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COTE DES ESCLAVES & DAHOMEY

En étudiant aussi complètement que possible cette partie du golfe de Guinée, nous donnerons une idée suffisante de ses autres régions.

Le récit de voyage du capitaine anglais Thomas Phillips qui visita en 1694 la côte de Juida (aujourd’hui Whydah) ne nous fournit pas de renseignements féminins qui vaillent d’être redits.

En 1724, le puissant roi de Dahomey s’empare de la ville d’Ardra, à la côte, dont le roi avait comme prisonnier un factorien anglais, du nom de Lamb. Le roi de Dahomey, ayant sa résidence à deux cent milles dans les terres, n’avait jamais eu l’occasion de voir un Européen; aussi garda-t-il précieusement Lamb qui écrivit pendant sa captivité une lettre adressée au gouverneur anglais à Juida; cette lettre, datée du 27 novembre 1724, fut écrite dans le palais du grand Truro Audati, roi de Dahomey.

Il y est dit : « Si vous connaissez quelque maîtresse hors de

condition, blanche ou mulâtre, à qui l’on pût persuader de venir dans ce pays, soit pour y porter la qualité de femme du roi, soit pour y exercer librement sa profession, cette galanterie me ferait faire un extrême progrès dans le cœur du Roi, et donnerait beaucoup de poids à toutes^mes promesses. Une femme qui prendrait ce parti n’aurait point à craindre d’être forcée à rien par la violence, car sa majesté entretient plus de deux mille femmes, avec plus de splendeur qu'aucun autre roi nègre. Elles n’ont pas d’autre occupation que de le servir

dans son palais, qui paraît aussi grand qu’une petite ville. On les voit en troupes de cent et deux cents aller chercher de l’eau dans de petits vases, vêtues, tantôt de riches corsets de soie, tantôt de robes d’écarlate, avec de grands colliers de corail qui leur font deux ou trois fois le tour du cou. Leurs conducteurs ont des vestes de velours vert, bleu, cramoisi, et des masses d’argent doré, qui leur tiennent lieu de cannes. Il y a ici un vieux mulâtre portugais qui vient de la nation des Papas (Popos) et qui a coûté au roi environ cinq cent livres sterling. Ce portugais, à mon arrivée dans le pays, avait une fille mulâtre que le roi traitait avec beaucoup de considération, et qu’il comblait de présents. Il lui avait donné deux femmes et une jeune fille pour la servir. Mais étant morte de la variole il souhaite passionnément d’en avoir d’autres »

Vers la fin du mois de mars 1727 Snelgrave, capitaine de la Catherine, arriva dans la baie de Juida, où il avait déjà fait plusieurs voyages.

Entre autres détails sur le royaume de Juida, Snelgrave rapporte que la polygamie y était établie et que, les seigneurs et les riches n’ayant pas moins de cent femmes, le pays s’était peuplé avec tant d’abondance qu’il était rempli de villes et de villages.

Le roi de Juida, monté sur le trône â quatorze ans, ne pensait qu’â satisfaire son incontinence.

Il entretenait â sa cour plusieurs milliers de femmes, qu’il employait â toutes sortes de services, car il n’y recevait aucun domestique d’un autre sexe. Cette faiblesse aboutit â sa ruine, et â la conquête de son royaume par le roi du Dahomey, le vaillant Truro Audati, qui trois ans auparavant avait envahi le royaume d’Ardra.

A l’arrivée de Snelgrave, il y avait trois semaines que le pays avait été conquis et ruiné par le roi du Dahomey. Le capitaine de la Catherine, appelé par Truro Audati, se met en route pour le camp du vainqueur, â quarante mille environ â l’intérieur des terres. Il y est reçu en grande pompe ; on lui fait voir les piles de têtes de morts égorgés depuis trois semaines ; on avait égorgé quatre mille prisonniers de Juida. Snelgrave assiste â l’exécution de quatre cents nouvelles victimes ; il observe que les hommes se présentaient courageusement â la mort; mais les cris des femmes et des enfants s’élevaient jusqu’au ciel, et lui causèrent â la fin tant d’horreur qu’il ne put se défendre de quelque effroi pour lui même.

Après cet horrible spectacle le capitaine et ses compagnons regagnent leur tente. Tandis qu’ils étaient à table, ils virent arriver quelques esclaves, chargés de plusieurs plats de chair et de poisson. C’était un présent qui leur venait

d’un mulâtre portugais, établi à la cour de Dahomey. Il parut bientôt luimême suivi de sa femme, qui était beaucoup plus blanche que lui. Le roi de Dahomey l’avait fait prisonnier avec l’anglais Bullfinch Lamb, (dont nous avons parlé plus haut), dans la conquête d’Àrdra, et n’avait rien épargné pour se l’attacher par ses bienfaits. Il lui avait donné cette femme dont Snelgrave admira beaucoup la figure. Elle n’avait pas le teint si vif que les anglaises, mais elle avait leur blancheur, avec les traits et la chevelure des nègres. Son mari assurait qu’elle était née de parents très noirs, qui n’avaient jamais vu de blancs, et qu’elle-même n’en avait jamais vu d’autres que Lamb.

Le jour suivant Snelgrave et ses compagnons sont reçus en audience par le roi, pour traiter de questions commerciales. Au cours de la discussion, le roi s'écria d’un air gracieux que comme Snelgrave était le premier capitaine anglais qu’il eût jamais vu, il voulait le traiter comme une jeune mariée à laquelle on ne refuse rien. Snelgrave fut si surpris de ce tour d’expression, que, regardant l’interprète, il l’accusa d’y avoir changé quelque chose. Mais le roi, flatté de son étonnement, recommença sa réponse dans les mêmes termes et lui promit que ses actions ne démentiraient pas ses paroles.

A son retour au rivage, Snelgrave reçoit la visite du grand capitaine du roi du Dahomey.

Quelques jours auparavant l’interprète de ce fonctionnaire avait amené à Snelgrave deux femmes, l’une de cinquante ans, l’autre de vingt, le priant de la part du roi, non seulement de les acheter, mais de ne rien prendre pour leur rançon. Comme on ne voulait pas les vendre séparément, et qu’il n’était pas disposé à recevoir la vieille, il les refusa toutes deux aux conditions qu’on lui imposait. Elles demeurèrent au rivage où arriva le grand capitaine du roi Après le départ de celui-ci l’interprète dit secrètement à Snelgrave que la plus vieille des deux femmes qu’il avait refusé d’acheter avait été sacrifiée le même jour à la Mer, par le grand capitaine, à la place d’une autre femme qui était destinée à cette cérémonie. Elle s’était attiré la haine du roi en servant aux intrigues amoureuses des concubines de ce prince. C'était à l’interprète même que le grand capitaine avait confié l’exécution, parce que d’un grand nombre de Dahoméens il ne s’en trouvait pas un qui eût la hardiesse de se hasarder dans un canot.

On avait lié à la victime les mains derrière le dos et les pieds en croix. L’interprête l’avait transportée dans un canot à quelque distance du rivage ; et l'ayant précipitée dans les flots, il avait vu quelques requins, disait-il, qui l’avaient déchirée en pièces. Mais l’auteur fut surpris, le jour suivant, d’apprendre par un billet de son contre-maitre qu’elle était à son bord. Quelques-uns de ses matelots partant le matin du rivage, dans la chaloupe, avaient aperçu un corps humain étendu sur le dos, qui rendait de l’eau par la bouche.

Ils l’avaient pris avec eux; et l’ayant porté au vaisseau les secours qu’on lui avait donnés avaient été assez prompts pour lui sauver la vie. Cependant la crainte de choquer le roi fit tenir cette aventure secrète, quoique à bord, dans les interrogatoires qu’on fit à la négresse, on ne put jamais lui faire confesser qu’elle eût offensé ce prince. Snelgrave lui trouva l’esprit sensé, et le cœur si capable de reconnaissance que pendant son voyage elle lui rendit des services considérables, en inspirant par son exemple de la douceur et de la patience aux nègres, surtout aux esclaves de son sexe, qui sont ordinairement les plus incommodes dans une longue navigation. Elle leur fit garder tant d’ordre et de décence que l’auteur n’en avait jamais tant vu dans aucun voyage. Il la vendit dans l'île d’Antigo à Charles Dumbar, Intendant général de la Barbade et des Iles sous le Vent, qui lui promit de la traiter avec une indulgence qu’on n’a pas ordinairement pour les esclaves.

En 1729 Snelgrave, après s’être rendu à Antigo et de là en Angleterre, se retrouvé à Grand-Papa (Grand-Popo), quelques lieues à l’ouest de Juida, et bientôt il dépasse Juida et jette l’ancre à Jacquin où il entre en pourparlers nouveaux avec le roi du Dahomey.

Snelgrave est mis au courant de tout ce qui s’est passé depuis qu’il avait quitté cette côte, et il raconte comment le peuple de Juida ayant essayé de se révolter contre son envahisseur, ce dernier, occupé alors à des campagnes vers l’intérieur et assez affaibli par la dispersion de ses troupes, trouva le moyen de se délivrer du péril par un stratagème fort heureux.

Ee roi du Dahomey fit rassembler un grand nombre de femmes, qu’il vêtit et qu’il arma comme autant de soldats. Il en forma des compagnies, auxquelles il donna des officiers, des enseignes et des tambours. Cotte armée se mit en marche avec la seule précaution de placer quelques hommes aux premiers rangs, pour tromper mieux l’ennemi. La surprise des Juidas, à l’approche d’une armée si nombreuse, se changea bientôt en une si grande frayeur, que prenant la fuite ils abandonnèrent leur roi et leurs alliés. Ce prince fit en vain toutes sortes d’efforts pour les arrêter, jusqu’à tourner contre eux sa lance et blesser au visage tous ceux qu’il rencontrait dans sa fureur.

