‹ AfricainesChapitre 13 sur 21 · II · texte numérisé non relu

II

Les nouveaux mariés, pendant ce temps, restent dans leur case.

Le lendemain, agapes considérables auxquelles le marié prend part, sans sa femme. Celle-ci doit, pendant huit jours, ne sortir de la case nuptiale que la nuit, pour des nécessités que l’on devine, et encore doit-elle toujours être accompagnée par une femme mariée.

Elle peut cependant recevoir les visites de ses amies.

Le marié est libre d’aller et venir comme bon lui semble; mais, en général, il ne se montre pas.

Quand les huit jours sont écoulés on fait à l’épousée sa coiffure de femme, et alors elle peut sortir.

C’est encore l’occasion de réjouissances et de beuveries.

La coiffure de femme est bien plus compliquée et plus longue à édifier que la précédente.

Elle varie selon les races, et souvent de village à village.

En ce qui concerne les Malinkès elle se rattache à un type constant que nous allons décrire aussi exactement que possible.

Les cheveux sont partagés en cinq parties, deux sur les tempes, deux dans la nuque, une supérieure.

Les quatre premières sont tressées, et les tresses sont ramenées en avant, au nombre de cinq de chaque côté, trois formées aux tempes, deux venant de la nuque.

Ces tresses sont maintenues en place par une bandelette d’étoffe que les femmes portent souvent autour du front et qui vient s’attacher à la nuque.

Mais voici en quoi cette coiffure se fait surtout remarquer: la "masse supérieure des cheveux, qui est la plus considérable, est divisée en deux parties égales du front à la nuque, et chaque partie est tressée avec sa voisine de l’autre côté, de façon à former comme un cimier de casque, qui a parfois près de dix centimètres de hauteur.

Afin qu’il soit bien résistant et ne s'affaisse point, chose qui ne manquerait pas de se produire avec les seuls cheveux, l’entrelacement est fait par-dessus une masse compacte de chiffons ou de crins.

En arrière ce cimier se termine par une tresse d’environ quinze centimètres de longueur, véritable queue sur laquelle on fixe toutes sortes de petits gris-gris (amulettes), d’ornements en verroterie; à l’extrémité sont attachées des pièces de monnaie ou des boules d’ambre.

Cette coiffure, excessivement solide, dure plusieurs mois sans se déformer.

On la refait tous les trois mois environ.

Les cheveux ayant été fortement enduits de beurre, il s’en dégage, à distance, une odeur épouvantable.

Les intervalles entre les tresses et le cimier sont noircis avec de la poudre

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d’arachides grillées, et mieux avec de la pierre de Djenné, finement broyée, que l’on étend soit avec le pouce nu, soit à l’aide d’un chiffon.

Pour ne pas déranger cet édifice auquel les négresses tiennent beaucoup, elles ne se lavent jamais; aussi y trouve-t-on toujours une nombreuse garnison.

D’une façon générale on peut dire que la coiffure est une des plus grandes préoccupations des négresses du Soudan, à quelque race qu’elles appartiennent. Aussi, il faut voir avec quelle patience elles se soumettent aux exigences des coiffeuses. Etendues sur une natte, la tête sur les genoux de l’artiste capillaire, il leur faut prendre les postures les plus bizarres et les plus contournées.

11 faut environ deux jours pour confectionner une seule tête; le premier jour est consacré à défaire l’ancienne coiffure et à démêler’ les cheveux; on se sert pour cela d'un simple poinçon en bois dur, généralement, et d’un peigne également en bois, ayant sept ou huit dents. Quand les cheveux sont bien démêlés leur volume a presque quadruplé; les négresses ont alors une tête Irirsute et ébouriffée qui ressemblent à ces brosses appelées “ têtes-de-loup Pour passer la nuit elles s’enveloppent alors la tête dans un mouchoir qui emprisonne complètement les cheveux. Il faut toute la journée du lendemain pour exécuter le chef-d'œuvre décrit précédemment. Il faut voir alors, quand tout est terminé, avec quelle complaisance les élégantes se regardent dans ces petits miroirs que leur vendent à des prix exorbitants les dioulas, ou marchands ambulants.

La façon d’une semblable coiffure se paye couramment environ six à huit kilogrammes de mil.

Le docteur Rançon nous fournit encore des données quant au tatouage coloré chez les Peul et les Ouoloff.

Chez ces peuples il n’y a guère que les lèvres et les gencives qui soient l’objet de pratiques de ce genre.

Cette pratique est beaucoup plus fréquente chez la femme que chez l’homme.

Elle consiste à tatouer en bleu foncé tirant sur le noir la lèvre inférieure, et en bleu clair les gencives. L’opération est pratiquée presque uniquement par les femmes de cordonniers.

La femme qui opère s’assied à l’extrémité d’une natte, les jambes étendues et écartées. Le ou la patiente s’étend sur le dos, la tête reposant sur le pagne de l’opératrice, entre ses jambes.

L’appareil à tatouer est des plus simples : il se compose d’une demidouzaine environ d’épinesd’acacia très acérées et fortement attachées ensemble;

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en plus des chiffons, et une poudre noire très fine d’arachides brûlées contenue dans une corne de bœuf ou de chèvre.

De la main gauche l’opératrice relève la lèvre supérieure du patient, s’il s’agit toutefois de tatouer les gencives supérieures; avec la main droite, et principalement à l’aide du pouce, elle étend sur la gencive une petite couche de sa poudre d’arachides; puis, à l’aide du pinceau d’épines d’acacia, elle pratique des piqûres multiples sur toute la gencive, de façon à ce que le sang jaillisse. Ceci fait, et la victime ayant craché tout le sang ainsi extrait, l’opératrice essuie avec un chiffon (lequel sert à tout le monde) en appuyant fortement; puis, à l’aide du pouce de la main droite, elle applique sur la gencive une couche plus épaisse de poudre d’arachides, en appuyant fortement.

