‹ Afrique australe, Cap de bonne-espérance, Congo, etcChapitre 36 sur 65 · SOUDAN (I · texte numérisé non relu

SOUDAN (I

Le Soudan, que les anciens eonnaissaientsous le nom de Nigritie, comprend une grande étendue de la portion centrale du continent africain. Limité à l’ouest par le Darfour, à l’est par la Séné gambieet la Guinée, au nord par legrand désert de Sahara, et au sud par des contrées centrales complètement inconnues,

(1) L’étymologie de ce mot est obscure; il paraîtrait signifier pays aux esclaves. Suivant Browne , les Arabes appellent Ber-es-Soudan l’endroit où arrivent les caravanes dans le premier canton habitable du Darfour.

AFRIQUE CENTRALE. iii

le Soudan est compris environ entre le 7° et le 22° latit. nord, et entre le 1 3“ lonitude occident., et le 22° longit. orient, e Paris. C’est peut-être de toutes les réions de l’Afrique celle qui offre le plus 'intérêt sous le rapport ethnographique.

C’est aussi là que les voyageurs pourront faire les plus riches moissons de découvertes.

En parcourant les relations de Mungo- Park, Horneman, Clapperton, Denlnm, Oudney, Laing, Caillé, R. et J. Lânder, de ces intrépides voyageurs qui ont mis leur vie au service de la science, on est frappé surtout de deux choses : 1° du mouvement industriel et commercial dans ces cités populeuses que personne n'aurait imaginées dans l'intérieur de l’Afrique ; 2° de ces races d’hommes diverses , encore imparfaitement connues, et auxquelles se trouve mélée la race caucasique, et peut-être la race malaise.

En comparantces données avec les événements historiques, on est naturellement porté à croire que ce pays a servi de refuge aux peuples industrieux que le glaive des Romains et des Vandales a chassé de la côte où florissait jadis Carthage. En sécurité derrière cet immense boulevard qu’on nomme le grand désert de Sahara, ils pouvaient se livrer en paix au développement de leur commerce, de leur industrie et de leurs arts, et se dédommager en partie de la perte de leur ancienne patrie. Voilà comment nous essayerons d'expliquer la civilisation jusqu’à présent énigmatique du Soudan. On nous saura donc grede traiter ce sujet un peu plus au long.

Les documents, sans doute, nous manquent sur ce déplacement des anciennes populations civilisées de l'Afrique septentrionale. Mais ce déplacement n’en est pas môins un fait réel. En présence d’un ennemi comme le sénat romain, il fallait, personne ne l’ignore, ou se soumettre loyalement ou s’attendre à une guerre d’extermination. Les indigènes montrèrent alors ce qu’ils sont encore aujourd’hui. Jaloux de leur indépendance , ils étaient tous animés d une haine implacable contre l’ennemi commun. Quand les chances de la guerre tournaient contre eux , ils feignaient la soumission; et la trêve n’était qu’un moyen de se préparer à une nouvelle.

guerre. Dans cet état d’hostilités incessantes, que devenait la population paisible, livrée au commerce et à l’industrie? elle devait se prêter au joug du vainqueur ou se condamner volontairement à l’exil. Le premier parti répugnait au caractère national. La recherche d’une nouvelle patrie devait parfaitement convenir à des peuples déjà habitués à la vie nomade. Telles sont les observations que suggère naturellement l’élude de l’histoire. En examinant l'état actuel du pays adoptif de ces peuples, nous trouverons en quelque sorte la contre-épreuve des idées que nous venons d'émettre.

L’Instoire d’un pays se lie souvent au cours d’un fleuve. C’est le cas de l’Égypte; c'est aussi en grande partie vrai pour le Soudan. Hérodote nous a donne les premiers renseignements sur le Niger, le grand fleuve du Soudan ; il le fait couler de l’est à l’ouest, entre le 1 0“ et le 20° lat. nord. Plus tard, on rejeta cette opinion, comme fausse; enfin, des decouvertes récentes la confirmèrent pleinement. Ce n'est que depuis ces dernières années quedenouveaux voyagesont permis d’en tracer le cours.

Les premiers voyageurs portugais avaient considéré le Sénégal comme identique avec le Niger d’Herodote. Ce pendant, Barros s'étonnait déjà que sou Çanagn (Sénégal) eût si peu d’eau. Les Mandingues racontèrent à Bruë, dans son voyage au pays de Galam, que le Niger coule à l’ouest, à travers le lac Mabéria (Debbo? ); qu’il se sépare ensuite en deux bras, dont l’un est le Sénégal et l’antre la Gambie. Cette opinion erronée fut propagée par un grand nombre de géographes. Bruë rectifia ensuite ces renseignements, après avoir appris que le Niger coule à l’est et qu’il passe près de la ville de Tombouctou, üelisle et d’Anville, par un examen consciencieux de tous les renseignements contradictoires , reconnurent que le Niger et le Sénégal sont deux fleuves absolument différents. C’est ce qu’on trouve la première fois indiqué sur la Mappemonde de Delisle, de l’année 1714 : le Niger et le Sénégal, sortant de deux lacs voisins, y sont représentés coulant , l’un à l’ouest, l’autre à l’est vers la Nigritie, ainsi que l’avait indiqué Edrisi. Cependant, d’Anville admettait la communication du Sé-

312 L’UNTVERS.

négal avec le Niger supérieur, dans son cours à travers le Bambarra. Cette communication a été démontrée fausse par Mungo-Park, qui le premier a clairement exposé les rapports des trois fleuves parfaitement distincts, le Niger, le Sénégal et la Gambie.

Mungo-Park offrit, en 1795, ses services à l’Association africaine. Ses offres étant acceptées, il partit pour rechercher le Niger. Suivant la route du major Houghton (1), il remonta la Gambie, et arriva promptement à Médina. Là, quittant la rivière, il sedirigea encore plus au nord , et traversa le Falehmé, tributaire du Sénégal , près de Fatteconda.

Ayant aussi traversé le Sénégal et passé Kemmou, il arriva à Jarra, où il trouva les dernières traces du major Houghton.

Quittant Jarra, il prit la route du sudest ; et, après avoir eu à supporter des privationscruelles, par suite de la guerre des naturels, il atteignit Ségo, capitale du Bambara. A quelque distance de là, il vit enfin le Niger couler de l’ouest à l’est. « Regardant devant moi , je vis , s’écrie-t-il avec enthousiasme, le grand objet de ma mission , le majestueux Ni-

fer, que je cherchais depuissi longtemps. ,arge comme la Tamise à Westminster, Il étincelait du feux du soleil , et coulait lentement vers l'orient. Je courus au rivage; et, après avoir bu de ses eaux, 'e levai les mains au ciel, en remerciant 'ordonnateur de toutes choses de ce qu'il avait couronné mes efforts d’un succès si complet (2). »

Poursuivant sa route, le célèbre voyageur passa par Kabba, Sansanding, Nyara, Modibou, Mourzan, et s’arrêta à

(i) Le major Houghton eut dans le Bambouk des renseignements fort exacts sur le grand fleuve qui coule dans le Soudan. Le chérit M.irnadou lui apprit que ce fleuve, nommé Joliba ou Djolib», se dirige d’abord du sud au nord jusqu'à ce qu’il ait atteint la ville de Djinnie, et qu’ensuite il coule directement de l’est jusqu’à Tombouctou. Ce voyage, qui coûta la vie au major Houghton, fut exécuté dans les années 1 790- 1791. ( Proceedings of the association for promotingthe discovery of tlie interior parts of Africa ; 1 8 i o, vi-S” , tom. I, p. »4i.)

(a) Travels in the interior of Africa performed under the direction and patronage of the African association in the y cnrs, 1795 , 1796 et 1797 ; London, 1799, in- 4“ (3e édition).

Silla , ville considérable. Là il recueillit les renseignements suivants sur le cours du Niger à l’est et les contrées que ce , fleuve traverse : « A deux petites journées de marche à l’est de Silla, est la ville de Djenné. A deux autres jours de distance, la rivière s’étend et forme un lac considérable, appelé Djibbie(ou le lac Obscur). La distance entière, par terre, de Djenné à Tombouetou, est de douze jours de marche. Kabra est situé à une journée de Tombouctou ; et à onze journées au-dessus de Kabra, le fleuve passe au sud de Houssa, qui en est à deux jours de marche.

« Sur la rive septentrionale du Niger, à une petite distance de Silla , est le royaume de Massima. qui est habité par des Foulahs. Au nord-est de Massima est le royaume de Tombouctou. Houssa, capitale d’un vaste royaume de ce nom, et situé à l’est de Tombouctou, est un autre grand marchédu commerce maure.

L’espace que renferment les deux bras du Niger, au-dessus de Kabra, forme un petit royaume d’une grande fertilité, connu sous le nom de Djmbala. Au sud de Djinbala est le royaume nègre de Gotto, que l’on dit être d’une grande étendue. A l’ouest de Gotto est le royaume de Bacdou , et à l’ouest de ce dernier, Maniana, dont les habitants sont, dit-on, anthropophages, et que les habitants du Bambarra nomment, par cette raison, madoummoula ( mangeurs d’hommes). »

Les Nègres ont conservé pour le Niger un respect religieux, et ils se transmettent sur son cours une foule de traditions superstitieuses. Ceux qui tenteraient de puiser de l’eau à sa source, disent-ils, se verraient arracher la calebasse des mains par un pouvoir invisible , et courraient même risque de perdre le bras. A sa source, ce fleuve porte le nom de Tembid, dans la langue du Kassi; plus loin il s’appelle Ba-ba ou Djoli-ba (grand fleuve); et au delà de Tombouctou, il prend le nom de Quorra ( grande eau ).

Dans son premier voyage, Mungo- Park acheva la découverte de la Sénégambie jusqu'à son extrémité orientale ; il résolut le grand problème de l’existence d’un grand fleuve coulant vers l’est, dans le centre de l’Afrique, et prenant sa

source dans la même chaîne de montagnes qui , à l’occident , déverse les eaux du Sénégal, de la Gambie, du Rio-Grande, dans l’océan Atlantique. 11 explora particulièrement le Niger entre Bammakou et Silla ; la première ville était, d’après son estimation, à dix journées de distance de la source du fleuve.

Profitant des diverses notionsjusqu’alors acquises à la science , le major Rennel essaya d’établir que le Niger , après avoir passé à Tombouctou, coulait àl’est pendant un millier de milles , et se terminait dans un lac appelé Wangara. Cette opinion, d’accord avec les géographes anciens , fut d'abord reçue avec confiance. Cependant, des doutes assez fondés s’élevèrent sur la singulière embouchure de ce fleuve. M. Reichard supposa que, se dirigeant au sud-ouest, après avoir coulé de l’est à l’ouest, le Niger allait tomber dans le golfe de Guinée. Jusqu’à Wangara, on s’étayait de l’autorité des anciens; au delà , personne ne savait plus rien , et la théorie de M. Reichard demeura isolée jusqu’à ce qu’elle fut mise hors le doute par des découvertes ultérieures (1).

En 1805, Mungo-Park entreprit un second voyage pour observer a une manière plus précise le cours du mystérieux fleuve. Il suivit à peu près la même route que dans son premier voyage. Le 19 août, il vit , du sommet de la chaîne qui sépare le Niger du bras du Sénégal, le Djoliba(2) roulant son immense nappe au milieu de la plaine. Le 28 octobre il s’embarqua à Ségo , pour descendre le fleuve jusqu’à Tombouctou. A dater de ce fatal moment l’intrépide voyageur cessa de donner de ses nouvelles. Quelques années après , on apprit des indigènes que, au delà de Tombouctou, des blancs, les premiers qui fussent venus dans ce pays, avaient

(i) Cependant, Leon l’Africain dit déjà expressément que le Niger se jette dans l’océan Atlantique: «Le fleuve Niger dresse son « cours par le milieu de la terre des Noirs ,

« lequel sourd en un désert appelé Ceu

« puis vient à se détourner devers le Ponant « jusqu'à ce qu'il se joint avec l’Océan. » Description de f Afrique, p. 3 (édit. Lyon, 1656, in-fol. )

(a) Ce nom que les indigènes dorment au Niger, signifie, comme nous l’avons dit , grand fleure.

péri traîtreusement dans les eaux du Djoliba.

Cette fin malheureuse n’empécha pas d’autres voyageurs de tenter la même entreprise. Le major Laing visita Tombouctou , cette ville mystérieuse dont parle déjà Léon l’Africain. Riche de découvertes , il allait revoir l’Europe , lorsu’it fut assassiné à l’entrée du désert e Sahara. Un Français . René Caillé , cachant sa qualité de chrétien sous les haillons d’un mendiant arabe, accomplit le premier heureusement le grand voyage de Tombouctou. Parti du Sénégal en 1824, il arriva en 1828 dans le Maroc, après avoir traversé le Soudan et le désert de Sahara. Il fut ainsi à même de compléter les renseignements de Mungo-Park sur le cours du Niger et d’en ajouter de nouveaux. En voici le résumé.

