RÉGION DES CATARACTES
D’après le lieutenant Antoine, ancien commissaire du district des Cataractes, à qui sont dues la plupart des observations qui vont suivre, la majeure partie de la région des chûtes est occupée par les Bakongo, par les Basoundi le long du fleuve, et par les Babouendés sur la rive Nord, vers les forêts du Mayombe.
Ces races ont, comme presque toutes les races noires, deux espèces de tatouages, les tatouages de race et les tatouages de fantaisie.
Tatouages de race : chez les Bakongo ces signes ethniques tendent à disparaître; ils consistent en série de points disposés en losanges sur les tempes.
Les Basoundi se reconnaissent au crocodile pointillé qu’ils portent tous sur le flanc gauche et qui est souvent très bien fait.
Les Babouendés, dit le lieutenant Antoine, ne paraissent pas avoir de cicatrices de race.
Tatouages de fantaisie : la variété de ces tatouages est infinie, car elle ne dépend que de l’esprit inventif des artistes tatoueurs; le mobile le plus important qui pousse le nègre à se couturer de dessins est le désir de plaire aux femmes.
Il nous mènerait trop loin, et ce serait d’ailleurs trop sortir de notre sujet, que de décrire tous les tatouages de fantaisie.
La femme à laquelle le noir cherche surtout à plaire est la femme libre, car il existe dans toute cette région un véritable mariage d’inclination dont nous parlerons tantôt. C’est, au surplus, précisément dans cette question de mariage que se manifeste surtout la différence entre femmes libres et femmes esclaves. En règle générale on remarque peu de différences entre ces deux catégories de femmes: elles vivent et travaillent en commun ; leurs repas, leurs vêtements, leurs plaisirs sont identiques; seulement les femmes esclaves ont un chimbèque commun tandis que les femmes libres ont chacune leur case particulière. Leur propriétaire marital a son habitation où, selon son désir, viennent alternativement ses houris.
Ici encore les femmes, quoique n’étant pas admises dans les délibérations de la tribu, y interviennent néanmoins indirectement, le soir lorsque, seules avec leurs maris, elles peuvent agir sur les esprits facilement ébranlés. Cette action, pour être indirecte, n'en est pas moins très réelle. J’eus plusieurs fois l’occasion, dit le lieutenant Antoine, au cours de mes pérégrinations, de m’en apercevoir à mon détriment. Telle résolution qui avait été parfaitement approuvée et arrêtée la veille au soir, était complètement modifiée le lendemain matin, lorsqu’on reprenait la discussion. Parfois pourtant les maris faisaient la sourde oreille , et refusaient de se laisser persuader; alors les femmes se réunissaient et venaient, par leurs cris et leurs protestations, troubler les délibérations du Conseil.
Et souvent les hommes, désireux de rétablir le calme, finissaient par leur faire des concessions.
Marché
Il arrive aussi que le commandement d’un village soit dévolu à une femme libre, par exemple à la mort d’un chef, si sa sœur aînée n’a pas de descendant mâle c’est elle-même qui hérite du pouvoir. Elle est alors généralement aidée d’un Conseil des notables de la tribu, sans lesquels elle ne peut prendre aucune résolution.
Les femmes chels de tribu sont très rares.
En août i8go j’eus à traiter à Sipélo, sur la Loufou, avec la reine Nzengui de Banza M’poutou C’était une femme âgée, d’allure énergique, choisie comme chef, me dit-on, parce qu’elle avait su, par son travail etson commerce de vivres, acquérir de grandes richesses.
La reine Nzengui m’offrit des vivres en quantité, mais je ne pus passer avec elle-même les traités que je venais conclure; je dus m’entendre avec le Conseil de la reine, qui se composait de quatre chefs, Mabadikoi et Kinkola Mavouanda de Sipélo, Mpongata et Nsakala de Banza M’poutou. Grâce à l’influence de la reine les négociations aboutirent à l’avantage général.