Les femmes des Dahoméens profitant de cette consternation pour s’avancer avec beaucoup d’audace, il n’eut pas d’autre ressource que de chercher son salut dans la fuite. Mais une grand© partie de ses gens périt par la main des femmes et la plupart des autres furent faits prisonniers.

' De ce récit de Snelgrave, nous croyons pouvoir faire remonter à 1729 l’apparition du corps des amazones du Dahomey, corps dont le similaire ne se connaît pas dans toute cette région de l’Afrique, et qui, avec les Coutumes, constituait la caractéristique du Dahomey.

De nombreux voyageurs ont visité le Dahomey ; tous ont rapporté force détails au sujet des amazones.

En décembre 1862 le commodore anglais Wilmot, commandant d’une croisière chargée d’éloigner les négriers, fut invité par Guézo, roi de Dahomey, à se rendre à la cour d'Abomey, en qualité d’envoyé de la Reine de la Grande- Bretagne.

Dans les dépêches qu’il adressa à son gouvernement Wilmot parle longuement des amazones.

Avec ses compagnons de route il est reçu en audience le 10 décembre 1862

« De chaque côté du roi, à l’intérieur du palais, vêtues de couleurs

vives, étaient ses femmes au nombre d’une centaine, la plupart jeunes et fort jolies. Le roi était couché sur une espèce de divan de trois pieds de haut couvert d’étoffe cramoisie. Il fumait sa pipe. Une de ses femmes tenait un encrier de verre qui servait de crachoir au royal fumeur; Sa Majesté était très simplement vêtue......

)) Le côté gauche de la cour, depuis le mur jusqu’auprès du roi, était rempli d’amazones, toutes armées d’armes de diverses espèces, telles que des fusils, des sabres, des rasoirs gigantesques pour couper les têtes, des arcs et des flèches, des espingoles, etc Elles étaient assises quand nous entrâmes.

» Auprès d'elles, placé en évidence, était leur gros tambour de guerre tout garni de crânes humains.

» Le roi ordonna alors â ses amazones d’exécuter diverses évolutions et de me saluer, ce qu’elles firent à merveille. Elles chargèrent leurs armes et tirèrent avec rapidité, accompagnant constamment de chants leurs divers exercices.

» Ces femmes forment une très belle troupe; elles sont très agiles dans leurs mouvements, très fortes et supérieurement conformées. Personne ne peut les approcher que le roi, qui vit au milieu d’elles. Elles sont les premières en honneur et en importance. Tous les messages du roi â ses chefs et réciproquement sont portés par elles.

« Quiconque délivre un message le fait â genoux, et, devant le roi, les hommes touchent la terre de leur front et de leurs lèvres. Les femmes ne baisent pas la terre et ne se couvrent pas de poussière, comme le font les hommes...

» Quand les amazones eurent fini leurs manœuvres, elles vinrent nous offrir leurs compliments, chantant des hymnes â la louange de leur maître, se déclarant prêtes à entrer en campagne et ajoutant le geste à la parole en faisant le simulacre de couper des têtes.

» Le roi présenta alors successivement tous ses princes, chefs et principaux

guerriers selon leur rang ; puis les chefs et les capitaines des amazones ; puis les princesses, filles du dernier roi ; la mère du roi et les mères de ses principaux chefs nous furent aussi nommées et présentées.

» Toutes les présentations terminées le roi fit revenir les amazones pour nous saluer; après quoi il nous offrit de l’eau et des spiritueux, dont il but avec nous, ce qui mit fin à la réception.

» Le roi paraît à la fois très redouté et très estimé.

» C’est un fort bel homme de plus de six pieds (anglais).

«lia pour le beau sexe un goût très prononcé et possède autant de femmes qu’il lui plaît.

)) Avant que nous eussîons quîtté le palais Sa Majesté noire fit faire, à l’intention de la Reine Victoria, un salut de vingt et un coups de canon avec des pièces de tout calibre gisant sur le sol et solidement fixées dans le sable.

» Le fusil d’une amazone ayant éclaté, cette femme eut la main très grièvement blessée et un messager nous est arrivé de la part du roi, réclamant pour la malheureuse les soins du docteur. M. Haran vit la blessure deux fois par jour jusqu’à parfaite guérison. Le cas était grave et l’amazone fut, je crois, très heureuse d’avoir eu les soins du docteur Haran.

» Pendant que nous étions à Cannah le roi nous invita deux après-midi de suite à voir ses amazones et ses soldats tirer à la cible, laquelle était constituée par un certain nombre de chèvres attachées à des piquets fichés en terre à une quinzaine de pas l’un de l’autre, devant un mur de terre extrêment développé et haut de six pieds environ.

« Le tir commença. Les amazones de la garde royale se distinguèrent par la précision de leurs coups. Chaque balle eut touché son homme.

« Avec de bonnes armes, de la discipline et un courage réel, les troupes dahoméennes seraient vraiment des adversaires formidables.

» Plusieurs chèvres furent abattues, et le deuxième jour quatre d’entre elles nous furent envoyées en présent.

» Elles avaient été choisies à notre intention par les amazones, et, jusqu’à ce qu’elles fussent tuées, on n’en tira pas d’autres. Le tir était très rapide, et je fus positivement étonné de leur habileté à se servir de leurs armes. "

)) Le dimanche 14 décembre, dans l’après-midi, le roi fit son entrée publique dans Abomey. Après les compagnies de soldats venaient les amazones, dansant aussi, tirant et chantant, et chaque compagnie commandée par son capitaine-amazone abrité sous un parasol. Elles marchaient mieux que les hommes et avaient l’air plus martial.

» Leur activité est étonnante. En dernier lieu venait le roi dans une voiture, entouré, de sa garde féminine et traîné par cette même garde.

Le roi passa auprès de nous et nous nous saluâmes mutuellement. Je dis au prince qui nous chaperonnait qu’il était dommage que le souverain n’eut pas de chevaux. Ce regret fut reporté au roi, lequel, plus tard, me demanda de mentionner à la Reine Victoria le désir qu’il avait d’en recevoir d’elle en présent. Je le lui promis.

» Je dis en riant au prince que le roi devrait faire faire le tour de la place au galop par son attelage. Informée de mon observation. Sa Majesté ordonna aussitôt à ses amazones de faire deux ou trois tours de toute la vitesse de leurs jambes, ordre qu'elles exécutèrent à la grande joie de toute l’assistance. Le roi descendit ensuite de sa voiture et fit de nouveau le tour de la place porté dans un très beau hamac.

» Le samedi, dixième jour de notre arrivée à Abomey, le roi nous reçut en particulier à son palais, et je lui présentai les cadeaux que j’avais apportés pour cette circonstance. Il était entouré de six personnages de son conseil privé, ses amis les plus en faveur, et de cinq de ses principales femmes.

» Je lui donnai d’abord le portrait de la Reine.

» Il prit ce portrait entre les mains et l’admira beaucoup. La Reine y est représentée en robe d’apparat avec la couronne et le sceptre. Après l’avoir examinée attentivement, le roi me fit beaucoup de questions concernant le costume et me dit ensuite : « A partir de ce moment, la Reine d’Angleterre et le Roi de Dahomey ne font qu’un. La Reine est la plus grande souveraine des blancs, et moi je suis le Roi des noirs. Je tiendrai la tête du royaume de Dahomey, et vous la queue. »

Après la remise des présents, le commodore Wilmot expose au roi l’objet officiel de sa mission : suppression du commerce des esclaves, des sacrifices humains, ouverture d’écoles de missionnaires, etc.

Le récit de l’officier anglais continue alors :

« Nous restâmes un mois â Abomey après cet entretien et en raison des Coutumes ou fêtes qui s’y donnaient, le roi voulant que nous pussions tout voir et tout raconter.

» Tous les jours nous assistions aux danses et aux chants de ses amazones. Nous vîmes le défilé de ses trésors dans l’intérieur du palais, précédés de tous les principaux ministres, princes et chefs, dans leur costume de cour. Les capitaines des amazones défilèrent de même. C’était un intéressant spectacle qu’offraient ces guerrières aux allures â moitié sauvages malgré leur tenue décente, aux costumes de couleurs différentes selon le rang, ayant la plupart des colliers et des ornements d’argent au cou, et souvent aussi des crânes â la ceinture. »

Après les sacrifices et les fêtes, qui durèrent toute une semaine, le roi dansa avec ses amazones et invita les anglais à se joindre à la danse.

Le samedi 17 janvier i863 le roi reçoit ses hôtes en particulier pour leur donner sa réponse à leur message. Après beaucoup de politesses il déclare ne pouvoir cesser la traite, ni les sacrifices qui sont de religion; il autorise des écoles à Whydah. . .

A la fin de l’entrevue le roi Guézo fait divers présents à l’intention de la Reine Victoria, parmi lesquels se trouvaient deux jeunes filles, l’une de 12 ans, l'autre de 16, très jolies et très intelligentes. Ces enfants furent laissées aux soins de la femme du missionnaire mulâtre de Whydah jusqu’à ce que le commodore pût être informé des intentions de Sa Majesté britannique.

Le vendredi 23 janvier, après une absence de cinquante et un jours, l’officier anglais et ses compagnons se retrouvent à bord du “ Rattlesnake ”. Il rédige et envoie le rapport d’où nous avons tiré ce qui précède.

Le 10 février suivant il y joint des observations additionnelles, où nous relevons les lignes suivantes :

« La population du Dahomey compte beaucoup plus de femmes que d’hommes. J’affirmerais presque que le sexe féminin est, par rapport à l’autre, comme trois est à un. C’est peut-être cette raison qui fait que les rois de Dahomey, qui sont toujours en guerre, sont obligés de lever et d’entretenir autant d’amazones ou femmes soldats qu’ils le font.

» Laguerre étant une nécessité de l’Etat, la population mâle a constamment à fournir des soldats, et il s’ensuit naturellement que la production est toujours au-dessous de la consommation : de là ce fait extraordinaire d’un corps de près de cinq mille femmes dans l’armée dahoméenne.

