DARFOUR
Le nom de Darfour (1) s'applique au pays situé à l’ouest du Kordofan et compris entre le 11° et 15° 30' latitude nord. Le Darfour est, comme le Kordofan, sous la domination musulmane; sa circonscription politique est fort incertaine. Le sultan ou souverain du pays est souvent en guerre avec les peuples voisins, ce qui entrave les relations commerciales et s’oppose à une connaissance plus exacte dettes régions. Celui qui y règne aujourd'hui est très-soupçonneux , et regarde tout homme blanc comme un espion du vice-roi d’Égypte. Les provinces sont gouvernées par des mele ks (de ■jba, roi)es pèces de pachas indépendants. Abd-el-Rahman était sultan du Darfour à l’époque où Browne y séjournait (2).
C’était un usurpateur dont voici l’histoire. Le sultan Bokar avait trois fils : Mahomet Teraub, El-Kbalife et Abd-el-Rahman.
Le surnom de Teraub avait été donné à l’aîné, parce que, étant enfant, il avait coutume de se rouler dans la poussière. Ce fut lui qui succéda à son père. Il eu occupa , dit-on , le trône pendant trentedeux ans lunaires, ce qui est un des plus longs règnes dont fasse mention l'histoire de ces contrées. A la mort de Teraub, son frère puîné, prétextant la minorité de ses neveux, et aimé des troupes, s’empara des rênes du gouvernement. Le régné
(i) Dar, en arabe, signifie village, district; et four, daim.
(a) C'est à Browne que nous devons les premiers renseignemenls détaillés sur le Darfour. ( L’ouvrage de Browne a été traduit en français par J. Castéra : Nouveau voyage dans la Haute et Basse-Égypte , la Syrie , le Dar four, où aucun Européen n'avait oénétré ; » volumes in-8«. Paris, 1800.
de ce prince fut de courte durée. Peu de temps après son avènement au trône , une foule de mécontents se réunit aux habitants du Kordofan, qui continuaient contre le Darfour une guerre dans laquelle Teraub avait péri. Kl-Khalife jugea a propos d’aller aussi les combattre en
fiersoune. Abd-el-Rahman qui, durant a vie de Teraub , avait pris le titre de faquir, et feint de se consacrer entièrement à la religion, était alors dans le Kordofan. Il profita de la disposition des rebelles, et excita si bien le mécontentement des soldats , qu’ils le choisirent pour chef. Rentré sur le territoire de Darfour, il marcha contre son frère, lui livra bataille, et remporta la victoire. Kl-Khalife y perdit la vie.
Cependant ceux à qui appartenait de droit la couronne, les fils de Teraub, furent mis à l'écart. Abd-el-Rahman monta sur le trône, et crut devoir quelque temps affecter une grande modération. Extrêmement dissimulé, comme tous ses compatriotes, il parvint à leur persuader qu’il ne songeait qu’au bonheur d’une autre vie, et qu’il était peu touché de l’éclat du trône. Après sa victoire , il refusa d’abord de voir les esclaves , l’or et le reste des objets qui avaient appartenu à son frère, yuand il entra dans le palais , il se couvrit les yeux avec un bout de l’étoffe roulée autour de son turban , en disant que la tentation était trop forte pour lui , et en priant l’Être suprême de l’empêfcher d’y succomber.
11 se borna aussi, pendant quelque temps, à n’avoir que les quatre femmes légitimes qu’accorde la loi musulmane. Cependant dès qu’il vit qu’il n’avait plus à oraindre de prétendants , et que son autorité était affermie, il crut ne plus devoir se couvrir d’un voile de sainteté ; il donna libre cours à son ambition et a
son avarice. Abd-el-Rahntan monta sur le trône en 1787.
Les habitants ne possèdent pas de documents écrits. Lliistoire politique de Darfour antérieure à Bokar est donc à peu près inconnue. On sait seulement qu’Abd-el-Casim avait succédé à Bokar, et ce dernier à Omar. On parle de quelques autres princes qui régnèrent avant ceux-ci, et qu’on nomme Soliman, Mahomet , etc. On cite le règne de Soliman comme celui sous lequel l’islamisme pénétra dans le Darfour. Les habitants du Dageou, pays situé vers l’ouest, et, dit-on, dans le voisinage de Borgou, envahirent autrefois le Darfour, et en conservèrent la souveraineté jusqu’au moment où, épuisés par des divisions intestines, ils y furent remplacés par la race de rois actuellement régnante.
