U BENIN
connaître les mœurs du royaume de Bénin sont celles de Gotard Artus (plus connu sous le nom d’Artus de Dantzick) et de David Van Nyendael. Ces relations datent de la fin du xvii^ et du commencement du xyiii^ siècles.
Les relations les plus anciennes faisant
Ce qu’on y dit des femmes est très analogue à ce que nous avons vu jusqu’ici.
Nous nous bornerons à en extraire quelques traits caractéristiques.
Comme la stérilité n’est point un défaut de ce pays, et que les hommes jouissent d’une parfaite liberté pour le choix, la multiplication de l’espèce est fort abondante. Une femme qui a donné plusieurs enfants à son mari est respectée de tout le monde.
Celles qui ont le malheur d’être stériles languissent dans le mépris.
Pendant la grossesse l’usage prive la femme de toute communication avec le mari.
Si l’enfant est un mâle il est présenté au roi comme un bien qui appartient à la Couronne; et de là vient que tous les hommes sont appelés esclaves du Roi,
Les filles appartiennent au père et doivent vivre près d^ lui jusqu’à l’âge nubile, où il dispose d’elles à son gré.
Huit ou dix jours après leur naissance, quelquefois ph tard, les enfants des deux sexes sont circoncis.
Le septième jour après la naissance on célèbre celle-ci par une petite fête; pour garantir l’enfant de la méchanceté de certains esprits le père expose des liqueurs et des aliments sur les chemins publics.
Loin de faire un crime aux femmes de porter deux enfants, comme c’est le cas en bien des points, la naissance de deux jumeaux passe au Bénin pour un heureux augure. Le roi en est informé; il ordonne des réjouissances publiquesauxsons des instruments;
et, pour ménager une femme si chère à l’Etat, on don: à l’un des deux enfants une nourrice qui est ordinairement la mère de quelqu’autre enfant mort.
Cependant, disent nos deux vieux auteurs, le même roi qui est capable d’une conduite si sage laisse subsister dans la ville d’Arobo (Arobo ou Arbon, probablement aujourd’hui Bénin-port sur la rivière) une pratique fort opposée. Les habitants d’Arobo ont l’usage d’égorger une mère qui met au monde deux enfants d’une même couche. Ils la sacrifient, elle et son double fruit, à un certain démon qui habite, croientils, un bois voisin de leur ville. J
A la vérité le mari est libre de racheter sa femme, en offrant à sa place une esclave du même sexe ; mais les enfants sont condamnés sans pitié.
Les plus proches parents d’un mort, ses femmes et ses esclaves portent le deuil en se faisant raser les cheveux ou la barbe. A l’enterrement des personnes de distinction l’usage est de massacrer trente ou quarante esclaves. Nyendael apprit qu’aux funérailles d’une grande dame on en avait sacrifié soixante-dix-huit, qui lui avaient appartenu ; et que, pour faire le nombre de quatre-vingts, on y avait joint un jeune garçon et une fille du même âge, qu’elle avait tendrement aimés.
La liberté est un privilège naturel de la nation; si quelques habitants sont condamnés à l'esclavage pour leurs crimes il est défendu de les vendre pour le transport; mais pour les femelles on peut en disposer comme on le trouve à propos.
Les femmes, toujours humiliées et maltraitées en Afrique, sont seules exceptées d’une loi si favorable aux hommes, et peuvent être vendues et transportées au gré de leurs maris.
Le droit d’héritage, dans le royaume de Bénin, appartient à l’ainé des fils. Il est déclaré seul héritier de son père avec le droit de faire à ses frères le partage qu’il juge à propos. Mais si sa mère est vivante il ne peut se dispenser de lui assigner un fonds de subsistance convenable à sa condition, et de lui laisser la jouissance de tout ce qu’elle a reçu de son père. Pour les autres veuves de son père, surtout celles qui n’ont point eu d’enfants, il est le maître de les prendre s’il les trouve à son gré et d'en user comme des siennes. S’il ne les juge pas dignes de son affection il les emploie au travail, pour augmenter son revenu, mais il n’a aucun commerce avec elles ; le nombre de ces femmes est ici fort
grand; et la plupart, s’accommodant peu du célibat, n’ont pas d’autre ressource que la prostitution.
Il y a plusieurs punitions pour l’adultère. Parmi le peuple un homme qui soupçonne sa femme emploie toutes sortes de moyens pour la surprendre parce qu’elle ne peut être punie sans conviction.
S’il réussit il acquiert un droit certain sur tous les effets de l’adultère, en esclaves, en bijoux, en ivoire et en marchandises, avec le pouvoir de s’en servir aussitôt et de les employer à son usage. La femme coupable, après avoir essuyé une rude bastonnane, est chassée de la maison et réduite à chercher fottune.
Personne n'ayant d’empressement pour l’épouser dans cette situation elle se retire dans quelque lieu où elle ne soit pas connue, pour trouver un autre mari en qualité de veuve, ou pour y vivre de quelque métier.
Les nègres riches tirent à peu près la même vengeance d’une femme adultère, mais ses parents, pour éviter le scandale, s’efforcent d’apaiser le mari offensé avec une somme d’argent, et rétablissent ordinairement la paix entre les deux parties; la femme rentre alors dans tous les droits de la fidélité et de la vertu sans qu’il soit permis au mari de lui reprocher sa faute.
Les grands et les gouverneurs sont beaucoup plus sévères dans leurs punitions. S’ils surprennent leurs femmes dans une galanterie ils tuent sur le champ les deux coupables et jettent leurs corps aux bêtes fauves. Mais cette sévérité même, dit Nyendael, rend ici l’adultère fort rare.
D’après Nyendael encore, le roi de Bénin ne se montre à son peuple qu’une fois l’année, à la fête du corail. De son côté Artus assure qu’il fait annuellement deux processions au travers de la ville. C’est dans ces occasions qu’il fait éclater toute sa grandeur en marchant à la tête de ses femmes dont le nombre monte à plus de six cents.
Du temps de Barbot (fin du xvii® siècle) le roi de Bénin était un jeune prince d’un air affable. Il avait encore sa mère qu’il traitait avec beaucoup de respect, et qui faisait sa demeure dans un palais séparé, à quelque distance de la capitale, avec une cour digne de son rang. Il la consultait souvent sur les affaires de l’État, mais par l’entremise de ses ministres; car il ne pouvait la voir lui-même sans blesser les lois et sans s’exposer à quelque soulèvement du peuple.