L’opération est faite.

Mais pour qu’elle réussisse, il est nécessaire que la poudre reste en contact pendant plusieurs jours avec la partie intéressée.

Pour cela, le patient est obligé de parler le moins possible ou, tout au moins, s’il parle il doit faire en sorte de ne pas remuer la gencive tatouée.

Il doit boire et manger avec mille précautions ; il doit s’arranger enfin pour ne pas enlever la couche de poudre qui doit produire le tatouage.

Deux ou trois jours suffisent pour cela, et alors, après lavage suffisant, on constate que la gencive a cette belle couleur violacée si appréciée des élégantes.

Beaucoup de femmes se colorent les gencives supérieures et inférieures, ainsi que la lèvre inférieure.

Rarement on ne tatoue que cette dernière.

Le tatouage de la lèvre inférieure se fait absolument comme celui des gencives; il est beaucoup plus douloureux, ce qui n’étonnera personne. La grosseur de la lèvre s’en accroît beaucoup, ce qui augmente considérablement le prognathisme qui est, comme on le sait, tenu par les noirs pour un des attributs principaux de la beauté.

Il est très rare que la lèvre supérieure soit tatouée.

La coloration ainsi obtenue persiste pendant deux ou trois mois environ. Après quoi il faut recommencer, car elle pâlit rapidement.

Les noirs trouvent ce tatouage, chez la femme, très beau. Aussi n’y a-t-il guère que les femmes et filles des notables huppés, ou les griotes, qui se paient ce luxe. S'il n’est pas coûteux, il est du moins très douloureux; et beaucoup d’élégantes reculent devant l’opération qui est, paraît-il, un vrai supplice, surtout lorsqu’il s’agit de tatouer la lèvre inférieure.

Il nous reste un dernier et important emprunt à faire au docteur Rançon; il est relatif à la circoncision.

La circoncision est, dit ce praticien, de toutes les mutilations ethniques qui se pratiquent sur les organes génitaux, la seule qui soit en usage au Soudan.

Ellë se pratique dans presque toutes les peuplades sur les hommes.

Elle se pratique aussi sur les femimes, sauf chez les Ouoloff.

Nous allons décrire la façon dont se pratique cette opération chez les deux sexes, en exposant en même temps les fêtes, pratiques, coutumes qui l’accompagnent.

Circoncision chez l’homme. — Presque partout, à quelques détails insignifiants près, le mode d’opération est le même, et est appliqué vers 14 à 17 ans.

Le matin du jour où les patients doivent être opérés on les conduit au bain. Dans une grande calebasse remplie d’eau on plonge des gris-gris réservés pour cette circonstance et qui ont, pense-t-on, des vertus spéciales ; par exemple, celle de donner force et vigueur aux enfants et de leur assurer, dans la suite, une nombreuse lignée.

Chacun des adolescents vient procéder à des ablutions intimes avec cette eau.

Puis, sous la garde d'un sui'veillant nommé à cet effet, ils sont conduits au lieu où doit être pratiquée l’opération.

Le matériel chirurgical, si on peut ainsi parler, n’est guère compliqué : un couteau bien aiguisé, de la ficelle, de l’eau dans une calebasse, des chiffons et du sable.

Au Soudan ce sont généralement les forgerons qui opèrent; chez les Ouoloff et les Maures ce sont plutôt les Marabouts.

L’opération et les pansements journaliers, bien que douloureux, se font sans que l’on entende un cri de la part des patients. Il y aurait déshonneur à se plaindre; d’autre part ils sont persuadés que, s’ils criaient, ils mourraient dans le courant de l’année ; aussi sont-ils tous d’une impassibilité remarquable et ne bronchent-ils pas devant l’instrument du supplice.

Que deviennent les lambeaux ainsi excisés?

En aucune circonstance ils ne sont jetés aux ordures. Les uns les enterrent, les autres les mangent; d’autres encore, et ce sont les plus nombreux, les conservent précieusement, les font sécher, et s’en font des gris-gris à propriétés miraculeuses.

Dès que tous ont été opérés ils sont revêtus d’un long boubou bleu muni dans le dos d’une grande poche, et coiffés d’un bonnet pointu haut de 35 à 40 centimètres; cela leur donne l’air le plus bizarre : ils ressemblent au médecin malgré lui.

Le boubou, ample et très étoffé, est destiné à éviter les frottements que ne manquerait pas d’occasionner le pantalon ; la grande poche reçoit le produit de leurs quêtes ou de leurs rapines: car les circoncis, pendant tout le temps que met la cicatrisation à se faire, ont le droit de faire main basse sur toute victuaille se trouvant à leur portée.

Aussitôt après avoir revêtu leur costume les circoncis sont promenés dans tout le village, sous la conduite de leurs surveillants, avec accompagnement de tam-tam et de chants.

Ces surveillants sont trois ou quatre hommes désignés par les anciens du village pour la garde des opérés jusqu’à cicatrisation complète; ils doivent être eux-mêmes des circoncis et veiller à ce que les nouveaux se livrent bien aux coutumes et pratiques d’usage en cette circonstance.

Qu’ils le peuvent ou non les patients doivent marcher ; sinon gare le fouet.

Ils sont ensuite réunis dans une grande r case construite à leur intention et située, en

général, un peu en dehors du village.

'* C’est là qu’ils doivent habiter et manger

jusqu’à ce que' tous soient parfaitement guéris.

