LE GABON
Force nous est de passer sous silence la côte de Calabar et le Cameroun, faute de renseignements suffisants.
Nous sommes au Gabon.
Aldus (xvii^ et xviii® siècles) représente les habitants du Rio Gabon comme une nation farouche et cruelle; les hommes, dit-il, sont des loups ravisseurs et
les femmes des louves impudentes, qui préviennent les désirs et les sollicitations des étrangers; leurs maris mêmes, sans en excepter le roi, les offrent librement aux Européens. Entre eux les premières lois de la nature paraissent inconnues ou comme effacées par une longue dépravation. La mère reçoit ouvertement les caresses de son fils, et les filles celles de leur père.
Les femmes sont chargées de bracelets très pesants de cuivre et de laiton. Autour de la ceinture elles n’ont qu’une natte de roseaux.
Leur vie ressemble à celle des bêtes sauvages.
Lorsqu’elles sont pressées du sommeil elles se couchent à terre dans le lieu où elles se trouvent. Quelques-unes se servent d’un matelas ou d’une natte faite de paille. Leur occupation est de porter de l’eau, de ramasser et de préparer les fruits et les racines qui servent d’aliments à leur famille.
D’après Bosman (i7o5) les hommes et les femmes ont la peau cicatrisée d’un si grand nombre de figures, qu’on ne peut les regarder sans étonnement.
Les négresses du Gabon, dit-il encore, se frottent le corps avec de la graisse de buffle et d’éléphant, et se peignent d’une couleur rouge, dont l’odeur est si puante qu’on sent leur approche de cinquante pas. Mais elles n’en plaisent pas moins aux matelots, qui pour un petit couteau, ou quelqu’autre bagatelle, peuvent ici se choisir des maîtresses.
Nos recherches dans les vieux auteurs ne nous ont pas apporté d’autres renseignements que ceux contenus dans les quelques lignes précédentes,
Les principales tribus qui habitent l’estuaire du Gabon et ses affluents sont: les Gabonnais ou M’pongoués, les Boulous, les Bakalais, et les Pahouins ou M’fans.
La race m’pongouée est la race gabonnaise proprement dite, la race pure. Elle s’abâtardit de nos jours et meurt.
D’après M. de Compiègne {Afrique équatoriale) les femmes m’pongouées sont gracieuses, ont les pieds et les mains d’une petitesse remarquable, et des yeux très expressifs. Leur beauté est du reste renommée fort loin dans l’intérieur; elles donnent le ton à l’élégance sauvage, et les modes qu’elles adoptent, spécialement les diverses variétés de cette coiffure élevée connue sous le nom de casque m’pongoué, sont reproduites avec toutes sortes d’exagérations ; elles se chargent les jambes et les bras d’anneaux de cuivre et le cou de colliers de perles, et se drapent gracieusement dans des pagnes de couleurs voyantes.
La coiffure des femmes m’pongouées mariées diffère en général de celle des jeunes filles.
Ainsi la femme mariée, et surtout la grande femme, porte le casque, coiffure
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quelquefois d'une hauteur démesurée, mais qui va assez bien aux femmes d’un âge mûr qui la rehaussent souvent en y ajoutant des fleurs artificielles ou de faux camées.
La coiffure des jeunes filles est plus gracieuse. Le casque, au lieu d’être unique, se compose soit de dents, soit de trois croissants, dont la forme varie suivant le caprice ou le goût de la jeune fille, qui en a quelquefois plus qu’on ne croirait.
Les femmes m’pongouées ne sont guère plus vêtues que leurs maris, si ce n'est qu’au lieu d’une pièce d’étoffe nouée aux hanches et tombant jusqu’aux pieds, qui compose tout le vêtement des hommes, elles en portent une seconde qui traîne sur le sol; quant au reste du corps il est généralement découvert. Au cou elles se mettent une grande quantité de colliers de perles diversement travaillées et dont les couleurs sont souvent heureusement assorties.
Elles portent encore d’énormes boucles d’oreilles qu’on leur apporte d’Europe et dont le modèle ne varie jamais. Elles se mettent enfin des bagues non seulement aux mains, mais encore au gros orteil et aux jambes, si on peut donner ce nom aux anneaux de cuivre qui leur cerclent le cou-de-pied et le mollet.