C'est aux femmes qu’est dévolue la culture de la terre; les hommes croiraient déroger en s’en occupant. Les produits qu’elles en retirent leur appartiennent, à charge pour elles de pourvoir à la subsistance de leurs maris. Elles fabriquent la chikwangue, le kintoka, le foundi, la mohambe, etc., etc. Elles font de la poterie et de la vannerie, et tissent parfois le coton.
La basse-cour est leur bien et si le mari veut disposer de leurs poules, de leurs œufs, il doit d’abord payer.
Habillement ; parures : Le costume ordinaire se compose de deux pans d’étoffe, l’un court par devant, l’autre très long par derrière, maintenus par une ceinture, cordelette, bande dé cuir ou ceinture de perles. La femme en puissance d’époux a les seins cachés par un carré d’étoffe frangée ; la jeune fille garde les seins nus.
Les jours de fête, les jours de marché, les femmes se drapent souvent dans une grande pièce d’étoffe.
Elles ne portent pas de madras, mais leurs cheveux sont huilés et disposés en nattes ou en boules obtenues par un mélange de charbon de bois et d’huile de
palme coloré en rouge brique par du n’goula. Parfois elles se piquent dans les cheveux une tète d’oiseau, par exemple une tête bariolée de martin-pêcheur, au long bec rouge ; l’effet en est très joli.
Les ornements dont se pare la femme bakongo sont nombreux, variés et parfois très bizarres : aux oreilles des anneaux et surtout des bouts de calebasses, des bâtonnets plus ou moins gros, plus ou moins longs, des douilles de cartouche traversant tout le lobe de l’oreille... ; des colliers, des bracelets, des anneaux de cheville, des enfilades de perles formant colliers, ceintures, ou se croisant sur la poitrine de l’épaule à la hanche... ; parfois les pagnes sont complètement garnis de perles de toutes couleurs ; les plus coquettes y ajoutent des miroirs... ; dans la cloison du nez des anneaux, des piquants de porc-épic, et, summum de la coquetterie, parure plus recherchée là-bas qu’une rivière de
diamants ici, un crayon Faber, rouge et bleu, taillé à ses deux bouts; il est bon de n’en jamais laisser traîner à portée des beautés d’ébène. Mais là ne se bornent pas les artifices de la coquetterie noire, et, pour la voir se donnant toute carrière, il faut observer la négresse habillée pour la danse.
Nous ferons à ce sujet le récit d’une kermesse nègre à Loukoungou.
Je copie mes notes de février i8go.
Depuis un mois le pays a été travaillé au point de vue du recrutement de soldats indigènes. Il a été convenu avec nombre de chefs que, le 26 février, ils amèneraient à la station les hommes à engager. A cette occasion il doit y avoir grande réjouissance. Ce sera “ koungui ”, comme qui dirait kermesse noire ou fancy-fair de moricauds.
A 6 heures du matin le canon tonne ; les drapeaux azurés qu’illumine l’étoile d’or flottent sur tous les bâtiments. Devant la maison des blancs une enceinte a été réservée pour les chefs. Des nattes y sont disposées et des Zanzibarites en grande tenue font le service d’honneur.
Des noirs tirent des salves à leur façon ; le long de la haie qui clôture la station ils ont installé une douzaine de fusils, la crosse en terre. Les douze fusils chargés, ils s’arment d’une baguette rougie au feu et la plongent successivement dans la poudre de chaque bassinet. Ils bourrent jusqu’à la gueule ; on dirait des salves d’artillerie. Aussi rien d’étonnant à ce qu’ils crèvent ou tordent leurs fusils.
Des cochons et des chèvres attendent le monde, car il y aura ripaille pendant trois jours. Une vraie kermesse flamande avec le malafou blanc au lieu de blonde bière.
Après le déjeuner les boys ont commencé la fête.
Des tambours de tous modèles et de toutes grandeurs ; des caisses de résonnance grandes presque comme des pirogues dont elles ont la forme ; des ceintures et des bracelets à grelots de bois cadencent les pas de deux, de quatre et de dix qu’ils exécutent avec un entrain endiablé.
Tout est prêt. Nous n’avons plus qu’à attendre nos invités qui arriveront vers midi.