Caillé rencontra le Niger à Galia ou Cougalia. Dans cet endroit le fleuve coule lentement de l’ouest au nord-est ; sa vitesse est d’un nœud et demi par heure ; ses eaux ont une légère teinte blanchâtre; ses rives, généralement découvertes et très-basses, sont composées de sable gris argileux. Un bras secondaire du Djoliba, et venant du nord, forme une grande île, où se trouve la ville de Jenne ou Djenné. M. Caillé le passa à gué, ayant de l’eau jusqu’à la ceinture; le courant y était très-rapide et le lit large et sablonneux. Djenné est à dix milles environ du Niger, qui a ici la largeur de la Seine au Pont-Neuf. De Djenné à Tombouctou il fait de nombreuses courbures ; ses rives continuent à être basses, ce qui explique l’existence des marais et lacs qu'on y rencontre; elles sont garnies de tamarins et de mimosas. Près du lac Débo , le fleuve se divise en plusieurs îles , dont deux plus grandes que les autres. Sur l’une des deux, il y a quelques huttes de pêcheurs et de bergers :les troupeaux paissent dans d’immenses marais, couverts d’oiseaux aquatiques de toute espèce. Il y a une infinité d’autres petites îles verdoyantes et inondées lors du débordement du fleuve Pendant ce débordement, le lac paraît beaucoup plus grand : on n’aperçoit plus ses bords, et on le prendrait pour une mer intérieure. M. Caillé donne à l’une de ces petites îles le nom d’1 lot Saint- Charles.

L’UNIVERS

C’est un rocher énorme , dénué de toute végétation : il s’élèveenpaindesucre tronqué. À quelque distance de là se trouvent deux autres îlots : M. Caillé appela l’un xle Henri, et l'autre ile Marie-Thérèse. Ou voit la terre de tous les côtés du lac, excepté à l’ouest, où il se déploie comme une mer intérieure. Une langue de terre plate divise le lac Débo en deux : l’un supérieur, l’autre inférieur. Celui où se trouvent les trois îlots nommés est trèsgrand ; il se prolonge un peu à l’est, et est entouré de vastes marais.

La navigation du Niger entre Djenné et Tombouctou se tait sur des pirogues d’une construction particulière. Ou rencontre souvent des flottilles de soixante à quatre-vingts embarcations, toutes chargées de divers produits, tels que riz, millet, beurre, miel , oignons, pistaches, noix de colats , étoffes de coton, etc.

u L’équipage se compose de seize à dix-huit mariniers, deux hommes pour gouverner, et un patron qui tient lieu de capitaine. La manière dont ces embarcations sont construites démontre leur peu de solidité. De grandes planches de cinq pieds de long sur huit pouces de large et un pouce d’épaisseur à peu près, sont bien ajustées et attachées ensemble, au moyen de cordes faites avec le chanvre du pays et avec des feuilles de ronnier; ces cordes ont la propriété de se conserver assez longtemps dans l'eau , avantage bien précieux, puisque, dans ce pays, les hommes n’ont pas l’habitude de se servir de fer dans leurs constructions

«Les ouvriers joignent d’abord les planches par une première couture, qui laisse toujours beaucoup de jour, parce que les planches ne se rapprochent jamais complètement; on les calfate avec de la paille pilée, réduite en étoupe, et mêlée avec de la vase argileuse qu’ils se procurent dans les marais et sur les bords du fleuve. Quand les trous sont ainsi bouchés avec ce mastic, ils mettent par-dessus la couture une quantité suffisante de paille fraîche, qu'ils ajustent fortement par une seconde couture, et par ce moyen parviennent à la consolider assez pour faire la navigation du fleuve. Ils posent dans le fond , de distance à autre , des tringles pour consolider cette masse ; on en met de même dans le haut,

à la place où devrait être le pont. L’embarcation finie , on la couvre avec de petits morceaux de bois flexibles , tournés en forme de berceau, auxquels ils attachent en travers d’autres morceaux de bois plus minces; c’est ce qui forme le pont, qui est élevé de trois pieds et demi au-dessus des bords , et recouvert de nattes faites dans le pays avec des feuilles de ronnier; on place sur ce pont ou dunette les marchandises les plus légères ; on les attache fortement sur les bords des deux côtés , et elles forment une espèce de bordage qui n’est pas très-élevé, mais suffit toutefois pour empêcher les esclaves qui y couchent de tomber dans l’eau ; on charge l’embarcation à deux pieds et demi ou trois pieds au-dessus de son niveau, jusque sur l'avant. Comme ils ne connaissent pas l’usase des pompes, ils laissent au milieu de la pirogue un espace découvert, destiné à placer deux hommes qui sont continuellement occupés à jeter l’eau qui filtre à travers les coutures; malgré la vitesse avec laquelle ils la versent, il y en a toujours un demi-pied dans l'embarcation. Ces hommes font le quart comme à bord de nos navires ; ils se relèvent de six en six heures. Iis se servent de grandes calebasses pour épuiser l’eau. J’ai vu cet endroit de la pirogue toujours plrin de byssus d’une bellecouleur verte. C’est aussi dans cet endroit que les femmes allument du feu pour taire la cuisine de. l’équipage ; elles ont , à cet effet, des fourneaux en terre qu’elles transportent à volonté ; ce sont de grands réchauds , de forme ronde, évasée, faits en terre glaise, et fabriqués à Djenné ou dans les environs; ils ont à peu près quatre pieds de circonférence ; il y a sur le plateau dans lequel on fait le feu , trois petits supports en forme detrepied qui soutiennent la marmite destinée à cuire le riz de l’équipage. Au moyen de ces fourneaux portatifs, on ne craint pas de mettre le feu à bord de l’embarcation.

Avant d'embarquer les marchandises, on garnit la cale de gros morceaux de bois, afin de les préserver des avaries qu’occasionnerait la grande humidité.

« Ces embarcations ii'ayant pas de voiles, ne peuvent marcher que par des temps très-calmes; elles sont si fragiles, que le moindre vent qui soulève les

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eaux du fleuve . dont les rives sont trèsbasses, forme des vagues qui, en frap-

{>ant contre les bonis, pourraient les miser ou les submerger : ce danger oblige à relâcher très souvent, et rend cette navigation leuteet périlleuse. Lorsque les rives sont entièrement dégarnies de broussailles, les matelots tirent l'embarcation à la cordelle, et, quand ils peuvent atteindre le fond avec leur perche, ils poussent. Cette manière est celle par laquelle on fait le plus de route; c’est par le moyen de ces morceaux de bois, qui ont douze à quinze pieds, que je jugeais de la profondeur du fleuve.

Comme les perches de oette longueur sont très- rares dans cette contrée, ils en ajoutent deux ensemble par les bouts.

Il arrive quelquefois que les rives étant boisées et le fleuve d’une profondeur à ne pouvoir atteindre le fond avec ces perches, les mariniers naviguent avec des pagaies de trois pieds de ioDg : on laisse, tout à fait sur le devant, un espace découvert, n’occupant que douze ou quatorze pieds, pour l’emplacement des rameurs; ils se tiennent tantôt debout, pressés contre le bord, et d’autres fois assis sur les marchandises ; ils ont à peine de la place pour se retourner, tant la pirogue est chargée; ils sont nus, rament très-vite et en observant la mesure. Le patron se tient derrière, et gouverne assez diflicilement avec une grande perche qui lui tient lieu de gouvernail; il a beaucoup de peine à diriger cette grande machine; aussi se mettentils souvent deux pour y parvenir. Un gouvernail dans le genre de ceux des embarcations qui descendent la Seine, leur serait bien nécessaire; mais iis n’en connaissent pas encore l'usage. Chacune des embarcations a un capitaine qui conserve beaucoup d’autorité sur son équipage; je ne me suis jamais aperçu qu’il en ait abusé, comme cela arrive quelquefois chez nous, surtout dans la marine marchande. Tous les mariniers nègres qui naviguent sur le fleuve sont esclaves ; il y a aussi quelques patrons qui sont de cette classe; leurs maîtres leur donnent la moitié des salaires qu'ils gagnent. Les hommes libres croiraient se dégrader en se livrant à ce métier (1). »

La partie moyenne du Niger, depuis Tombouctou jusqu’à Yaourie, nous est encore à peu près inconnue. On sait seulement par le second voyage de Clapperton , que Mungo-Part a descendu ce fleuvejusqu’à Boussa, à une grande distance de Tombouctou, sans nous laisser malheureusement aucun document.

Quant à la portion terminale du Niger qui porte alors le nom de Kouara ou Quorra (grande eau), nous en avons des renseignements positifs par le voyage des frères Lânder, et par l’expédition de Laird et Oldlield , entreprise pendant les années 1832-1834 (1). Enfin il est aujourd’hui démontré que le Niger ou Quorra se jette par plusieurs branches, vers 5° latitude nord, dans l’océan Atlantique. Les rivières Bénin, Ronny, Nun ou Formosc, ne sont autres que des branches de ce fleuve, qui forme, comme le Nil à son embouchure, un vaste delta marécageux, aussi fertile que maisain. Voici, en résumé, les observations de M. R. Laifder (2) concernant la portion terminale du Niger.

Au nord de Boussa, leNiger se trouve divisé en plusieurs branches. Près de Garnicassa,àcinq milles de Boussa, toutes ces branches se réunissent, et forment une belle nappe d’t-au, d’environ sept à huit milles de large. Que devient cette richesse du fleuve a Boussa, où la rivière n’a pas plus d’un jet de pi rre de largeur, et une profondeur proportionnée? (.Test ce qui est vraiment inex plicable, d'autant plus qu’a la distance d’une heure de marche, la riviere reprend sa largeur ordinaire. Ce fait singulier semble favoriser l’opinion qu’une grande partie des eaux du Niger fuit par des passages souterrains, de la ville de Garnicassa jusqu’à quelques milles audessous de Bou.'Sa. Des roches basaltiques s’élèveut au milieu du lleuve, et y

(i) Narrative of an expédition inlo the in terior of djrica , by the river Niger, in the Stearns vessels Quorra and Alhurkah, in 1 St a, i833 and x 834 , by Margregor Laird and R. A. K. Oldlield, stirviving oflierrs of the expédition. a vol. in 8a. London, 1837.

(a) Journal d'une expédition t entreprise dans le but d’explorer le cours et C embouchure du Niger, etc., par Richard et John Lamler; traduit de l’anglais par madame Louise Rellor. 3 vol. in-8*. Paris, x83a.

(1) Caillé, tome XI, p. »4i.

forment des tourbillons fort dangereux.

C’est là que périt Mungo-Park. Un peu dus loin se trouve un des passages es plus périlleux : un mur de roches noires barre le courant en travers, et ne laisse qu’une étroite ouverture où les eaux se précipitent avec fureur, tourbillonnant, entraînant tout ce qu’elles rencontrent. Au delà de ce passage, le fleuve déploie toute sa majesté : pas un roc, pas un banc de sable, n’entravent ses eaux, et ses rives reprennent leurs aspects les plus riants. Pendant la sécheresse, il n'y a plus ni commerce, ni communication par eau entre Boussa et les pays situés plus bas, à cause des dangereux rochers que nous venons de signaler. Mais, dans la saison humide, alors que toutes les rivières versent leur trop plein dans le sein du Père des grandes eaux , nom emphatique du Niger, des canots vont et viennent de Yaourie à Nyssé , à Boussa et à Funda. C’est immédiatement après les pluies que le Niger, par la hauteur et la rapidité de son courant, nettoie ses rives, balayant les joncs vigoureux qui y croissent.’ A cette époque , îles , rochers , tout est complètement submergé, et les canots passent pardessus sans difficulté. Les canots dont on se sert sur cette partie du fleuve sont fort longs, et façonnés de la manière la lus grossière : ils sont formés de deux locs de bois, liés par une grosse corde, et la suture est mastiquée dehors et dedans avec de la paille pour empêcher l’eau de pénétrer. Les bords du fleuve depuis Boussa jusqu’à Yaourie et au delà sont habités par une race d’hommes paisibles. Iis parlent un idiome particulier. Iis s'adonnent à l’agriculture et cultivent de grands espaces de terrain en blé , riz et oignons. La pèche est aussi une de leurs principales occupations; un grand nombre d’entre eux remontent leNigerjusqn’atroisjournéesdedistance pour pêcher. Leurs huttes sont soutenues par des piliers de pierres qui n’ont pas plus d’un pouce d’épaisseur. En guise de portes , elles n'ont qu’une seule petite ouverture près du faîte, où il faut grimper.

