-dessus de la cheville, et de colliers de perles ou de cauries au cou.

Les Bouddouma passent pour être en majeure partie mahométans; néanmoins ils ont conservé nombre d’us païens, plus en crédit souvient chez eux que les rites de l’Islam.

La seule prescription de l’Islam qu’ils observent scrupuleusement est celle de la circoncision ; des prières quotidiennes et du jeûne on en prend fort à l’aise; quant à la polygamie c’est à qui la pratiquera le mieux.

Les filles bouddouma se marient généralement entre douze et quinze ans.

Le prétendu donne un repas à la famille de la fiancée, et gratifie le beaupère de dix, vingt ou trente têtes de bétail, suivant ses moyens; puis le père, en lui remettantsafille, rend, sous forme dedot, autant et souventplus qu’il n’a reçu.

Les mariages sont très féconds, ce qu’on attribue, ici comme en d’autres pays, à l’habitude de se nourrir de poisson.

Le divorce est assez fréquent.

Entre personnes alliées même réserve que chez lesTibbou; et, comme chez ceux-ci également, les forgerons forment une caste de parias.

A l’époque des grosses eaux, alors qu’ils peuvent, sans être signalés, arriver de nuit aux portes mêmes des bourgades riveraines, les Bouddouma exécutent contre celles-ci de fructueux coups de main, massacrant une partie de la population mâle, et emmenant le reste, femmes et enfants, en captivité.

Et cela impunément, car, une fois dans leur domaine lacustre, ils défient toute poursuite.

Quelques détails encore au sujet de certaines maladies, relevés dans la région du Tchad par le docteur Nachtigal.

On attribue au démon les atteintes d’hystérie, peu fréquentes d’ailleurs chez les femmes.

Les maladies de femmes sont rares également, sauf des troubles de menstruation, des fausses couches et des chutes de matrice, ces dernières si nombreuses qu’on a, pour les désigner dans le pays, un mot populaire et injurieux, “ domboullam

A la fécondité extrême des mariages correspond une mortalité considérable des jeunes enfants, surtout au moment du sevrage et de la dentition. Pour les garantir des maladies ultérieures de leur âge, on pratique sur eux l’ablation de la luette.

Enfin le mal de Naples est loin de faire défaut.

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