LE CONGO ACTUEL
LA RÉGION COTIERE
Les deux groupes les plus intéressants de la région maritime du Congo sont les Cabindas et les Moussoronghes.
LesCabindas sont depuis longtemps au contact des Portugais. Lopez(r589), dans ses récits de voyage, consacre déjà un chapitre à la couleur des mulâtres, enfants sortis du mélange des Portugais et des nègres.
D’après Baertsil y aurait, dans la zone côtière, des populations autochtones asservies par des conquérants envahisseurs, d’origine indéterminée.
La femme cabinda parle généralement le portugais. Elle est jolie, très coquette et très propre. Certaines de ces sangs-mêlés ont une réelle distinction de créole. Aussi la Cabinda est-elle très recherchée par les Européens, d’autant qu’elle est apte à une foule de petits soins de ménage, cuisine, couture, lessive, etc... Elle est femme d’intérieur autant que femme d’alcôve, et dans tous les villages foule de ces jeunes femmes recherchent la liaison du blanc, grâce à qui elles peuvent satisfaire leur goût pour la toilette, et se procurer les étoffes et vêtements européens, jupons, chemises, etc., dont elles raffolent.
Il ne faut pas confondre cette classe de femmes avec la courtisane éhontée habitant les villages écartés et attirant les travailleurs indigènes des factoreries, ou les soldats rentrant leur terme de service expiré et les mains pleines d’étoffes.
Nous disons que les sangs-mêlés cabindas sont très recherchées des Européens; souvent ceux qui pénètrent dans l’intérieur du continent africain sont accompagnés d’une de ces femmes dont les soins de ménagère leur deviennent des plus précieux.
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La tribu des Moussoronghes, qui occupe dans l’Etat Indépendant du Congo la plus grande partie du district de Banane, n’est venue s’y établir que dans la première moitié de ce siècle; elle habitait précédemment la rive sud du Congo; ce fut à la suite de divisions intestines que la tribu se déchira et qu’une fraction considérable passa le Congo pour s’asseoir par groupes sur la rive nord du fleuve.
Le caractère essentiel de la tribu est son absolue indépendance ; ainsi aucun lien politique n’est venu unir, même après un demi-siècle passé de voisinage, les Bas-Congos primitifs avec les Moussoronghes immigrés.
Les Moussoronghes s'étendent, sur la rive droite, de Banane à l’île de Matèbe et sur la rive gauche de la pointe Saint-Antoine en face de Borna.
Les mœurs féminines sont restées plus austères que chez les Cabindas; les femmes moussoronghes, dit le lieutenant Gorin, possèdent moins de cachet que les Cabindas ; la coutume de se prostituer existe chez elles, beaucoup moins développée. Elles s’adonnent surtout à la culture, dans les îles du grand fleuve, dès que la crue périodique diminue.
Elles se drapent entièrement dans des étoffes teintes en rouge brun. Leurs principaux ornements sont des bracelets et des colliers en corail et en argent, ceux-ci fabriqués par les forgerons de la tribu, qui fondent nos pièces d’argent.
La pratique de se teindre en rouge, très usitée chez les Moussoronghes, est interprétée généralement comme indiquant la période de l’infirmité lunaire ; on y voit aussi un raffinement à la mode.
Signalons encore que la femme moussoronghe fume avec passion.
Nous empruntons à un travail de M, Baerts, ancien juge de première instance à Banane, les renseignements suivants :
Chez les Moussoronghes la population se compose de trois classes de personnes : la noblesse ; les hommes libres ; les affranchis, anciens esclaves ayant acquis droit de cité soit spontanément, soit par l’influence des Européens.
La noblesse se compose des membres de la famille des rois. Elle forme une véritable caste. On naît noble, on ne le devient pas. L’indigène noble se marie dans sa caste.
Les hommes libres contractent mariage avec les femmes libres ; celles-ci ne peuvent être aliénées par leurs époux.
L’affranchi n’a pas le connubium avec les hommes libres.
Tous les actes relatifs à la vie civile, et notamment la naissance et le mariage, se constatent en fait, par la possession d’état.
La naissance, le mariage et le décès donnent lieu à des cérémonies célébrées par les féticheurs,
Ainsi le féticheur N’ganga ou N'ganga N’kissi, à la naissance d’un enfant, se promène autour de la case du nouveau-né avec les fétiches pour empêcher le mauvais esprit, le n’doki, de prendre possession de l’âme de l’enfant.