Les palmiers qui ornent les rives deviennent plus nombreux à mesure qu’on remonte le fleuve; mais nulle part MM. Lânder n’ont vu le cocotier, ce qui

tient peut-être à l’éloignementde la mer.

A mesure qu’on approche de l’embouchure la navigation semble être plus perfectionnée que dans I intérieur. Les canots sont spacieux et le fond est fait d’un seul tronc d’arbre , auquel sont adaptées des planches qui élèvent les bords à une hauteur considérable. On y a pratiqué des cases dans lesquelles on allume du feu; on y prépare les mets, les gens y couchent et y vivent presque entièrement. Le toit est circulaire et couvert en paille. C’est grâce à ces cahutes que les marchands peuvent voyager avec leurs femmes et leurs enfants, remontant et descendant le Niger plusieurs jours de suite, soit pour acheter des provisions ou pour leur plaisir. A défaut de poix ou de goudron , les naturels se servent de crampons de fer pour lier les planches ensemble et les rapprocher, quand un canot fait eau, ou , ce qui arrive fréquemment, se dessèche et se fend aux rayons du soleil.

Parmi les nombreuses îles formées par le Niger, il y en a de très-considérables. L’îlede Patashie, àcinquante milles environ de Boussa, est très-populeuseetd’une beauté inexprimable. Elle est riche en chevaux, ânes, bœufs, chèvres, moutons, volailles, etc. ; elle produit beaucoup de blé et A' ignames^). Les habitanlssont si industrieux, qu’il n’y a pas un acre de terrain qui ne soit cultivé. L’îlede Tiah est situeetout près de Patashie ; elle n’en est séparée que par un canal fort étroit. Ces deux îles, également belles, se ressemblent par le charme des sites, la fécondité du sol et l'abondance des productions. Toutes deux sont peuplées d’individus de la même nation, qui s’enrichissent par leur travail et leur industrie; toutes deux enfin ont eu le bonheur d’échapper à ces querelles intestines qui pendant si longtemps ont désolé et appauvri la « Grande-Terre. »

Avant d’arriver à Rabba , on voit le mont Kesa , roc élevé au milieu du fleuve, et semblable au Pfalz, dans les eaux du Rhin. Il forme à lui seul une

(i) L’igname on yams est une plante ( Dios corea bulbosa) appartenant à une famille Toiaine des Liliacées. Sa racine bulbeuse et pleine de fécule rend dans ces pays les mêmes services que chez nous la pomme de terre.

petite île ; il a près de cent mètres de haut , et l’aspect en est imposant. Excessivement escarpé, et sortant brusquement du lit du fleuve, son effet est prodigieux ; sabase estfrangéedevieux arbres, tandis que de jeunes rejetons essayent de s’accrocher à ses flancs arides. La hauteur du mont Kesa, sa position isolée, sa forme étrange, le rendent l'objet d’une espèce de culte; il est grandement vénéré par les indigènes, qui y attachent une trad ition l rès-romanesque. I Is croient qu’un génie bienfaisant demeure sur le mont Kesa, et dispense autour de lui de célestes influences : ici les affligés sont soulagés de leurs misères ; les larmes se changent en sourires; les inquiétudes de l’avenir y font pince aux jouissances du présent. Mais surtout, disent les naturels, c’est ici que le voyageur harassé trouve repos pour ses membres fatigués, et abri contre l'orage. Il n’a qu’à faire connaître ses désirs à l’esprit de la montagne, la réponse à ses supplications est instantanée. Il reçoit de mains invisibles la nourriture la plus délicate; et quand sa vigueur est revenue il peut en liberté continuer son voyage ou s’arrêter pour jouir quelque temps des bénédictions de l’esprit. Telle est la tradition de ce lieu.

A partir de là, les indigènes conseillèrent a MM. Lânder, pour plus de sécurité, de se faire escorter par le roi des Eaux-Noires, qui perçoit des droits de barrages. « Le roi des ‘Eaux-Noires, disent les frères Lânder, est un homme de bonne mine; sa peau est couleur de charbon , ses traits bienveillants , et sa stature imposante. II était vêtu d’un bournous de drap bleu commun; dessous, il ortait un tobé bizarre, d’une imitation e satin, et de damas cramoisi, cousus ensemble ; son bonnet était de drap rouge ; de larges pantalonsetdes sandales de cuir de couleur complétaient sa toilette. Deux jolis petits enfants d’environ dix ans, tous deux de même taille, le suivaient en qualité de pages. Leurs habillements étaient propres, et leurs petites personnes fort soignées; chacun d’eux tenait une queue de vache enjolivée d’ornements ; et se plaçant, l’un à droite, l'autre à gauche du chef, ils chassaient loin de lui les insectes, et l'approvisionnaient de noix de gourra et de tabac.

Le roi était aussi accompagné de dix de ses femmes, très-iolies filles, à teint brillant, couleur ae jais, portant de gracieux bonnets du pays, brodés en soie rouge; des étoffes’ coton et soie étaient attachées autour de leur taille , et leur tunique de dessous était trèscourte(l). »

Le canot du roi des Eaux-Noires était d’une longueur extraordinaire. Au centre s’élevait une tente bigarrée , appuyée contre le mât, et au-devant tombait une large pièce de drap écarlate, ornée de morceaux de galon d’or, cousus en divers points.

En face de Rabba, ville grande et industrieuse, est située l’fle de Zangoshie. Le séjour en est malsain dans la saison des pluies.Les habitants deZangoshie font de leurs canots l’objet de leur orgueil. Le Niger est couvert de leurs légers esquifs. Le gouverneur de l’île en possède environ six cents. Tout le commerce dans cette partie de l’Afrique est entre leurs mains. Ils sont maîtres du bac de communication avec Rabba. I* sol est bien cultivé, et divers objets de manufacture témoignent de l’adresse des ouvriers.

La toile qu’ils fabriquent, comme leurs compatriotes du Nyfifé, ferait honneur à une manufacture européenne. Les vêtements qu’ils en font , sont recherchés des chefs et des nations voisines, qui s’efforcent en vain de les imiter. <■ Dans nos promenades sur l’île, nous rencontrons des groupes de naturels filant du coton et de la soie ; d’autres fabriquant des vases et des plats de bois, des nattes de différents dessins, des souliers, des sandales , des parures, des bonnets. On en voit qui façonnent des éperons en cuivre, en fer, des mors de bride, des houes, des chaînes, des lances. D’autres enfin font des selles, des équipages de cheval. Tous ces articles, qui sont destinés au marché de Rabba, montrent beaucoup de goût et d’invention (2). »

Les Zangoshiens ne reconnaissent d’autre autorité que eelle du roi des Eaux- Noires. et ils ne lui obéissent que parce qu'il est de leur intérêt de n’obéir qu’à lui. Il paraît difficile d’estimer au juste la population de l’île de Zangoshie. Le

(i) Journal de MM. Lânder, t. II, p. 099.

(») Ib., p. 33g.

L’UNIVERS

terrain plat sur lequel la ville est située, l’absence de toute colline dans les environs, d'où l’on puisse embrasser l’enscinble, rendent impossible tout calcul approximatif. C’est une des cités les plus étendues, aussi bien qu’une des plus importantes places de commerce de tout le royaume du Nyffé.

A quelque’' distance aa-dessous de Rabba, le Niger décrit une légère cou riie ; au sud-est, le courant continue d’être très-rapide, et la largeur du fleuve varie de trois à cinq milles. L'île de Gungo, qu’on y rencontre, est beaucoup moins grande que Zangoshie. Les habitants sont inoffensifs et paisibles. Ils vivent de pêche, et échangent du poisson avec leurs voisins contre du ble et des ignames. Le chef porte le costume rnahométan.

Depuis Egga jusqu'à Kakunda le Niger forme plusieurs sinuosités, se dirigeant tantôt au sud , tantôt au sud-est. Il est semé d îles , toutes cultivées et habitées. A unejournéede Kakunda, en descendant le fleuve, on rencontre, à gauche, la rivière Tchadda, qui se jette, près de Cattumcurrali, dans le Niger. Cette rivière, qui paraît sortir du lac Tchad, est très-grande et presque aussi large que la Quorra (Niger). Au rapport des indigènes, des canots remontent la Tchadda jusqu’à Bomou, et, par cette voie, ce royaume n’est qu’à quinze journées d’ici. « Les pays de Iacoba et d'Adamowasont, disaient-ils à MM. Lânder, en paix avec le Bornou ; et les communications sont libres entre ces contrées. La Tchadda offre une navigation sdre , et est trèsfréquentée par les canots (I). » La Coudounia se jette également d. ms le Niger, un peu au-dessus de la Tchadda, mais elle est moins grande que la dernière.

A Kirri, le Niger se divise et envoie une branche dans le golfe Bénin. Ce fleuve a été longtemps connu sous le nom de rivière Bénin. A Eboe, il se divise de nouveau, et ses nombreux rameaux forment un vaste delta, comme nous l’avons dit.

Ainsi, nous connaissons aujourd’hui le Niger depuis sa source jusqu'à Tombouctou, et depuis "Yaourie jusqu’à son embouchure. Sa portion moyenne laisse

(i) J ournal de MM. Lânder, tome III, p. 70.

seule le champ libre aux conjectures O11 se rappelle que les anciens supposaient que le Niger communique avec le Nil. Des géographes plus récents admettaient que les eaux du Niger s'écoulent dans un vaste réservoir central, le lac Tchad. Au premier abord , ces opinions semblent devoir être rejetées comme absolument erronées. Cependant en y regardant déplus près, on reconnaît qu’elles ne sont pas tout à fait absurdes. E11 effet, nous venons de voir que la portion terminale du Niger communique avec le lac intérieur par la rivièrefehadda. Unecommunication analogue, probablement en sens inverse, peut exister pour la portion moyenne.

D’un autre côté, rienn’empëchede croire que le lac Tchad contribue à alimenter les nombreux torrents qui se réunissent dans le Darfour, pour former le Babrel-Abiad , l’un des principaux affluents du Nil.

Le lac Tchad , espèce de mer Caspienne, joue, comme l’on voit, un rôle important dans la géographie de l’Afrique.

Malheureusement il nous manque encore ues renseignements précis sur ce lac que MM. Denham et Clapperton ont vu en 1824. D’après la carte du capitaine Clapperton , le lac Tchad est situé entre le 12° 20' et le 14° 22' 80l: latitude nord , et entre le 14° et 17* longitude est de Greenwich. 11 a presque la forme d’un cœur, et reçoit deux grandes rivières, l’Ycou et le Chary.

L’une et l’autre sont supposées avoir des communications avec le Niger. Les bords du lac sont en général très-bas, marécageux, infestés d’insectes, et présentent des traces de débordements. Ils sont couverts de graminées et surtout de roseaux, où se cachent des troupes d’éléphants, d’hippopotames et de buffles.

Le Tchad est ires-poissonneux ; parmi les poissons qu’on y prend, il paraît y en avoir d’espèces nouvelles. Son eau est douce; dans quelques endroits elle prend le goût des herbes qui y croissent. Au centre et au nord-est, il est couvert d’iles. Ces îles sont occupées par les Biddouniaks, qui passent pour un peuple de brigands. M. Denham recueillit de Talir, chef indigène, les détails suivants : Le Tchad s'écoulait autrefois dans le Bahr-el-Ghazal (rivière de la Gazelle),

par une rivière dont le lit desséché se voit encore ; ce Baiir-el-Ghazal est ombragé de grands arbres et situé entre N’Gossom et Kangarah, et habité par des Kanembous üuadayis. Dans sa jeunesse, Talir avait entendu dire à son grand-père que le Tchad se perdait graduellement dans un marécage immense qui aujourd'hui était entièrement à sec.

Un Tibboude Bergou avait dit au major Deiiiiam que le Balir-el-Ghazal venait originairement du sud et recevait les eaux du Tchad, mais qu'actuellement il était complètement à sec, et qu’on trouvait dans son ancien lit les ossements d'un très-grand poisson.

Tahr ajouta : « Tout le monde pense que 1rs débordements du lac diminuent tous les ans, quoique d'une manière presque imperceptible. Du lieu où nous sommes au lac Fittré, on compte quatre journées : on ne rencontre d'autre eau sur la route que celle de deux puits.