Au sud de la rivière Bénin coule le Rio Forcados. Mérolla, dans la relation de son voyage au Congo, raconte, à propos de la région du Forcados, une aventure fort remarquable. Vers l’année i683 deux fnissionnaires capucins,
dont l’un se nommait Angelo-Maria d’Ajaccio, et l'autre Bonaventure de Firenza, étant arrivés dans le Rio Forcados, venant de Saint-Thomas, furent reçus du roi avec beaucoup de civilités et de caresses. Dès la première audience le père Angelo lui tint ce langage : « Si Votre Majesté désire que je fasse un long séjour dans ses Etats il faut qu’elle oblige ses sujets d’embrasser le saint état du mariage, suivant les lois de ma religion, et qu’elle ordonne à tous les jeunes gens de son royaume de couvrir leur nudité avant l’âge nubile..., »
Le roi répondit qu’à l’égard de ses sujets il accorderait volontiers ces deux demandes ; mais que, pour ce qui le regardait lui-même, il ne se soumettrait jamais à la loi du mariage, à moins qu’on ne lui donnât une femme blanche, à l’exemple de quelques-uns de ses prédécesseurs.
La difficulté consistait à trouver une portugaise qui voulût épouser le roi, car les femmes de cette nation méprisent beaucoup les nègres. Le père Angelo se hâta de retourner à Saint-Thomas pour chercher le moyen de satisfaire ce monarque. Là, son zèle lui ayant fait découvrir une jeune fille, pauvre et vertueuse, qui vivait sous la conduite de son oncle, il choisit un jour de dimanche, après la messe, pour se tourner vers le peuple qui était assemblé dans l’église ; et, s’adressant à l’oncle, il le conjura publiquement, au nom de Dieu, de consentir au mariage de sa nièce avec le roi de Forcados, dans l’espérance d’avancer la conversion du royaume entier. L’oncle se laissa vaincre par un si pieux motif, et le zélé missionnaire eut la satisfaction de conduire au roi la jeune hile accompagnée de quelques personnes de sa nation. Elle fut reçue avec beaucoup d’affection et de magnihcence. Le roi ne tarda point à l’épouser avec les cérémonies de l’Eglise ; et cet heureux mariage fut suivi de la conversion de tous ses sujets.
Nous n’avons pas de renseignements modernes au point de vue qui nous occupe, sinon que le culte des fétiches au Bénin a gardé de révoltantes horreurs.
D’après l’abbé Bouche on y a conservé un usage qui régnait jadis à Lagos et ailleurs : celui d’empaler une jeune hile, au commencement de la saison des pluies, ahn de rendre les féticluîs propices aux récoltes.
La campagne victorieuse c]ue viennent d’achever les Anglais va faire entrer le Bénin dans l’orbite active des civilisés; ainsi disparaîtront de ce royaume nègre, comme elles ont disparu du Dahomey par l’action française, les sanglantes Coutumes de la religion fétichiste.
AS-NIGER & BÉNUE
Le delta formé par les nombreux bras du Niger est habité par des populations clairsemées ; leurs villages doivent sans doute leur existence à quelques chefs descendus du Haut fleuve pour vendre des esclaves aux négriers, et c’est pour avoir un pied-à-terre près du lieu où ils faisaient leurs marchés qu’ils se sont décidés à construire ces huttes dans la fange et dans la boue.
Aussi les anciennes relations de voyage, où nous avons jusqu’ici puisé d’intéressants renseignements à propos de la Côte Occidentale, ne parlent guère de ce delta du grand Niger; ce que nous dirons ici aura surtout trait aux populations de l’intérieur, vers Lokodsa au confluent du Niger et de la Bénué.
Nous ferons appel à la relation “Au Bas-Niger”, de Edouard Viard, et à celle de Burdo : “ Niger et Bénué”.
Parlant de la négresse du Bas-Niger, Viard dit : « Les tatouages sont les grands ornements des négresses. Elles en ont partout : sur la figure, entre les seins, sur les bras, les mains, dans le dos, sur le ventre; plus elles sont couturées, tenaillées, coupées, piquées, plus, il paraît, elles sont jolies. Certaines de ces marques ont dù les faire souffrir énormément, puisqu’elles laissent sur les épaules ou entre les seins des cicatrices épaisses, composées de chairs tirées, tendues, formant un amas de la grosseur d’une noix; sur la figure, aux joues, des incisions qui ont près d’un demi-centimètre de creux.
Ces mutilations ne sont pas les seules qu’elles subissent; elles en endurent d’autres d’un caractère plus intime; les unes sont faites pour des raisons d’hygiène, les autres remplacent l’ancienne ceinture de chasteté.
Quoique toutes ces opérations les fassent beaucoup souffrir, les femmes elles-mêmes tiennent d’autant plus à les subir qu’en général il n’y a que les femmes libres qui ont des tatouages; les femmes esclaves de naissance n’en ont que rarement; alors, pour se distinguer.. ..
ly
Les tatouages ne sont pas les seuls ornements des femmes ; d’aucunes poussent la coquetterie jusqu’au raffinement.
Pour atteindre ce but elles s’entourent l’œil gauche d’une couleur blanche et l’œil droit d’une nuance rouge; ces tons vifs, tranchant sur le fond noir de leur peau, leur donnent un si drôle d’air que l’on rit malgré soi en les voyant, et celle qui est accoutrée de la sorte se pavane fièrement, se faisant admirer des autres femmes.
Si ce n’étaient les seins qui se dépriment au premier enfant, n’auraientelles que douze ou treize ans, et la tête, qui laisse souvent à désirer, les négresses seraient, pour la plupart, admirables comme formes.
Cela se conçoit; ces femmes vivant à l'aise, sans aucun de nos soucis, sans lutte pour les exigences de la vie matérielle, le corps et les membres non entravés dans leur développement, poussent comme des arbres ; le corps n’est ni abîmé par le corset, ni tenu immobile sur une chaise pendant de longues heures. Aussi, pour la plupart, sont-elles d’une force supérieure à la blanche. Mais elles sont d’une paresse!