Deux heures. A la file indienne. En tête un vieux chef coiffé d’un casque en cuivre orné d’un énorme panache. Retenu par la chaînette, le casque, beaucoup trop grand, prend sur la tête du “ m’foumou ” des positions d’équilibre instable extraordinaires, que traduiraient difficilement les équations les plus transcendantes. Tantôt c’est une oreille qui disparaît, tantôt un œil; tantôt le casque lui tombe dans le cou et la chaînette l’étrangle. Et puis, ce que les jeux de physionomie du noir vont bien avec les jeux d’équilibre du casque !
Un autre a quatre chapeaux superposés avec, tout au-dessus, un fez pointu.
Et quels accoutrements de fête ! Des fracs modèle goo ans avant J. -C. ; des
habits rouges à parements dorés ; des parasols à bandes jaunes, rouges, vertes, bleues ; d’énormes couvertures bariolées servant de burnous...
La station s’anime.
Les nouveaux soldats sont habillés sur l’heure. Ils vont triomphants au milieu du viilgiivi pecits.
Et toujours des coups de canon, des salves nègres, des batteries de tambour...
Le malafou circule. L’animation grandit.
Nouvelle bande composée surtout de femmes, que mène un musicien du cru s’époumonant dans un vieux clairon. I.es femmes se sont faites belles pour la circonstance. Leur arrivée est acclamée d’enthousiasme. Autour de la tête une mince bande d’étoffe formant diadème ; dans le nez, dans les oreilles des bâtons, des anneaux, de petites enhlades de perles ; sur les seins des femmes mariées un carré d’étoffe à frangés perlées ; Je ventre et les reins nus pour bien montrer le rythme de la danse ; les bras, le torse garnis de multiples langs de perles ; sur la poitrine un miroir ; dans le dos des grelots. Aux poignets et aux chevilles force anneaux énormes en cuivre et en métal blanc.
La figure est rougie au n’goula, le fard africain par excellence.
Les danses commencent à prendre un caractère échevelé. L’arrivée des femmes a mis le feu aux poudres... Je m’entends et vous aussi. Une nouvelle file indienne, sous les parasols les plus invraisemblables et marchant aux sons d’un accordéon asthmatique. Le clairon de tout à l’heure reprend de plus belle, essayant d’étouffer les sons de l’accordéon. Le voisin du clairon, qui a le pavillon dans l’oreille, assène à l’instrument un coup de poing qui force l’instrumentiste à avaler son embouchure.
Quelle scène et quel tumulte!
Les tambourineurs, tout en s’escrimant à tour, de bras, poussent des cris qui feraient croire à un égorgement général.
On admire fort la grâce d’une des dames : la figure noyée sous sa couche de fard rouge et noir; aux oreilles des bâtons garnis de vieilles douilles de
cartouches; â la bouche un brùle-g , pardon! soyons galants, une bouffarde.
La danse consiste â s’avancer â petits pas en se trémoussant le plus possible; le frémissement des seins et delacroupe est remarquable desouplesse voluptueuse. En face d’elle un homme se présente en se dandinant; ses gestes indiquent clairement ses désirs; la belle refuse, mais pour la frime; car peu â peu les danseurs se rapprochent, prennent brusquement contact par leurs régions ombilicales et se séparent aussitôt.
Somme toute la pudeur a peu de chose â voir en l’occurrence... Aussi l’excitation... cérébrale résultant des danses, non moins que la chaleur qui nous volatilise en ce moment, commencent â dégager l’odeur du nègre, odeur sui generis qui ne ferait pas la fortune d’un parfumeur.
Jusqu’au “ tangou koufoi ” (soir) on boit, on danse, puis nos gens s’en vont jusqu’à demain. Seuls quelques pochards restent chanter, en improvisations sans fin, les louanges de Boula-Matari.
Le lendemain, après tout un avant-dîner de pluie torrentielle, le soleil sèche brusquement la station et la fête recommence. Un monde fou. C’est d’abord “ Katamondélé ”, vir diccndi pcritus,\\omme maniant bien la parole. De fait, chaque fois qu’il vient palabrer j’admire son calme, ses gestes, tout son jeu oratoire. Le voici vêtu d’apparat : grand habit rouge et or; en bandoulière une écharpe rouge supporte une énorme cloche signalant au loin l’arrivée du chef; comme pagne une peau de chat sauvage; au cou un magnifique collier de cuivre batéké ; sur la tête un grand feutre.