Le Fittré est grand, moins cependant que le Tchad. J’ai passé mon enfance sur ses rives. J'ai souvent entendu nommer le Filtré l’eau du Darfour et du Chillouk. Une rivière sort du Fittré, qui ne ressemble pas au Tchad , puisque tout le monde sait que celui-ci n’est pas une eau dormante. Uue rivière qui vient du sud-ouest forme le lac Fittré. Cette rivière et le Nilsont la même chose. Je crois que c’est aussi le Chary ; mais je ne connais rien à l'ouest. Je sais seulement que cette rivière vient du Uosso, pays kerdy ; en la descendant, on amene au Fittré des esclaves qui ont toutes les dents pointues et les oreides coupees tas contre la tète (t). »

Suivant une tradition desChouâas, il sort du mont Tama , au sud-est du Ouaday , une rivière qui passe près du Darfour, et forme le Bahr-el-Abiad; celte eau est le Tchad, que des remous et des tourbillons poussent du centre du lac dans des passages souterrains. Après avoir ainsi coule sous terre pendant piu-

(i) Voyages et découvertes dans le nord et dans (es parties centrales de CjJritjue , exécutés pendant les années 182a, i8u3 et 1824, par le major Denliam, le capitaine Clap|ierton et le docteur Oudney. Traduit de l’anglais par MM. Eyriès et de Larenaudière (3 vol . in-8° ; Paris, iSafi), a* volume, p. 19g.

sieurs milles, son cours étant arrêté par des rochers de granit, il sort d’entre deux montagnes, et continue à courir vers l’est.

Ces renseignements sont fort vagues, et prouvent suffisamment qu’il reste encore beaucoup de découvertes à faire dans cette région de l’Afrique.

Les pays qui avoisinent le lac Tchad sont au nord, le pays des Tibbous, le Ouanghara, le Kanemi, le Borghou ; à l’est, le Baghermy ; au sud, le Mangara; et à l’ouest, le Bornou. Ces contrées, dont les noms mêmes paraissent trèsdefectueux, ne nous sont en grande partie connues que par l’expédition de Denham , Clapperton et Oudney ; car les indications qu'on trouve à ce sujet dans les géographes et les relations des voyageurs arabes sont très-inoompletes, et laissent tout à désirer sous le rapport scientifique.

Bilma est la capitale des Tihbous; c’est la résidence de leur sultan. Elle est entourée de murs en terre et située dans un pays couvert d'incrustations salines.

Au sud de la ville, il y a des marais avec des étangs d’eau stagnante. A peu près à deux milles au nord , il y a plusieurs lacsdans lesquels se trouventdes masses de sel marin cristallisé. Les Tibbous recueillent le sel à la fin de la saison sèche; ils mettent dans des sacs celui qui est transparent , et l’expédient dans le Bornou; le moins pur est tassé en piles, dont chacune pèse environâkiiogr.,el se vend quatreà cinq piastres. Les Tibbous, industrieux et pacifiques, ont beaucoup à souffrir des déprédations des Touariks , ou Touaregs, leurs voisins. A un mille environ de Bilma , il y a une belle source d’eau limpide , qui arrose un espace de trois cents mètres de circonférence , couvert d’herbes. Mais au delà de cet endroit , le voyageur doit dire adieu à toute apparence de production végétale; il entre dans un désert dont la traversée est de dix jours. Il est très-probable que cette vaste contrée était autrefois un immense lac salé; son élévation 11’est rien comparativement à son étendue dans l’intérieur. Près de Dibla , qui est borné au nord par des collines de grès noir et de quartz , on trouve, dans le sable, de petits cailloux ronds à demi-vitrifiés ; ils supposent une fusion ignée.

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Ces espèces de cailloux , qu’on trouve aussi dans d'autres parties de l’Afrique, et dans lesquelles les géologues ont cru ' trouver une preuve de leurs théories , ne doivent probablement leur origine qu’à l’action de la foudre. Les indigènes assurent que ces corps se forment en grande quantité après les pluies qui tombent par intervalles. Les Tibbous traversent facilement ces déserts de sable. Ils sont montés sur de petits chevaux très-agiles; leurs selles sont en bois , petites et légères , ouvertes au milieu dans leur longueur, et composées de deux morceaux attachés avec des courroies; elles sont rembourrées de poils de chameau, tordus , et tressés de manière à faire un bon coussin. La sangle et les etrivières sont de même des courroies tressées ; les étriers sont de fer , très-petits et légers : on n’y place que quatre doigts du pied, le gros orteil reste en dehors. Les Tibbous-Gondas sont tous au-dessus delà taille moyenne; ils ont le visage cuivré, le front élevé ; l’air intelligent, le nez épaté, la bouche grande, les dents bien rangées, mais d’une teinte rouge foncée , à cause de l’usage immodéré de mâcher du tabac. Ils portent leur turban très-haut, d’un bleu d’indigo foncé, et le ramènent sous le menton et sur le visage, dont il couvre toute la partie au-dessous du nez. Ils ont quelquefois une vingtaine de charmes ou d’amulettes dans des étuis de cuir rouge, attachés aux plis de leur turban. La plupart ont sur le visage des balafres qui dénotent généralement leur rang.

Après avoir traversé le pays des Tibbous-Gondas et des Tibbous-Traïta, on arrive à la ville de Lari , située sur le bord du lac Tchad , dont on ne voit pas le bord opposé. Sa population paraît être de deux mille âmes. Les cabanes sont construites avec des joncs qui croissent sur les rives du lac; elles ont le toit conique, et ressemblent beaucoup à des meules de blé. Elles sont entourées d’une clôture faite avec la même plante ; des passages tortueux conduisent à la porte.

On voit dans l’enclos une ou deux chèvres, des poules et quelquefois une vache. Les femmes Oient du coton qui croît près du lac. L’intérieur de ces cabanes circulaires est propre ; l’air et la lumière

n’y pénètrent que par une porte qui est fermée avec une natte. En se promenant le long du lac , le major Denham fut surpris de voir combien l’eau était montée depuis la veille. Une étendue de plus de deux milles était inondée entièrement :

l’eau avait couvert les plantations de coton. W oudie est à un mille à l’ouest du lac Tchad , et à quatre petites journées de marche du Bornou. Il s’y tient un fsog ou marché unefois par semaine. Les femmes y arrivent en foule des villages voisins , montées sur des bœufs auxquels on passe une longe de cuir à travers le cartilage du nez. Une peau est étendue sur le dos de l’animal; on y suspend les denrées, et la femme s’y assied. Ondirait une paysanne bretonne allant à la foire deQuimperlé. Ces denrees consistent en lait aigre et doux , un peu de miel , de la volaille , du gossob, de la graisse, du beurre et du malohi , herbage vert qui , assaisonné de graisse, est mangé avec avidité par tous les nègres.

En continuant à longer les bords du lac Tchad , extrêmement riches en gibier de toute sorte, on arrive à Beurwha. C’est une ville fortifiée, et son aspect a quelque chose d’imposant ; elle couvre une étendue de terrain égale à trois quarts de mille carrés, et renferme environ six mille habitants. Le mur qui l’entoure a quatorze pieds de haut , et est entièrement entouré d’un fossé à sec. Il y a un chemin couvert pour lancer impunément des projectiles contre les Touariks , dont on redoute les brigandages. Il n’v a que deux portes, l’une à l’est, l’autre a l’ouest; comme ce sont les parties les plus exposées aux attaques de l’ennemi, elles sont protégées par une espèce de bastion, prolongé au moins a trois mètres en avant de la porte, et dont les flancs sont presque perpendiculaires. Les postes sont toujours bien garnis de soldats.

Les environs sont infestés de lions et d’hyènes.

Au sud de Beurwha, on rencontre l’étang de Tcheghelarem, qui se dirige d’abord à l’est, puis au nord, et revient enfin à l’est. Cet étang est considérablement accru par le débordement du lac Tchad dans la saison des pluies; le fond en est vaseux. Un peu plus loin, on traverse l’Yéou qui se jette dans le Tchad. Selon le récit des indigènes, cette

rivière est la même que le Niger. Son cours est fort lent , et pendant la sécheresse son lit et quelques trous pleins d'eau sont tout ce qui atteste son existence. Les habitants du pays assurent que durant la saison des pluies ses eaux croissent et diminuent alternativement tous les sept jours. Sur la rive droite se trouve la ville d'Yéou , également entourée d’un mur, mais moins grande que Beurwha. De là jusqu’à Kouka , capitale du Bornou, il n’y a que deux journées de marche. A peu de distance de Kouka, le chef arabe Bou- Khaloum, avec lequel voyageaient Denham et Clapperton, fut reçu par un détachement d’honneur. Les officiers étaient revêtus de cottes de maille, composées de chaînettes de fer, qui les couvraient depuis le cou jusqu’aux genoux, se partageant par derrière, et tombant sur chaque côté du cheval; quelques-uns étaient coiffés de casques de fer avec une mentonnière, et assez forts pour garantir d un coup de lance. La tête des chevaux était également défendue par des plaques de fer, de cuivre et d’argent, qui laissaient une ouverture suffisante pour les yeux de l’animal (1). » Pour compléter la merveille, il ne faut pas oublier que nous sommes ici au centre de l’Afrique, où aucun Européen n’avait encore pénétré.

Royaume de Bornou. Ce royaume s’étend à l’ouest du lac Tchad. Il est à regretter que les voyageurs anglais nous aient donné si peu (le détails sur Kouka , la fameuse capitale du Bornou, qui était en grande parlie le but de leur voyage. Ils la nomment souvent; c’était le centre de leurs excursions; ils y ont séjourné longtemps, et pourtant ils n’en disent que peu de chose. Pourquoi tant de mystères?

« Le 16 août, disent-ils, nous dîmes un dernier adieu à Kouka ; ce qui ne fut pas sans de vifs sentiments de regret , tant nous étions, et moi surtout (le major Denham), accoutumés à vivre avec ses habitants. Le matin j’avais pris congé du cheik dans son jardin; il m’avait remis une lettre pour le roi et une

(ij Denham , Clapperton , Oadney, Voyages dans Us parties centrales det Afrique , etc., t. I, p. an t.

liste de demandes » Nous sommes

tentés de croire que Kouka deviendra un jour l’entrepôt de tout le commerce de l’Afrique centrale. Les voyageurs anglais parlent d’une foire renomméequi se tient devant une des principales portes de Kouka. C’est là qu’ils ont eu l’occasion d’observer les costumes des différentes

nations du Soudan • Les denrées et

les marchandises étaient presque toutes vendues par des femmes, dont les costumes variaient a l’infini ; celles du Kanem et du Bornou étaient les plus nombreuses; les premières avaient un air aussi agréable que celui des dernières l’était peu. Du reste, la différence ne consiste que dans la coiffure. Les Kanembouses ont de petites tresses de cheveux pendantes tout autour de la tête jusque sur la nuque, avec un rouleau de cuir ou de petits grains de cuivre tombant du front sur chaque côté du visage, ce qui ne sied pas mal; quelquefois elles ont des cordons d’anneaux d’argent sur le front. Les femmes esclaves du Mosgo, rand royaume au sud-ouest du Manara, sont fort laides ; mais on les estime parce qu’elles sont fidèles et laborieuses; leur chevelure est roulée, comme celle des Bornouennes, en trois grandes tresses , qui vont du front jusque derrière le cou , une grande au milieu et deux plus petites de chaque côté. Elles ont des aiguilles d’argent passées dans le nez, et précisément sous la lèvre inférieure une grande, de la grosseur d’un shilling, qui pénètre dans la bouche. Pour faire place a cet ornement, on enlève quelquefois une dent ou deux (1). »

Birmi, l’ancienne capitale du Bornou, était située sur la rive droite de l’Yeou, à quelque distance du lac Tchad. Elle fut détruite parles Fellatahs. On dit que sa population était de 200,000 âmes. Les restes des murs subsistent encore; ce sont d’énormes masses de briques rouges, semblables aux ruines de Babylone.

Ces murs avaient plus d’un mètre d’épaisseur sur six de hauteur. Le cheik tire des ruines de Birmi la plus grande partie du nitre employé à faire sa poudre à canon. Tout près de là, on trouve les ruines de la ville de Gambarou , qui existait encore en 1809. C’était la réai-

(i) Ouvrage cité, t. I, p. a3o.

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dence favorite fies sultans du Bornou. A en juger d’après ses ruines, Gambarou devait avoir des édifices magnifiques. On remarque les murs d’une mosquée qui a plus de dix mètres carrés, et ceux du palais du sultan , qui a des portes sur la rivière. Tous les bâtiments étaient en briques.