Des journées entières elles restent accroupies ou étendues au soleil, sans autre occupation que celle de chantonner ou de se faire mutuellement leur coiffure.
Cette coiffure, formée de petites mèches relevées et attachées sur le haut de la tête sur un gros boudin en étoupe, leur donne l’air d’avoir un casque en cuir noir sur le crâne; et elles croient être, ainsi, irrésistibles !
Les négresses d’un rang supérieur comme éducation et comme richesse, n’ont pas les goûts aussi primitifs ; elles suivent, mais de loin, la mode. C’est ainsi qu'elles se coiffent de beaux chapeaux à plumes, qu’elles se vêtissent de jolies robes en taffetas ou en satin de couleurs voyantes; mais en dessous, aucun linge: le corps, et tout de suite la robe.
Comme chaussures, rien absolument ; elles vont pieds nus ayant à la main une jolie ombrelle qu’elles manient en minaudant et qu’elles portent tantôt sur une épaule, tantôt sur l’autre. Elles vont ainsi, par les belles journées, se rengorgeant, faisant des grâces, balançant leur corps par de gracieux petits mouvements.
Mais que subitement il survienne un orage, un de ces orages comme il en fait lâ-bas, qui ne préviennent pas, qui éclatent tout â coup ; vite on voit les beautés noires, si majestueuses il y a un moment, refermer rapidement leur
ombrelle, se trousser jusqu’aux reins et se sauver à toutes jambes. Tiens ! pour pour ne pas salir leur robe.
La jeune Musulmane au Niger est à peu près traitée comme l’est la femme des Musulmans d’Algérie, mais avec un peu plus de liberté ; ainsi le voile de la figure n’est pas rigoureusement imposé.
Elle fait ses courses elle-même, et peut avoir des relations de voisinage, même avec des hommes.
Pour le reste c’est elle, comme sa compagne algérienne, qui est chargée de tous les gros travaux de la maison ; écrasement des grains, charriage du bois et de l’eau, etc.
La négresse du fétichiste n’est pas aussi diminuée que la Musulmane ; son rôle est plus haut. Elle est presque l’égale de l’homme, et les gros travaux de la maison se partagent entre eux ; joies et misères sont supportées en commun. S’il arrivait que la vie commune, par la faute de l’homme, lui causât plus de peines que de joies, la fétichiste reprendrait sa liberté, ce que ne peut que difficilement faire la Musulmane.
La fétichiste est très intelligente ; c’est elle qui s’occupe de la partie commerciale de son ménage. C’est elle qui va aux factoreries vendre l’huile et qui sait très bien débattre son affaire. Elle fait aussi quelques petits métiers ; le vin de palme, une espèce de bière, les beignets de pulpe d’ignames, tout cela sont des articles de trafic pour elle. Son installation est vite faite ; elle choisi un endroit sur la place du village et y étale sur une natte ce qu’elle a à vendre.
Celles qui ont un peu de moyens achètent aux factoreries de petits miroirs, des perles, quelques étoffes et des cauries, et revendent ensuite au détail ces petites choses à leurs voisins pauvres.
Cette vie active de la négresse fétichiste, en développant son intelligence, lui donne encore quelques charmes. Elle n’a pas cet air sauvage et craintif de la Musulmane.
Gaie, enjouée, se rendant très bien compte de son importance dans le ménage, elle ne prend pas devant son mari l’attitude de chien battu, ou qui va l’être, qui est habituelle chez l’autre ; et, sa journée finie, par les beaux clairs de lune, quand sonne le moment des danses et des chants, elle dit, comme les autres, sa petite chanson qu’elle accompagne très souvent d’un pas de cavalier seul.
Pour montrer à quel point la fétichiste est indépendante et fière, Viard cite le fait suivant : « J’avais comme domestique une négresse qui parlait toutes les langues du Niger ; Eisa était mon interprête dans toutes mes visites aux chefs. Entre autres talents elle avait celui de laver et de repasser le linge comme le fait une blanchisseuse européenne ; elle aidait aussi le cuisinier à servir et à nettoyer la vaisselle ; mais ce qu’elle cassait, c’était incroyable !
)) Un soir une femme riche de l’endroit devait venir prendre le thé chez moi; j’avais à terminer avec elle un achat de différentes choses pour mon départ du lendemain.
» Vers huit heures ma vendeuse arriva; j’appelai alors Lisa et je lui dis de servir le thé; elle apporta une tasse, la plaça devant moi ainsi que le sucre, me versa le thé et gravement s’en alla. Je crus qu’elle allait chercher une autre tasse; ne la voyant pas revenir, je l’appelai et lui dit de servir le thé à mon invitée. A ces mots, Lisa, je ne dirai pas rouge de colère, mais furieuse quand même, s’avança vers moi et, roulant ses gros yeux blancs, me dit : « Moi, domestique toi, moi pas domestique à la femme. » Et se tournant vers celle-ci, elle commença à tant lui en dire que cette malheureuse s’enfuit.
» Je payais les services de Lisa douze bouteilles de gin par mois; elle avait un mari qui ne se contentait pas seulement de lui boire ses appointements, mais encore qui lui flanquait des tripotées à la laisser parterre. A la suite d’une de ces volées elle venait toujours me montrer les endroits frappés; mais sur cette peau noire je ne distinguais rien. Pour se remettre elle me demandait un peu de brandy. Ce peu était un grand verre qu’elle avalait lestement!
» A la fin du mois Lisa se trouvait à la tête de douze bouteilles d’alcool. C’était fini, je ne la revoyais plus. Tant qu’il restait une goutte dans les bouteilles, elle restait chez elle.
» Et impossible de lui faire accepter un autre mode de paiement; elle ne voulait que des spiritueux, depuis si longtemps elle y était habituée! Pauvre Lisa ! »
Comparant Musulmans et fétichistes du Niger, Viard examine ce qui fait la force d’expansion des premiers et à ce propos émet les considérations suivantes :
cc Le fétichiste du Soudan admet la femme dans sa vie sociale, l’autre l’en éloigne ; celui qui rejette la femme progresse, celui qui l’accueille reste immobile.