On les y gave littéralement : il faut manger et toujours manger quand l’heure est venue, que l’on ait faim ou non ; autrement en avant le fouet.

Si même quelque malheureux repu, forcé de manger encore, rend dans sa calebasse l’excédent de nourriture, il arrive que les surveillants le forcent à l’avaler de nouveau.

La cicatrisation se fait assez vite, en moyenne en i5 à 20 jours.

Elle est d’autant plus rapide que le sujet est plus jeune; mais il faut au minimum 40 à qS jours pour que le tissu cicatriciel ait pris la couleur noire des tissus environnants.

C’est à ce moment là seulement, et quand tous sont absolument guéris, qu’on leur rendra la liberté.

Jusque-là ils dorment sous l’œil d’un surveillant, et toujours sur le dos; si, par hasard, ils semettent surlecôté, un coup de fouet les a bientôtremisen place.

Pendant toute la durée du traitement ils sont soumis à la discipline la plus sévère; ils ne peuvent et ne doivent rien faire en dehors de leurs compagnons; ainsi si l’un d’eux se permet, par exemple, de chanter seul, immédiatement le surveillant lui inflige une correction, ou encore le force à chanter pendant trois ou quatre heures sans interruption.

Ils doivent tout faire ensemble : manger, chanter, jouer, aller en promenade, etc., etc.

Celui qui est opéré le premier est appelé le chef des circoncis de l’année ; le dernier opéré doit servir de domestique aux autres pendant toute la durée de leur claustration: ainsi c’est lui qui leur porte leur calebasse de couscouss, qui va chercher l’eau nécessaire aux pansements, etc.

Il n’y a pour cela aucune considération de caste ou de lamille : tous sont égaux pendant ce laps de temps.

A rigoureusement parler il n’y a pas un âge fixe auquel se pratique la circoncision ; tout d’abord le noir, ignorant son âge, n’aurait pu songer à déterminer exactement la date de la circoncision; il est des garçons qui ne se laissent opérer que peu de temps avant leur mariage, c’est-à-dire de 20 à 25 ans; il en est d’autres au contraire qui sont opérés plus jeunes.

Mais, d'une façon générale, on peut dire que c’est, comme nous l’avons d’ailleurs dit plus haut, de 14 à 17 ans que se pratique, sur les hommes, cette mutilation ethnique.

Circoncision chez la jemiiie. — Toutes les peuplades de la Sénégambie et du Soudan, à l’exception des Ouoloff, pratiquent aux femmes, quand elles atteignent l’âge de la puberté, une opération analogue à la circoncision des garçons.

On y procède habituellement après la première apparition de leur infirmité lunaire, jamais avant.

Il existe même certaines familles mandingues chez lesquelles les femmes ne sont soumises à cette opération que lorsquelles ont eu leur premier enfant.

Chacun sait que les négresses ont les petites lèvres fort développées; tout le monde a entendu parler plus ou moins du « tablier des Hottentotes ».

L’opération première et son véritable but étaient de sectionner cette partie.

Les filles et femmes qui viennent d’être opérées sont soumises aux mêmes pratiques que les garçons : elles ne sortent que deux fois par jour, le matin et le soir, pour se baigner; elles sont surveillées par des matrones et doivent dormir étendues sur le dos, les jambes légèrement écartées.

La circoncision, aussi bien pour les femmes que pour les hommes, se pratique généralement un mois et demi ou deux avant Thivernage (saison des pluies).

Mais il n’y a rien d’absolu à ce sujet.

C’est l’occasion de grandes fêtes et d’agapes monstres.

Un dernier détail, drôle.

Etant campé dans un village de la Haute-Gambie le docteur Rançon vit arriver, à un moment donné, un de ses hommes qui avait à lui parler; comme il l’invitait à s’asseoir en lui désignant un de ces petits tabourets employés d’ordinaire par les femmes, grande fut sa surprise de voir son homme, lequel connaissait nos mœurs et nos coutumes, examiner attentivement l’escabeau, et cracher ensuite légèrement dessus.

Le docteur lui ayant demandé les motifs de pareille pratique : « C’est, répondit l’homme, que ces sièges ne sont faits que pour les femmes, et si un homme s’assied dessus sans y avoir préalablement craché, tous les enfants qu’il aura dans la suite seront sûrement des hiles. Et, ajouta-t-il, je viens de me marier ! »

Le docteur Rançon ne put, malgré ses recherches, avoir une explication suffisante de cette étrange superstition, à laquelle obéissait même cet homme qu’il tenait pour intelligent et relativement civilisé.

Il était intéressant de rechercher, dans les vieilles relations de voyages, ce que les découvreurs de la Côte occidentale d’Afrique y avaient observé au point de vue féminin.

Mais, sous peine d’être trop longs, nous devons nous borner à leur emprunter seulement quelques traits caractéristiques.

En 1621 le voyageur anglais Jobson débarque en Sénégambie ; tous ces peuples, rapporte-t-il, n’avaient jamais vu d’hommes blancs, et leurs femmes en furent d’abord si effrayées, qu’à l’approche d’un Anglais elles se cachaient derrière leurs maris ou dans leurs cabanes. Mais on trouva le secret de les apprivoiser en leur faisant présent de quelques colliers ; de leur côté elles donnèrent aux Anglais du tabac et de fort belles cannes pour servir de tuyaux.

Moore (i73i) raconte comment, le gouverneur anglais de la Gambie dinant au comptoir français d’Albreda, on tira plus de deux cents coups de canon; ce fut, dit ce voyageur, au bruit de cette brillante artillerie que la femme d’un x\nglais nommé Gilmore, accoucha d’une hile, et Moore fait remarquer que cette observation n’est pas inutile, parce que la mère et l’entant s’étant conservés dans une parfaite santé, on demeura persuadé, contre l’opinion vulgaire, que les femmes blanches peuvent accoucher dans cette partie de l’Afrique, sans qu’il leur en coûte la vie.