Quant aux peuples dageous, ils étaient , selon la tradition , venus originairement des environs de Tunis. On raconte qu’il était d'usage parmi eux d’allumer, au moment de rinauguration de chaque souverain , un feu qu’on entretenait soigneusement jusqu’à l’instant de sa mort.
Browne évalué la population du Darfour à environ deux cent mille Ames.
Les habitants sont de différente origine. Les uns viennent des bords du Nil; les autres sortent des contrées occiden taies : ils sont ou fouakkaras ( prêtres) ou marchands. Il y a beaucoup d’Arabes, dont quelques-uns se sont fixés dans le pays. Ces Arabes appartiennent à diverses tribus. Ils mènent, pour la plupart, une vie errante sur les frontières du Darfour, où ils font paître leurs chameaux, leurs chevaux et leurs bœufs.
I Is ne sont pas assez soumis au sultan pour lui donner toujours des secours en temps de guerre, ou pour lui payer tribut en temps de paix. Après les Arabes, viennent les Zéghawas, qui formaient autrefois un État indépendant, dont le chef pouvait, dit-on, mettre en campagne mille cavaliers pris parmi ses propres sujets. Ils parlent un dialecte différent de celui du Darfour.
Chaque habitant s’établit près du terrain qu’il cultive; les maisons sont ainsi séparées par de grands intervalles. Le nombre des villages est considérable; mais les plus grands ne contiennent que quelques centaines d’habitants. Les mai-
sons ou huttes , construites de tiges de maïs et de terre glaise, sont ordinairement entourées d'un petit mur d’argile ; mais, il y a au delà une autre clôture faite avec des branches d’acacia sec et d'autres bois épineux, pour empêcher les esclaves et le bétail ae sortir. Les meieks sont les seuls qui se servent de tentes. Le bagage de chaque soldat consiste en une légère natte dont les dimensions sont proportionnées à sa taille. Les Darfourains manquent de propreté.
Quoiqu’ils observent les formalités qui accompagnent les prières mahométanes, ils ne se lavent le corps et ne se peignent que rarement. Us s’épilent et s’enduisent la peau d’une matière grasse. Ils recherchent beaucoup les femmes, et font très-peu de cas de la réserve et de la décence. La manière dont leurs maisons sont construites ne permet pas que ce qui s’y passe soit bien secret. D’ailleurs, ils ne prennent pas toujours la précaution de s’y retirer pour se livrer aux plaisirs de l’amour; l’ombre d'un arbre ou l’herbe un peu haute leur suffît ; le père et la fille , le fils et la mère y satisfont souvent un penchant incestueux.
Les Darfourains ont les traits différents de ceux des Nègres de la côte de Guinée. Leurs cheveux sont ordinairement courts et laineux ; mais il y en a qui les ont très-longs, ce qu’on regarde comme une beauté. Ils ont en général la peau très-noire. Les Arabes qui se trouvent établis dans le Darfour -sont faciles à distinguer des autres habitants par leurs traits, leur teint et la langue
u’ils parlent. Les esclaves qui viennent
u Fertit (1) ressemblent aux Nègres de Guinée, et ont un idiome particulier.
Dans la plupart des villes du Darfour on parle l’ancienne langue du pays; cependant on y entend assez bien l’arabe. Les procès sont plaidés dans les deux langues en présence du monarque. Après les officiers du gouvernement, les faquirs ou prêtres savants tiennent le premier rang dans le Darfour. Quelques-uns de ces faquirs ontété élevés au Caire. En général, ils sont ignorants dans tout, excepté les préceptes du Koran. Les
( r) Mot arabe qui signifie pays des idolâtres, et qui s'applique souvent à toutes les contrées situées au sud du Darfour.
Darfourains sont de la secte de l’iman Malek , qui ne diffère que peu de celle de SchafeT. Ils ont contre les habitants du Kordofan une animosité invétérée.