» La pauvreté des peuplades fétichistes par rapport à la prospérité des populations musulmanes peut être attribuée à ce fait que l’un de ces deux peuples a le sentiment d’une divinité, alors que l’autre n’en a même pas l'intuition; il semblerait donc que l’idée d’une divinité est indispensable à l’humanité pour progresser, et que sans cette idée, même en ayant le concours de la femme, l’homme est condamné à l’immobilité.
» Examinons la question :
» Il peut se faire que la croyance dans un dogme réunisse, groupe, agglomère les individus qui ont la même foi, mais si ce dogme n’arrive à ce résultat, comme l’Islam, qu’en sacrifiant un sexe aux appétits de l’autre, il ne fera jamais,
des hommes qu’il groupera, que des foules de sectaires; résultat qui, loin d'être un bien, est la négation de tout progrès.
)) Ce qu’il y a de remarquable dans la religion musulmane, c’est le genre de récompenses qu’elle réserve à ceux qui acceptent son culte, et les conditions qu’elle impose pour les mériter.
» Tout d’abord, elle sacrifie un sexe à l’autre, et indique au sexe au profit duquel est fait ce sacrifice ce qu’il doit faire pour qu’il lui profite et, comme condition essentielle de ses faveurs, elle place en première ligne la propagation de son culte, même par le fer et le feu, là où il n’existe pas : de là un dogme masculin et guerrier. Au milieu de ces hommes voués à la guerre, que peut être la femme? Simplement une mère, une nourrice.
)) La croyance du Musulman en une divinité lui a permis d’atteindre un certain rang dans l’humanité, mais au prix de luttes continuelles avec les autres hommes, de l'écrasement d’un être semblable à lui. En effet, quelle récompense cette religion promet-elle à ses adeptes? Des félicités dont la femme, mais non la femme d'ici, celle de là-haut, fait tous les frais. Celle d'ici, de terre, pour le Mahométan n’est que la copie informe de ce qu’elle sera plus tard, copie suffisante pour lui donner un avant-goùt des joies qui l'attendent, mais pas assez cependant pour l’empêcher de la désirer plus parfaite.
» L’Islam ne civilise pas, il ne fait que convertir.
» A la vie toute matérielle et paisible de l’idolâtre, il substitue une vie toute de luttes et de fanatisme; son compagnon sur terre, la femme, il le lui enlève, mais en promettant de la lui rendre plus tard dans le ciel à l’état de perfection : pauvre fétichiste, avant ta conversion tu l’avais, la femme, mais la femme d’ici, de terre; et va, celle-ci donne plus de joies en ce monde, quand on sait en faire la compagne de sa vie, qu’elle n’en donnera aux Musulmans, même transformée en houri, si la Musulmane est aussi nulle là-haut qu'elle l’est ici.
» Les peuples occidentaux qui prennent aujourd’hui l’Afrique pour but de leurs tentatives d’expansion, auraient une tâche plus facile s'ils ne trouvaient devant eux que des peuples fétichistes seulement.
» Précisément parce que ces peuples sont encore dans l’obscurité il n’y a à vaincre chez eux que de mauvais instincts. L’éducation patiente les modifierait. Etrangers à toute idée religieuse ils seraient plus maniables et se plieraient mieux à nos enseignements civilisateurs. Leurs progrès dans la voie féconde et pratique où nous les engagerions seraient d’autant plus rapides qu’ils ne seraient entravés par aucun dogme, par aucun anathème envers certaines manifestations du progrès et, surtout, qu’ils auraient pour les encourager et les soutenir dans cette marche en avant, ce collaborateur précieux, la femme, dont sa religion prive le Musulman. »
Chez les peuples idolâtres du Niger tout ce qui concerne le mariage, le divorce, les naissances, etc., se passant en public, aucune sanction autre que la mémoire des assistants n’est nécessaire pour la validité de ces actes.
Au point de vue des droits sociaux et de famille les sexes sont égaux. Chez ces peuples pas de privilège pour l’un au détriment de l’autre. Les devoirs comme les charges sont en partage, et l’équilibre de cette règle est même observé en cas de guerre. Si l’homme combat la femme suit le guerrier, lui assure sa subsistance, soigne ses blessures et, en cas de mort, soustrait son corps à l’ennemi pour lui éviter les mutilations.
Les charges de la famille sont supportées en commun. Les charges envers l’enfant cessent dès que celui-ci est arrivé à l’âge adulte ; à lui ensuite de pourvoir â sa subsistance ; à partir de ce moment le lien de la famille est brisé. On ne trouve le sentiment du foyer exister à l’état permanent que dans les familles royales ou des grands dignitaires, parce que le trône ou les honneurs s’y transmettent héréditairement.
L’adultère est puni de diverses manières selon qu’il est commis chez telle on telle peuplade.
Dans certaines l’individu complice de la femme devient l’esclave du mari (analogie avec l’ancien droit romain) ; chez d’autres le mari outragé acquiert le droit d’avoir les prémices de la jeune vierge que son insulteur épousera, ou se contente d’une réparation en nature que lui paie le complice de sa femme. Ce mode de réparation est le plus généralement répandu. L’adultère est rarement une cause de séparation entre les époux. Dans ces pays la faute de la femme n’a pas les mêmes conséquences que chez nous. L’homme se sent peu atteint par l’intrusion au sein de son foyer d’un être qui n'est pas de lui. Les mœurs sociales de son peuple ne lui imposant pas les soucis de l’avenir de l’enfant, et ne donnant à celui-ci aucun droit d’entrer dans la vie du mari de sa mère, l’adultère par suite n’a pas de grandes conséquences.
Pour la femme, dans la plupart des cas, cette faute lui attire une correction et tout se borne là. Chez certains peuples l’adultère de la femme touche si peu le mari, que c’est celui-ci qui engage sa femme à le commettre pour surprendre ensuite le couple et faire payer au complice une indemnité à titre de réparation. Nous retrouverons pareille pratique dans le Haut-Congo.
Le mariage ne lie pas perpétuellement les individus. Que ce soit par accord mutuel ou pour toute autre cause, il peut se dissoudre par la volonté de l’un ou de l’autre.