Le même voyageur parle d’une sorte d’épouvantail, que les Mandingues nomment Mumbo Yumbo, inventé par les maris pour contenir leurs femmes dans la soumission. Elles ont, écrit-il (ou du moins on se l’imagine), tant de simplicité et d’ignorance qu’elles prennent cette machine pour un homme sauvage, et les plus fins pourraient être trompés par l’horrible bruit qu’elle fait entendre.

Cette idole mystérieuse est revêtue d’une longue robe d’écorce d’arbre, avec une toque de paille sur la tête. Sa hauteur est de huit à neuf pieds.

Peu de nègres ont l’art de lui faire pousser les cris qui lui sont propres. On ne les entend jamais que la nuit, et l’obscurité aide beaucoup à l’imposture.

Lorsque les hommes ont quelque différend avec les femmes on s’adresse au Mumbo Yumbo qui décide ordinairement de la difficulté en faveur des maris.

Le nègre qui agit sous la figure monstrueuse du Mumbo Yumbo jouit d’une autorité absolue, et s’attire tant de respect que personne ne paraît couvert en sa présence.

Lorsque les femmes le voient ou l’entendent elles prennent la fuite et se cachent soigneusement. Mais si le mari est de connivence avec l’acteur il fait porter aux femmes l’ordre de reparaître. Alors il leur commande de s’asseoir, et les fait chanter ou danser suivant son caprice. Si quelques-unes refusent d’obéir il les fait chercher par d’autres nègres, et leur désobéissance est punie du fouet.

Ceux qui sont initiés au mystère du Mumbo Yumbo s’engagent, par un serment solennel, à ne le jamais révéler aux femmes.

Nous n’avons trouvé trace de ce Mumbo Yumbo dans aucun autre auteur, ancien ou moderne.

Dans son grand ouvrage “ Histoire des Voyages ”, l’abbé Prévost (1747) donne, à propos des mariages, des naissances, de la circoncision, de l’adultère, etc., une série de renseignements analogues à ceux que nous avons rapportés d’après les voyageurs modernes ; nous n’y reviendrons donc pas.

Nous nous contenterons de rappeler l’explication que donne l’abbé Prévost de la coutume sénégambienne d’avoir des concubines :

« La loi, dit-il, accorde à chaque prince sept femmes avec lesquelles il est lié par un mariage formel, dont le devoir est de s’occuper uniquement de ses plaisirs. Il peut se donner des concubines de plus basse naissance, qui ne lui sont pas si étroitement attachées que ses femmes. Il ne les prend même que par nécessité, car, lorsqu’une de ses femmes est enceinte, il n’a plus la liberté d’en approcher jusqu’à ce que l’enfant soit sevré.

» Ainsi, quoique les princes aient ordinairement sept femmes, il peut arriver qu’il ne leur en reste pas une pour Fusage ; et telle est l’origine de la loi qui leur permet les concubines.

» On explique aussi pourquoi le commerce du mari est interdit aux femmes pendant leur grossesse.

» C’est que les nègres, dit Jobson, sont des mâles si puissants qu’il n’y aurait jamais d’accouchements heureux. »

« Une femme, après avoir mis au monde un enfant, demeure privée pendant trois ans du commerce de son mari, du moins si son fruit vit aussi longtemps (Moore). Elle le sèvre alors, et reprend ses droits au lit conjugal. L’opinion commune du pays est que le lait des femmes s’altère par le commerce des hommes et que les enfants en contractent de grandes maladies. »

Quoiqu’il en soit des explications données par ces anciens voyageurs, les faits qu’ils rapportent là sont encore exacts aujourd’hui; nous les retrouverons à propos du Congo.

lERRA-LÉONE

Les renseignements que nous avons trouvés concernant Sierra-Léone, dans les récits de voyage de Finch (1607), Villault de Bellefond (1666), Jean Barbot (1678), Atkins (1721), etc., n’offrent guère assez de caractéristiques pour que nous les rapportions ici.

Finch relate pourtant un fait important au point de vue économique.

Voulant donner une idée de la valeur de la noix de kola ce voyageur dit qu’à Sierra-Léone une femme s’achetait pour 5o de ces noix.

iVtkins rapporte qu’un blanc qui couche avec l’esclave d’un autre était condamné à l’acheter au prix courant.

Sur l’accusation d’adultère, dit-il aussi, les personnes suspectées étaient obligées de boire d’une eau rouge préparée par les juges et appelée “eau de purgation”. Si la vie de l’accusé n’était pas régulière les juges rendaient la liqueur assez forte ou la dose assez abondante pour lui ôter la vie. Mais s’il méritait de' l’indulgence, on lui faisait prendre un breuvage plus doux, pour le faire paraître innocent.

FliMME BUVANT LE TOISON D ÉPKLUVE Gravure extraite de X Histoire des Voyaÿ't par l'abbé Prévost (1747).

La population actuelle de Sierra-Léone est très bigarrée; les mœur religions, les types les plus divers s’y font opposition.

De i83o à 1848 les croisières françaises et anglaises qui pourchassaient les négriers amenèrent à Sierra-Léone les esclaves capturés, qui y furent proclamés libres et reçurent des terres à cultiver; ils formèrent surtout la ville appelée “Freetown”, où la population est aujourd’hui des plus curieuse à étudier.

Voici en quels termes nous exprimions en i88g nos sensations au point de vue féminin :

« Nous croisons une population d’une densité extrême; les notables, anciens affranchis, vêtus à l’Européenne nous font sourire, d’autant sans doute que nos yeux inaccoutumés à ce spectacle le jugent plus grotesque.