Les principales causes de cette animosité résident sans doute dans la position relative des deux pays et la rivalité du commerce. Le Kordofan se trouve sur la route qui conduit du Darfour au Sennaar, route qui est, sinon la plus courte, au moins la plus commode pour se rendre à la Mecque. Les principaux objets de commerce sont les esclaves, les bœufs, les chameaux, et les objets dont les Darfourains se servent pour se vêtir ou se parer, tels que les toiles de coton, la verroterie, l’ambre.
La ville de Cobbéou Kôbeïh (14° 11' latitude nord , et 28° 8'. longitude orientale de Greenwich) est la principale résidence des marchands, et doit être considérée comme la capitale du Darfour. Tendelti est la résidence impériale. (1) Les maisons de Kôbeïh sont construites chacune dans une vaste enceinte de palissades, et les enceintes sont séparées par un grand espace de terrain en friche. La vdle est ainsi remplie d’arbres de plusieurs espèces; parmi ces arbres on remarque beaucoup de palmiers, et surtout des heyligs et des nebkas , qui présentent un coup d’œil pittoresque. Durant la saison des pluies Cobbé est environné d'un torrent.
Du côté de l’est il y a une montagne, peu élevée, remplie d'hvènes et de chacals. Cette montagne fait partie d’une chaîne de monticules qui va du nord au sud , dans une étendue de plusieurs lieues. Les habitants de CoDbé sont presque tous d’origine étrangère. Ils sont venus primitivement du Dongola, du Sennaar, du Kordofan. On les distingue facilement des indigènes : leur teint est olivâtre, et leurs traits ont quelque ressemblance avec ceux des Européens (2). La population de Cobbé est
(i) Voyage au Darfour, par le cheik Mohammed ben-Omar-el-Tounsy, réviseur en chef de l’école de médecine du Caire , traduit de l’arabe par M. le docteur Perron , et publié par les soins de M. Joinard. ( Paris, i845 ; 1 vol. in-8° ).
(a) Browne avait entendu raconter qu’à l’est de Darfour il y a une tribu d’Arabes qui
d’environ six mille habitants. A peu de distance de cette ville il y a plusieurs petits villages qui en dépendent, et qui augmentent sa population.
Les autres principales villes du Darfour sont Sweini , Kourma, Coubcabia, Ril, Choba, Gidid, Gellé. Sweini est le rendez-vous de tous les marchands qui font le commerce d’Égypte ; ils y passent en allant et en revenant. Kourma est situé à cinq heures de marche de Cobbé; il est entièrement peuplé de marchands connus sous le nom de Jeïaras, et pour la plupart nés dans la haute Égvpte.
Coubcabia est la clef des routes de i Occident, et l’entrepôt de toutes les marchandises qui viennent de ce côté-là. Il s’y tient, deux fois.par semaine, un marché dans lequel le sel sert de principal moyen d’echange , pour les articles de peu de valeur. Pour se procurer ce sel les habitants ramassent la terre des endroits où des chevaux, des ânes et d’autres animaux ont séjourné , et ensuite ils la font bouillir (1). On vend sur ce même marché une grande quantité de tokeas et de grands sacs de cuir, qui se fabriquent dans le pays, et qui, bien tannés, sont employés à conserver du blé.de l’eau, etc. Les tokeas sont des pièces de toile de coton qui servent à vêtir les habitants pauvres. — Ril était autrefois la résidence des sultans ; c’est la clef des chemins du sud et de l’est. Il y a dans le voisinage un grand étang qui fournit de bonne eàu et qui ne tarit jamais. Les environs sont très-fertiles. Il y a près de Choba des carrières de craie qui étaient en pleine exploitation du temps de firowne. Gidid est située sur la route de Cobbé à Ril; elle est habitée par des foukkaras , gens peu hospitaliers. Gellé a été la résidence d'un iman à peu près indépendant.
Ruppel indique trois routes qui con-
frise ses cheveux de manière qu’ils ressemblent à une grosse perruque ou à la coiffure des figures qu'on voit dans les ruines de Persépolis. Il esl probable qu’il existe des restes d'anciennes nations dans l’intérieur de l’Afrique. Des Carthaginois y fuirent quand Scipion eut détruit leur ville, et des Vandales s’y dérobèrent aux fers dont les menaçait Bélisaire.