Dans le Bornou, la chaleur est excessive, mais non uniforme; c'est de mars à la fin de juin que le soleil a le plus de force. Dans cette saison , vers deux heures après midi , le thermomètre monte quelquefois à 33° eentigr. Alors régnent nés vents suffocants et embrasés du sud et du sud-est. Vers le milieu de mai, les orages violents, accompagnés de tonnerre, d’éclairs et de pluie, sont fréquents. Cependant à cette époque, la terre est si sèche, et absorbe l’eau avec une telle promptitude, que les indigènes ressentent à peine les incommodités d’une saison si humide. C’est alors que l’on prépare la terre pour les semailles. Celles-ci sont terminées avant la fin de juin, quand les rivières et les lacs commencent à déborder; le pays étant extrêmement plat, des espaces de plusieurs milles carrés sont bientôt convertis en vastes nappes d’eau. Des pluies presque continuelles couvrent alors le pays d’une atmosphère nébuleuse, humide et accablante. Les vents sont chauds et impétueux , et soufflent géné ralement de l'est et du sud. L’hiver commence en octobre; les pluies sont moins fréquentes, et près des villes on rentre la récolte ; l’air est plus doux et plus frais, le temps serein; le vent souffle du nord-ouest; l’atmosphère est pure. Vers décembre, et dans les premiers jours de janvier, il fait plus froid au Bornou qu’on ne serait porté à le croire d’après la latitude de ce p.iys. A aucune heure du jour le thermomètre ne monte au-dessus de 18" ou 19°, et le matin il baisse jusqu’à 1 1° et 12°. Ce sont ces vents frais du nord et du nord-ouest qui rendent la santé aux habitants : durant la saison humide , ils éprouvent des attaques cruelles de fièvres intermittentes et continues, qui tous les ans en enlèvent un grand nombre.

Le pays est très-peuplé; on y compte treize villes principales; on y parle dix idiomes différents, ou dialectes de la

même langue. Les Chouâs y ont apporté l’arabe, qui est parlé presque dans toute sa pureté; ils sont divisés en tribus, et portent encore les noms de quelquesunes des hordes des Bédouins d’Égypte les plus formidables. Ils sont arrogants, rusés et artilicieux; écrivains de charmes, et se donnant pour doués du don de prophétie, ils trouvent un accès facile dans les maisons des habitants noirs des villes, où leur penchant à la rapine se manifeste souvent. Leur grande ressemblance par la physionomie et les habitudes avec quelques bandes de bohémiens (Zingaris) est vraiment frappante. On dit que le Bornou peut mettre en campagne 15.000 cavaliers chouâs. Ce sont eux qui élèvent la plus grande quantité de bétail; ils fournissent tous les ans au Soudan deux à trois mille chevaux.

Les Bornouens ou Kanôri ont des visages larges et insignifiants, un gros nez comme celui des Nègres , la bouche très-fendue, les dents belles, le front haut. Ils sont paisibles, tranquilles et civils; ils se saluent les uns les autres avec beaucoup de politesse et de franchise; il y a dans toute leur personne une bonhomie et une rondeur qui plaisent.

Leur manière de vivre est très-simple: de la farine, convertie en pâte assaisonnée de miel et de graisse, forme la nourriture de tout le monde, et même du sultan. Pie connaissant pas l’usage du pain, ils cultivent peu de froment; on n’en trouve que chez les grands personnages. Le grain le plus en usage estlegosob, espèce de millet; la récolte en est abondante et facile; les pauvres le mangent cru ou grillé au soleil, et pendant plusieurs jours de suite ne prennent pas d'autre nourriture.

Broyé et détrempé dans de l’eau, il composé la provision de vovage des pèlerins et des sol .’ats; dépouillé de son enveloppe, pilé et formé en pâte légère à laquelle on mêle de la graisse fondue, c’est un mets recherché, que l’on appelle kaddell. Le kacheia est la graine d'une graminée qui croît spontanément en abondance près de l’epu; on la fait sécher au soleil , on la concasse, et on la dépouille de sou enveloppe. On la mange cuite en guise de riz, ou bien on en fait de la farine ; mais c’est un mets de luxe. On cultive en grande quantité quatre espèces de haricots , nommes

mossaquoua, maratja, klimy et kinmay, connues en général sous la dénomination de ga/ouli; c’est la nourriture des esclaves et des pauvres. Le sorgho, le coton et l’indigo sont les productions les plus précieuses du sol ; les deux dernières croissent spontanément près des bords du Tchad, et dans les terrains inondés ; le séné est également indigène et commun. L’indigo est de très-bonne qualité; on l’emploie pour teindre les tobés en bleu foncé, qui est de la plus belle nuance qu’il soit possible de voir. Les travaux des champs sont principalement exécutés par les femmes. Presque tout le grain est récolté deux à trois mois après qu’il a été répandu sur le terrain.

Le peuple ne possède rien au delà des premières nécessités de la vie. Les richesses consistent en esclaves, bœufs et tobés. Le vêtement est composé , suivant la fortune , d’un , deux ou trois tobés, ou chemises amples; les personnes de rang ont la tête coiffée d’un bonnet bleu foncé; les autres vont tête nue : on l’épile, de même que les autres parties du corps. Les gens de di-tinction portent des bâtons longs d'environ un mètre , avec une grosse tête; ils en touchent la terre à chaque pas qu’ils font, et marchent avec beaucoup de solennité , suivis de deux ou trois esclaves. Les bonnets rouges qu’apportent les marchands de Tripoli et de Mesuratenesont achetés que par les sultans ou les personnes qui leur sont immédiatement attachées.

Musulmans, et sciupuleux observateurs des préceptes qui ordonnent la prière et l’ablution , les Boruouens sont moins tolérants que les Arabes. Un Bornouen , même riche, a rarement plus de deux à trois femmes à la fois. Les pauvres se contentent d’une seule. Les femmes sont très-propres, mais peu jolies. Leur manière de se coiffer est moins agréable que celle des autres négresses; les cheveux sont rainasses sur le sommet en trois rouleaux épais , un gros au milieu et deux plus petits de chaque côté, juste au-dessus des oreilles, se joignent, sur le devant du front en formant une pointe, et bien mastiques avec de l’indigo et de la cire; derrière la pointe s'élève une tresse mince , tortillée en queue de dragon.

Le skêria, on tatouage, consiste eu une vingtaine d’entailles ou balafres minces de chaque côté du visage, allant des coins de la bouche vers les angles de la mâchoire inférieure et de la pommette des joues. Les Bornouens ont aussi une entaille au milieu du front, six sur chaque bras, six aux jambes et aux cuisses, quatre sur chaque sein , et deux de chaque côté du corps au-dessus des hanches. Les femmes n’approchent de leurs maris qu’à genoux ; elles ne parlent à un homme que la tète et le visage couverts. Il parait qu’il y a pins de jalousie avant qu’après le mariage. L’adultère est rare; la punition, très-rigoureuse, si les coupables sont pris sur le fait et saisis sur le lieu ; c’est le seul témoignage sur lequel la conviction s’établisse. Les deux délinquants sont jetés pieds et poings liés à terre, et le mari outragé, aidé de ses parents du sexe masculin, leur fait sauter le crâne à coups de massue.

Rarement les (îlles se marient avant l’âgcde quatorzeà quinze ans, et souvent plus tard. La puberté est plus tardive dans le Bornou qu’en Barbarie , où assez fréquemment on voit des mères Agées de onze ou douze ans; au Bornou, un tel exemple est inconnu. Il y a lieu de jumeaux : il serait difficile de faire croire aux habitants que dans d’autres pays du monde une femme accouche de plus d’un enfant à la fois.

Les animaux domestiquessont lechien, le mouton, la chèvre, le bœuf, qui composent des troupeaux immenses. Les Chouda des bords du Tchad ont probablement plus de 20,000 têtes de bétail, près de leurs villages; sur les rives du Ohary, on en compterait peut-être un nombre double de celui-là. On élève aussi beaucoup de chevaux, avec lesquels on approvisionne les marchés du Soudan.

La volaille est commune et à très-bon marché : pour une piastre, on peut acheter quarante poules; elles sont petites, mais ont un goût excellent.

Les abeilles sont si nombreuses, que dans quelques endroits elles gênent le passage des voyageurs. Le miel n'est recueilli qu’en partie. La sauterelle, cet insecte destructeur, se montre fréquemment. Il en paraît, dans l’air, des nuées,

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que les Bornouens tâchent , par des cris et de grands bruits, d’empêcher de fondre sur les champs. Les Bornouens les mangent avec avidité, rôties ou bouillies , et réduites en boulettes comme une pâte.

Le gibier est abondant : il consiste en antilopes , gazelles , lièvres , kourigam , animal de la taille d’un cerf avec des cornes annelées ; grosses perdrix, petites outardes, canards sauvages, oies, bécassines et autruches , dont la chair est très-estimée; les pélicans, les spatules, les grues des Baléares , sont nombreux dans les marais ; les pintades abondent dans les forêts.

Dans la saison humide les lions s’approchent des murs des villes; les panthères et une espèce de chat-tigre sont très-communes dans le voisinage du Mandara; le léopard, l'hyène, le chacal, la civette, le renard , des légions de singes noirs , gris et bruns , et l’éléphant , sont les animaux sauvages qu’on voit le plus fréquemment ; les derniers sont si nombreux , que près des rives du Tchad on en aperçoit quelquefois des troupeaux de cinquante à uuatre cents individus.

Les Bornouens coassent eet animal pour sa chair et pour ses défenses. Le buffle, dont la viande passe pour une friandise, a un goût de gibier exquis. On mange également la chair des hippopotames et des crocodiles, qui tous deux se trouvent abondamment dans les rivières; la chair du crocodile est très-line, sa graisse verte et ferme ressemble à celle de la tortue; la partie musculaire égale par sa blancheur, sa fermeté et son goût, le meilleur veau. Les chasseurs de buffles tuent la girafe dans les forêts et les terrains marécageux près du Tchad. La quantité des reptiles y est prodigieuse; il y a des scorpions , des millepieds et de grands crapauds d’un aspect dégoûtant.

Les lois du Bornou sont arbitraires et les jugements sommaires. Le meurtre est puni de mort; le coupable convaincu est livré aux parents du défunt, qui vengent celui-ci en assommant son assassin a coups de massue. La peine du vol récidivé est d’avoir la main coupée , ou d’étre enterré jusqu'au cou , la tête ointe de beurre ou de miel, et de rester ainsi exposé, pendant douze ou dix-huit heu-

res, aux rayons d'un soleil brûlant et aux essaims des mouches et des moustiques, que personne ne vient troubler. Ces châtiments sont souvent commués en d’autres plus doux.

Les villes sont, en général, grandes et bien bâties; elles ont des murs hauts de douze à quinze mètres , et épais d’environ sept mètres ; elles ont quatre en trées. munies chacune de quatre portes, faites de planches solides, épaisses et jointes fortement par de gros crampons de fer.

Les habitations consistent en plusieurs cours entourées de quatre murs avec des chambres extérieures pour les esclaves; puis il y a un passage et une cour intérieure qui conduit aux maisons des femmes : chacune a sa petite cour close de murs, et unejolie case couverte en chaume. De là un large escalier d'une demidouzaine de degrés mène à la maison du propriétaire ; elle est composée de deux corps de logis, ressemblant à des tourelles, qui communiquent ensemble par une terrasse ayant vue sur la rue par une fenêtre crenelée. Les murs sont en argile rougeâtre, aussi unis que du stuc; les toits sont voûtés intérieurement avec beaucoup de goût par des branches , et couverts extérieurement avec une herbe connue en Barbarie sous le nom de lidthour. Les cornes de gazelle et d’autres antilopes tiennent lieu de clous etde chevilles; elles sont lixées dans plusieurs points des parois, et l’on y suspend les carquois, les arcs, les lances et les boucliers des chefs. Les chevaux et les autres animaux ont ordinairement un enclos près d’une des cours qui forment l’entrée.

Jusqu’en 1809 le Bornou a été une monarchie absolue et élective; quelquefois le frère du sultan succédait, à l’exclusion du fils. Ahmed-Ali, dont les ancêtres avaient depuis longtemps exercé l’autorité souveraine, régnait en 1808; il était depuis plusieurs années en guerre avec les Fchatahs, peuple puissant de l’ouest. Les Fellatahs, dont pendant plus d’un demi-siècle la puissance avait graduellement augmenté, s’étaient solidement établis dans le Soudan. Bello , leur chef, dictait des lois à une population nombreuse et forte.