Au point de vue plastique, si nous en croyons MM. Ricard et Lestrelle, elles seraient infiniment mieux faites que leurs congénères de la côte de Guinée. M. Lestrelle dit, comme M. de Compiègne cité plus haut, qu’elles sont généralement de petite taille; les extrémités sont plus fines, plus délicates que celles des hommes et, quelquefois, les mains et les pieds se font remarquer parleur
petitesse et le fini de leurs formes Mais, dit le même narrateur, tous ces
avantages physiques sont plus que compensés par une démarche lente et embarrassée, par un son de voix rauque qu'elles doivent à l’abus des liqueurs alcooliques, et surtout parla forme disgracieuse de leurs seins pendants et aplatis. Cette dernière difformité tient à ce que les jeunes filles ont l’habitude de se comprimer ces organes avec une ceinture, de manière à les affaisser graduellement et à les faire tomber.
Les femmes bouloues et bakalaises, écrit M. Léon Renard [Les Colonies françaises) possèdent comme ornements des anneaux en cuivre entourant les jambes, et quelquefois en nombre tellement considérable qu’ils constituent de véritables bottes, d’un poids assez lourd pour embarrasser la marche ou pour déchirer les chairs du cou-de-pied. Comme chez les M’pongoués les femmes bouloues et bakalaises constituent, chez ces peuples, une richesse fondamentale et productive. Seules chargées des soins de la culture, elles nourrissent les hommes, qui, après les défrichements faits, n’ont plus qu’à vivre dans l’oisiveté et dans une espèce de sommeil léthargique qui ressemble à celui du boa repu. Ils ne sortent de cette existence apathique que lorsque, munis de
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marchandises, ils peuvent voler les uns, tromper les autres, et garder pour eux la plus large part des bénéfices.
C’est une belle race que la race pahouine (M. de Compiègne, Afrique équatoriale)-, les hommes sont grands, bien faits et ont un air d’énergie redoutable; chacune de leurs dents d’une blancheur éclatante est limée en pointe, et la vue de ces crocs bien aiguisés donne la chair de poule.
Les femmes des Pahouins, ou M’fans, ne sont considérées chez eux que comme des bêtes de somme destinées à faire les travaux les plus pénibles. Elles sont généralement assez laides naturellement et s’enlaidissent encore en se peignant le corps avec des couleurs variées, principalement avec du rouge et du jaune; elles ne portent pas d’autres vêtements que deux petits tabliers en peaux de bête, l’un par devant, l’autre par derrière, et rattachés, comme ceux des hommes, par une grosse ceinture de perles. Quelques-unes ont pour tout vêtement un lambeau de feuille de bananier tenu en place par une liane qui fait l’office de corde. Elles tressent leurs cheveux en toutes petites nattes entremêlées de fils de cuivre; elles sont passionnées pour la verroterie et se chargent les bras et les pieds d’anneaux de cuivre. Dans les tribus qui ne sont pas encore en contact avec la civilisation les femmes sont assez retenues dans leurs mœurs et ont généralement une quantité d’enfants.
Donnons encore l’appréciation du D^ P. Barret au sujet de la femme pahouine :
La Pahouine est plantureuse et bien charpentée, grand mérite aux yeux d’un mari qui l’emploie à son propre travail. Avec l’âge elle engraisse et devient un peu boulotte. Ses formes sont amples, son bassin large ; elle donne à son village des gages de fécondité assurée. Même jeune ses mamelles sont volumineuses, piriformes, et inclinent promptement à retomber. Tant qu’elle allaite la femme pahouine tient son petit sur le côté gauche, dans une sorte de sac fait d’une simple écorce ou de peau de léopard, dont la bandoulière porte sur l’épaule droite. Dès qu’il est sevré l’enfant est laissé grouiller nu au milieu de la poussière du forum ; plus farouche que ses parents il scrute l’étranger d’un singulier regard, où l’audace l’emporte sur la timidité, et répond aux bons procédés en se débattant entre les mains comme un petit chat sauvage. La mère a pour ses enfants une tendresse de louve, tant qu’ils ont besoin d’elle. La nuance entre l’instinct et le sentiment serait délicate à mesurer
Malgré qu’elle n’est pas belle, avec ses yeux écarquillés et sa face élargie qui lui font un vague air de noctambule, la femme pahouine a le sentiment de son sexe et cherche à plaire. Sa coquetterie est de peindre son corps à l’aide d’un enduit gras coloré en rouge, comme, dit-on, les dames du lac Tchad se
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passent à l'indigo ; elle aime les colliers de perles et de métal ; elle met des plumes dans ses cheveux ; elle pare ses oreilles de pendants en fer, et, à la mode m’pongoiiée, ses jambes et ses avant-bras d'anneaux de cuivre à l’enfilade. Mais elle ne sait pas l’art d’arranger ses cheveux. Elle en laisse tomber des bandelettes qui encadrent son visage d’une façon particulière.
Le Dr P. Barret s’étend complaisamment sur les coiffures gabonaises.