Chez les idolâtres, pas de complications comme il en existe chez nous, lorsqu’il s’agit de rompre un mariage. Le sort de l’enfant, si difficile à fixer chez les peuples civilisés, n’est compromis en rien, chez les noirs, par la rupture entre les parents. La nature produisant incessamment et suffisamment
pour l’entière satisfaction des besoins matériels des individus, ceux-ci n’éprouvent aucune nécessité d'établir des lois protégeant l’un envers l’autre les membres d'une même famille, car de l’union ou de la séparation des êtres entre eux ne résulte aucune atteinte pour leurs intérêts; qu’ils restent unis ou qu’ils se séparent leur condition matérielle n’est ni améliorée ni empirée : les bananes n’en poussent pas moins, les cocos sont tout aussi nombreux et les poissons grouillent en aussi grand nombre dans les rivières.
La plupart des noirs idolâtres ont plusieurs femmes.
Au Bénué les esclaves sont soumis à la coutume de l’exposition : cette coutume consiste à exposer le nouvel esclave enchaîné pendant plusieurs jours devant la maison de celui à qui il appartient, et cela pour que toute la peuplade puisse l’examiner et le reconnaître s’il venait à s’évader; le temps de l’exposition achevé il est délié, et commence le service de son nouveau maître.
Les femmes ne sont point soumises à cette coutume.
Les femmes esclaves qui partagent la couche du maître ne font rien ; les autres sont occupées à la cuisson des aliments, au transport du bois et de l’eau, ainsi qu’à la confection des tapis ou des nattes.
Après le repas du soir commencent les amusements.
Ils consistent en danses et chants. Un tambourin, des flûtes en bambou composent l’orchestre. Nègres et négresses forment un grand cercle, les danseurs au centre. Ces amusements n’offrent rien de particulier. Il y a à signaler cependant une danse qui offre quelqu’originalité. La danseuse se frappe avec force la poitrine, puis, à un moment donné, s’enlève par un vigoureux effort des jarrets à un mètre du sol environ, tend subitement ses jambes horizontalement et se laisse retomber à terre dans cette position. Le choc qu’elle reçoit sur son séant doit être bien violent, car on l’entend parfaitement, malgré le bruit des musiciens, et la danseuse recommence plusieurs fois de suite cet exercice, sans que cela paraisse l’incommoder.
Les esclaves femmes, dans les pays où résident des blancs, sont souvent l’objet d’un triste marchandage. Le maître reçoit le prix des faveurs accordées par la pauvrette, mais ce qu'il y a de certain c’est que le blanc ne reçoit jamais la visite de jeunes filles vierges. Toutes celles qui lui sont envoyées ont appartenu d’abord au maître, qui, à l'âge de puberté, en a fait sa femme.
A propos des horreurs de la guerre entre ces peuplades cannibales et esclavagistes, Viard décrit les suites d’un combat :
« ... A ce moment, des actes d’une sauvagerie qui épouvante se passent. Au milieu d’indescriptibles scènes de douleur, de sanglots, des dernières résistances des vaincus, commence un atroce travail d’élimination. Tout ce qui est
trop jeune, ou malade, ou trop vieux, tout ce qui, enfin, ne pourrait supporter une longue marche, est éventré et assommé sur place!
» De tout jeunes enfants sont arrachés des bras de leur mère et, après avoir eu le ventre troué à coups de sabre ou le corps mutilé à coups de lance, sont ensuite jetés tout saignants sur le sol, dans les hautes herbes. »
Nous puiserons encore dans Viard l’intéressante relation d’un mariage chez les fétichistes :
« Elle a 12 ans à peine; lui i5 au plus. Sa fleur d’oranger? Des négresses expertes se sont assurées ce matin qu'elle n’avait pas été effeuillée.
» Sur une des places du village, la plus près de la case de l’épousée, toute la peuplade est réunie. Sur une partie de cette place les femmes entassent pêle-mêle des poules,, des bananes, du maïs, des noix de coco; ce sont les offrandes de chacun que tous mangeront tout à l’heure. A l’abri du soleil, sous des feuilles de bananier, sont de grandes calebasses où pétille le vin de palme; dans un moment, quand les cerveaux seront sous l’influence de cette boisson, la fête tournera en une saturnale diabolique.
)) Sur la place quelque chose de singulier se passe : des hommes tracent sur le sol de grands ronds dont la courbe, plus ils se rapprochent d’un centre convenu, devient petite, jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un diamètre de cinq pieds pour le dernier cercle; dans cet espace laissé libre d’autres hommes entassent des fleurs et du feuillage; puis, ces préparatifs terminés, sur le signal d’un chef, toute la foule se dirige vers la case de la jeune vierge. Celle-ci alors, sans se montrer, demande à tous ces gens ce qu’ils veulent.
» — Waha ! Waha ! hurlent-ils.
» Chez ce peuple chaque jeune fille, avant d’être livrée à son fiancé, est astreinte à enfouir une noix de coco et, selon ce que deviendra cette semence, elle sera ou ne sera pas heureuse.
» L’arbre futur sera le symbole de sa vie, et, les circonstances viendraientelles à faire mentir cette coutume, la jeune femme aurait-elle tout pour être heureuse plus tard, si son arbre n’est pas bien venu, elle se croira malheureuse; c’est la croyance.
» A l’invitation qui lui en est faite, la jeune fille sort de sa case; elle se présente aux yeux de tous, nue, inconsciente, et est conduite, accompagnée de chants et de cris, à l’endroit où doit être enfoui le coco. L’arbre à venir sera le sien, ce sera son fétiche, à elle seule incombera le soin de l’entretenir et d’en recueillir les fruits; puis, la noix enterrée, elle est reprise et, pendant que les gens de la peuplade se massent à l’endroit où sont les ronds, mais en dehors d’eux, elle est amenée par des jeunes filles au centre des cercles, là où se trouve placé l’entassement de feuilles et de fleurs.
))Que va-t-il se passer?
» Une chose bizarre.
» Les jeunes filles couchent la vierge sur le sol, puis amoncellent sur elle toute la masse de verdure qui est là; bientôt elle disparaît sous cette avalanche de feuilles et de fleurs, et, quand plus rien d’elle n’est visible, celles qui l’ont recouverte regagnent la foule.