Peu de temps après la conquête du Bornou par les Fellatahs , F.l-Kanêmy

AFRIQUE CENTRALE. Jiù

forma le projet de délivrer son pays de ait essuyé des revers et perdu son flls leur domination. Il alla chez les Kanein- aîné, qui était très-aimé de ses sujet!, il bous, et les excita à se soulever et h l’ai- a en général été vainqueur; ou dit qu’il der, en leur racontant qu’une vision l'a- a tue ou réduit en esclavage plus de vait déterminé à tenter cette entreprise, trente mille Begharmiens , détruit et Il fit sa première campagne avec quatre brûlé plusieurs villes, et enlevé les troucents hommes au plus ; néanmoins il dé- peaux du pays.

fit une armée de huit mille Fellatahs, et Le dernier sultan du Bornou, qui acpour>uivit sa victoire avec promptitude compagnait toujours le cheik, perdit la et résolution. En moins de dix mois il vie dans ces guerres; on attribua sa devint vainqueur dans quarante batail- mort à son extrême corpulence et à sa les. On lui offrit la souveraineté; il pesanteur. Le cheval qu’il montait, refusa , et plaça sur le trône Moham- épuisé de fatigue, refusa de marcher, med , frère d’Ahmed , lui rendit hom- quoiqu'il ne tût pas à six cents pas des mage le premier, et insista pour que portes d’Angornou; c’est ainsi que ce toute l’armée suivit son exemple.il fit prince tomba entre les mainsde l’ennemi, bâtir pour ce monarque le nouveau Bir- Il mourut avec beaucoup de dignité : nie, ville où il réside aujourd'hui; s'éta comme, suivant l’usage des sultans du blit à Angornou, qui en est éloigné de Bornou, il n’etait pas armé, il s’assit trois milles, et garda temporairement le sous un arbre , et six de ses eunuques et pouvoir dictatorial. Cette conduite fut autant de ses esclaves , qui ne voulurent très-politique; mais son esprit ambitieux pas l’abandonner, se placèrent autour de ne pouvait se contenter toujours de cet lui; il attendit tranquillement les Bearrangement. gharmiens, se cacha le visage avec le

Toutela populationvintserangersous châle qui lui couvrait la tête, et fut son étendard, et parutdisposée à l’inves- percé de plus de cent coups de lances, tir du pouvoir suprême et à lui donner Les hommes qui l’entouraient partagèles moyens de le soutenir. On lui offrit rent son sort.

d’abord de lui fournir vingt cavaliers Le Bornou était infesté de voleurs qui par jour, jusqu’à ce qu’une armée plus tendaient des embûches aux voyageurs régulière fût organisée; ce qui continua et les pillaient a la vue des murs de la pendant quatre ans. Tyrab, le chef capitale; ces accidents n’arrivent plus : chouâ qu’il aimait le plus, fut chargé de les routes sont, dans le gouvernement cette opération, et en acquit le surnom du cheik, aussi sures qu’en Europe. deBagah-Ferby (collecteurdeschevaux). Quoique harassé par des guerres con- Alors il leva le drapeau vert, l'étendard tinuelles, le cheik n’ignore pas les biendu prophète , et de tous Ips titres ne faits qu’un grand commerce procuvoulut accepter que celui de serviteur rerait a ses peuples, ni l’importance de Dieu. Après avoir débarrassé le pays d’améliorer leur condition morale, en des Fellatahs, il marcha pourpunir tou- excitant chez eux le désir d’acquérir, tes les nations qui les avaient secondés, par l’industrie et le négoce, des avanta- Les esclaves prisonniers de guerre ser- ges plus durables et plus certains que virent à récompenser ses fidèles Kanem- ceux qui s’obtiennent par un système de bous et d’autres guerriers qui lui avaient guerre, de pillage et de destruction. Les donné des preuves de dévouement. Ces marchands arabes ou maures, les seuls succès avaient fait naître chez quelques qui se soient jusqu'à présent aventurés Bornouens le goût des conquêtes; au- dans ce pays, ont été encouragés et traiparavant ils étaient humiliés et décou- tés delà manière la plus libérale. Quelragés : ils prirent des habitudes guerriè- ques-uns, après un séjour de moins de res. et devinrent intrépides. vingt ans dans le KouHa,sout retournes

Depuis 1815 le cheik a fait une guerre chez eux avec des fortunes de quinze à acharnée et sanglante au sultan du vingt mille piastres; un commerçant Begharmi, qui règne sur un peuple puis- plus intelligent aurait peut-être doublé sant et belliqueux, habitant un va-te cette somme, les marchandises avec pays au sud du Bornou, et sur la rive lesquelles ils font leurs échanges étant orientale du Chary. Quoique le cheik généralement de fabrique européenne ,

15* Livraison. (Afrique Centrale.; 16

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et achetées à Tripoli, à un prix qui rst de deux cent cinquante pour ceut au-dessus du prix primitif.

Déjà le désir d’échanger les productions de leur pays contre les marchandises des nations du Nord, plus civilisées qu'eux, existe chez les Boruouens à un assez haut degré; on remarquechez eux du goût pour le luxe et l’envie d'imiter les étrangers qui visitent leur pays. Une partie de rhabillent' nt d’un personnage riche se distingue toujours par quelque chosequi vientdes pays étrangers, quand même ce ne serait qu’une bagatelle.

Les dents d’éléphants , les cornes de buûles , que l'on peut se procurer à très-bas prix . et en échange de marchandises anglaises, sont achetées à très-haut prix, même à Tripoli et dans tous les ports européens de la Méditerranée. La culture de l’indigo, qui croît sauvage dans les contrées centrales de l’Afrique et y est de très-bonne qualité, pourrait être étendue, de même que celle du séné, dans beaucoup de pays où l’on n’en voit pas encore.

« Je eunsidère, dit le major Denham, comme une chose de la plus haute importance, sous tous les rapports, l’établissement de relations am 'cales avec ce

fiotentat au delà du grand désert, par e moyen duquel les parties de l’Afrique encore inconnues pourront être visitées à uneépoquepeu éloignée. En encourageant des relations commerciales, on fera taire des progrès à tout ce qui est lié aux découvertes en Afrique ; nonseulement les sciences y gagneront, mais le véritable philanthrope doit voir avec plaisir qu’on vient de pratiquer une ouverture par le moyen de laquelle, en prenant des arrangements judicieux , des milliers de ses semblables pourront être arrachés à l'esclavage. »

Le territoire de Bedigouna, ou petite Bedi, appartenait iadis au Bornou. Il produit abondamment du millet, du froment et du coton. Le principal instrument. aratoire est une houe qu’on fabrique dans le pays. On moissonne avec un couteau recourbé, et l'on coupe seulement les épis qu’on entasse dans des huttes d’argile et portées sur des billots de bois. Le grain est mondé à la main, et moulu entre des pierres.

Le paya au sud-est et au sud-ouest

n’est qu’un immense marécage, inondé pendant la saison des pluies. Le lac de Zoumbroum est à environ douze milles au sud-sud-ouest de Bedigouna. La ville de Sansan (en arabe, lieu de réunion), situéeà 12° 20' 18" lat. nord, a pris ce nom depuis que le dernier sultan du Bornou

?r réunit son armée avant de partir pour a conquête du liaoussa. L’endroit où sa tente était placée est encore en vénération. Sansan, ainsi que Bedigouna, dépendent du gouverneur de Katagoum, reconnaissant lui-même l’autorité de celui de Kano. Sansan est composé de trois villes distinctes : Sansan-Birni, Sidi-Bouri et Sansan-Kaua.

Katagoum. C’est la capitale (à 12“ 17' 11" latitude nord) de la province du même nom. Cette province formait la frontière du Bornou avant la conquête des Fellatahs; maintenant elle renferme les provinces conquises de Sansan et de Bedigouna. Elle se prolonge à environ unejournée de marche au nord, et à cinq journées au sud, où elle est bornée par un territoire indépendant, appelé par les in. digènes Korry-Korry. A l’est, elle touche au royaume de Bornou, et à l'ouest à U province de Kano. Le Katagoum peut mettre sur pied quatre mille hommes de cavalerie et vingt mille fantassins armés d’arcs, d'épées et de lances. Les productions consistent principalement en grai us et en boeufs. C’est la que les cauris commencent à servir de monnaie; car, dans les provinces orientales du Soudan, la toile du paya ou quelque autre marchandise sert de moyen d'échange.

La ville de Katagoum est bien fortifiée. Sa figure est celle d’un carré dont Us quatre cotés regardent les points cardinaux, et ont chacun une porte qu’un ouvre et qu’ou ferme régulièrement au lever et au coucher du soleil. Elle est défendue par deux murs parallèles en argile rouge, et par trois lusses à sec, dont un intérieur, un extérieur, et le troisième entre les deux murs. Ces murs, hauts de sept mètres, en ont trois d’épaisseur à la base, et diminuent progressivement jusqu'au sommet, où ils n'ont que la lar geur d’un sentier, qui est protégé par un parapet ; on y monte par plusieurs escaliers placés à certaines distances. Les deux murs sont de la même hauteur, sans embrasures ni tours, et ondulés à leur

sommet, aulieud’étrecrénelés. Les portes sont défendues par une plate-forme intérieure, où un corps d’habitants de la ville monte la garde. Les trois fossés, de même dimension, ont à peu près cinq mètres de profondeur et sept de largeur. La demeure du gouverneur, au centre de la ville, occupe un grand espace.

Les maisons des principaux habitants sont entièrement construites en terre ; elles ont uue toiture basse, quelquefois deux étages, et îles ouvertures carrées ou demi -circulaires pour fenêtres. La ville peut contenir environ huit mille habitants.

Non loin de Katagoum, au sud, est le pays de Yacoba. Les musulmans l’appellent Bouchy, ou pays des Inüdcles ( Kaffirs ). Il est couvert de montagnes calcaires qui renferment, dit-on, de rautimoine et de l’argent. Les habitants ont reçu le nom de Yemyems ( Cannibales) par les musulmans. Cette épithète ne paraît avoir d’autre motif que la haine des croyants pour les Kaffirs.

C’est à quelques lieues de Katagoum, au village de Mourmour, que mourut ( le 12 janvier 1824) le docteur Outiney, l’un des membres de l'expédition anglaise , qui nous a fourni les premiers renseignements sur les contrées orientales du Soudan. Il souffrait depuis longtemps de la poitrine, et avait, en grande partie, entrepris ce voyage pour fortifier sa santé.

Loygoun. Au sud du Bornou est le pays de Loggoun , dont la capitale , Kernok, située à 11° 7' latitude nord , a au moins quinze mille habitants. L’idiome de Loggoun ressemble beaucoup à celui du Begharmy, contrée voisine.

Le Loggoun est tout entouré par les Chouâas, qui l'approvisionnent abondamment de denrées On y trouve la seule monnaie métalliquequ’on voie dans le Soudan : elle consiste en plaques minces de fer, ayant à peu près la forme d’un fer à cheval ; on en fait des paquets de dix à douze, suivant le poids; dix de ces paquets représentent la valeurd'une piastre. Mais le cours de cette monnaie

arouve des fluctuations; il est fixé puquement tousles vendredis, au commencement du marché hebdomadaire.

Les joueurs à la hausse et à la baisse en profitent pour faire des spéculations. La

Eroelamation du cours excite toujours eaucoup de tumulte, comme cela arrive partout quand les uns perdent et que les autres gaguent par suite des jeux de bourse.

Les Loggouniens sont bien plus beaux et plus iutefhgentsque ks Dornouens. Les femmes surtout I emportent par la tournure, le maintien et les manières sur les autres négresse». Elles aiment passionnément le girofle; quand il est broyé et mêlé avec de la graisse , elles s'en frottent les cheveux et la peau. Le» habitants des deux sexes sont très-laborieux, et d’habiles tisserands. C’est là que se fabriquent les toiles de coton les plus belles et du tissu le plus serré. On voit quelquefois dans une seule maison jusqu’à six navettes en mouvement; ce sont ordinairement les hommes libres qui font ce travail; les femmes esclaves préparent le coton , et lui donnent , au moyeu de leur incomparable indigo, la belle couleur bleu fonce que ces peuples aiment tant. La toile, avant d'être teinte, est façonnée en tobés , ou en bandes longues de 13 à 14 mètres , dimensions ordinaires d’un torkadi. Après avoir été trempée trois foi» dans la teinture, et exposee autant de fois au soleil, le tissu, encore humide, est posé sur un bloc fait du trône d’un grand arbre, aplani exprès; on le bat avec un maillet , en l’arrosant d’un peu d'eau de temps en temps, et y jetant de la poudre d’antimoine { kohol ), Cette préparation lui donne un beau lustre. Le bruit du maillet annonce au loin un pays où règne l’industrie.

Pendant les guerres qui ont désolé le Bornou, la politique naturelle du Loggoun a été de garder la neutralité; il a quelquefois fait des sacrifices pour la conserver, mais la prospérité de la paix en a été la récompense. — Le Loggoun doit sa fertilité ainsi que sa salubrité au voisinage de la grande rivière Cltary. Cependant, vers Kossery , les bords du Charv passent pour malsains; mais c’est a cause de la nature marécageuse du canton qui les entoure. Les habitants des bords du fleuve paraissent souffrir beaucoup plus des essaims innombrables d'insectes que de la chaleur du climat; on a souvent vu des poussins sortant de la coquille dévorés par cette engeance ailée.