Il mène une troupe nombreuse; des femmes portent des enfants à la mamelle; les hommes ont la moitié de la tête rasée et mise au rouge; sur le front et le nez une large ligne bleue. Les danses commencent de suite; tous les noirs sont vraiment enragés de danse.
Ils arrivent maintenant de partout. Quelle débauche de parasols bleus, verts, jaunes, rouges...
...En tête de la colonne le m’foumou (chef) portant sur chaque épaule une énorme couverture; derrière lui un tambour et souvent soit une trompette, soit une vieille clarinette d’où sortent des bizarreries musicales déconcertantes.
Marché
petit ; la mentonnière passe sous le nez et le chef doit se tenir comme s’il avait une tête de bois. Il a l’air au supplice. Et les enrôlements vont leur train; l’ancien racolage appliqué à l’Afrique.
Distribution de chèvres et de cochons. L’entrain n’a plus de bornes.
Dernier jour des fêtes. Katamondélé, qui a logé chez son ami Kimbanza, arrive à 7 heures du matin. A son écharpe à cloche d’hier, il a joint, sur l’autre épaule, une écharpe à clochettes et à grelots attachés aux franges; un vrai carillon ambulant.
Imaginez un orchestre composé de grosses caisses, de bombardons fêlés et de sifflets perçants. Vous aurez une idée de ce qui vient de s’installer au milieu de la station. Au loin s’entendent des trompettes amenant du nouveau monde. Je songe que nos artistes forains ont encore peu de notions de ce qu’on peut obtenir de la musique bien comprise.
Ainsi se passent ces jours de fêtes nègres, où le novice européen ne trouve que des sujets d’ahurissement, et où il peut admirer l’ardeur des bacchantes d’ébène, à la poitrine satinée, à la peau sans tare, aux seins petits, fermes et provoquants.
Mais revenons de plus près à notre sujet, et examinons les unions maritales dans cette région.
Ce que nous appelons mariage n’existe pas, à proprement parler, dans le moyen Congo.
La possession d’une femme s’obtient de deux façons :
lo On achète la femme qui, dès lors, vous appartient complètement. Elle quitte son village, et les enfants qu’elle vous donne vous appartiennent. Elle est une véritable concubine et on peut la revendre quand et comme on veut. Une femme jeune et agréable se paie environ cent pièces de tissus, valant deux cent cinquante francs —
2° Le noir, amoureux d’une belle au nez épaté, se rend chez le père de l’adorée, et lui offre, avec déférence, une calebasse de malafou. Le malafou doit être bon et la calebasse pansue. Dix fois de suite ce présent doit se renouveler, ce qui fait durer une lune environ ce premier acte.
L’amoureux expose alors la passion sans seconde qu’il éprouve pour l’élue de son cœur,
(( Oh ! oh ! » — dit le chef — si tu dis vrai, que n’offres-tu tout d’abord aux frères, aux sœurs, aux proches de ton amour, quelque petit cadeau qui les disposera en ta faveur ? »
Marché
Et l’amoureux d’amener une belle chèvre. On la mange. Après quoi Roméc^achète du poisson pour une valeur de dix pièces, et si le poisson n’est pas du goût de Juliette, eh bien, foin du poisson et vive le cochon... de lait (touchant symbole !) La vierge noire en ingurgite jusqu’à contracter une indigestion considéraMe.
Puis, à son tour, elle offre à son futur probable six poulets proprement égorgés.
Enfin nouvelles calebasses de malafou que l’on déguste en discutant le nombre de pièces à allonger au chef pour devenir l’époux du fruit de ses entrailles. Selon les mérites de la femme le chef demande 5o à 6o pièces; celles-ci payées l'amoureux, presque ruiné, peut enfin emmener dans son village l’objet de son ardente passion. 11 a eu soin de lui construire un élégant et confortable chimbèque, où la lune de miel pourra battre son plein.
