LES TOUAREG
Au delà de la ligne des dunes de l’Erg, vit en maître ce peuple que les Arabes appellent Touareg et qui, lui, se donne le nom d’Imochagh.
Ce peuple à la face voilée que son costume, sa langue, ses mœurs, rendent un objet de curiosité poulies autres nations musulmanes, appartient à la race berbère, parente elle-même des anciens Egyptiens.
Suivant M. Cherbonneau, le mot Touareg, qui s’écrit grammaticalement Thaouarek, est le pluriel de Tharik, participe présent du verbe Tharaka, “ attaquer la nuit”.
On devrait donc traduire Touareg par pillards nocturnes, brigands de nuit. Ernest Capendu les ji-' aurait dénommés : *Tes Chevaliers des Ténèbres
De son côté, l’historien arabe Ebn-Khaldoùn nous apprend que les Touareg, après avoir embrassé l’Islamisme, ont renié quatorze fois la religion nouvelle, d’où leur est venu leur nom arabe de Touareg, c'est-à-dire apostats.
Ce nom, les Touareg le rejettent ; ils n’acceptent comme leur étant propre, que le titre d’Imochagh (Vidal et Lablache); d’Imohars (F. Dubois).
Ce mot vient d’un verbe de leur langue signifiant ; être libre.
Les Touareg (nous garderons ce nom aujourd’hui admis par la géographie) sont constitués en quatre grands groupes confédérés : les Azdjer, les Hôgghar, les Kêl’oui, les Aouéllimiden.
Ces confédérations ont chacune pour foyer de leur indépendance propre un massif distinct de montagnes, qui sont ; le Tassili, le Ahaggar, l’Aïr, l’Adghagh.
On trouve chez ces peuples trois castes fondamentales : les nobles, les serfs et les esclaves, qui sont des nègres.
Le cadre de notre étude ne comporte pas rexamen de ces castes; nous ne parlerons que de la femme.
La femme noble, de même que l’homme noble, ne se livre à aucun travail manuel, réputé servile parmi eux; les esclaves noirs pourvoient à tout.
Le temps des femmes, rapporte Henri Duveyrier, après les soins réclamés par les enfants, dont elles dirigent l’éducation, est consacré à la lecture, à l’écriture, à la broderie, mais surtout à la musique.
Chaque soir elles se réunissent pour se livrer au plaisir des concerts donnés en plein vent, et auxquels les hommes assistent en silence.
Un instrument à archet, que les Arabes appellent rebaza et les Touareg amzad ou témahaq, accompagne la voix des femmes.
La noblesse ne danse jamais : ce divertissement est réservé aux serfs et aux nègres.
Les femmes nobles portent de longues chemises blanches, et, par dessus, de longues blouses bleues attachées au moyen d’une ceinture; le tout est recouvert, à la manière arabe du haïk blanc qui passe sur la tête en laissant la figure découverte; car, contrairement à l’usage des autres peuples musulmans, chez les Touareg les hommes sont voilés et les femmes ne le sont pas.
Lé colonel Flatters confirme ces renseignements : « Les femmes touareg, dit-il, dont la condition est tout autre que chez les Arabes, accompagnent leurs maris ou vont seules à leur gré. Elles ont leurs méharis (dromadaires de selle) à elles, et, sauf une grande pièce d’étoffe qui les enveloppe le plus souvent de la tête aux pieds, quand elles sortent de leur tente, leur costume est à peu près le même que celui des hommes; mais elles ne portent pas de voile; elles remplacent les armes par la rebaza, ou violon à une corde, sur lequel quelques-unes ont un véritable talent au dire des appréciateurs de la monotone musique orientale. »
«Un fait assez curieux, c’est qu’il y a des lettrées parmi elles, tandis qu’il est assez rare de rencontrer un homme sachant à peu près lire, soit en arabe, soit en berbère. »
De son côté, M. A. Cherbonneau assure que c’est une erreur de prétendre que les femmes touareg consacrent du temps à la lecture et à l’écriture. Ce qu’il y a de vrai, d’après cet écrivain, c’est qu’elles s’appliquent, tantôt à dessiner des amulettes, tantôt à chanter, aux sons des instruments, des mélopées guerrières, dont le thème invariable est l’encouragement à la razzia :
« Honneur aux hommes voilés !
« Leur lance n’attendra pas sa proie,
« Ils savent surprendre le voyageur couché dans ses moelleux lainages et dont le ventre est bourré de viandes et de blé.
« Ils lui arrachent Tàme sous sa tente orgueilleuse.