» C’est alors qu’est amené le fiancé. A peine a-t-il paru qu’un vacarme épouvantable se produit ; tous crient et gesticulent ; des femmes lui jettent des pierres ; d’autres lui adressent des louanges ; les premières sont celles dont le mariage a mal tourné ; les secondes celles dont l’union a été heureuse. Pauvre garçon! Comme s’il était responsable ou de ces déboires ou de ces joies!
J) Lui est tout ahuri de ce bruit et des attaques dont il est le but; enfin un parti neutre, des jeunes filles à marier, le prennent et le placent sur la limite des ronds tracés sur le sol ; là elles lui parlent longuement ; par gestes elles lui montrent l’espace, et subitement elles se sauvent.
» D’un saut, sur un pied, le fiancé entre dans le premier cercle ; puis, sur un pied toujours, il commence son épreuve. Il doit parcourir ainsi, en sautillant, tous les ronds tracés, et atteindre de la sorte le centre, là où est sa future femme, sans qu’il se soit arrêté, sans que le pied levé ait posé à terre.
)) Malheur à lui s’il vient à buter ou si une crampe le saisit ; aussitôt tous se précipitent sur lui et l’accablent de coups, et de longtemps il ne retrouvera femme ; mais il a réussi : le voilà au centre.
» Pendant tout le temps que dure l’épreuve dépeindre l’anxiété qu’expriment tous les visages est impossible. Enfin un long cri part de toutes les poitrines : il a réussi, le voilà près de l'amas de verdure !
)) Ici il se fait un jeu mimique des plus drôles.
)) Une fois le centre atteint le fiancé n’est plus tenu à marcher sur un pied. Quelques instants il contemple ce tas de feuillage, il tourne autour ; puis, se baissant, il commence à enlever quelques branches ; la couche de verdure devenant de moins en moins épaisse il finit par apercevoir quelque chose ; il se baisse davantage et, quand ce qu'il a vu le persuade que sa fiancée est là, c’est à pleines poignées qu’il attrape feuilles et fleurs, et qu’il rejette tout au loin. Sa fiancée découverte, il la saisit violemment, la jette sur son épaule et s'enfuit. Alors commence une chasse insensée ; tout le village détale après lui. C’est en vain qu’il essaie de pénétrer dans les cases trouvées sur sa route, toutes lui sont fermées ; il doit atteindre la sienne et, toujours poursuivi, toujours sa vierge sur les épaules, il parcourt au pas de course tout le village, jusqu’à ce qu’enfin sa bonne chance l’amène devant sa demeure, où il tombe épuisé et haletant. »
Si nous abandonnons Viard pour consulter Burdo, nous y trouvons la confirmation des faits rapportés par le premier, comme aussi des appréciations diamétralement opposées des faits observés. ;
Ainsi Viard estime que la négresse pousse la coquetterie jusqu’au raffinement. Ecoutons Burdo : « A Onitsha (à environ 5o lieues de la côte sur le Niger) les indigènes ont l’instinct de la propreté, et à chaque instant on les f
voit, hommes, femmes et enfants se baigner dans la petite baie creusée par le ï.
Niger au-dessous de leur ville. . *
» Par contre ils n’ont de la pudeur aucune espèce de notion, et ils ne songent même pas à s’étonner de leur nudité réciproque. A en juger par nos mœurs }
d’Europe on serait enclin à croire que, chez la femme, la coquetterie est 1
instinctive ; la négresse est là qui prouve le contraire, et démontre que bel et V
bien c’est un fruit de la civilisation. De même qu’elle ignore la pudeur la négresse ne se doute pas de l’impression qu’un brin de coquetterie de sa part pourrait faire sur l’homme : l’idée de le captiver par ses atours, par son regard, r
par ses charmes, ne lui vient même pas à l’esprit, et jamais elle n’essaye d’at- |
tirer sur elle l’attention. C’est comme si un sens lui faisait défaut. Et n’en ‘1
déplaise à qui trouve à redire à la façon d'être des Européennes, je constate p
qu’à cause de ce manque absolu de coquetterie et de grâce c’est à peine si la négresse mérite le nom de femme. ' jj;'
)) Chez les nègres, le mariage n’est qu’une affaire, une emplette. Néanmoins à Onitscha les femmes ne sont pas traitées en êtres dégradés, comme c’est le cas chez d’autres tribus où elles se voient ravalées à l’état de bêtes de somme. C'est y
même à elles que le soin de régler les transactions commerciales est généralement confié. Elles parcourent le pays afin d’y recueillir les ivoires et les huiles : ;
de palme, et parfois, dans leurs échanges, elles déploient un bon sens qui étonne. Cependant elles n’exercent le métier de commissionnaires qu’après avoir •'
atteint un certain âge.
» Mais là s’arrêtent leurs prérogatives : elles ne peuvent aspirer à aucune fonction ni dignité publique. Lorsqu’une guerre éclate elles suivent les combattants, ramassent, soignent les blessés, et font preuve de courage et de beau- Ç
coup de bonté. Si donc la coquetterie est un fruit de la civilisation, il faut y
croire que le dévouement est un don naturel à la femme, puisqu’il est l’apanage %
même des créatures les plus barbares. 5’
)) A l’inverse de ce qui se pratique au Sénégal et chez les peuplades de y
l’Yoribba, les négresses de l’Ibo ne portent pas leurs enfants sur le dos ou sur y
la hanche, mais bien sur les bras, ce qui leur donne un air plus tendre et plus maternel. Cependant, lorsque les enfants arrivent à un âge où ils peuvent se ' -
suffire à eux-mêmes, ils prennent leur volée comme une couvée de moineaux, et dès là, plus de lien de famille pour aucun. Chez les hauts dignitaires seuls.
chez les prêtres et au sein des familles régnantes, la tradition du foyer se conserve, parce que le pouvoir et les honneurs s’y transmettent héréditairement., »
Burdo est entièrement d’accord avec Viard pour ce qui concerne la nonexistence de la famille, la polygamie, la condition des femmes esclaves, la participation des femmes aux marches de guerre.