» Il y a probablement une autre raison dans ce pays pour abrutir ainsi les âmes et les sentiments du sexe faible. C’est que le roi peut trouver d’une bonne politique d’encourager et de patronner, comme il le fait, ces amazones, dans le but de créer une émulation parmi les hommes et de les exciter à se montrer plus courageux et plus forts que les femmes.

)) Les amazones sont tout dans ce pays ; le roi vit avec elles et au milieu d’elles; on ne les trouve que dans les résidences royales. Quand elles vont chercher de l’eau, ce qui est pour elles une occupation quotidienne et à peu près constante, celle qui marche en tête (elles vont toujours sur une seule ligne) porte au cou une sonnette assez semblable aux clochettes qu’on met, en Angleterre, aux moutons, et elle agite cet instrument chaque fois qu’elle aperçoit une personne qui approche. Aussitôt les hommes s’enfuient dans toutes les directions et font place nette sur la route des amazones, puis ils attendent que celles-ci soient passées, La raison de cette manœuvre est que, si un accident arrivait à une de ces femmes, ou si la cruche d’eau qu’elle porte sur la tête venait à tomber,

le malheureux homme qui se trouverait près de là au moment serait immédiatement arrêté et mis à mort ou emprisonné pour la vie, comme étant la cause supposée de l’accident.

» Rien d’étonnant donc que chacun déguerpisse au plus vite. Nous étions forcés de nous soumettre, comme tout le monde, à la coutume. Les femmes n’y sont pas astreintes. C’est là une des lois les plus absurdes qu’une nation, même sauvage, puisse avoir; elle arrête les affaires et cause à chaque instant des retards aux passants. Toute la journée on entend la clochette tinter et l'on voit des gens fuir. Les amazones semblent prendre plaisir à ce manège : elles riaient de tout leur cœur en nous voyant nous arrêter pour leur livrer passage.

» Quelque motifqu’il y aitàentretenirainsiuncorps si nombreux de femmes soldats, il est positif que ces guerrières constituent la principale force armée du royaume. J’évalue leur chiffre à cinq mille; elles ont, en outre, un très grand nombre de femmes attachées à leur personne comme domestiques, cuisinières, etc..... Nous en avons vu certainement quatre mille sous les armes à Abomey, et il y en a d’autres ailleurs encore qui habitent les résidences royales.

)) Elles sont infiniment supérieures aux hommes en toutes choses, — aspect, costume, prestance, activité, instruction militaire et bravoure. Elles se recrutent au fur et à mesure des besoins parmi des jeunes filles de i3 à 14 ans attachées à chaque compagnie, et qui apprennent leur métier de soldats. Ces recrues de nouvelle espèce dansent, chantent, vivent avec leurs aînées; mais elles ne les accompagnent à la guerre que parvenues à un certain âge et quand elles savent manier leur fusil.

» Les amazones paraissent avoir parfaitement conscience de l’autorité qu'elles possèdent ; on s’en aperçoit à leur allure libre et hardie et à leur démarche un peu fanfaronne. La plupart sont jeunes et de bon air; leur physionomie n’a rien de l’expression féroce que semblerait devoir leur donner leur profession. Beaucoup ont passé l’âge des passions; elles sont censées professer une grande régularité de mœurs, et nul doute qu’il n’en soit ainsi, attendu qu’il leur est impossible de faire quoi que ce soit de mal sans que le fait se sache, et pareille découverte les conduirait à une mort certaine. Le roi seul a le privilège de prendre pour épouses parmi elles toutes celles qu’il lui plaît, ce qui est rarement le cas.

» Comme soldats dans un royaume africain, et avec le mode de guerre en usage dans le pays, elles sont des adversaires très redoutables. Elles entendent à merveille l’exercice du fusil; elles chargent et tirent avec une rapidité remarquable; leur agilité est surprenante : elles lutteraient sur ce point avec les plus alertes des Anglais. Les capitaines-amazones portent à leur ceinture les crânes de leurs ennemis, et parfois aussi des mâchoires.

» Matin et soir de gros détachements de ces amazones vont à une distance de

plusieurs milles chercher de l’eau pour l’usage du roi et de sa maison. C’est un agréable spectacle que ces longues files de femmes avec leurs cruches d’eau sur la tête, se rendant silencieusement et tranquillement aux endroits où existent des puits. Le seul bruit qu’on entende est celui de la clochette destinée à éloigner les passants. «

A la fin de sa note complémentaire le commodore Wilmot revient encore sur la question des troupes masculines et féminines du Dahomey, qu’il fixe à environ dix mille individus. Toutes ces troupes sont armées de fusils et de sabres courts. Contre leurs compatriotes elles seraient formidables. Leur manière de combattre n’est pas comme la nôtre; c’est une stratégie de ruses et de surprises; leur seul objet est d’arriver au point voulu sans avoir été ni entendues ni vues. Réussissent-elles, tant mieux pour elles; sinon elles combattent une heure ou deux sans suite, sans ordre ni discipline; après quoi, si elles ne parviennent pas à vaincre, elles lâchent pied et battent en retraite à qui mieux mieux vers la capitale.

C’est dans la poursuite de l’ennemi, et dans la prise d’une place, qu’on tue le plus de monde. Les têtes sont coupées sans merci et rapportées en triomphe.

Lors de la retraite de l’armée dahoméenne poursuivie par les troupes d’Abbéokouta, en i85r, il y eut un énorme massacre d’amazones. On disait à Abomey qu’il y en avait eu des milliers de tuées. Bon nombre, en pareils cas, meurent aussi de faim et de fatigue, et c’est en raison de ces guerres continuelles que la population du Dahomey décroissait chaque année.

Jules Gérard, le tueur de lions, lors de son expédition au Gabon, voulut lui aussi faire sa visite au roi de Dahomey. Il en parle en termes méprisants, l’appelant “ pauvre baladin à tête de boule-dogue, au visage rusé et cruel ”.

Gérard est invité à la procession des richesses du roi :

« La procession de ses richesses se composait de quelques vieux carrosses traînés par des hommes à figure de polichinelles; mille femmes portaient chacune une bouteille de liqueur, sur la tête un bassin d’airain, ayant forme de bain-de-pied, destiné à recevoir le sang des victimes humaines le jour du banquet du roi; une image de la Vierge ; diverses corbeilles remplies de crânes humains ; une image de saint Laurent de grandeur naturelle, portée par des noirs; enfin, le tambour de la mort.

» Dans un autre festival le roi a commandé à pied ses amazones, qui ont manœuvré avec la précision d’un troupeau de moutons ; sur la place du marché.

l’on ne faisait pas un pas sans heurter un cadavre, et le roi allait et venait au milieu de mares de sang et de membres humains en putréfaction. »

Jules Gérard assiste plus tard à une revue de l’armée dahoméenne partant

pour la guerre; elle était forte de douze à quinze mille individus, y compris deux mille amazones, mille soldats de la garde et deux mille archers.

D’après les annales maritimes de iSqS, il n’y a pas de religion dans le Dahomey. Un fétichisme abrutissant et superstitieux domine ces populations ignorantes et se traduit par des danses obscènes, des offrandes, des statues grossières devant lesquelles les femmes même vont faire des libations et des prières.

Parlant du Dahomey le docteur Paul Barret écrit :

<c De ce repaire, sans prétexte et sans besoin, le potentat lance son armée à la curée des pays d’alentour, dont il est la terreur. Il entretient plusieurs milliers de guerriers, formés à une certaine discipline, et une garde d’honneur, ‘ ' les amazones noires”, nerveuses comme des femmes et trempées en héros, qui, maintes fois dit la chronique, glorieuses de ses faveurs lui ont fait un rempart de leurs corps, et, par leur intrépide acharnement 'ont décidé du sort de la bataille et sauvé sa personne.

)) Ces tigresses manient avec une égale dextérité le lasso et la sagaie. »

(c Latroupe des “ Amazones du Dahomey”, écrit le colonel Frey, ne comprend que des femmes dévouées corps et âme au monarque nègre. Après quelques années de la dure vie qu’on leur impose elles ont d’ailleurs acquis l’agilité, la force et jusqu’à la rudesse des traits de l’homme. Les exercices dangereux auxquels on les astreint, les sentiments de cruauté que l’on développe dans leurs cœurs en les plaçant toujours au poste le plus dangereux dans les combats, et en leur donnant comme mission d’exterminer les prisonniers et d’achever les blessés sur les champs de bataille, en font des brigands consommés, aptes à toute espèce de coup de main, et ne reculant devant aucun péril. »

Voici ce qu’un missionnaire, M. Borghéro, raconte de ces exercices dont il a été le témoin oculaire ;

(c Le 21 novembre i86i, dit-il, vers midi, le roi me fit appeler à la place d’armes, pour assister au spectacle vraiment merveilleux que les guerrières voulaient me donner, afin de me montrer leur bravoure. Une centaine de personnes étaient déjà réunies autour du roi, sous une belle tente. Quand j’arrivai le prince se leva aussitôt, vint à ma rencontre et me fit asseoir un instant à côté de lui; puis, me prenant par la main, il me conduisit en personne visiter les préparatifs militaires.

)) Dans un espace approprié aux exercices on avait élevé un talus, non de terre mais de faisceaux d'épines très piquantes, sur quatre cents mètres de long, six de large et deux de haut. A quarante pas plus loin, et parallèlement au talus, se dressait la charpente d’une maison d’égale longueur, avec cinq mètres de largeur et autant d’élévation. Les deux versants de la toiture étaient couverts d’une épaisse couche de ces mêmes épines. Quinze mètres au-delà de cette étrange maison venait une rangée de cabanes.