» La contrefaçon, qui part en somme d’un bon sentiment, est à la rigueur supportable chez les hommes ; mais que dire des falbalas, des rubans, . des dentelles ébouriffantes dont se pare une lady noire, et de ses airs de princesse. La simplicité et le madras aux vives couleurs siéent autrement bien aux négresses.

s, les

» Heureusement le populaire Sierra-Léonais a conservé assez bien ses mœurs et ses costumes, ce qui le rend vraiment intéressant. Les femmes tirent particulièrement l’œil ; comme vêtement une sorte de peignoir ample, un peu serré à la taille; un mouchoir de couleur noué sur la tête. Ce qui leur donne bel air c’est la souplesse de leur démarche : allant pieds nus, libres de tous leurs mouvements grâce à l’absence dé corset, assez plantureuses de toutes parts, ces moricaudes ont une marche balancée sur les hanches fort agréable à l’œil.

» A la poste, où nos ciceroni nous mènent, nous passons une demi-heure à plaisanter avec deux gentes mulâtresses qui n’en finissent pas d’établir notre compte de timbres.

)) Au marché indigène des femmes, leur dernier-né sur le dos, vendent les produits les plus hétéroclites.

)) Au lavoir une quarantaine de' lavandières, échelonnées le long d’une crevasse où coule un filet d’eau claire, mettent le linge par paquets, puis, â formidables coups, non de battoirs mais de massues, les moricaudes font subir aux objets â laver un traitement qui doit en compromettre quelque peu la solidité.

» Il se fait tard; la foule continue â grouiller partout; nous songeons â regagner le rivage et notre barque, lorsque nos guides nous proposent, sans barguigner, une visite à Célina.

)) Qui çâ Célina?

» Fine girls ! splendid women !

3) Ah ! Ah ! Soit. En route !

» Que les oreilles chastes se bouchent ! Que les yeux innocents se détournent de ces lignes !

» Un président de tribunal, ayant â juger une cause scabreuse, priait les femmes honnêtes de se retirer. Personne ne bougeant ; « Maintenant, huissier, faites sortir les autres. 3)

Je prie aussi les femmes honnêtes de tourner, sans les lire, les pages qui vont suivre.

)) Chacun de nous avait lu sans doute le « Roman d’un Spahi 3), et ce fut probablement le souvenir de 1’ “ Anamalis fobil " (deux mots, dit Pierre Loti, dont la traduction brûlerait ces pages) qui nous fit monter chez Célina.

33 Une chambre â l’étage, en forme de T, avec une grande traverse et un tout petit montant. Des lits le long de tous les murs; c’est tout ce qu'on distingue d’abord, la patronne préparant seulement ses lampes. Nos guides exposent l’objet de notre visite et Célina s’empresse d’éclairer â giorno la salle des plaisirs.

33 Cette intéressante personne, d’âge mur déjà, porte avec élégance le costume indigène : des bagues, des bracèlets, des colliers et, comme boucles d’oreilles, deux boutons d’uniforme, jadis dorés.

» Deux jeunes noirauds nous passent dans les jambes.

» Célina les fait filer ; il nous faut patienter quelque temps, ce qui nous permet d’inventorier les lieux.

» Sur les tables des tapis au crochet, des bibelots d’Europe ; sur les lits d’élégantes courtes-pointes ; sur les sièges des housses brodées ; aux murs tout un étalage de chromolithographies étincelantes représentant tous les sujets de la Bible.

» Il y a là une dizaine de ‘ ‘ Vierge Marie tenant l’Enfant Jésus

» Puis encore des accordéons, des banjos, une serinette sans manivelle, des livres parmi lesquels une géométrie de Blanchet, venue là Dieu sait d’où, le Diable quand, personne comme!

» Du bruit dans l’escalier; des rires et des bousculades.

» Ce sont les Dulcinées demandées. Il est probable que la vieille a son personnel en ville et qu’elle a fait appeler trois de ses gentes damoiselles à museau noir. Les guides, qui jusqu’ici ont conformé leur conduite sur la nôtre, buvant et mangeant comme nous, protestent auprès de la vieille, mécontents de ce qu’elle n’y ait de “ sujets ” que pour nous.

)) C’est avec une certaine gêne que les dites belles se présentent, et c’est presque de force qu’elles prennent place auprès de nous.

» Eh! bon sang! qu’est-ce que ceci? La sale bête, une mygale énorme qui vient d'apparaître sur la table ; effrayée elle s’arrête, et ces braves gens se contentent de la faire filer délicatement sans songer à lui faire le moindre mal.

)> Disent-ils peut-être comme nous : “ Araignée du soir, espoir! ”

» Pourvu qu’elle ne regrimpe pas dans nos pantalons!...

» Nos guides, experts des us et coutumes du lieu, ont déjà débouché une demi-douzaine de bouteilles de bière allemande (lagerbier) et de ginger-ale de la vieille Angleterre (Old England for ever!) qu’ils vident dans un énorme broc en verre.

» Ils ont soin d’agiter ferme les fioles avant de les déboucher, estimant sans doute que, plus le breuvage sera louche, moins il nous conviendra et plus il leur en restera.

)) E ait-il chaud !... A bas les vestons !...

» Chose curieuse : depuis que nous sommes à terre nous transpirons et cependant, grâce à l’évaporation, nous n’en sommes nullement incommodés.

» Célina se prodigue.

» Elle entonne des refrains anglais, des chansons nègres, mais les trois belles petites restent assez timides. Enfin, la bière aidant, l’animation grandit.

» Nous faisons de la place pour la danse du ventre avec chansons indigènes qu'accompagnent les grimaces des guides et nos claquements de mains.