Comme le lainage qui couvre une tête africaine est souple à peu près comme une brosse de crin et croît dans le plus beau désordre, on le dispose dès l'enfance à l’aide de divers artifices, particulièrement d’un fragment de verre faisant office de rasoir, et des onctions grasses répétées ; puis on le laisse pousser à sa guise,
A l’àge voulu la jeune fille est remise entre les mains d’une matrone experte, à charge pour celle-ci d’en tirer bon parti
L’opération laborieuse se poursuit au seuil de la case. Elle dure plusieurs jours, au milieu d’une lutte émouvante où chaque crin se rebelle, où il faut démêler, débrouiller brin à brin le lacis inextricable, le faire foisonner, maçonner et crépir à l’aide d’un mastic fait d’huile de palme et de glaise, et, pour achever, parfumer cette pièce de résistance, avec les sucs et les essences tirés des simples aromatiques
La forme de coiffure la plus simple et la plus gracieuse a les cheveux nattés et séparés en deux masses gonflées sur les côtés. D’autres ont la disposition d'une roue étoilée, aux rayons divergents du sommet de la tête comme centre, de cordes tressées, d’ondulés avec des intervalles où la peau se montre à nu.
Il est de véritables édifices à construire qui supposent une chevelure favorisée par l’abondance : tel ce fier appareil qu’on appelle “ casque ”, pyramide qui double la hauteur de la tête d’une “ grande femme ” ; et encore ces échappées provocantes de deux nattes crêpées, étendant hardiment leurs ailes d’oiseau par delà les oreilles d’une heureuse fille de chef.
Une ou plusieurs aiguilles d’ivoire à poignée sculptée, nommées tondo, sont piquées dans la coiffure aux places les plus coquettes.
Un ornement très prisé pour la décoration de la coiffure est le clou doré semblable aux clous des tapissiers.
Décrivant la danse des Gabonais le D^' Barret dit qu’elle est parfois un véritable tableau vivant, représentant une allégorie obscène, dont le cynisme est tel qu’il a pudeur de s’exposer aux blancs.
Le vin de palme et l’eau de feu coulent ; les sexes et les âges sont mêlés; la nuit avance.
Les cerveaux grisés s’allument à des chants lascifs d’air et de paroles
L’influence française au Gabon, en introduisant de nombreux éléments français, des Sénégalais, des Annamites, etc., a créé à Libreville une situation féminine spéciale, mais qui paraît avoir été peu étudiée jusqu’ici. A côté de jeunes gabonaises vêtues à l’Européenne circulent toujours des femmes aux énormes seins nus, la pipe en bouche, les jambes cerclées de guêtres formées d’un enroulement hélicoïdal de cuivre, de l’épaisseur du doigt.
Un phénomène intéressant est la résistance de la population gabonaise à confier les filles au couvent des sœurs de Sainte-Marie, Pourtant les indigènes ne font aucune difficulté pour confier leurs enfants mâles aux religieux. C’est que les filles ont une valeur ; elles représentent un bon prix, non pour l'esclavage qui a disparu entièrement à proximité des établissements (du moins les Français l’affirment), mais pour le mariage.
En i8go les sœurs en avaient cependant quatre-vingt-deux, auxquelles elles enseignent à parler, à lire et à écrire ; elles leur apprennent aussi le blanchissage, la couture, et tentent de leur donner des principes de religion et de morale ; elles ne réussissent pas toujours dans cette dernière entreprise. Cependant les jeunes négresses élevées à la mission, une fois devenues, légitimement ou non, mères de famille, confient volontiers leurs petites filles aux sœurs qui ont guidé leurs premières années à elles-mêmes ; et c’est ainsi que peu à peu, avec une patience et une persévérance qu’il faut louer, les religieuses arrivent à obtenir des résultats vraiment appréciables.
On a constaté que, depuis quelques années, au Plateau de Libreville et surtout à Glass, les mariages entre noirs, à la mairie de Libreville, allaient toujours en croissant. Les registres de l’état civil, confiés à un membre de l’administration locale, ne servent guère (sauf en ce qui concerne les décès) qu’aux indigènes, pour qui cette cérémonie est une occasion de réjouissance ; les blancs en font rarement usage.
D’ailleurs les Européennes sont en nombre très restreint et presque toutes mariées; ce sont en général des femmes de fonctionnaires. Quant aux naissances, elles sont, pour les Européens, un cas absolument exceptionnel.
Chez les Loangos (dépendance du Gabon) les femmes occupent une grande place dans la tribu ; elles ont voix au conseil et ont même le droit de choisir leur époux.
Il est probable qu’il ne s’agit que des femmes libres. Cette race se développe beaucoup en nombre, à cause des soins que les mères ont pour leurs enfants, dont la mortalité est presque nulle.