» L’ensemble simulait une ville fortifiée dont l’assaut aurait coûté bien des

sacrifices. Les guerrières devaient, pieds nus, monter trois fois sur le talus qui figurait les courtines, descendre dans l’espace vide qui tenait lieu de fossé, escalader la maison qui représentait une citadelle hérissée de défenses, et aller prendre la ville simulée par les cabanes. Deux fois repoussées par l’ennemi, elles devaient, au troisième assaut, remporter la victoire, et, comme gage de succès, traîner les prisonniers aux pieds du monarque. Les premières à surmonter tous les obstacles devaient recevoir de sa main le prix de leur bravoure; car, me disait le roi, la valeur militaire est pour nous la première des vertus.

)) Le roi donne l’ordre d’attaquer.

» Aussitôt l’expédition entre dans sa première phase. Toute l’armée examine la position de la ville à prendre ; on s’avance courbé, presque rampant, pour n’être pas aperçu de l’ennemi ; les armes sont baissées et le silence est rigoureux.

» Dans une seconde reconnaissance les amazones marchent debout, le front haut. Sur trois mille femmes, deux cents, au lieu de fusils, sont munies de grands coutelas en forme de rasoirs, qui se manient à deux mains, et dont un seul coup tranche un homme par le milieu. (!) Ces guerrières ont encore leur coutelas fermé.

» Au troisième acte toutes sont au poste et en attitude de combat, les armes élevées, les coutelas ouverts. En défilant devant le roi il y en a toujours qui veulent lui donner des assurances de dévouement et lui promettre la victoire. Enfin elles se sont massées en ligne de bataille devant le front d’attaque. Le roi se lève, va se placer en tête des colonnes, les harangue, les enflamme, et, au signal donné, elles se précipitent avec une fureur indescriptible sur le talus d’épines, en redescendent comme refoulées par un retour offensif, reviennent par trois fois à la charge, le tout avec une telle précipitation que l’œil a peine à les suivre. Elles montent en rampant sur les constructions d’épines avec la même facilité qu’une danseuse voltige sur un parquet, et pourtant elles foulaient de leurs pieds nus les dards acérés des cactus.

» Au premierassaut, quand les plus vaillantes avaient déjàatteint le sommet de la maison, une guerrière qui était à l’une des extrémités tomba sur le sol d'une hauteur de cinq mètres. Elle se tordait les bras en se tenant assise; d’autres guerrières excitaient son courage quand le roi survient, lui lance un regard et un cri d’indignation. Elle se relève aussitôt, comme électrisée, reprend ses manœuvres et remporte le premier prix. Impossible de rendre la scène dans son ensemble. »

L’abbé Pierre Bouche a publié, en i885,un des ouvrages africains les plus intéressants par la précision de ses recherches. Cet ouvrage est intitulé : La

IG

Côte des Esclaves et le Dahomey. C’est celui qui donne, au point de vue qui nous occupe, les renseignements les plus nombreux et les plus curieux.

Les féticheuses, connues sous le nom de danwés, sont obligées de subir trois ans d’initiation, dans des espèces de couvents où elles sont toujours en grand nombre. Tout le temps qu’elles sont dans le fétiche il leur est défendu d’entrer, la fille chez ses parents, la femme chez son mari; tout le temps aussi leur personne est inviolable. Cette inviolabilité sert parfois à l’opprimée pour se mettre à l’abri de la persécution. Une esclave, une femme veut-elle fuir les tracasseries de son maître ou de son mari, elle entre dans le fétiche, c’est-à-dire elle cherche asile au couvent des danwés. Il lui est toujours facile de s’y réfugier : elle n'a qu’à pousser le cri de convention qui annonce que le fétiche est entré en elle, et la voilà dans le fétiche.

On reconnaît les danwés à ce qu’elles ont la poitrine ointe d’huile de palme; mais on ne les rencontre pas toujours ainsi. Un signe distinctif qu’elles portent habituellement sur elles est l’adounka, collier de cordes très fines faites avec des filaments de feuilles d’un certain palmier.

Leur costume est trop simple pour être convenable : un petit pagne tombant de la ceinture jusqu’au-dessus du genou. A l’époque où elles subissent les épreuves celles qui ont eu des succès ajoutent quelques ornements qui n’habillent pas davantage. Ce sont des cordons de cauries passés en sautoir sur la poitrine, des bracelets de cauries et autres ornements semblables attachés aux mollets et à la cheville.

Elles portent aussi alors, en guise de couronne, un réseau en forme de ruban, tissu de filaments de palmier comme l’adounka.

Si léger que soit leur pagne il gêne encore leur immodestie. Quand on les rencontre seules dans la rue il n’est pas rare de les voir tenir leur pagne en arrière et se montrer à découvert sans la moindre pudeur. Lorsqu’il pleut elles mettent leur costume sous l’aisselle, afin qu’il ne se mouille pas.

Les danwés passent dans les rues tantôt seules et tantôt en bandes, tantôt silencieuses et calmes, et d’autres fois en courant et criant à tue-tête.

On les rencontre à l’angle d’une rue ou à l’entrée des maisons, debout ou à genoux, attendant qu’on leur donne quelque chose. Elles ne reçoivent rien dans l’intérieur, d’ordinaire, et se tiennent sur la voie publique pour quêter.

Leurs principales occupations sont de porter de l’eau chez les particuliers et de fabriquer des nattes avec des joncs. A la nouvelle lune elles parcourent les rues de la ville en criant ; on dit qu’elles cherchent la lune c'est-à-dire qu’elles en annoncent le retour.

Voici des danwés armées de nerfs de bœuf. Ordinairement elles sont très pacifiques ; mais malheur à celui qui provoque leur colère, par ses paroles ou par ses actes ! L’avez-vous blessée en quelque chose, elle pousse un cri. En un

clin d’œil, ce cri, répété par ses compagnes, les a toutes réunies. Les voilà, semblables à des furies, s’élançant vers votre maison, se jetant à terre, se roulant, se relevant, poussant des hurlements et des cris sinistres, l’œil hagard, les traits bouleversés. Tous les noirs de la maison s’enfuient et se cachent de peur de tomber sous les coups des danwés. Cependant celles-ci grimpent sur les .murs, arrachent la paille qui les couvre et celle de la toiture... Si vous ne les arrêtez au plus tôt ; si vous n’entrez en composition avec elles ; si vous ne subissez leurs exigences, bientôt votre maison sera découverte, et puis, qui sait le reste ?

Il semble impossible d'arrêter ces énergumènes, de se mettre à l’abri de leurs assauts destructeurs. Cela est pourtant bien aisé ; il n’y a qu’à leur mettre la paille. Mettre la paille, dans ce cas, c’est tendre des feuilles de palmier en travers des chemins et des rues qui aboutissent à la maison que l’on veut garantir. Les danwés respectent cette barrière : loin de passer outre, elles rétrogradent en toute hâte. Leur course furibonde s’arrête quand on leur a donné satisfaction seulement.

D’autres motifs qu’une insulte peuvent provoquer ces frénétiques excès. Les usages du pays interdisent aux Minas de manger d’une espèce de poisson.

Or, un étranger à Agoué, habitant de Porto-Novo, offrit de ce poisson en vente sur le marché Mina.

Il n’en fallut pas davantage pour que ce pauvre homme, qui ignorait peutêtre les coutumes locales, se vit poursuivi par la bande des danwés. Où les emporte leur fureur, la foule l’ignore ; et chacun cherche à éviter de tomber sous leurs coups; et chacun de crier : « Ago ! Ago ! Eloignez-vous ! éloignezvous !....

Grâce à la diversion opérée, grâce au retard qu’entraîna cette intervention des passants, le marchand de poisson eut le temps de se réfugier dans une maison, où il resta caché jusqu’à ce qu’il eût payé l’amende voulue. Sans cela on l’aurait bel et bien roué de coups.

Ce dernier fait montre que les danwés, en beaucoup de cas, sont de véritables agents de police et peuvent facilement devenir de terribles instruments de vengeance.

Frapper une danwé à la tête est une énormité, un sacrilège; c’est ce qu'on appelle perdre le fétiche. La danwé qui a perdu le fétiche disparait pendant une quarantaine de jours, et l’on appelle le fétiche. Les tams-tams résonnent,

les chanteurs débitent leurs hymnes aux frais, bien entendu, de celui qui

avait porté sur la danwé une main sacrilège.

Quand le fétiche fugitif juge à propos de revenir, la danwé, d’où il avait délogé apparaît dans les rues, dans un accoutrement et avec une physionomie tels qu’on est porté à croire que le démon est de moitié dans ce qui se passe

alors. Sa figure hâve, son regard égaré, sa démarche incertaine, son morne silence, son humeur morose, tout son extérieur enfin est d’une possédée. Un costume en feuilles de palmiers la couvre des pieds à la tête; elle porte au côté un sac en bandoulière, et dans ce sac six ou huit bâtons en bois très dur et longs de 5o à 6o centimètres. Elle tient un des bâtons à la main, en menace les passants qu’elle fixe d’un œil hagard; et, de fait, elle le lance contre ceux qui rient d’elle. Ce bâton, on le lui rapporte ; elle en menace encore la foule, et elle le jette avec vigueur, au risque de fendre la tête à celui qu’elle vise, ce qui ne lui donnera pas la plus légère émotion.

Les courses de bacchante finies elle vend les feuilles de son costume. On se les dispute et on les achète, comme on fait en quelques contrées des morceaux de la corde d’un pendu. La superstition y voit un précieux préservatif.

Dans le chapitre Etat domestique l’abbé Bouche consacre à la femme des pages à citer entièrement.

La femme, dans le plan divin, est la compagne de Fhomme, adjutorium simile sibi, dit la Genèse (II, i8).