» Uénorme Célina est impayable! Douée d’appas supéroantérieurs et postéro-inférieurs développés à Fextrême, elle exécute gigues sur cabrioles, faisant trembler toute la bâtisse vermoulue.

, » Nos guides se joignent aux femmes et les voilà à six qui se

trémoussent en aboyant et en claquant des mains et des genoux, pendant que je me demande si je suis bien éveillé!

» Enfin, le calme renaît, et... Horribile dictu!

» Je constate que les femmes de Sierra-Léone portent autour des reins une ceinture de perles faisant quatre ou cinq tours; la lueur tremblotante d’une bougie éclaire’sur le mur les ébats de cancrelats gris et de coléoptères auprès desquels nos bêtes de four sont de mignonnes bestioles.

» Malgré quinze jours de mer impossible de donner la hausse et lécart ! La fille me considère interdite. Je m’en tire avec quelques shellings et je rentre au plus vite dans la salle commune où, flegmatiquement assis autour de la table, la patronne et les guides achèvent de lamper les fonds de verres et de bouteilles. »

Depuis ces temps déjà lointains, Célina a continué à recevoir de nombreuses visites et l’une des plus piquantes est celle que lui fit, en octobre 1896, un sénateur belge devenu voyageur congolais sans préméditation.

Hâtons-nous de dire qu’il déclare n'avoir fait, en ce lieu de délices, qu'un très écourté séjour. Il le vit parce qu’il fallait le voir de par la tradition.

C’est une tradition que l’on aurait vraisemblablement tort de croire particulière à Sierra-Léone ou à tout autre ville africaine; ce n’est pas exagérer qu’affirmer son observance très rigoureuse en tous les points du monde où passent des voyageurs; c’est la tradition de Fétude des mœurs ” !!!

M. E. Picard nous fournit d'intéressantes réflexions faites au cours d’une promenade de quelques heures à Freetown,

« Une atmosphère de mélodie, écrit-il, règne. sur la ville.

■» C’est dimanche ! Les temples protestants, petites églises de village, pul lulent, et dans tous, portes et fenêtres ouvertes, on chante des cantiques.

» Ce sont les nègres : les hommes, les femmes, les enfants nègres.

« Par besoin religieux ou besoin de mélodie? Que sais-je !

» Ils sont là, entassés, endimanchés, marquant déjà par des différences de costumes les différences de classes, les bourgeoises en chapeaux à fleurs, les femmes du peuple la tête serrée dans un madras.

)) Ils chantent avec un parfait ensemble et des voix épurées. Ils chantent avec un instinct vif de musicalité, dirait-on. Et tout de suite, me revient, avec ses brumes, le problème de ce qu’on peut faire de cette race, des chemins où on peut la mener.

)) Imitateurs, ai-je déjà dit, imitateurs prompts et habiles. Oui, pour tout ce qui n’est qu’œuvre individuelle, métier, fonction où l’homme n’a à diriger que son propre effort, où on ne lui demande pas des pensées d’organisme, des généralisations qui exigent un organe cérébral supérieur. Ils vont alors entre ces parois rétrécies, ils travaillent, ils accomplissent, lentement il est vrai, mais bien, avec une moindre quantité de résultat utile que le blanc, mais égal, semble-t-il, en qualité.

» Qu'un cerveau blanc directeur soit là, ferme et bienveillant, pour l’impulsion et le redressement des déviations, et peut-être cette courte formule estelle le plus exact programme pour gouverner ces indispensables collaborateurs de notre race sous les feux tropicaux.

« Free-Town où, depuis si longtemps, a eu lieu le contact, en est un exemple. Des milliers de noirs y vivent. Et rien qu’une poignée de blancs.

La ville est calme, laborieuse, heureuse !

)) N’est-elle pas une vision de ce que seront plus tard les cités congolaises ?

)) Car il est à prévoir que le rêve d’émigrations européennes, nombreuses en ces régions torrides et anémiantes, ne se réalisera jamais. Le Congo brûlant et malsain ne sera jamais, jamais, jamais une colonie de peuplement ! »

Ouvrons ici une parenthèse pour constater que, dans toutes les discussions économiques relatives au développement du Congo, l’avis des défenseurs du Congo, sans exception, a toujours été qu’il fallait là-bas utiliser la maind’œuvre noire avec le blanc comme directive.

Voici ce que nous écrivions personnellement en 1894 ;

« La main-d’œuvre est donc assurée au Congo.

)) Peut-on en dire autant de la direction du travail qui doit venir du

blanc ?

» Nous disons à dessein la direction du travail car, répétons-lej nctûs ne tenons pas le Congo pour une colonie de peuplement, mais pour une colonie d’exploitation.

w Quelques régions restreintes, par exemple les hauts plateaux du Sud du Katanga, où des températures voisines de 0° ont été relevées par les expéditions belges, paraissent offrir à l’Européen de bonnes conditions d’habitat de longue durée. ..n; ^

» Dans la plus grande partie de l’Etat libre, dé par les conditions climatologiques, le blanc devra serréserver le rôle directeur : il sera, avons-nous dit, chef de culture et d’atelier, maître d’école et éducateur. » [Congo et Belgique, pp. 206-207.)