Dans la “ Mouzouaki N’koumbi ”, case servant de retraite aux jeunes filles avant le mariage, le féticheur invoque le fétiche qui doit donner la fécondité dans le mariage.
A la mort du roi ses veuves reçoivent des chefs de villages du tafia consolateur. Elles se lamentent jour et nuit auprès du cadavre comme les pleureuses de l’antiquité.
Du mariage. — Généralement les Moussoronghes contractent mariage, kouella, à l’âge de la puberté. Ils établissent une distinction très nette entre le mariage et le concubinat. Ainsi l’indigène se marie dans la classe â laquelle il appartient, et prend ses concubines dans les classes inférieures. Les enfants nés du mariage avec une femme libre sont libres eux-mêmes ; tandis que les enfants nés d’un homme libre et d’une concubine suivent la condition de la mère. C’est dans les deux cas la loi du ventre.
L’union de l’homme et de la femme n’est pas absolument libre ; ordinairement les parents s’entendent pour marier les enfants entre eux.
Toutefois les enfants ne sont pas liés par cet arrangement.
L’union sexuelle ne peut exister entre proches parents, c’est-â-dire qu’elle est interdite par la coutume entre fils et filles d’un auteur commun.
Le mariage est accompagné de formalités qui le revêtent d’un caractère légal : quelque temps avant le mariage (ordinairement trois mois), la future épouse se retire dans une case appelée Mouzouaki N’koumbi ; lâ on lui peint tout le corps en rouge avec une matière nommée n’koula. Immédiatement après le paiement de la femme par le mari le futur beau-père s’adresse au féticheur pour qu’il procède, avec le fétiche nommé N’Bingou, aux cérémonies qui doivent rendre le mariage fécond.
A la date fixée par le père de la fiancée celle-ci se rend en pleurant à la case de son époux. Des jeunes filles l’accompagnent en chantant jusqu'à la porte du chimbèque. Le jour suivant le mariage le mari réunit ses parents et amis dans un grand festin.
Nous avons dit qu’â côté du mariage, et concurremment avec lui, existe le concubinat.
Comme l’acquisition d’une concubine nécessite un capital relativement considérable, on ne voit guère d’indigènes ayant plus de cinq ou six femmes.
La monogamie est la règle, dans cette région, pour les esclaves et la plupart des hommes libres.
Les hommes et femmes contractent généralement mariage dans les cinq années qui suivent la puberté,
La femme est achetée par le mari ; lors de son mariage, Yabbe, natif de Ne N’lao, paya à son beau-père : cinquante cortades de tissus, trois châles, un fusil à pierre, deux porcs, une paire de boucles d’oreilles en argent, deux anneaux en cuivre, un morceau de corail, du tabac et d’autres menus objets.
Le beau-père ainsi payé pour sa fille doit la garantir :
1° Comme bonne travailleuse —
2° Comme femme fidèle —
3° Généralement comme non stérile.
Si la femme meurt dans les cinq premières années du mariage, ou si elle ne remplit pas ses devoirs d’épouse, le père doit la restitution du prix d’achat, et la femme est renvoyée sans autre formalité.
Par contre le beau-père peut réclamer des dommages et intérêts à son gendre s’il ne s’acquitte pas de ses devoirs maritaux.
Le consentement des parents est indispensable aux enfants pour contracter mariage.
Durant le mariage le mari est le chef de la communauté : la femme lui doit obéissance. D’ailleurs la femme est considérée comme l'inférieure de l’homme ; elle ne participe pas à la vie publique et s’occupe exclusivement des soins du ménage et de la culture des terres. La femme se livre aux travaux manuels à l’exclusion de l’homme. Celui-ci fait quelque peu le commerce ou partage son temps entre la chasse, la pêche et l’oisiveté.
L’adultère est puni de peines différentes suivant la qualité des personnes qui s’en sont rendus coupables.
Quatre cas peuvent se présenter ;
a) L’adultère d’un affranchi avec une femme libre entraîne pour lui la peine de mort —
b) L’homme libre qui surprend sa femme avec un autre homme libre peut user d’un droit de légitime défense, qui se borne à donner des coups de bâton au coupable ou à lui faire des blessures à l’aide d’un instrument tranchant, mais les coups ne peuvent pas aller jusqu'à entraîner la mort du coupable —
c) L’adultère d’un homme libre avec la femme du roi oblige le coupable à des dédommagements considérables en étoffes, bétail, etc., et en cas d’insolvabilité, il est puni de mort —
d) L’étranger qui se rend coupable d’adultère avec une femme libre moussoronghe est condamné à la peine de mort.