Adam, voyant la femme, s’écria : a Voici l’os de mes os et la chair de ma chair..... et ils seront deux dans une seule chair. » C’était le cri de la Nature qui veut que la femme, semblable à Thomme, soit admise à “ partager avec lui les besoins et les joies de la vie présente. ”

En s’éloignant de Dieu les païens ne virent plus dans la femme l’os de leurs os, la chair de leur chair”; ils cessèrent de la considérer comme semblable à l’homme. Dès lors le sexe fort se fit oppresseur, et le sexe faible fut opprimé. L’homme se replia sur lui-même, sur lui seul, et la femme fut jetée de son rang de compagne dans celui des êtres de simple utilité ou de simple agrément.

Dans le paganisme la femme ne partage pas avec l’homme les joies de la vie présente; l’homme n’en partage pas les travaux et les peines avec elle. Chez les païens, de tout temps et partout, la femme n’a été qu’une servante, un auxiliaire, quand elle n’est point ravalée à n’être qu’un simple instrument de la passion. Si le christianisme a donné à la femme sa dignité morale, le paganisme la lui a refusée constamment. Cette dignité qu’Athènes et Rome lui déniaient, exigerons-nous que le noir barbare la lui ait conservée?

La femme était réputée d’une nature inférieure à celle de l'homme, et le Romain parlait du sexits imbecillis, inipar laboribus, par opposition au majestas vironmi. L’homme violait impunément le mariage; les divorces étaient faciles et très fréquents; et puis c’était le meurtre et l’exposition des enfants si debiles momtrosique simt, mergimus; c’était encore les avortements provoqués, la pédérastie dont les auteurs parlent sans la flétrir, avec indifférence, comme d’une chose ordinaire, admise par la coutume.

La polygamie est générale chez les noirs; aussi prendre femme est un trafic pour l’homme. Comme le dit très bien Portalis, « la polygamie répugne à l’essence même du mariage, c’est-à-dire à l’essence du contrat par lequel deux époux se donnent tout, le corps et le cœur. » Le polygame prend et possède d'une manière tout arbitraire; il ne donne rien, ni le corps, ni le cœur. La femme, dès lors, est le jouet de l’intérêt, de la passion, du caprice. Elle est perdue dans l’estime, asservie au bon plaisir de l’homme, n’ayant aucun droit qu’on lui reconnaisse, pas même celui de se donner à qui elle voudra ou d’accepter un maître de son choix.

L’amour préside rarement à l’union de l’homme et de la femme que l’amour seul peut cimenter d’une manière solide et durable.

Aussi cette union est faible, fragile : elle dépend de la seule volonté de l’homme. Aimer et vouloir s’expriment par le même terme dans la langue des nègres. On ne dit pas : « J’aime cette femme; je la recherche en mariage» ; on dit tout simplement : « Je la veux ». Ce mot vouloir dit tout.

Pourquoi le noir veut-il une femme? Souvent il la veut comme Pyrrhus, épousant en même temps trois filles de Princes, pour augmenter sa puissance et ses richesses par ses alliances ; comme Denys de Syracuse, épousant la fille d’un ancien rival dont il veut se faire un appui; comme Démetrius Poliorcète, qui contracte plusieurs alliances pour l’honneur et le profit qui lui en reviennent.

La femme est fréquemment un accessoire : on recherche des influences et on subit la femme comme moyen.

Quelqu’un, veut-il une femme il se présente aux parents, et formule sa demande en offrant des cadeaux. Les cadeaux agréés on lui livre la femme, qui ne peut se refuser à tomber en son pouvoir. Le père ou le maître la livre à qui il veut, sans consulter ses goûts et sans attendre son consentement. Dans ces conditions il n’y a pas de véritable mariage. Propriété des parents d’abord elle devient ensuite celle du mari, et plus tard celle de l’héritier, car l’héritier prend toutes les femmes du défunt, moins sa mère.

Le mariage est accompagné de danses, de festins et de libations : on donne un air de fête à la livraison immorale de la femme. Du reste, tout se passe entre parents et amis, sans que la loi civile ni la religion interviennent d’une manière sérieuse.

Livrée de la sorte la femme ne saurait donner son cœur à celui qui sera son maître, alors surtout qu’il est loisible à ce maître d’avoîr autant de femmes qu’il voudra, d’accorder ses faveurs à d’autres, de la donner au roi quand il sera dégoûté d’elle. Elle ne peut aimer cet homme, et pour peu que celui-ci excite son dégoût, elle s’étudiera à s’isoler de lui, elle se plongera dans une série de crimes où elle ne verra qu’une légitime vengeance, le seul soulagement permis à son infortune.

Alors viennent les infanticides.

L’usage veut que la femme reste éloignée de Thomme pendant la lactation ; c’est pourquoi l’épouse mécontente allaitera son enfant jusqu’à la seconde année au moins, afin de se tenir loin de son époux.

Le noir n’admet pas la femme à vivre avec lui. Il la parque dans une case séparée, et, lorsqu’il demande ses services, elle se présente dans une humble posture, à genoux ou prosternée avec les démonstrations d’une soumission servile. La femme appartient corps et âme à celui au pouvoir de qui elle est. On ne respecte pas même en elle la conscience et la pudeur.

Dans une maison il y a les épouses, les esclaves concubines et les simples esclaves. Quiconque a de la fortune achète des femmes esclaves en aussi grand nombre que ses richesses le lui permettent. Le premier mobile qui le pousse à agir de la sorte n’est pas, comme on pourrait le supposer, un motif de débauche. Il achète des femmes parce qu'on les conduit plus facilement que des hommes, et parce que leurs services sont généralement fort lucratifs. C’est surtout par intérêt que le noir achète des femmes.

Comme à Rome, à la Côte des Esclaves on ne considère pas comme un véritable mariage l’union d’un homme libre et d’une esclave. Cette union toutefois n’est pas taxée d’immoralité; l’usage l’excuse et l’admet comme il admettait le concubinatus romain. L’esclave concubine jouit du privilège de ne pouvoir être vendue du moment où elle a eu un enfant de son maître ; mais le titre et les prérogatives d’iya ou épouse lui sont refusés.

Il règne dans les épouses d’une maison une certaine hiérarchie, un certain ordre. Ce n’est pas l’harmonie, ce n’est pas la confusion non plus. Malgré des tiraillements incessants, malgré les jalousies, les rancunes, les haines, on n’a pas trop de désordre à constater.

Une des épouses, la première ordinairement, a le nom de iya’llé, maîtresse de maison. Cela ne veut pas dire que le maitre l’admette à traiter avec lui sur le pied d'égalité. Elle approche le maître plus près que les autres, prépare et sert ses repas, range tout à l’intérieur et veille à la bonne administration de la maison; elle a sur les autres femmes une préséance réelle; jusqu’à un certain point elle entre dans les secrets et les plans du maître dont elle est la servante habituelle et immédiate. Néanmoins elle subit une humiliante sujétion, tenue toujours à distance, n’étant pas admise à s’asseoir devant le maître, obligée à se tenir dans une posture servile en sa présence, servant son mari à genoux et goûtant les mets avant de les lui offrir, comme si elle était soupçonnée de vouloir empoisonner celui qu’elle sert.

Sa position lui donne un avantage réel, pourtant, et l’on voit quelques maîtresses de maison, par leurs qualités d’intelligence et par l’énergie de caractère, acquérir un tel ascendant sur le maître qu’elles peuvent, en bien des cas,

lui imposer leurs vues ou le détourner de l’exécution des projets qu’il avait luimême conçus.

A part ces rares exceptions l’iya’llé, ainsi que les autres femmes de la maison, est dans un état de véritable servitude.

La seconde femme, lorsqu’elle est depuis longtemps dans la maison, reçoit la dénomination d’orogoun, querelleuse. Le mot est piquant et bien propre à nous donner une idée de ce que doit être une femme humiliée de se voir en sousordre, malgré ses longs services et des faveurs souvent acquises et souvent perdues. C’est la jalousie personnifiée que cette orogoun, mais la jalousie dépitée, hargneuse.

L’orogoun est assez maltraitée dans les contes.

Elle y est présentée comme un être dont on se doit beaucoup défier et qui n’a que de mauvais procédés.

(c Mon conte a trait à une femme.

" Cette femme eut un fils auquel la mort l’enleva bientôt. Et l’enfant passa entre les mains de l’orogoun. Or, quand l’orogoun mangeait des ékos (boulettes de maïs enveloppées de feuilles), elle passait les feuilles à l’enfant pour toute nourriture.

» L’enfant se mourait de faim et n’avait rien à manger. Un jour il prit des pépins d’orange et les sema. L’oranger poussa et porta des fruits. Les orangers ayant mûri le pauvre petit en prit et en mangea.

» L’orogoun étant montée sur l’arbre l’enfant s’écria: “Oranger, ah! puisses-tu l’enlever! ” A l’instant, l’oranger se trouva démésurément grandi. Et l’enfant de chanter : “L’oranger a enlevé Aloumo là-haut. Aloumo! Fourbe Aloumo! Est-ce ainsi que tu me traites? L’oranger a enlevé Aloumo au loin, là-haut, dans les nuages. Aloumo! elle est tombée des nuages à terre. ’'

« Avez-vous reçu le fils d'autrui, ayez-en soin, dit la morale qui termine le conte. Ne soyez pas dur pour les petits enfants. «

Le conseil est bon, et très important dans un pays où l’abus est si commun. Notons cependant que ce conseil est bien froid, et que, si l’usage d’agir comme Aloumo était moins général, le narrateur ne manquerait pas de blâmer cette femme inhumaine et sans cœur.

En dehors de l'iya’llé et de l’orogoun toutes les épouses sont confondues sous la dénomination d’iyas’wo, iyas de commerce. A elles sont dévolus le soin du commerce (owo), la fabrication et la vente des pots de terre, du savon, des nattes, de la farine de maïs ou de manioc, des ékos et autres mets. Elles s’occupent aussi de teinture, de lessive, etc...

L’homme n’a pas besoin de se gêner et peut avoir des relations avec des

personnes libres sans qu’on y trouve à redire. Mais l’iya qui aurait des relations étrangères serait coupable du crime d’adultère.