Si quelque beau jour elle (la lune de miel) s'aigrit (excusez l’audace de cette figure) et si le divorce devient nécessaire pour incompatibilité d’humeur ou pour tout autre motif, le mari s’en va trouver le père de sa changeante moitié. 11 daube tant et plus sur le compte de la pauvre femme, et réclame les pièces payées jadis par lui. L'usage veut que le chef, si désagréablement surpris qu’il soit, reprenne sa fille et rende les pièces. Le malafou et les victuailles ne reviennent plus sur le tapis (lequel est généralement une natte).
Encore un important détail : si la femme vient à rendre l'àme son chef vous octroie, sans frais aucun, une remplaçante à son choix.
On pense s’il y a dans de telles coutumes matière à multiples palabres.
A son mariage la femme ne va pas toujours résider au village de son mari ; fréquemment elle continue à habiter son propre village, où son mari construit une case afin de pouvoir rendre visite à sa femme et la voir dans l’intimité.
Si la femme a à se plaindre de son époux, elle peut ou retourner chez son père, ou aller s’offrir comme concubine à un autre homme en échange de sa protection. C’est toujours là un motif de querelles plus ou moins graves
Le nombre de concubines d’un Bakongo ne dépend que de sa richesse; la monogamie est la règle parmi les esclaves parce qu’ils ne peuvent faire autrement, Au contact des missions protestantes et catholiques la monogamie commence à être observée comme principe religieux.
Il y a à remarquer, à propos de la polygamie que, dans ce pays où la femme, même la femme du chef, est une servante se livrant aux plus rudes labeurs, chaque épouse nouvelle est une aide pour les travaux, et son arrivée n’est pas vue d’un mauvais œil par les autres. Un grand nombre de femmes est considéré comme une marque de puissance et de richesse.
C’est la première femme qui gouverne la maison. Toutes les autres sont considérées comme ses servantes. La chasteté des mœurs et le travail des femmes de ce pays sont un grand correctif aux désordres qu’entraîne la polygamie dans toutes les contrées où les femmes sont renfermées et oisives.
(Van de Velde).
Les frères, sœurs et germains ne peuvent avoir de rapports entre eux,
La prostitution n’est pas admise dans toute cette région. Mais la femme libre, tant qu’elle n’est pas mariée, peut accorder ses faveurs à qui bon lui semble, et se faire payer de ce chef.
Les femmes esclaves ne peuvent jamais en user ainsi.
L'adultère et le vol sont sévèrement réprimés.
Le premier est parfois puni de la peine de mort des deux coupables; parfois aussi le mari se contente de faire payer une somme plus ou moins forte au larron de son honneur.
Accouchements : Pendant sa grossesse la femme continue à vaquer à ses occupations ordinaires et ne change absolument rien à sa façon de vivre ni à sa nourriture. Lorsqu’elle est sur le point d’accoucher le féticheur, prévenu, vient placer les fétiches tout autour de la case afin d’en éloigner les mauvais esprits. On ne les retire que lorsque l’enfant est déjà fort.
La femme étant donc confinée chez elle à l’approche de sa délivrance, son mari lui procure à manger.
L’accouchement est fait par une vieille femme experte en l’art de Lucine.
Aucun représentant du sexe fort ne peut pénétrer dans la case. Dès que l’accouchement est terminé une des femmes assistantes emporte l’enfant poulie laver à l’eau tiède; puis on va inviter le père à venir contempler son rej eton .
La mère se fixe, au moyen d’un cordon, un morceau d’étoffe rouge sur le front et derrière la tête; c'est souverain, dit-on, contre tout mauvais sort.
Pendant deux ou trois lunes l’accouchée reste dans son chimbèque, procédant journellement à des ablutions d'eau tiède pour elle et pour le môme. Son mari lui fait visite, mais tout platoniquement ; ses droits maritaux, suspendus du jour où la grossesse a été constatée, ne reprendront vigueur qu’au jour où l'enfant sera assez fort pour être sevré, c’est-à-dire vers deux ans. Pendant tout ce temps l’homme dispose de ses autres femmes, tandis que la femme devient l’égale des plus pures Vestales. C’est du moins ce qu’on affirme.