L’UNIVERS

A Chowy , près de son embouchure, le Chary a plus d’un demi-mille de largeur, et coule au nord avec une vitesse de deux a trois milles a l'heure. La rivière se divise ici en plusieurs branches, qui changrutdedireciion par des détours gracieux, l.es bords sont couverts d’arbres touffus, tous entrelacés de plantes grimpantes. D'énormes crocodiles v font leur sieste. L’ile de Djoggahah s’étend au nord jusqu’au Tchad, à une distance de douze ou quinze milles; les deux bras du Chary qui la bordent , se dirigent l’un au nord-est, l’autre au nordouest, et forment l'embouchure du Chary dans le lacTchad. Cette lie abonde en gibier.

Mandara et Karowa. Le Mandara et le Karowa , pays situés au sud-ouest du Bornou , étaient autrefois gouvernés par un sultan kerd; le Mandara lui fut arraché par les Fellatahs. Le Qls du sultan de Karowa, celui qui règne actuellement, réussit à recouvrer le Mandara ; il n'a pu le conserver qu’en devenant musulman. Il se crut d’abord si peu en sécurité contre les Fellatahs, dans les murs de Delo, alors sa capitale, qu’il fonda Mora, située au nord d’un demicercle de montagnes très-pittoresques , espèce de rempart naturel. Plus tard, il conclut avec le sultan du Bornou un traité d’alliance qui permit de combattre avec succès les Fellatahs, leur ennemi commun. L’armée du Mandara consiste principalement en cavalrriedont les montures sont excellentes. Quelques villes de Kerdis fournissent un petit nombre d’archers ; mais leur seul objet étant le piILge, ils se retirent dans leurs montagnes au moindre échec.

Les principales villes du Mandara, au nombre de huit, sont toutes situées dans la vallée; leurs habitants sont tous musulmans. Les Kerdis sont bien plus nombreux ; ou voit partout leurs habitations réunies en groupes sur les flancs et même sur le sommet de toutes les montagnes qui entourent la capitale du Mandara. Ces montagnes, dont la plus haute, dans le voisinage du Mandara, s’élève à environ mille mètres , s’étendent au sud à plus de deux mois de. route; les Mandarans ne savent pas à quelle distance elles se prolongent au delà. La seule communication qui existe dans

cette direction a lieu par le moyen d’affranchis aventureux; ils y pénètrent avec des verroteries et des tobés, marchandises très-recherchées , et reçoivent en échange des esclaves et des peaux.

Les nations qui habitent ce pays de montagnes sont très-nombreuses; elles se peignent généralement et se barbouillent le corps de différentes couleurs , et vivent en commun , sans égard au degré de parenté. On rencontre fréquemment de grands lacs très-poissonneux ; les mangues, les figues sauvages, les arachides, abondent dans les vallées. Le fer est très-commun dans les montagnes.

Le terrain s’élève graduellement à mesure que l’on s’avance vers Pequateur. En approchant de Delo , où commence le point le plus septentrional de la chaîne du Mandara, on trouve le sol couvert de mica brillant , qui provient de la décomposition de roches granitiques.

Un homme qui se faisait passer pour le fils du voyageur Hornemann, raconta au major Denham qu’il avait voyage dans l’Amadova, pays à dix journées de route au sud du Mandara; il le décrivait comme situé au milieu d’une plaine entourée de montagnes dix fois plus hautes que celle dont nous venons de parler; il était d’abord allé à Mona ou Monana , a cinq journées de distance ; puis à Bogo, qui est à sept journées plus loin. Youssouf ( c’était le nom du prétendu fils d’Hornemann ) appelait ces montagnes Kou Kora (grandes montagnes). Le pic le plus méridional que Denham ait

fiu apercevoir était le Mandify : « il s’éançait en l'air avec une hardiesse singulière. » Ce pic est à deux journées de distance de Mosféia. « Il présentait, ajoute Denham, l’aspect d’un pic alpin; j’apercevais avec la lunette d’autres montagnes, qui se prolongeaient sur ses côtes, et dont les formes, comparées avec les pics arides et escarpés-qui les surmontaient, étaient plus tranquilles. Le tout ressemblait aux aiguilles de Chainouni, telles qu’on les voit de la mer de Glace (1). » L’industrie du fer est dans ces montagnes aussi florissante que dans le pays des Retjouanas. de l’Afrique australe.

Les portes extérieures de toutes les huttes sont en pièces de bois réunies par des

(i) Ouvrage cité, tome I, p. 363.

morceaux de fer. On y façonne des gonds, de petites barres , et une sorte de houe pour sarcler le coton. Ces objets sont expédiés au Bornou. « J’entrai, dit le major Denham, chez un forgeron; il y avait quatre ouvriers; la forge était un trou creusé dans le sable; lès soufllets consistaient en deux peaux de chevreau avec un tube de fer qui était lixé à des chaumes et passait sous le feu. Un homme y introduisait l’air par la partie supérieure, qui était ouverte. Les marteaux étaient deux morceaux de métal pesant à peu près deux livres chacun ; un autre morceau grossierdu même métal servait d’enclume. En considérant la nature de tous ces instruments, on peut dire que ces gens ne travaillent |.ias mal (1). »

Les Mandarnns sont d’une race plus belle que les Bornouens. Ils ont le front haut, de grands yeux brillants, les cheveux tins et frisés, le nez presque aquilin , en général les traits moins aplatis que ceux des Bornouens , la physionomie vive et intelligente. La figure agréable des femmes a passé en proverbe; elles ont les mains et les pieds très-petits , et les fesses très-saillantes , perfection inappréciable pour un Turc.

Aussi une esclave mandarasepaye-t-elle toujours très-bien.

Haoussa. Le pays de Haoussa occupe à peu près le centre du Soudan. 11 est divisé en sept provinces, gouvernées chacune par un prince. Tous les habitants parlent la même langue. Kachenah est la province centrale dé ce royaume; la plus étendue est Zeg-Zeg ; la plus belliqueuse est Goubri, et la plus fertile, Kano (2). La capitale de cette dernière province, et qui s’appelle aussi Kano (à 12“0' 19"), est une des principales villes du Soudan. Elle contient environ 40, 000 habitants. Dans ce nombre ne sont pas compris les étrangers, qui pendant une partie de l’année arrivent ici en foule de la Méditerranée , de l’intérieur du Sennaar et de i’Achanti. Un grand marais qui divise presque la ville en deux parties, contribue à la rendre malsaine.

(i) Ouvrage cité, p. 364.

(?) Extrait d’un manuscrit arabe, apporté de l’intérieur de l’Afrique par le capitaine Elapperton. ( Voyage , etc., tome III, p. aol.)

Au nord de la ville sont deux montagnes d’environ cent mètres de hauteur, trèsrapprochées l’une de l’autre, et formées d’une argile ferrugineuse. Ijt ville, dont la circonférence est un ovale irrégulier d’environ quinze milles , est entourée d’un mur en argile de dix mètres de haut, et de deux fossés à sec, dont l’un intérieur, l’autre extérieur. Elle a quinze portes en bois, recouvertes de lames de fer , qui s’ouvrent et se ferment régulièrement au lever et au eoucherdu soleil. Chaque entréeestdéfendue par une plate-forme iutérieureoùsontplacés deux corps de garde. Les maisons n’occupent guère uue le quart du terrain compris dans l’intérieur du mur ; le reste est employé en champs et en jardins. Le large marais qui coupe la ville de l'est à l’ouest , et qui iraverse une langue de terre où se tient le marché , est entièrement submergé pendant la saison des pluies. Les maisons, construites en argile , sont presque toutes carrées , avec un appartement dans le centre, dont le toit est soutenu par des troncs de palmier, et où l’on reçoit les étrangers. Les appartements du rez-dechaussée donnent sur cette salle d’audience, et servent ordinairement de maasius. Un escalier conduit à une galerie onnant aussi surcette salle, et servautde passages aux chambres du second elage , qui sont éclairées par de petites fenêtres. Dans une cour,sur le derrière, se trouve un puits. LVncios où sont les maisons, contient aussi de petites cases en argile, dont le toit est formé par de longues herbes et des tiges de millet ; elles sont extrêmement propres , et plus grandes que celles du Bornou. La demeure du gouverneur ressemble à un village entouré de murs; elle renferme jusqu’à une mosquée, et plusieurs tours de tr is ou quatre étages, avec des fenêtres a l'europeenne , mais sans vitres ni contrevents Ou traverse deux de ces tours avant d’arriver aux appartements intérieurs occupés par le gouverneur. Le marché est fourni de toutes les provisions et île tous les objets île luxe à l’usage des peuplades de l’intérieur. Placé sur une langue de terre resserrée entre deux marais, il n’est praticable qu’une partie de l'année. Les etrangers, ainsi que les habitants, y affluent alors eu

LUNIVCRS.

grand nombre, et il n’en est pas en Afrique d’aussi bien ordonné. Le cheik du marché loue les boutiques ail mois, et ce loyer forme une partie du revenu du gouverneur. Il fixe aussi le prix des marchandises, et a droit à une commission de cinquante cauris sur chaque marché de quatre piastres, ou huit mille cauris. Il est un autre, usage régulièrement observé : le vendeur rend a l'acquéreur une partie du prix, qu’ils nomment bénédiction, et que nous pourrions appeler le denier à Dieu ; c’est communément deux pour cent. Mais si le marché â lieu dans une maison à lover, c’est le propriétaire qui reçoit le denier à Dieu. Chaque marchandisese trouve dans des quartiers différents.

La farine de froment est pétrie et cuite en pains de trois espèces différentes. On fait aussi de petits gâteaux de riz. On tue chaque jour des bœufs et des moutons. La viande de chameau est quelquefois en veute , mais elle est presque toujours maigre; car on ne tue guère l'animal que pour l'empêcher de mourir. Lorsqu’il est gras, cependant , les Arabes en sont très-friands.

Les bouchers du pays sont aussi raffinés que les nôtres ; ils pratiquent quelques coupures pour mettre la graisse en évidence ; ils soufflent la viande, et queiuefois même ils collent un morceau e peau de mouton à un gigot de chèvre. Les cornes d'un bœuf gras qu’on va tuer au marché sont primes en rouge avec du henné écrasé et réduit en pâte. Les tambours l’accompagnent, et la foule des acheteurs se rassemble Près des boucherhs sont dr petites cuisines en plein air, dont tout l’attirail consiste en un feu entouré de petites brode ttesde bois, où l’on fait rôtir des morceaux de. viande alternativement gras et .maigres, de la grosseur d’un sou : le tout est fort propre. Des femmes, avec un plat couvert sur leurs genoux , servent les consommateurs qui les entourent , rt versent de l’eau de gossob à ceux qui peuvent ajouter cette boisson à la dépense de leur repas. Dans l’intérieur au marché se trouvent des salles construites en bambous, qui forment des rues. On y vend les marchandises les plus chères, et l’on y fabrique ou raccommode les objetsd’habillement

et tout ce qui est d’ornement ou d’usage. Des musiciens cherchent à attirer les chalands. On voit, étalées de tous côtés, diverses marchandises de manufacture française, apportées du nord del’Afrique, des dseaux et des couteaux faits dans le pays: de l’antimoine et de l’étain, produits de la contrée; de la soie rouge, dont on fait des ceinturons et des frondes, ou qu’on tresse pour faire des tobés; des bracelets en cuivre, des grains de verroterie, du corail.de l’ambre, des bagues d’étain, quelques bijoux en argent, des torkadis , des châles à turbans, ae la toile de coton grossière de toute couleur, du calicot, des habillements mauresques, des pièces de toile d’Égypte, unie ou brodée en or, des lames d’épée de Malte, etc. Chaque jour, sans en excepter leur sabbat, qui répond au jeudi, le marché est encombré de monde, du lever au coucher du soleil. Les marchands entendent le monopole aussi bien ue qui que ce soit au monde. Si le prix 'une marchandise vient à baisser , ils la retirent pour quelques jours. Les prix sont établis avec la plus grande régularité, et scrupuleusement observés. Si un tobé ou un torkadi acheté était emporté sans avoir été déployé , et qu’on s’aperçût ailleurs qu’il est d’une qualité inférieure, il serait renvoyé sur-lc-champ , avec le nom du dy/alà ou fripier écrit sur chaque coupon. Celui-ci , dans un cas semblable, est obligé de trouver le vendeur, qui restitue l’argentqu’il a reçu.