L’adultère est puni de mort. Il est arrivé que l’homme et la femme surpris en adultère étaient attachés l’un en face de l’autre sur un bûcher et brûlés vifs, après avoir été horriblement torturés et mutilés.

Quant à la fornication elle n’est pas plus punie qu'à Rome dans l’antiquité. On la voit bien peu répréhensible, si toutefois on suppose qu’elle soit un mal. Les noirs, dans leurs contes, la laissent impunie et la montrent même triomphante. En voici un exemple :

« Mon conte a trait à Téréboudjé.

» Il y avait une jeune fille du nom de Téréboudjé que tout le monde voulait. Les riches la veulent, elle refuse; les rois, les chefs la veulent, elle s’obstine à refuser.

» La tortue se présente au roi et dit : — Celle que vous voulez tous sans pouvoir l’obtenir, je l’aurai, moi.

» Et le roi : — Situ parviens à l’avoir, dit-il, je partage ma maison en deux et t’en donne une part.

» Or, un jour, Téréboudjé prit un pot et alla puiser de l’eau. La tortue, l’ayant appris, prit sa houe et alla nettoyer le chemin de la fontaine.

)> Elle rencontra un serpent, et, l’ayant tué, elle le mit au milieu du sentier.

)) Téréboudjé arrive et aperçoit le serpent. — « Au secours! s’écrie-t-elle, viens tuer ce serpent. » La tortue accourt, armée de son coutelas ; elle frappe et se blesse à la jambe. — « Téréboudjé, ô Téréboudjé, prends-moi sur ton dos comme un enfant; prends-moi sur ton dos, serre-moi bien. »

» Importunée par des sollicitations incessantes, Téréboudjé prit la tortue sur son dos. Or la tortue abusa de Téréboudjé.

» Dès qu’il fut jour, elle alla trouver le roi, disant :

» — Ne- t'avais-je pas dit que j’épouserais Téréboudjé? Convoque la ville pour le cinquième jour, et vous m’entendrez parler.

» Le cinquième jour venu le roi fit agiter sa cloche pour convoquer le peuple.

)) — Téréboudjé, s’écria la tortue, Téréboudjé, que tout le monde voulait, a repoussé tout le monde. Moi, certes, je l'ai eue.

)) Le roi prit son bâton et manda quérir Téréboudjé.

» Dès qu’elle parut on l'interrogea : — « Nous avons ouï, lui dit-on, que la tortue est ton époux?

» Téréboudjé, confuse, resta sans réponse; elle se couvrit la tête et s’enfonça dans les bois.

)) Là elle fut changée en l’arbre qu’on appelle boudjé. »

Des enfants, peu de chose à dire. On conçoit, dit M. Borghéro, on conçoit que les liens de famille n’existent pas, et l’on comprend pourquoi, dans le droit domestique, c’est à la mère et non pas au père que l’enfant appartient. La mère seule en supporte la charge, jusqu’à ce qu’il soit capable de pourvoir aux besoins de sa vie. Il ne faut pas entendre ceci dans le sens que la mère ait le droit de disposer de son. enfant: celui-ci est à la charge de la mère, au profit du père, s'il y a quelque profit.

Le pouvoir des parents esclaves sur leurs enfants est à peu près nul. L’esclave, appartenant au maître, produit pour le maître. L’enfant suit la condition de la mère et est esclave comme elle; c'est la loi du ventre, expression brutale de la brutale application de ce principe des légistes : Res fnictificat domino.

L’esprit de calcul du maître pénètre jusqu’au plus intime de la vie domestique de ses esclaves; celui-ci défend àson esclave d’avoir des enfants; un autre spécule sur sa fécondité et trouve avantageux d’avoir ce que Marcien, à Rome, appelait brutalement ventrcm ciim libcris.

L’esclave ne s’appartient pas. A la merci d’un maître capricieux, il est toujours exposé à se voir violemment arraché aux tendres embrassements d’une épouse, aux caresses d’un enfant qu’il aime. Le maître exîge qu’on se livre à lui à discrétion, qu’on soit “ souffre-plaisir et souffre-douleur” avec une égale indifférence.

On a vu, il y a seulement quelques années (l’abbé Bouche écrit en i885), à Kotonou, un négrier qui avait un bourreau à ses ordres dans sa propre maison. Je dis un bourreau, c’est-à-dire un homme spécialement chargé d’infliger les corrections et auquel on mettait parfois le glaive en main pour tuer le patient.

Un jour ce négrier recevait à sa table un officier anglais.

Durant le repas un des jeunes esclaves qui servait laissa tomber un plat qui se cassa. Ce garçon avait sa mère dans la maison, esclave comme lui. Le maître la fait appeler, mande en même temps l'exécuteur des hautes œuvres et lui ordonne de tuer, à l’endroit même et sous les yeux de la mère, l’enfant dont le crime était une simple maladresse.

En octobre 1874, continue l’abbé Bouche, j’eus l’occasion d’assister au trépas d’un grand d’Agoué.

Aussitôt que le malade eut rendu le dernier soupir les femmes éclatèrent en sanglots, poussant des cris et des gémissements prolongés et bruyants. Elles luttaient à qui pousserait les clameurs les plus perçantes. A coup sûr le tapage dominait sur la douleur.

Les femmes ont le principal rôle dans le deuil ; c’est pourquoi on les appelle les pleureuses (élékoun, maîtresse des larmes).

Ecoutons leurs complaintes : « Ma mère est morte, mon père est mort ; qui prendra soin de moi? » s’écrie une des pleureuses.

Une autre module langoureusement ce chant funéraire :

« Jamais plus je ne pourrai le voir! C’en est fait ! Je ne le verrai plus ! . . . Déjà hélas ! je ne le vois plus ! «

«Je vais à la fontaine, et je laisse la foule s’écouler ; j’attends jusqu’à la nuit ; je suis seule, hélas! »

« Je vais au marché, et je laisse la foule s’écouler; j’attends jusqu’à la nuit; je suis seule, hélas! »

Par des lamentations de ce genre, les pleureuses provoquent les condoléances.

A propos des pleureuses de la Côte des Esclaves signalons encore que quand une mère donne le jour à une fille on dit: « elle a enfanté une pleureuse, O bi élékoun ! »

Les enfants morts avant l’àge de dix ou douze ans, c’est-à-dire avant d’avoir pu se rendre utiles, sont censés s’étre laissés séduire par quelque mauvais génie ; on les appelle abikou (morts-nés).

Les abikou ne sont pas ensevelis avec solennité ; on les enfouit à la campagne, ou bien, tout simplement, on les jette au milieu des broussailles.

La mère seule ne sera pas indifférente à leur sort, et elle viendra porter des offrandes, afin cjue les mauvais esprits ne maltraitent pas trop son enfant dans l’autre monde.

Dès qu’une mère voit la maladie amaigrir le corps chétif de son jeune nourrisson, aux soucis naturels de l’affection maternelle se joignent les préoccupations superstitieuses, et elle craint de n’avoir donné le jour qu’à un abikou ; elle charge les pieds et les mains de son enfant de bracelets de fer sonores et de petites clochettes, afin d’effrayer et de mettre en fuite les esprits malfaisants qui l’empêchent de profiter des soins qui lui sont prodigués.

Un mot du deuil.

Le deuil est obligatoire pour les femmes. Une veuve reste enfermée dans l’intérieur de la maison pendant quarante jours, ne se rasant pas les cheveux et ne lavant pas ses habits. Que si les affaires l’appellent au dehors, elle ne sort qu’à la tombée du jour et se donne un maintien de circonstance, tenant les yeux et la tête baissés, les bras croisés sur la poitrine et la main droite appuyée sur l’épaule gauche. Les habits de deuil sont de couleur noire ou bleu foncé. Il est de mise que les femmes se voilent la tête avec un voile de cette couleur.

Après les quarante jours de deuil la parenté vient consoler la veuve; on lui rase la tête et elle prend des vêtements propres.

Les danses et les libations recommencent.

M. Féris, à propos des Minas d’Agoué, dit : « Lorsque les femmes perdent leur mari elles doivent rester six mois dans la chambre même où il a été enseveli. Pendant ce temps elles se tiennent dans l'inaction complète, laissant pousser leurs cheveux et leurs ongles, et ne changeant jamais de vêtements, Leur famille apporte leur nourriture, à laquelle il est prescrit de mêler du charbon en poudre; on dirait que les noirs ont pressenti la propriété absorbante du charbon pour les émanations putrides.

» Ces six mois écoulés, les veuves s’agenouillent sur des débris d’amandes de palme et des écailles d’huîtres; et là les parents du défunt leur donnent la chicote (fouet portugais) pendant plusieurs heures, en leur demandant les qualités que leurs maris avaient pour elles.

» Le jour même, ou quelques jours après, a lieu l’horrible supplice de la fumigation. On leur lie les mains, et on les renferme dans la chambre du défunt, dans laquelle est allumé un fourneau sur lequel brûlent des piments secs. La fumée âcre qui s’en exhale provoque une toux suffocante et des douleurs atroces dans la poitrine. Souvent, après une demi-heure ou une heure de ces terribles épreuves, les femmes s’affaissent, épuisées. Heureusement, cette coutume tend à disparaître.

« Quelques jours après ces cérémonies elles vont, au lever du soleil, se laver à la plage, se rasent la tête, coupent leurs ongles et les jettent au feu; elles se dépouillent de leurs vieux pagnes et en prennent de neufs d’une couleur bleu foncé, qui est la couleur de deuil.

» On dessine ensuite trois raies, en rouge sombre, avec trois points blancs sur le front, les tempes, les bras, les reins, les jambes et les pieds. Elles prennent part à un copieux repas, après lequel elles sont libres.

)) Elles portent pendant deux ou trois mois encore leurs signes de deuil, c’est-à-dire le pagne, le tatouage, et cinq ou six grelots suspendus devant la ceinture.