Dans tous les cas d’adultère la femme coupable est fouettée.
Il est d'usage que les femmes esclaves se prostituent, avec l’agrément du maître et moyennant salaire.
Des enfants. — L’enfance est très respectée chez les Moussoronghes. Les filles se tiennent avec la mère qui les initie aux travaux de culture et de ménage. Les fils apprennent de leur père la chasse, la pêche et le commerce. La filiation se constate par la possession d’état.
Le père de famille a sur ses enfants le droit de correction corporelle ; s’il tue son enfant la coutume lui impose l’obligation de payer au père de sa femme la moitié de la valeur à laquelle l’enfant est estimé.
Le père de famille a l’obligation d’entretenir ses enfants.
Il procure une femme à son fils et fait à cet effet les avances de fonds nécessaires.
Les enfants sont tenus d’obéir à leurs parents.
Lorsque ceux-ci deviennent infirmes ils sont secourus habituellement par leurs enfants, mais aucune sanction n’est attachée à cette coutume.
Les enfants privés de leurs père et mère sont élevés par les parents les plus proches, qui les entretiennent jusqu’à l’âge où ils peuvent se suffire à eux-mêmes.
Les Moussoronghes font disparaître les enfants difformes, qui sont déclarés mauvais fétiches.
L’avortement est pratiqué dans une foule de cas, mais toujours avec grand m3^stère : la femme enceinte, qui veut se débarrasser de son fruit, recourt au féticheur qui connaît les vertus abortives de certaines plantes.
La coutume moussoronghe consacre certains modes suivant lesquels les biens d’une personne défunte passent à ses héritiers.
On peut distinguer quatre ordres de succession :
1° Les enfants et descendants; il est à remarquer que la part des fils est toujours plus grande que celle des filles —
2° Adéfaut de descendants la succession passe aux ascendants —
3° A défaut de ceux-ci aux frères et sœurs —
4° A leur défaut la succession passe aux collatéraux mâles.
Lorsque des jeunes filles recueillent la succession de leurs parents, elles demeurent dans l’indivision avec leurs frères ou oncles.
Lorsqu’elles se marient leur époux règle, avec les parents de la femme, la part qui revient à celle-ci à titre de succession.
En ce qui concerne la monarchie, en temps normal elle est héréditaire. Mais l’ordre de succession est établi à l’encontre de toutes les idées reçues chez nous : à la mort du roi sont appelés à la succession :
lo Le frère utérin du roi
2° Les descendants mâles de la sœur du roi, par ordre de primogéniture.
Quand on a cherché à découvrir les raisons de cet ordre étrange de succession politique, on a cru les trouver dans ce principe de la coutume
moussoronghe qui dit que la condition de l’enfant est déterminée exclusivement par celle de la mère. Pour exprimer la marche de succession au trône les Moussoronghes disent que la succession a lieu par les femmes, ce qui leur donne la certitude que le successeur est de sang royal.
En ce qui concerne l’autorité dans la tribu la femme libre peut devenir chef de tribu, notamment lorsqu’elle était déjà femme de chef et qu’elle n’a pas de frère en âge de régner.
La femme épouse légitime de chef, appelée Lemba, prend généralement part aux assemblées des hommes libres.
Toujours elle exerce une grande influence sur l’esprit du chef et sur les délibérations ou les résolutions qu’il a à prendre.
Les Lemba ont ordinairement une habitation entourée d’un enclos qui les dérobe à la vue du vulgaire.
Le capitaine Liévin Van DeVeldedit, dans ses lettres sur le Bas-Congo, que la femme moussoronghe est plus grande et plus forte que l'homme; elle pèse bien un tiers de plus.
Cela est dû probablement aux travaux pénibles dont elle est seule chargée. La démarche de ces femmes n’en est pas moins gracieuse et très digne. Elles ont véritablement un air biblique quand on les voit marcher, portant de grands vases sur la tête ou sur la paume de la main renversée près de l’épaule. Tout se porte sur la tête dans un équilibre parfait; une simple bouteille sera portée ainsi plutôt que d’être tenue à la main.