A propos de la polygamie, il écrit que l’arrivée d’une nouvelle recrue dans une case prête à une remarque bizarre : bien loin que les autres l’y voient entrer de mauvais œil, elles s’estiment heureuses de ce renfort, et cela se conçoit : plus il y a de femmes en puissance d’un même homme, plus la somme de travail qui incombe à chacune est légère. Il faut l’avouer, c’est là une conséquence originale de la polygamie entendue comme l’entendent les noirs,
Burdo eut l’occasion de vérifier de visu l’existence, dans certains harems du Bas-Niger, de Mauresques pareilles à celles du Sénégal. Elles avaient la peau noire, mais de fort beaux traits, de grands yeux fendus en amande et ombragés de longs cils recourbés, le nez aquilin, les lèvres fines, la chevelure ondée et très longue.
Elles ne ressemblaient en rien aux massives négresses indigènes.
On les achète aux caravanes venant du Nord et de l’Orient, c’est-à-dire du Soudan et des pays limitrophes, d’où véritablement les rois nègres tirent les plus beaux ornements de leurs harems.
Décrivant certaines tribus Burdo insiste sur le bracelet de la négresse. Les gros bracelets d’ivoire, dont les opulentes négresses du Niger s’enlacent la cheville, ne sont pas qu’un vain ornement, mais bel et bien ils tiennent lieu d’un véritable serment de fidélité.
C’est l’équivalent de l’anneau nuptial que mari et femme échangent en Europe, avec cette différence toutefois que la bague de mariage s’égare facilement, tandis que le bracelet de la négresse est pour la vie rivé à sa jambe ou à ses jambes. Ce n’est point pour elles un accessoire bien agréable. Loin de là. On se figure aisément le poids d’un morceau d’ivoire creusé dans la partie la plus large d’une défense d’éléphant, et qui va de la cheville à la naissance du mollet. Le creux en est tout juste suffisant pour y pouvoir passer le pied, non sans gêne toutefois, ni sans douleur.
Pour gênante que soit cette parure, toute femme qui la donnerait, la vendrait, ou, par malencontre, la briserait, passerait néanmoins pour avoir forfait à ses devoirs ; elle serait répudiée, chassée avec mépris, et qui sait si d’un accident ou d’une maladresse on ne lui ferait pas un crime qui lui coûterait la vie? Plusd’un Européen atentédese procurer l’un de ces fameux anneaux, en échange d'étoffes et de perles, dont la vue excitait au plus haut point la convoitise des femmes à qui il s’adressait. Il n’y est point parvenu. Volontiers elles lui auraient
abandonné tous leurs colifichets, mais leur anneau, pour rien au monde elles ne s’en séparent. Rien qu’à leur en faire la demande, on les effarouche,....
Heureux, bienheureux les nègres, si au cœur de leurs femmes la fidélité est aussi bien ancrée que l’est à leur cheville l’anneau d’ivoire, qui en est le symbole.
Chez les tribus d’Ogbekin et chez tous les peuples riverains du Niger, il se célèbre une solennité témoignant d’une profonde barbarie, et qu’il sera bien difficile d’extirper : c’est la fête annuelle de l’expiation, à propos de laquelle ont lieu deux sacrifices humains. L’un s’accomplit en secret et est destiné à laver les fautes du roi ; l’autre se fait publiquement et a pour but d’expier les crimes de son peuple.
D’ordinaire, les victimes sont de jeunes vierges enlevées à des tribus ennemies, ou achetées à une peuplade voisine, des étrangères, par conséquent.
Quand s’offre le sacrifice public les prêtres féticheurs couvrent de fleurs, de feuilles, d’oripeaux de tous genres la tête de la pauvre enfant qui va être immolée, et la mènent, toute nue, hors de l’enceinte de la ville. Le peuple est là, qui l’attend. Dès qu’elle apparaît, hommes, femmes, enfants la menacent du poing, en la chargeant d’imprécations, poussent d’atroces hurlements, se livrent à de violentes contorsions, et crient à tue-tête : « Arroyé! Arroyé! » (Maudite! Maudite !), s’imaginant de la sorte rejeter toutes leurs fautes sur l’infortunée, et l’en rendre responsable. La victime est alors mise à mort par les prêtres. Chez les peuplades dont le Niger arrose le territoire ils la conduisent en pirogue jusqu’au milieu du fleuve, et là, après lui avoir attaché un poids au cou, ils la précipitent au fond des eaux, tandis que sur la rive la foule continue à hurler : cc Arroyé! Arroyé! »
Il sera bien difficile d’extirper cette pratique affreuse. Outre qu’elle date de loin, de très loin, — car on la retrouve chez les peuples les plus policés du monde ancien, — elle se fonde sur une idée qui est de nature à exercer un puissant ascendant sur l’esprit des barbares. Cette idée c’est que le sang, et le sang humain par dessus tout, a la vertu de racheter les fautes commises par l’homme envers l’homme, ou envers les êtres objets de sa vénération.
Les femmes de laBénué sont d’une obésité phénoménale, ce qui, chez elles comme chez les Orientales, est une marque de beauté et de distinction. On n’imagine pas qu’un peuple, si sauvage fût-il, en pût venir à trouver du charme en cette monstrueuse difformité et pourtant c’est ce qui a lieu. Telles femmes pèsent quatre cents livres ! Et ce sont de royales et puissantes favorites! C’est à
ne s’en fier ni à ses yeux ni à ses oreilles! Aveccela elles se parent des ornements les plus baroques. Tout leur est bon : des perles, des morceaux de bois, des fragments d’os, des lambeaux de cuir, voilà de quoi sont faits leurs colliers, qu'agrémentent des ongles d’oryctéropes, des dents de crocodiles et de chacals, des serres d’aigles, des vertèbres de serpents, enfin des verroteries bleues, produit indigène, qui s’obtient en fondant de vieilles bouteilles, et qu’on colore durant la fusion au moyen d’indigo. C’est on ne peut plus grossier, mais les naturels y attachent du prix, tandis qu’ils tiennent en médiocre estime nos verroteries.
Après le cou, c’est leurs oreilles que les femmes [de la Bénué surchargent d’ornements suigeneris.
Littéralement elles se les ourlent de minces anneaux en cuivre ou en fer; et souvent une lourde pendeloque ou un morceau de verre bleu complète cette sauvage parure, dont elles tirent grande vanité.