Les étrangers ne sont admis qu’exceptionnellement près de la mère pendant les relevailles. Encore faut-il qu'ils offrent d’abord du vin de palme.
Les naissances ne sont guère marquées de grandes réjouissances. Quelques pots de malafou et des danses remplacent parfois, pour les bébés d’ébène, le baptême avec distribution de dragées de la part de la commère et du compère.
D’après le lieutenant Antoine on ne tue pas les enfants difformes : on les élève comme les autres.
Si une femme donne naissance à deux
Environs d'un Marché
jumeaux, dit encore cet observateur, elle en conserve un, et le second est confié à une autre femme-nourrice.
D’après nos propres observations, si le nouveau-né est mal venu, si, par exemple, la femme donne le jour à des jumeaux tout petiots, le ou les petits déshérités de la nature sont enveloppés de linges et enterrés. C’est à cette pratique qu’il faudrait rapporter la rareté des noirs contrefaits, bossus, bancals, etc
J’ai vu, pendant plus de douze méis de séjour dans la région des chutes, une gamine bossue, à poitrine de poulet, et un aveugle qui, soit dit en passant, faisait de la fort belle vannerie ; ce sont les deux seules infirmités graves qu’il me fut donné d’observer.
Les indigènes connaissent une plante dont l’infusion facilite l’avortement, mais il ne paraît pas qu’ils s’en servent pour leur compte. Peut-être cette pratique a-t-elle été apportée par des gens d’autres régions, du Kassaï, par exemple. (Lieutenant Antoine.)
L'amour maternel n’existe que pendant l’enfance, mais, durant toute cette période il est très vivace.
Dès que les enfants grandissent la mère se désintéresse d'eux peu à peu, les garçons vivant plutôt avec leur père, et les filles aidant leur mère dans les divers travaux.
A la nubilité les filles sont préparées pour le lit de l’époux, soit par leurs mères, soit par les autres femmes avec lesquelles elles vivent. (Lieutenant Antoine.)
D’après le capitaine Liévin Van de Velde les parents adorent leurs enfants. Ceux-ci ne sont jamais maltraités ni frappés, pas plus que les animaux domestiques, ce qui prouve bien la douceur des mœurs.
Chaque femme possède un chien. Il fait partie de la famille et est chargé de la garde des moutards que la mère dépose à terre quand elle travaille aux champs. Quand le nouveau-né s’oublie... grandement, le m’boi-m’boi (chien) est appelé, et en quelques lappées il a fait la toilette du gosse.
Les femmes sont très fières de leurs enfants. Elles adorent les voir admirer et caresser par les blancs.
S’il est touchant de voir l’affection et les soins dont les parents entourent les enfants, rien n’est admirable comme de voir le respect que les jeunes gens ont pour la vieillesse.
Les enfants d’une femme libre avec un homme libre ou un esclave appartiennent au père de la femme ou à son chef; les enfants de femme esclave avec un homme libre appartiennent au propriétaire de la femme; les enfants de femme esclave avec un esclave appartiennent au propriétaire de l’homme.
A la mort du mari les veuves libres passent en héritage au frère du mari si elles y consentent.
Si elles refusent elles retournent dans leur village, et leur chef est alors obligé de rembourser aux héritiers du défunt le douaire qu'on lui avait payé.
Les femmes esclaves du défunt sont revendues au profit de la succession afin d’acheter des étoffes pour enterrer dignement le mort. Si les héritiers sont suffisamment riches pour fournir ces étoffes, ils conservent les femmes esclaves.
La femme peut participer aux successions ; elle peut hériter de ses frères s’ils meurent sans enfants libres; dans ce cas la moitié de la succession est réservée à l’achat de tissus pour l’ensevelissement, et l’autre moitié est partagée entre les frères et sœurs du défunt.
Dans les funérailles, les femmes jouent le rôle de pleureuses.