(c Victorieux, ils enlèvent ses gr-as troupeaux et le fruit de son négoce ; car l’espace des sables est l’empire des guerriers voilés! »
On voit que les dispositions de la plus douce moitié du genre humain sont, chez les Touareg, passablement belliqueuses.
Mais ces femmes étonnent encore par d'autres points.
Si, écrit H, Duveyrier, dans la constitution sociale des Touareg, quelque chose surprend l'observateur européen, c’est le rang distingué qu’y occupe la femme et le rôle prépondérant qu’elle y joue.
D’abord elle est l’égale de son mari.
Ensuite elle dispose de sa fortune personnelle, et, dans les villes, par l’addition des intérêts au capital, elle arrive à posséder presque toute la richesse. C’est ainsi qu’à Rhât, une grande partie des maisons, des jardins, des sources, du capital commercial de la place est aux mains des femmes.
Enfin, chez les Touareg, c’est le rang de la mère et non celui du père qui détermine la condition sociale de l’enfant.
Le fils d’un serf né d’une femme noble, est reconnu noble, tandis que le fils d’un noble et d’une femme serve ou esclave, reste serf ou esclave.
De cette loi curieuse découle une autre loi plus exceptionnelle encore ; ce n’est pasde fils du chef, du souverain, qui succède à son père; c’est le fils aîné de la sœur aînée du chef, qui prend sa place.
Il estjintéressant de faire remarquer que nous retrouverons au Congo des mœurs quasi-identiques : certaines peuplades congolaises disent qu’en faisant passer la succession d’un chef au fils aîné de sa sœur aînée, on a plus de certitude que le sang royal coule dans les veines du nouveau chef.
Ils pourraient bien ‘avoir raison.
D'après le docteur Barth, la tribu noble des Touareg Aouéllimiden considère cette filiation comme honteuse et ne témoignant que du peu de confiance du chef en la vertu de sa femme ; aussi, cette tribu applique-t-elle la filiation directe.
Voici encore un témoignage plus grand de la puissance de la femme chez les Touareg : bien qu’ils soient musulmans et que l’Islamisme autorise la polygamie, les Touareg sont, sans exception, tous monogames. Chez eux la monogamie a fait la femme l’égale de l’homme : elle prend part à la gestion des biens
et mange en compagnie de son mari, ce qui est contraire à la coutume des autres musulmans.
D’où viennent, d’où pourraient venir plutôt, ces différences.
Nous avons dit tout à l’heure que d’après l’historien arabe Ebn-Khaldoùn, les Touareg, après avoir embrassé l’Islamisme, auraient renié quatorze fois la religion nouvelle.
En se demandant le motif de si nombreuses apostasies, et en constatant l’interdiction de la polygamie aux Touareg, n’est-on pas autorisé, interroge M. Duveyrier, à conclure que les femmes ont forcé leurs maris, leurs frères et leurs enfants à n’accepter de l’Islamisme que ce qui ne les concernait pas?
En effet, quand, au nord des dunes de l’Erg, on voit la femme arabe, telle que l’Islamisme l’a faite, et, au delà de cette simple barrière de sable, la femme touareg, telle qu’elle a voulu rester, on reconnaît dans cette dernière la femme du Christianisme.
La femme touareg, comme génie conservateur, se révèle d'ailleurs à la science par un autre fait intéressant. Au milieu des révolutions qui ont successivement transporté leurs tribus errantes, du désert de Barka dans la Cyrénaïque, l’un des berceaux africains du Christianisme, jusqu’aux rives de l’Océan Atlantique, au “ Moghreb al Aksa ”, on retrouve encore aujourd’hui, chez les femmes touareg, la tradition de l’écriture berbère, perdue pour les autres groupes de cette grande et ancienne famille.
Tandis que, dans tous les Etats barbaresques, une femme sachant lire et écrire est une exception très rare, presque toutes les femmes touareg lisent et écrivent le berbère, et quelques-unes lisent et écrivent aussi l’arabe.
Voilà ce que, contradictoirement avec ce que dit M. Cherbonneau, le voyageur français Henri Duveyrier a constaté dans son voyage au Sahara central, (iSSg) ; ce voyageur énergique séjourna deux ans dans la région des Hôgghar restée jusque là inaccessible aux Européens,
Un détail encore ; généralement les femmes touareg ne se marient pas avant vingt ans, et les hommes avant vingt-cinq à trente ans.
Le général Daumas rapporte que chez les Touareg la dignité de la race se perpétue, sans mélange d’alliances étrangères, même avec les Arabes, que les Touareg méprisent et dont ils se disent les seigneurs.
Le docteur Barth a donné, de son côté, à propos des femmes touareg, quelques détails, ne concordant pas tout à fait avec ce que nous venons de dire.