A Imaha (Bénué) Burdo vit une femme du nom d’Agimi, que les indigènes tenaient pour oracle. Jamais imagination, si féconde qu'elle soit, n’enfanterait rien de pareil. Agimi devait avoir qS ans à tout le moins, et en pays nègre, 45 ans c’est la vieillesse ; physionomie lâchée, comme blette; tête énorme, nez épaté et comme perdu dans la bouffissure du visage; obésité, corpulence telles qu’aucun bœuf gras, fut-il couronné, ne donnerait idée d’un semblable colosse féminin. Burdo ne la vit pas debout; il pensa qu’elle était incapable de marcher et de se tenir droite, le poids d’un tel corps devant forcément, entraîner les assises, si robustes soient-elles. Pour venir à lui elle s’était traînée hors de sa case en s’aidant des mains, et l’avait salué la face contre terre.
Au lieu de se relever elle garda la même attitude, ne répondant que : « Sanù, okù, gnà-gnà », qui sont les saints usités par là. En somme rien que sa monstruosité légitimait la vénération dont elle était l’objet.
Au cours de son voyage Burdo fut accueilli et presque sauvé par l’évêque du Niger, à Lokodsa (confluent Niger-Bénué).
C’était un indigène à cheveux blancs, Samuel Adjaï Crowther, né dans l’Igbirra-Panda sur la Bénué.
Burdo recueillit sa touchante histoire (1878).
Son âge? Sa tête blanche accusait la cinquantaine.
Un matin — il pouvait avoir neuf ans — toute sa tribu courut aux armes, pleine d’épouvante.
... Des bandes nombreuses se ruaient sur le village... C’étaient les Filanis chasseurs d’esclaves... Ils furent vainqueurs.
Le futur évêque du Niger eut son père tué sous ses yeux. Il se cramponna aux genoux de sa mère; mais les Filanis l’en arrachèrent violemment, et
l’emmenèrent, laissant la pauvre femme inanimée, au seuil de sa hutte réduite en cendres.
Pendant une année l’enfant fut promené de marché en marché sans trouver d’acquéreur.
Ramené à la côte occidentale, il fut vendu à des négriers portugais.
Parti sans encombre du Vieux-Calabar le navire qui portait le jeune nègre fut pourchassé à hauteur de hile de Sainte-Hélène par un bâtiment anglais. Sans espoir d’échapper, le brick (du modèle appelé tombeau), précipita dans les flots sa cargaison de chair humaine.
A la faveur de l’affreux désordre occasionné à bord du négrier par l’approche du croiseur, l’enfant avait réussi à se blottir dans la cale entre deux sacs de sel.
Les Anglais ont vu le jeu du négrier ; ils montent à l’abordage ; les vendeurs d’hommes sont pendus à la plus haute vergue, et le navire va être coulé. Mais auparavant on le visite.
Ainsi fut sauvé l’enfant. On le mit à l’école à Sierra-Léone. Ses progrès le firent envoyer à Londres, où il fut ordonné prêtre. Sur sa demande il fut renvoyé à la côte d’Afrique en qualité de missionnaire. Son courage et son zèle dans toutes les entreprises civilisatrices et scientifiques auxquelles il fut associé furent tels, qu’en 1864, rappelé en Angleterre, il y fut sacré évêque par l’archevêque de Cantorbéry.
C’est alors qu’on lui assigna pour diocèse le Haut-Niger, où il retourna évangéliser ses sauvages compatriotes.
Un jour qu’il prêchait l’Evangile à Imaha, gros village de l’Igbirra-Panda, une pauvre vieille femme, courbée sous le poids des chagrins et des ans, s’approche du groupe que les indigènes forment autour du noir pasteur.
Tout à coup la pauvresse est prise d’un tremblement : la voix du prêtre l’étonne. Elle cherche à le voir, les indigènes le lui masquent. Elle écoute de nouveau... Soudain, affolée, elle se fraye passage à travers la foule, et, à demimorte, se jette dans les bras de l’évêque en s’écriant : « Mon fils ! Mon fils ! «
C’était sa mère dont les marchands d’esclaves n’avaient pas voulu et qui, laissée pour morte après s’être vu arracher son fils, avait ainsi échappé à la boucherie et à l’esclavage.....
Depuis vingt-huit ans elle errait de village en village, en quête de son enfant..... Elle venait de le retrouver évêque !
Il emmena sa vieille mère à Lagos, dont il avait fait sa résidence, et l’entoura de tous les soins, de toutes les douceurs, de toutes les tendresses dont sa vie avait été sevrée jusqu’alors ; et lui-même lui ferma les yeux lorsqu’on 1874 elle s’éteignit doucement dans ses bras.
Pour terminer ce chapitre nous dirons un trait de mœurs de Bonny.
C’était le dimanche 8 décembre i88g. Nous avions parcouru la ville en tons sens, vu ses grands canots de guerre, ses huttes posées tout de travers, ses nombreux vieux canons servant de seuils aux portes, de pont aux ruisseaux, d’enclumes à tout le monde, lorsqu’il nous vint à l’esprit que nous avions soif. Notre guide nous offrant de nous mener boire un verre de bière nous acceptons avec enthousiasme. Justement nous venions d’être joints par le boy de la princesse de Bonny, et nous voici conduits ni plus moins qu’au palais, nouveau sujet d’étonnements. Une spacieuse construction en planches, occupant les quatre faces d’un carré dont le centre est réservé à un parterre de lauriers-roses, Il y règne une fraîcheur réconfortante ; nous nous asseyons à une lourde table garnie d’un fort beau tapis ; le long des murs des fauteuils, un sopha, une machine à coudre, un meuble supportant une pendule et de nombreux bibelots. Le “ page ” de la princesse Laurence nous apporte des bouteilles de bière allemande, et pendant que nous buvons avec délices nous parvenons à obtenir quelques renseignements. Le roi est mort depuis assez longtemps déjà ; le prince, n’ayant que 24 ans, ne peut encore monter sur le trône, les coutumes du pays exigeant la trentaine révolue. La princesse Laurence est plus âgée; nous voudrions lui présenter nos respects, à celte négresse dont l’éducation s’est faite à Londres et à Paris, et qui parle latin et grec, à ce qu’assure le page. Malheureusement cette intéressante personne est en ce moment aux offices religieux.
C’est d’après ses instructions que les étrangers sont ainsi conduits au palais pour s’y rafraîchir à leur aise. Seulement la bouteille de bière coûte six pence; c’est du reste la coutume nègre.