Revenons aux appréciations de M. Picard :

« Dès lors, continue-t-il, ne verra-t-on pas au Congo, comme à Sierra- Léone, les noirs apprivoisés vivre en auxiliaires disciplinés et intelligents dans le domaine restreint ouvert à leur intelligence, dirigés par un état-major de blancs, peut-être un ou deux mille ? . - . . u

)) Ne verra-t-on pas, dans les rues de Borna ou de Loulouabourg, comme ici, les grandes négresses aux pieds plats, aux fortes hanches, à la membrure massive, s’affubler de robes et de jupons, de bottines à hauts talons, de coiffures empanachées, et pour ces atours multicolores et bourgeois qui les transforment en grosses cabaretières, abandonner la belle nudité d’airain de leurs épaules et de leurs bras, la belle draperie simple dont elles s’enveloppent à la romaine ? - ^ -

» Et ainsi on fera aller l’industrie et le commerce belges, par l'exportation des produits et de la laideur. » . C

Malgré lu forme en. quelque sorte méprisante des constatations, M. Picard est obligé de confirmer ce qu’ont avancé les Congolais les plus hardis : lé noir peut donner une main-d’œuvre parfaite; il adore les étoffes d’Europe, et non seulement les étoffes dont il a un réel besoin, mais aussi les bibelots de pure ornementation, de luxe criard et de goût douteux; en quoi d’ailleurs il né diffère guère du civilisé !

M. Picard refuse d’autre part à la race noire une assimilation plus complète à la race blanche; pour lui un abîme sépare le simple imitateur qu’est le Noir, du créateur qu’est le Blanc. « Là, en vérité, semble posée la borne infranchissable. » ' ?' / —

■f Il est au moins aussi osé d’établir pareille constatation, après si peu de contact avecda race noire, que de soutenir sans réserve l’opinion contraire, é ( Mais n'est-il pas curieux de mettre en face de l’avis de M. Picard ce que

Félix Dubois nous disait à propos de l’empire noir du Songhoï et que nous avons rapporté précédemment !

N’est-il pas consolant aussi de rappeler ce que Livingstone a dit de l’Africain :

« Nous ne doutons ni de son cœur ni de son intelligence.

» Quant à la place que le nègre doit occuper un jour parmi les peuples, nous n’avons rien vu qui justifie l’hypothèse de son infériorité native, rien qui prouve qu’il soit d’une autre espèce que les plus civilisés.

» L’Africain est doué de tous les attributs qui caractérisent la race humaine ! «

Livingstone vécut trente-trois ans en Afrique centrale.

S’il fallait d’autres exemples nous citerions le nègre Toussaint Louverture, qui apprit tout seul à comprendre \q papier qui parle ; le nègre Lislet Geoffroy, ingénieur de l’île de France et correspondant de rinstitiit de France ; le nègre Hilary R. W. Johnson, l’un des plus remarquables Présidents de la République de Libéria.

Mais ce n’est pas d’aujourd’hui qu’au nom de la Religion comme au nom de la Science et de la Raison on déclare les nègres incapables!

« Le nègre ne peut pas prêter serment, parce que le serment est trop noble pour passer par ses lèvres viles. »

a Celui qui enseigne ou permet d’enseigner à lire ou à écrire à un esclave est puni d’un mois à un an de prison. »

Ainsi s’exprimaient le Code noir de la Louisiane et le Negro-law of South Carolina.

Bien que la question de la différence des races ait encore quelques défenseurs, les esprits éclairés se sont prononcés pour l’unité de l’espèce humaine.

Après MM. Flourens, Isidore Geoffroy Saint-Hilaire, de Quatrefages et tant d’autres, c’est en ce moment le docteur Jean Hess, lequel vécut longtemps au contact de la race noire, qui démontre en termes éloquents l’inanité des théories polygénistes.

A côté de leurs considérations de savants, il est piquant de rappeler avec quelle ironie Montesquieu avait dit ; « Si j’avais à soutenir le droit que nous avons eu de rendre les nègres esclaves, voici ce que je dirais : — Ceux dont il s’agit sont noirs depuis les pieds jusqu’à la tête, et ils ont le nez si écrasé qu’il est presque impossible de les plaindre. — On ne peut se mettre dans l’esprit que Dieu, qui est un Etre très sage, ait mis une âme, surtout une âme bonne, dans un corps tout noir. — Une preuve que les nègres n’ont pas le sens commun, c’est qu’ils font plus de cas d’un collier de verre que de l’or, qui,

chez les nations policées, est d’une si grande conséquence. Il est impossible que nous supposions que ces gens-là soient des hommes, parce que si nous les supposions des hommes, on commencerait à croire que nous mêmes nous ne sommes pas des chrétiens. »

On a dit avec raison ; « Si les nègres ne sont pas arrivés à la dernière limite de l’infamie, c’est que tous, malgré leurs vices, sont naïfs, aimants, sensibles ; c’est que pour eux, la nature a des ressources infinies.

Nous ne pouvons, sous peine de répétitions nombreuses, consacrer un chapitre à chacune des subdivisions de la côte de Guinée.

Nous parlerons particulièrement de la côte des esclaves où nous aurons l’occasion d’étudier longuement les fameuses amazones du Dahomey.

Mais auparavant nous relaterons quelques observations faites par les anciens voyageurs, et qui présentent cet intérêt que nous les retrouverons plus tard dans l’intérieur de l’Etat du Congo.

LA COTE DTVOIRE

Le Père Loyer, qui séjourna à la côte d’Assinie de 1701 à 1703, dit, entre autres choses relatives aux femmes, que leurs jambes et leurs bras sont moins *ornés que chargés de bracelets, de chaînes et d’une infinité de petits bijoux de cuivre, d’étain et d’ivoire. Il en vit plusieurs qui portaient ainsi jusqu’à dix livres en bracelets et en manilles (bijoux) : plus fatiguées, dit-il, sous le poids de leurs ornements que les criminels de l’Europe le sont sous le poids de leurs chaînes.