» Les hommes qui ont perdu leur première femme se retirent huit jours dans une chambre, où ils restent couchés sur une misérable natte, puis se rendent sur la plage, brûlent leurs cheveux, leurs ongles et leurs vieux habits, et se font tatouer comme les veuves.

» Les hommes et les femmes en deuil pour la perte de leurs conjoints portent, outre le pagne, une ficelle bleue fixée autour du bras gauche; le pommeau du bâton est orné, quelquefois, d’un lien de ce genre. «

Parmi les légendes de la Côte des Esclaves' recueillies par l’abbé Bouche, figure celle de la mère et l’enfant, qui donnera une juste idée du genre.

La Mère et l’E^ifant.

Il y avait une jeune fille très pauvre, si pauvre qu’elle n’avait même pas un pagne autour du corps; elle attachait l’enfant sur son dos avec une feuille de bananier.

Dans la forêt, où d’habitude elle venait couper du bois pour le vendre, se trouvait un aranran (espèce d’oiseau). Il y avait un grand arbre sous lequel la pauvre femme venait s’asseoir, et où elle couchait son enfant par terre.

Tandis qu’elle coupait le bois l’oiseau aranran vient prendre l’enfant et l’enlève. Cependant elle a fait son fagot ; elle vient voir son enfant; elle arrive à l’endroit où elle l’avait couché; elle ne l’aperçoit pas. Elle cherche partout : plus d’enfant! Elle court en tous sens à travers la forêt, qu’elle arrose de ses larmes; elle arrive ; elle voit là-haut, sur l’arbre, son enfant entre les griffes de ce méchant aranran.

Elle se met à crier : « Aranran, éyé-igbo-igbo ! prends mon enfant, rends-le moi vite, igbo I Voici

une corde faite de feuilles de bananier : attache vite mon enfant, igbo-igbo! »

Quand la femme eut chanté de la sorte l’aranran lui jeta un sac de coraux. Cette mère délie le sac, regarde : son enfant n’y est pas!...

Elle jette le sac à terre. Et elle chante toujours son même refrain.

L’aranran prend toute espèce de choses et les lui jette. Et la mère regarde en toute hâte : son enfant n’y est pas! Et elle crie

L’aranran prend l’enfant et vient le déposer sur le sol. La mère vole auprès de l’enfant, le prend, le met sur son dos. Elle prit aussi ce que l’aranran avait jeté à terre pour elle, et elle l’emporta au logis, et de la pauvreté elle passa à l’abondance.

Or, la pauvre femme devenue riche alla offrir vingt coraux à son iya’llé (première femme de la maison). L’iya’llé refuse avec dédain, va prendre l’enfant d’une autre femme et le porte dans la forêt. Elle agit de la même façon que la pauvre femme de tantôt.

Mais quand elle s’éloigne pour couper du bois, l’aranran prend l’enfant, le tue et le mange.

De retour à l’endroit d’où elle était partie l’iya’llé ne voyant plus l’enfant que l’aranran a dévoré, se met à chanter. Et l’aranran de lienter abondamment dans un sac. Il lie le sac et le jette à terre. La femme accourt, délie le sac, et ne trouve que des bananes de fiente dedans.

Elle rejette le sac avec dégoût.

La voilà qui de rechef reprend ses chants. Cette seconde fois, l’aranran urine dans une grande calebasse et brise la calebasse sur la tête de la femme.

Elle chante encore. Et l’aranran attache les ossements de l’enfant et les lui lance dessus.

Elle regarde : ce sont les ossements de l’enfant.

Alors elle chante à tue-tête : « Ce n’est pas mon fils, c’est le fils d’une autre que l’oiseau a tué, croyant tuer le mien. » Et elle se retire.

La mère de l’enfant vint le réclamer à l'iya’llé. Celle-ci répondit qu’il se portait bien.

Deux mois s’écoulèrent sans que l’enfant reparut. La mère porta la cause devant le roi.

Elle fit le récit de tout ce qui s’était passé, raconta que l’iya’llé avait pris l’enfant de ses mains, et qu’après deux longs mois elle ne l’avait pas encore ramené.

Le roi manda l’iya’llé à sa barre. On la cita.

Elle vint et subit son interrogatoire : « Comment donc a-t-elle traité l’enfant d’autrui? Qu’en a-t-elle fait?

Que voulez-vous que j’en aie fait?

Le roi, s’adressant à l’assemblée, demanda : « Si cette femme dépendait de vous, dites, quel traitement lui feriez-vous subir? » Toute la ville s’écria : « Si elle dépendait de nous, nous n’hésiterions pas un instant, nous la tuerions. »

« Alors donc, dit le roi, qu’on la mette à mort! »

Et on alla la tuer.

Que tout ceci nous serve de leçon : lorsqu’on vous offre quelque chose, si peu que ce soit, acceptez-le. Ne vous laissez pas dominer par l’envie.

Alexandre L. d’Albéca écrivait, en 1889, à propos de la Côte des Esclaves :

« Les femmes minas ont la taille plutôt petite, le nez presque aquilin, la bouche peu ouverte, les mains et les pieds petits; les hanches font saillie, les régions fessières grasses et fermes sans difformité. On ne leur connaît pas cette odeur siii generis de la négresse de Sénégambie, mélange d’eau de Cologne et de

beurre de Karité; leur aspect général, leur conversation même sont agréables ; le vieil adage nigra sed forinosa a été dit pour elles.

Les femmes djedjis sont de haute stature; leur physionomie a quelque chose de rude, leur démarche est plutôt masculine, le son de leur voix très dur.

Les amazones, compagnies de femmes armées de fusils et de lances, constituent un élément important de l’armée de Gléglé (alors roi du Dahomey).

Leur costume de grande tenue est très simple, un bourgeron et un pantalon court qui ne dépasse pas les genoux; les mollets et les pieds nus.

Belliqueuses et courageuses. Un de leurs exercices les plus fréquents consiste dans la manœuvre suivante ; la compagnie, sur deux rangs, est placée devant un talus planté de grands et nombreux cactus aux épines pointues ; elles ouvrent un feu nourri de mousqueterie, puis s’élancent, le fusil d’une main, la lance de l’autre, sur l’obstacle et le traversent dans tous les sens, en hurlant : elles en reviennent ensanglantées, les pieds meurtris par les acanthes; mais elles continuent à crier : un baril de tafia leur est distribué pour les récompenser de leur vaillance. Elles sont vertueuses et nul ne doit toucher aux femmes du roi : les Européens établis au Dahomey ont découvert cependant (|ue cette vertu n’était que factice, et qu’il n’y avait dans la légende qu’une question de spéculation : c’était un moyen de créer des difficultés aux négociants pour en extorquer des cadeaux. La position de femme du roi n’est plus chose lucrative à Whydah : le blanc ne s’y intéresse plus depuis que le secret a été révélé.

L’excision, commune dans le Soudan et en Sénégambie, n’est pas en usage pour les femmes.

En revanche les matrones font sur la peau des petites filles, dans le dos, à peu près vers les vertèbres lombaires, trois ou quatre incisions, sorte de tatouage destiné, dit-on, à entretenir leur sensibilité.

Femmes et hommes portent sur la peau, au bas des reins, l’avlo (ouabé des Antilles), ceinture noire d’un bois odoriférant; quelques dames font usage de grosses perles; celles qui désirent beaucoup d’enfants, utilisent la colonne vertébrale d’un serpent.

Les enfants ont presque tous l’abdomen très gros.

Les soins de propreté, l’usage des bains, sont constants : matin et soir on voit sur le bord des lagunes des négresses se savonner et laver leurs pagnes. Après le bain les femmes se frottent le corps avec une composition particulière, l’atiké, et avec tous les parfums d’Europe, quelle qu’en soit la qualité. Voici la formule de l’atiké, d’après le père Ménager, ancien préfet apostolique du Dahomey ; clous de girofle, graines d’anis, eau de lavande, du courbaril (espèce de résine odorante), semences d’hibiscus abelmoschatus, quelques

feuilles odorantes inconnues, dont l’une vient de la côte de Krou, le musc d’un chat-tigre.

Les femmes relèvent sur la tête leurs cheveux, soigneusement peignés, en forme de cône, laissant le front, les tempes et la nuque à découvert : quelquesunes font la raie par devant et par derrière, ou bien tracent sur leur cône des petits sentiers qui aboutissent à une voie principale sur le côté. Elles sont vêtues d’un léger caleçon et d’une pièce de toile, qu'elles enroulent et déroulent au dessous des seins toujours à découvert, quelle que soit leur fermeté.

L’extension donnée au mot portugais fetisso (chose fée, ensorcelée) par les nègres et par les navigateurs et négriers qui sont venus commercer sur la côte d’Afrique, a fait prendre l’habitude de dénommer religion fétichiste le culte irraisonné que les noirs rendent, sans dogme précis, sans foi, aux objets matériels, aux animaux, aux plantes, à l’inconnu.

Le noir de la Côte des Esclaves semble avoir la notion de Dieu ; Maou, tel est le nom qu’il lui donne; Maouno, la mère de l’Etre suprême; d’après les Dahoméens ce sont ces deux divinités qui envoient de temps en temps au roi un navire chargé de tafia pour lui permettre de calmer les petits fétiches et les génies malfaisants.

Parmi les nombreux fétiches des Dahoméens nous signalerons Legba, diable mâle et femelle. C’est le dieu priape. A Whydah, devant la maison du roi, on voit une immense femme en terre cuite, nue, accroupie sur les genoux, dans une position indécente, et un bonze affublé d’un long phallus. Les femmes stériles viennent supplier devant le Legba mâle de les aider â engendrer ; les impuissants adressent leurs vœux aii Legba femelle.

Hohovi est le fétiche des jumeaux ; c’est lui qui occasionne deux enfants â la fois; il est réputé le père du dernier venu.