Voici le cérémonial auquel j’assistai, en août i8go, au village de Mou’n’goyo, où était morte une femme du chef Kanzouéto ; vers 7 heures du soir, les femmes se réunirent dans le chimbèque de la morte; d’aucunes restaient accroupies autour du chimbèque, victimes de la sujétion mensuelle de leur sexe, et considérées comme impures et moins qu’odorantes.
Toutes gémissaient sur un ton de psalmodie lamentable, avec accompagnement de tambours, de cloches et de coups de fusil tirés au dehors par les hommes du village. Et durant quatre à cinq heures d’affilée l’infernal tintamarre continua, les pleureuses adressant à la morte de pressantes objurgations : « Pourquoi restes-tu sans mouvement? » — « Quel homme méchant t’a mangé le cœur? » Etc.
Vers 5 heures du matin la scène reprenait de plus belle et pas une pleureuse n’était enrouée encore au moment où nous nous éloignions.
Nous venons de dire que certaines des pleureuses n’entraient pas dans la case mortuaire parce qu’elles étaient à un moment d’impureté.
Pendant tout le temps que la femme est ainsi déclarée impure elle ne peut préparer les aliments de son mari, qui d’ailleurs ne les mangerait pas. Dans certains villages le camélia rouge est remplacé par le n’goula, le fard rouge appliqué sur les tempes et sur le front au-dessus du nez.
Dans la région des chutes la femme ne se voile pas; elle a toujours la pipe en bouche.
Je ne sache pas que certains aliments lui soient spécialement réservés.
Les femmes ne suivent pas les guerriers au combat, mais lorsque ceux-ci sont battus et laissent incendier le village, elles restent cachées dans les bois et refusent toute faveur aux vaincus tant que le village n’a pas été relevé.
Il paraît ne pas y avoir, ou du moins peu, de femmes féticheurs ou médicastres. Les femmes ne peuvent guère que composer deux ou trois petits fétiches insignifiants destinés à préserver leurs champs des maraudeurs.
J’eus pourtant l’occasion, dans les derniers jours de septembre i8go, d’assister à Lofo, sur la route de Louvitoukou à Léopoldville, aux pratiques d’une vieille femme guérisseuse. Un de mes hommes était souffrant d’une sorte de bronchite. Il s’adressa à la rebouteuse noire qui le traita ainsi : au coin d'une case un aide frappait la terre à coups redoublés d’une grosse bûche ; prenant dans une corbeille des herbes variées la vieille en toucha la nuque, les épaules, le front, le ventre, les bras du malade, puis la bûche, et finalement porta le bras vers les quatre points cardinaux comme pour lancer aux quatre vents la maladie que soutiraient ses herbes magiques. Elle recommença avec d’autres herbes, d’autres encore..., puis le patient s’étant posté au coin suivant de la case, toute la cérémonie recommença. J’ignore ce qu’il eut à payer, mais je sais qu’il ne fut pas guéri.
Signalons qu’il n'est guère d’usage que les chefs recevant des visiteurs de marque mettent à leur disposition plus que bon souper et bon gîte. Le reste n’est offert à ma connaissance que par un petit nombre de m’foumou bakongo. C’était le cas du fameux Makitou, et encore il fallait presque en appeler à sa bonne volonté.
Pedro Konko de M’bouba et Makabi de Kibenga, dans le district de Léopoldville, en usait également de même. Je crois que ces chefs procédaient ainsi par imitation des grands chefs batéké du Stanley-Pool, chez lesquels ils venaient commercer.
Avant de quitter les régions dont nous nous sommes occupés jusqu’ici, pour arriver dans le Haut-Congo oû se terminera notre étude, nous croyons intéressant de résumer, en quelques lignes empruntées à feu M. Desaegher, les institutions essentielles — mariage, filiation, succession, propriété et obligations — de l’état social rudimentaire de ces peuplades.
La plupart de ces institutions caractérisent encore l'organisation familiale bien que celle-ci ait fait place presque partout à la seconde forme sociale : le village.
Le mariage est un prêt que la famille fait de ses filles, dans l’intérêt de son accroissement et de sa perpétuité.