Le jour qu’elles mettent au monde un enfant, elles le portent à la rivière, le lavent, se lavent elles-mêmes, et retournent immédiatement à leurs occupations ordinaires. Ensuite du consentement du père elles donnent à l’enfant le nom de quelqu’arbre, de quelque bête ou de quelque fruit. D’autres lui donnent le nom de leur fétiche ou celui de quelque Blanc qui est leur mingo (amigo), c’est-à-dire leur ami.

Cette coutume de donner aux enfants nègres des noms européens a été observée au Rio Cestos, par Villault, sieur de Bellefond (1667). Il en fut de même partout : les Portugais ont poussé leurs noms et prénoms jusque dans le Lounda et le Kassaï; les Hollandais ont laissé à Accra de nombreux Jan et Van.

En général (c’est le Père Loyer qui parle) les négresses ont une excessive affection pour leurs enfants. La fécondité des Issinoises est médiocre ; s’il est rare qu’elles n’aient aucun fruit de leur mariage, le nombre de leurs enfants ne surpasse guère deux ou trois. Elles les portent sur le dos, sans les quitter dans les travaux les plus pénibles ; d’où il arrive souvent qu’ils aient le nez plat. A l’âge de 7 ou 8 mois on les laisse ramper comme autant de petites bêtes

domestiques: de cette façon ils apprennent plus tôt à marcher que les enfants d’Europe; on les accoutume aussi de bonne heure à porter des bracelets de fer ou de cuivre.

Lorsque les garçons ont atteint l’âge de lo à 12 ans, leur éducation appartient au père, qui leur enseigne quelque moyen de gagner leur vie, tel que la pêche, lâchasse, Fart de tirer le vin du palmier, le commerce, etc... Les femmes exercent les filles à nettoyer la maison, à broyer le maïs, le riz et le millet, à préparer les aliments, à vendre ou acheter au marché, mais

surtout à prendre un soin continuel des détails du ménage.Sur cet article, affirme ... Fabbé Loyer, elles pourraient donner de bonnes leçons aux femmes les

plus entendues de / • \ FEurope.

Les femmes d’Assi ) nie habitent des huttes

séparées " où elles j mangent et couchent à

part; rarement du moins / avec leurs maris.

C’est une coutume V / immémoriale, parmi les

Issinois, d’avoir pour chaque village, à quelque

distance, une maison séparée, ■ appelée burnamon ”, où

les femmes et les filles se retirent pendant leurs infirmités lunaires.

On a soin de leur y porter des provisions, comme si elles étaient infectées de la peste. Elles n'osent déguiser leur situation, parce qu’elles risqueraient beaucoup à tromper leurs maris. Dans la cérémonie du mariage on leur fait jurer, par leur fétiche, d’avertir leur mari aussitôt qu’elles s’aperçoivent de leur état, et de se rendre sur-le-champ au “ burnamon ”.

Nous retrouverons dans la Région des Cataractes de l’Etat du Congo la même opinion que les femmes sont en état de souillure pendant leurs époques lunaires.

Lorsqu’un nègre expire, continue Fabbé Loyer, la nouvelle s’en répand aussitôt. La plupart des femmes, surtout les vieilles, s’assemblent à la maison du mort. Leurs cris et leurs postures extravagantes inspirent tout à la fois Fenvie de rire et la frayeur. Les unes, armées d’une pique, font des recherches dans toute la maison, et feignent de vouloir ouvrir la terre pour trouver la personne qui leur manque, en l’appelant à haute voix par son nom. D’autres courent, comme des furieuses, dans toutes les maisons que le mort fréquentait, et demandent à tous ceux qu’elles rencontrent s’ils n’ont pas vu celui qu’elles cherchent. Une abondance de larmes coule au long de leurs joues et sur leur sein.

Ceux qu’elles interrogent leur répondent, en branlant la tête : Aourou ”, il est parti. — Pendant ce temps, d’autres femmes s’emploient près du corps à vanter les actions, les vertus et les richesses du mort; et l'on fait sa toilette.

Les pleureuses, car le père Loyer les compare à celles des anciens, reviennent après leurs pérégrinations et demandent au cadavre pourquoi il est mort, tandis qu’il pouvait vivre honorablement; et s’il n’avait point assez d’or, de femmes, de grains et d’esclaves?

Toutes ces questions sont entremêlées de giands cris.

Après la mise en terre les pleureuses, avec les esclaves fossoyeurs, mangent les aliments préparés par les parents du mort.

Nous retrouverons tout cela dans le Congo actuel.

Quant aux femmes laissées par l’Assinois défunt, elles paraissent dans leurs meilleurs habits, quelques jours après l’enterrement ; et, chacune portant une sagaie sur l’épaule, elles organisent une procession dans le village, deux àdeux, en chantant différents airs. Elles vont ensuitç à la porte des notables, où elles exécutent une danse en rond consistant à donner un coup de leur sagaie, au milieu du cercle, à chaque pas qu’elles font. Chaque notable est obligé de leur faire un cadeau déterminé; après quoi, retournant dans leurs familles, clics ont la liberté de se remarier aussitôt qu’elles en trouvent l’occasion.

Nous ne trouvons guère de détails à consigner ici dans ce que les écrivains modernes nous disent de la côte d'Assinie; De Lanessan, dans l'Expansion coloniale delà France^ Marcel Monnier, dans France noire^ ne s’occupent guère de la femme qu’au point de vue plastique.

Le capitaine Binger fournit cet intéressant renseignement : qu’on trouve des villages dont le chef était une femme, et il cite, de science personnelle, deux femmes chefs qui présentaient la particularité d’être stériles; il se demande, sans pouvoir donner la réponse, si ce ne serait pas une condition sine qiia non du commandement féminin.

Au Congo encore nous retrouverons des femmes chefs.

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