(1) Ce sel est sans doute le chlorure d’ammonium ( sel ammoniac ), qui partage les propriétés du sel marin.
14' Livraison. (Afrique Centrale.)
L’UNIVERS
(luisent de la capitale du Kordofan à Cobbé. Par la plus fréquentée on va en une forte journée d’Obeïd à Abon-Haroza, lieu florissant, habité par des Éthiopiens agriculteurs. On marche ensuite pendant six jours à l’ouest-nord-ouest, dansuno plaine sans eau et couverte de broussailles, et on arrive à Ril, qui est à trois journées de Cobbé. C’est cette route à laquelle les marchands donnent ordinairement la préférence (1).
Pendant la saison des pluies, le pays est arrosé par de nombreux torrents.
Cette saison dure depuis la mi-juin jusque vers la fin de septembre. Ôn la désigne par le nom de harij. La pluie est ordinairement très-forte et accompagnée d’éclairs. Elle tombe le plus souvent depuis trois heures après midi jusqu’à minuit. Le’sol, jusque-là d'apparence stérile, se tapisse alors d’une riante verdure. Les changements de vents ne sont pas réguliers. Le vent du sud amène les plus grandes chaleurs , et remplit l’air d’une poussière épaisse; celui du sud-est apporte les plus fortes pluies. M. Jomard, dans une notice intéressante, insérée dans la traduction de l'ouvrage du cheik Mohamed, essaye d’établir, d'après un ensemble de données, que le Darfour appartient au bassin du Nil.
Au commencement de la saison des pluies, qui est le temps des semailles , le roi, accompagné de ses meleks , se rend dans les champs où les cultivateurs sont occupés a leurs travaux, et il creuse de sa main plusieurs trous pour y semer du grain. Le même usage existe, dit-on, dans d’autres contrées de l’Afrique. Il rappelle une ancienne coutume dont Hérodote fait mention en parlant des rois d'Égypte.
La récolte du blé se fait d’une manière fort simple. Les femmes et les esclaves cueillent les épis avec la main, et ils laissent les tiges debout, parce qu’on les ramasse ensuite pour les employer à la construction des maisons. On conserve les grains dans des fosses qu’on recouvre de terre fortement battue. On fait généralement fermenter la farine (de maïs ) avant de la réduire en pain ou en gâteaux très- ni in ces , appelés kisseris, qu’on mange avec du lait.
Le maïs ( simsin ) et le millet ( dokn )
(«) lt appel, Rcisen, etc., 177.
sont les principaux grains qu’on sème.
Les pastèques et les melons , qu’on appelle au Caire abd-ekawi, abondent dans le Darfour.
Pendant sept ou huit mois de l’année la surface du sol, dans les districts du Dord, est entièrement desséchée par le soleil , et les petites plantes qui croissent spontanémentdurant la saison des pluies ont alors disparu. Les arbres même perdent leurs feuilleset présentent, au milieu des chaleurs tropicales, l’image de l’hiver du nord. Les principaux 8rbres qu’on remarque dans le Darfour sont le tamarin, le sycomore, le platane, lenebbek ( Palicerus Alhenæi ) , le sophar ( Cassia sophora ), etc. 11 paraît que le nom d 'hachiche ne s’applique pas seulement au chanvre, mais à toutes les plantes narcotiques. Les Darfourains mâchent la graine du chanvre; ils fument, comme les Égyptiens, les feuilles , et les mêlent avec d’autres plantes pour en faire un électuaire.
Le Darfour paraît être richeen mines de fer et de cuivre. Mais l’art métallurgique y est dans l’enfance. « La méthode, dit Browne, par laquelle j’ai vu un ouvriersuppléerau défaut defourneau pour fondre les métaux mérite sans doute d’étre counue. Il avait un sac de cuir auquel était adapté un tuyau de bois, et ui lui servait de soufflet. Le feu était ans un petit trou creusé dans la terre, et sur ce feu il avait mis un fragment de jarre.Toutsimplequ’était ce mécanisme, il eut un effet rapide et assez considérable. » L’or qu’on trouve au Darfour y est apporté des contrées de l’ouest et de l’intérieur.