Le mari n’acquiert pas d'autres droits que celui d’exiger de sa femme ce que la théologie catholique appellerait le debitam. Dans certaines régions la femme continue à habiter dans sa famille, et le mari, pour jouir de “son dû”, y doit aller séjourner.
Comme garantie de ses obligations d’emprunteur le mari verse à la famille une dot, qui lui est remboursée à la dissolution du mariage.
Le mariage ne crée donc pas une famille nouvelle, celle des époux ; la femme n’entre pas dans la famille de son mari ni le mari dans celle de sa femme : chacun reste dans celle de son propre sang.
Le mariage ne crée pas davantage de communauté de biens : chaque époux demeure propriétaire de ceux qu’il acquiert par son travail ; souvent même le mari achète sa nourriture à sa femme; il est en pension chez elle. La femme, lorsqu’elle a suivi son mari, transfère pour plus de sûreté les biens, ainsi acquis par son travail, dans sa propre famille.
Mais dans pareille institution, quelle est la place faite aux enfants? Puisque le mariage n’a pas créé de famille nouvelle, les enfants doivent entrer ou dans celle de leur père ou dans celle de leur mère : par une conséquence directe du caractère essentiel du mariage, c’est-à-dire du prêt fait par la famille de la femme en vue de sa perpétuité, les enfants entrent dans la famille de leur mère. Le mari de leur mère est vis-à-vis d’eux un étranger, sans droits ni devoirs.
La filiation est donc exclusivement utérine et les enfants suivent la condition de leur mère : ils sont libres, si leur mère est femme libre, esclaves si leur mère est esclave.
Le mariage se dissout par la mort des époux et par le divorce. En cas de mort du mari, la famille de la femme restitue la dot, avec ses intérêts, aux héritiers du mari. Elle reprend la femme avec ses accroissements : les enfants. Lorsque la femme prédécède, la famille de la femme restitue de même la dot et prend les enfants : Res périt domino.
En cas de divorce le règlement des intérêts respectifs se fait de la même manière. Mais il y a en plus alors rupture de contrat et la partie responsable est tenue de payer des dommages-intérêts.
Seulement, la femme mariée est prêtée par sa famille, dans l’intérêt de la famille, et par son divorce, elle engage la responsabilité de celle-ci : elle ne peut donc divorcer qu’avec le consentement de ses parents.
Le divorce justifié ne donne pas lieu à une amende, mais il est à noter que la stérilité de la femme n’est pas une cause de divorce, puisque le mari n’en souffre pas préjudice, bien au contraire. Il en est autrement de l'impuissance du mari, qui, de toutes, est la cause de divorce la plus légitime, puisqu’alors l’objet esssentiel du mariage, l’accroissement du capital, n’est pas atteint : le contrat doit être résilié pour en permettre un utile placement.
Je ne m’arrête pas à des considérations morales : je fais du droit, du droit pur. Je cite des faits, et je tâche d’en dégager les principes juridiques, en constatant l’impitoyable logique de cette législation de sauvages.
Les principes qui régissent les successions découlent de l’organisation que nous venons de décrire.
L’homme meurt toujours sans enfants, puisque la filiation y est toujours exclusivement utérine ; qui donc succède ? De droit, le fils aîné de la sœur ainée du défunt.
C’est la conséquence du principe de la filiation utérine, et du souci de sauvegarder l’intérêt de la famille par la consécration d’un droit d’aînesse d’une rigueur extrême. En réunissant sur la tête d’un seul, non seulement les biens du de atjiis, mais encore ceux de tous ses frères, qui ont nécessairement la même sœur aînée, la loi assure à celui qui sera le chef de la famille, la richesse et la force, et par lui, la puissance de la famille.
Mais le motif même de la loi devait consacrer une exception à la loi. Si l’un des neveux, par son intelligence et son habileté, est spécialement désigné pour exercer l’autorité de préférence à l’aîné, ses oncles le choisiront comme héritier. Et c’est dans ces limites que nous apparaît et se justifie le droit de tester.
En cas de décès d’une femme libre ses enfants n’héritent pas : les biens passent à la famille. Les enfants n’en auront une quote-part que comme membres de la famille.