A la Côte des Esclaves la famille est en honneur ; tout le monde vit en commun dans la cour divisée en petites cases. Le père, le maître, est aimé et respecté. Les femmes légitimes sont vénérées, les concubines tolérées. La polygamie est pratiquée : les riches ont dix et quinze femmes.

Les femmes, peu jalouses, vivent en bonne intelligence; une femme n’aime pas â être seule au logis. Après la délivrance l’usage veut que le mari reste quarante jours sans fréquenter sa femme; c’est sa propre épouse qui l’engage â se remarier.

La cérémonie du mariage consiste en une palabre avec le père, et dans l’achat de la jeune fille ; le prix, la dot, est de loo francs.

On trouve des fillettes, de plus basse extraction, â 70 et même â 5o.

Le célibat est peu considéré aussi bien pour la femme que pour l’homme : les nègres pensent comme la vieille Chol de Schweinfurth, qui ne comprenait

pas que Tinné ne fût pas mariée, et qu’on demeurât célibataire quand on pouvait s’acheter un mari. Nous avons eu déjà l’occasion de faire cette remarque. L’esclavage patriarcal existe; le maître ne peut se défaire des enfants nés dans sa maison, ni les séparer de leur mère.

Dans les premiers jours de février 1891, la mission du chel de bataillon Audéoud quittait Cotonou pour Abomey où elle arrivait le 23 du même mois, après avoir attendu huit jours à Whydah. Un membre de la mission, M. d’Ambrières, aspirant, raconte ainsi l’arrivée devant Behanzin :

(( A la porte d’entrée du palais royal, sous un apatame, se trouve le

roi. Il est allongé sur un grand divan en soie; à ses côtés se tiennent ses femmes de service. Un peu plus loin une centaine de femmes du pT" palais sont accroupies autour de femmes cabécères. A

une dizaine de pas en avant et de chaque côté se trouvent des amazones au nombre de neuf cents. En suivant le contour de la place, on trouve une centaine de cabécéres sous leurs parasols, entourés de leurs guerriers; puis, enfin, les troupes qui sont venues défiler devant nous. Le centre de la place est inoccupée. Nous comptons deux mille cinq cents fusils et évaluons approximativement lapopulaceàdixmille personnes.

» Nous faisons une fois le tour de la place, puis nous descendons de hamac en face du roi.

'' Nous nous approchons jusqu’à une 'distance d’une trentaine de mètres qui est déterminée par une ligne de bambous et nous saluons le roi.

» Celui-ci se lève et vient à nous, entouré de ses femmes de service. L’une d’elles tient un parasol au-dessus de sa tête; une autre lui évente la tête, une autre les pieds, une quatrième tient un crachoir en argent, une cinquième a la

charge de lui essuyer la bouche, etc

)) Après la présentation le roi fait danser les amazones. Elles portent une casaque sans manches, jaune devant et bleu derrière, un pagne écossais avec dessus rouge et un bonnet de police noir et rouge.

» Elles ont le même fusil à pierre que les guerriers et portent de nombreux fétiches. On nous raconte très sérieusement qu'elles ne meurent jamais de maladie et qu’elles ressuscitent, même lorsqu’elles ont le cou coupé,

» Quelques amazones sont jeunes, la plupart sont d’un âge mûr, quelquesunes ont les cheveux blancs. Elles paraissent assez guerrières et lorsqu’elles

dansent elles ont Tair non moins terrible (|ue les hommes. Il est vrai que la danse excite les noirs à un point extraordinaire dont ne peut se faire une idée une personne qui ne l’a pas vu,

» Leurs ballets sont assez beaux et très curieux.

» Le lendemain départ pour le palais de Djébé, où arrivent aussi le père Dorgère et trois soeurs de charité. Nouveau défilé de troupes terminé par deux femmes cabécères et des amazones. Dans un hamac de soie, porté par huit hommes, le roi fait quatre fois le tour de la place, puis il descend de hamac, monte sur un divan suspendu comme son hamac, et défile trois fois avec ses femmes. Alors il se dirige vers une case fétiche au centre de la place, en fait deux fois le tour, et entré dans son palais. Les amazones seules le suivent. »

Le surlendemain (samedi 7 mars) la mission assiste au palais de Djébé à un plantureux festin, pendant lecjuel les amazones viennent danser et chanter; les femmes artilleurs et les chefs des tueuses d’éléphants tirent des coups de fusil sans discontinuer.

Les amazones, écrit M. d’Ambrières, nous font un cadeau de treize cabris, seize poules, des ignames, des oranges. A ce moment, on nous fait lever et mettre par rang d’ancienneté devant le roi. Celui-ci nous présente quatre pagnes, quatre enfants dont deux garçons et deux filles et un parasol en soie pour M. Carnot. Puis il donne à chacun de nous un pagne et deux enfants, un garçon et une fille.

La mission Audéoud avait été envoyée à Abomey après la campagne de 1890, au cours de laquelle on avait pu apprécier le courage militaire des amazones.

Dans la nuit du 4 au 5 mars 1890 les Dahoméens essaient de surprendre Cotonou occupé parles Français.

Après avoir été tenus en échec le 21 et le 28 février ils avaient repris le ler mars leur projet de réoccuper Cotonou.

Dans la nuit du 4 au 5 mars donc, vers 4 h. 48’, profitant de la fin d’une tornade, les Dahoméens avaient formé deux colonnes : celle de gauche (un régiment d’amazones et huit cents à mille guerriers) avait commencé l’attaque

A droite de la ligne française l’attaque est terrible ; l’ennemi tourne le bastion qu’il entoure de tous côtés, les guerriers et les amazones s’élancent sur

les remparts, écartent les palanques et, à travers les interstices, engagent les canons de leurs fusils pour tirer plus ^ùrement. Quelques-uns se hissent sur le

sommet des palanques, sont tués à coups de baïonnette et tombent à l’intérieur du bastion. Le lieutenant Compérat est blessé de trois balles dont une lui brise l’omoplate; trois hommes sont tués ; huit sont blessés ; le sergent Claverie est atteint de deux balles

Heureusement le secours était proche, et les Dahoméens sont finalement

repoussés après quatre heures trois quarts de combat acharné. A g h. 3o’ l’ennemi disparaît, laissant cent vingt-sept morts dont sept amazones dans l’intérieur des lignes, et des centaines de tués et de blessés dans la plaine et les bois où l’on en rencontrait tous les jours pendant les travaux de débroussaillement.

D’après le rapport des espions ses pertes étaient de deux cent cinquante morts dont la “ colonelle ” des amazones et trois ou quatre cents blessés.

Tout le monde a suivi avec le plus profond intérêt la campagne de 1892, menée si heureusement par le général Dodds. Dans les multiples et sanglantes rencontres de cette campagne les amazones armées de Winchesters et de Snyders ne déméritèrent pas de leur renom de bravoure. A coups de coupe-coupe tranchant la tête aux légionnaires tués ou blessés, elles augmentaient si possible cette atroce guerre de la civilisation contre la barbarie.

Au cours des opérations Behanzin est refoulé vers Abomey, sa capitale, au moment où vient à sa connaissance un vaste complot ourdi contre lui par sa mère et l’un de ses frères. A peine arrivé il les jette en prison et fait couper quelques têtes.

Ceci se passait en septembre 1892 ; quelques mois après (mars 1894) officier revenant du Dahomey à bord du Stamboul racontait que Behanzin, abandonné de tous ses partisans, comprenant qu’il était irrémédiablement perdu, fit appeler sa vieille mère et lui tint ce propos : « Je vais me rendre au roi des Français ; mais il faut que mon père Gléglé le sache. Tu vas donc te rendre pour cela auprès de lui. »

Ceci dit, Behanzin fit trancher la tête à sa mère et, le calumet à la bouche, assista impassible à sa mort.

On sait que la France a établi son protectorat sur les cercles de Kotonou et de Whydah, sur Grand-Popo et sur le royaume de Dahomey et des pays voisins.

Le corps des amazones du Dahomey a vécu !

Pour en finir avec les femmes du Dahomey, rappelons la révolte qui éclata le i5 décembre i8g3 à Cameroun, et qui est sans précédent peut-être dans l’histoire coloniale : soixante Dahoméens de la troupe de police, ayant réussi à s’emparer d’un grand nombre de fusils et de munitions, se présentèrent en armes, avec cinquante femmes armées également. Quarante noirs seulement

restaient fidèles ; après avoir résisté quinze heures le gouverneur intérimaire dut battre en retraite. Un Européen et un des noirs fidèles avaient été tués.

Le 21 seulement l’arrivée de la canonnière Hyène permit de repousser les rebelles, non sans quelque perte du côté des Allemands.

La presse allemande, quelque disciplinée qu’elle soit, prit très mal les choses. Le rôle joué par les cinquante dahoméennes armées qui avaient contribué à mettre en échec les autorités impériales,. parut surtout grotesque et humiliant. Heureusement tout rentra aisément dans le calme.

Encore une constatation curieuse.

A propos des mariages consanguins et des dégénérescences, Thibault, dans les Archives de médecine navale, rapporte le fait suivant :

« En 1849 mourait à Whydah (Dahomey) un traitant portugais nommé Do Sauza qui avait acquis une grande fortune par la traite des nègres. Il laissait une centaine d’enfants issus de quatre cents femmes enfermées dans son harem.

3) La politique ombrageuse des rois de Dahomey parqua cette nombreuse progéniture dans une enceinte particulière. La promiscuité était complète et les unions les plus monstrueuses s’y consommaient. En i863 on comptait les enfants de la troisième génération. Ils revenaient au noir foncé, tout en conservant quelques caractères de leur ancêtre Européen. Il n’y avait parmi eux ni sourd-muet, ni aveugle, ni crétin, ni infirme de naissance. Ils étaient assez féconds, mais la misère, la débauche et la syphilis travaillaient à leur extinction. »

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