Le marché aux esclaves se tient sous deux hangars, l’un pour les femmes , l’autre pour les hommes. Ils y sont assis sur une file, et habillés avec soin pour en favoriser la vente, et leur maître ou un chef d’esclaves se tient auprès d'eux. Jeuneset vieux, vigoureux et débiles, bien ou mal conformes , ils sont exposés en vente sans distinction ; mais l'acheteur les examine très-minutieusement, et avec le même soin que nos officiers de santé visitent les conscrits de l’armée. Il regardetour à tour la langue, les dents, les yeux et les membres , et les fait tousser pour s’assurer que leur poitrine est en bon état. On peut les renvoyer au bout de trois jours si on leur trouve quelque imperfection , ou même sans en donner aucune raison.

Arrivés chez l’acheteur, on les dépouille

de leurs vêtements de parade , qui sont renvoyés au premier maître.

Des différents peuples qui fréquentent Kano , les plus laborieux , et reconnus pour tels , sont les Nylïcens. Aussitôt qu’ils arrivent , ils achètent du coton , qu’ils font filer par leurs femmes. Si elles ne s'occupent pas à ce travail , elles préparent du billau destiné à la vente. C’est un mets composé de farine et de tamarin. Les esclaves nvfféens, qui entendent parfaitement le commerce , sont très-recherchés. Ceux qui peuvent s’en procurer ne les revendent jamais hors au pays.

Ce qu'on admire surtout A Kano, ce sont des fabriques de coton et de toiles peintes. Ce sont les femmes qui travaillent le coton. Elles séparent d’abord adroitement le duvet de la graine; elles le cardent ensuite avec un petit os, de la forme à peu près d’un de nos outils de chapellerie ; enfin elles le placent dans un panier et le filent sur un fuseau trèsléger. Elles ont grand soin d’avoir, dans le même panier, un petit miroir dans lequel elles admirent leurs traits à chaque minute. Le métier des tisserands, extrêmement simple, a des montants et des pédales comme les nôtres , mais pas de flèche. La trame est fixée à une pierre, et la navette est conduite par la main. On dit qu'un bon ouvrier fait de vingt à trente aunes de toile par jour. On y prépare l'indigo d’une autre manière que dans l’Inde et en Amérique. Lorsque la plante est mûre , on coupe l’extrémité des jeunes pousses , qu’on entasse et qu’on laisse fermenter dans une auge en bois d’un pied de profondeur, et d’un pied et demi de large. Il conserve en séchant la forme de l'auge, et ressemble à de la terre mêlée avec des herbes pourries. On lie ensemble trois ou quatredeces pains avec des tiges de millet, et c’est dans cet état qu’on les veud. On se sert pour teindre d’un pot en argile enfonce dans la terre, et ayant environ trois mètres de profondeur. On y jette l'indigo mêlé avec des cendres du résidu d’une vieille teinture, provenant de la lie enlevée aux parois des pots, séchée au soleil, et brûlée. L’eau froide est seule employée pour la teinture. Les objets que l’on veut teindre demeurent dans le pot trois ou quatre jours, et on les remue fré-

quemment avec un bâton. On les retire chaque soir, on les fait égoutter avec soin , et on les laisse sécher jusqu’au matin. Pendant ce temps, le pot est recouvert d'une natte en paille. lorsque les tobés et les torkadis sont teints , ou les envoie chez lecatisseur, qui les place entre des nattes posées sur un gros billot de bois; deux hommes, avec un mailletdechaque main, frappent le drap, en y jetant un peu d’eau de temps en temps, jusqu'à ce qu’il ait pris un beau lustre. La pièce de bois qui sert à cet usage est formée d’un gros tronc d'arbre, que le propriétaire fait annoncer, aux portes de la ville, par le bruit de trois ou quatre tambours; à cette invitation, la foule se rassemble, et roule gratuitement le tronc jusqu’à l’atelier.

La teinture d’un tobé en bleu foncé coûte ordinairement 3 ,030 cauris, c'està-dire une piastre et demi, et le lustre 700 cauris.

Pour tanner les peaux ou se rert du suc laiteux d’une herbe appelée en Arabie brombogd, etauBornou. kyo. C’est One plante annuelle, qui croit dans les endroits secs et sablonneux, et dont la tige, d'un pouce de diamètre, s’élève à cinq ou six pieds de hauteur. Elle a des feuilles larges et épaisses et de petites fleurs dont la forme et la couleur se rapprochent de celles de l’oeillet. Le fruit est vert, et renferme une substance soyeuse, mêlée de graines ressemblant à celles du melon. Il mûrit un peu avant la saison des pluies, pendant lesquelles la plante meurt, tin recueille le suc dans des cornes ou dans des calebasses, au moyen d’une incision faite a la tige. On 1e répand sur la surface intérieure des peaux qu’on veut tanner, et qu’on met ensuite dans des baquets. Bientôt elles exhalent une très-forte odeur, et les poils se détachent avec beaucoup de facilité.

On pile ensuite dans un mortier les graines d'une espèce de mimosa appelée en arabe gorad. Elles donnent une poudre noire, qu’un jette dans de l'eau chaude, où l’on fait tremper les peaux pendant un jour, en les foulant a plusieurs reprises pour les imprégner parfaitement. Ou les étend au soleil , on les fait sécher, et on finit par les manipuler jusqu’à ce qu’on leur ait donné la souplesse nécessaire. Pour leur faire prendre

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la routeur rouge, on les enduit d’un mélange de trôna et de feuilles extérieures de millet pulvérisées et pétries avec de l’eau.

Les Nègres de ce pays sont extrêmement polis et cérémonieux, surtout envers les personnes figées. Pour se saluer ils posent la main sur la poitrine, s’inclinent et disent : Aona la/ia , ki ka kiki. Fo fo (la rana. « Comment vas-tu? j’espcrr que cela va bien. Comment as-tu passé la chaleur du jour? »

Les jeunes filles, esclaves ou libres, ainsi que les jeunes garçons , portent un long tablier bleu et blanc, frangé en laine rouge, attaché par deux grandes bandes, et descendant au-dessous du genou. Il est particulier au Soudan, et constitue la seule différence du costume de Bornou.

Les hommes et les femmes teignent également leurs dents et leurs lèvres avec les (leurs du gourgi ou celles du tabac.

On mfiche la noix de goura , ou on la prise pulvérisée et mêlee avec le trôna. L’usage de priser n’est point particulier au pays de iiaoussa; on le retrouve au Bornou, où il est interdit aux femmes.

L'habitude de fumer est générale, autant chez les Nègres que chez les Maures.

Les médecins de ce pays remplissent aussi , comme jad s ceux de l’Europe , les fonctions de barbiers, et sont habiles pour ce qui concerne leur état.

La cécité est très-coinmuneà Kano.

Il y a dans l’intérieur des murs un quartier ou village assigné aux malheureux affligés de cette inlirmité. Le gouverneur leur accorde quelques secours, qui ne les empêchent pas de mendier dans les rues et les marchés. Leur quartier est de la plus grande propreté , et lescouzis en sont bien hdtis. Il n’y a que des aveugles et des esclaves qui puissent l’habiter, et ce n’est que par faveur qu'un borgi.e peut y être reçu. 11 paraît que les boiteux ont un établissement semblable.

Soccatou, situé a 13" à' 42" latitude nord et 0“ 12' longitude, est , au nordest de Kano, doit son agrandissement à Rello, sultan actuel du Haoussa. C’est la ville la plus considérable que le capilaineClapperton ait vue dans l’intérieur de l’Afrique. Le mot Soccatou signifie halte, parce qu’elle futbdtie par les Fel-

latahs, après la conquête de Goubir et de Zamfra. Elle est située au confluent de plusieurs petites rivières qui se jettent dans le Niger. Ses maisons, assez bien construites, forment des rues régulières, au lieu d’être réunies en groupes, comme dans les autres villes du Haoussa. Elles louchent presque aux murs, qui furent construits par le sultan actuel, après la mort de son père, en 1818. Ses murs ont de huit à dix mètres de hauteur et douze portes, qu’on ferme régulièrement au coucher du soleil. Il y a deux grandes mosquées, y compris celle que fait actuellement construire ie godado; un marché spacieux au centre de la ville, et une grande place carrée devant la demeure du sultan. Les demeures des principaux habitants sont entourées de hautes murailles, renfermant de nombreux couzis et des maisons en terrasse dans le genre mauresque; d’énormes gouttières en argile cuite ressemblent, au premier coup d’œil, à des canons. Les habitants, dont la plupart sont Fellatahs, ont de nombreux esclaves, dont quelques-uns occupent des maisons particulières, et travaillent à différents métiers, au profit de leurs maîtres. Ils sont ordinairement tisserands, maçons, cordonniers ou forgerons. Ceux qui sont employés à la culture des terres ou au soin des troupeaux habitent des villages hors des murs. Il est d’usage d’affranchir un ceriain nombre d’esclaves chaque année, pendant les fêtes qui succèdent au rhamadan. Il est rare que ces affranchis retournent dans leur pays; ils continuent à rester auprès de leurs anciens maîtres, qu’ils regardent toujours comme leurs supérieurs, et auxquels ils offrent annuellement une partie de leur gain. Les denrées r.e sont pas chères à Soccatou ; la viande de boucherie est abondante et de bonne qualité.

Les objets d’exportation sont le musc et des tobés bleus manufacturés par les esclaves de Nylfé, dont les hommes passent pour les medleurs tisserands, et les femmes pour les plus habiles fileuses. On importe de l’AchanU des noix de goura, de Nyffé, rie la laine, de la poterie et quelques épiceries. Les Arabes de Tripoli apportent aussi chaque année de la soie crue , de l’essence de rose et de la verroterie. Les Touarieks appor-

tent beaucoup de millet qu’ils échangent contre du sel. Le marché, très-bien fourni , se tient chaque jour, du matin au soir. Au nord de la ville est une plaine, avec quelques marécages, qui occa-ionnent des lièvres. C’est une de ces ûèvres qui enleva le capitaine Clapperton dans son second voyage à Soceatou (I).

Les autres villes importantes du Haoussa sont:Kashna, Zirmi et Kouarra. La première est située à 12° 59' latitude nord. Elle s’appelait jadis Sangras. Elle est entourée de murailles en terre, qui embrassent une grande étendue de terrain; mais, comme à Kano, les maisons n’occupent pas la dixième partie de cet espace, dont le reste est couvert de champs et de bois. La résidence du gouverneur, qui ressemble à un grand village, est à un demi-mille environ des autres bâtiments. Les fruits des environs sont des ligues, des melons, des grenades et des citrons. U y avait autrefois beaucoup de raisin ; mais toutes les vignes furent coupées lors de la conquête des Fellatahs. C’est aussi depuis ce moment que, le commerce des environs ayaDt été transporté a Kano, la plupart des maisons de Kashna furent abandonnées. Cependant il y a encore beaucoup de mouvement : deux marchés sont, l’un au nord, l’autre au sud de la ville. Ce dernier est prim ipalement fréquenté par les marchands d<- Ghudam et de Touat; l’autre par les Touariks. Les premiers apportent de la soie crue, du coton, de la verroterie, de la cochenille, qu’ils vendent pour des cauris, et font acheter à Kano, par leurs agents, des tobés et des torkadis; ils envoient les marchandises dont ils n’ont pu se défaire à Tombouctou , où elles sont échangées contre du mus -, de l’or et des esclaves On fabrique à Kashna des objets de cuir, tels que coussins jaunes et rouges, outreset brides en peau de chèvre; on exporte aussi à Tripoli des peaux de bœufs tannées. Le pays est renommé pour la préparation au bœuf séché, dont s’approvisionnent les Arabes avant de traverser le désert. On prétend que Hornemann

(i) Journal oj a second expédition into the "itcrior of Africa , from the hight of Bénin to Soccntoo; London, 18119, tvol.in-4°-

est mort à Kashna ; il avait pénétré dans cette ville par Tripoli et le Fezzan, et y vivait encore en 1803, comme marabout.

Zirmi est le chef-lieu de la province de Zamfra. Cette ville occupe une péninsule formée par la rivière qui passe à Kashna. Les bords de cette rivière sont, en cet endroit, élevés et couverts de mimosaset de buissons épineux, à travers lesquelsun sentier conduit aux portes de la ville, entourée d’un fossé et d’un mur en terre. Ses habitants passent pour les plus fameux voleurs du Haoussa.

La ville de Kouarra est entourée d’un mur en terre de sept mètres environ de haut, et renferme de cinq à six mille habitants, qui sont presque tous Fellatahs. Elle est situee dans une vallée formée par des collines peu élevées. ;

Tombouctou ( Tenboctou , Timboctou, Temboutou). Les contrées occidentales du Soudan nous sont tant soit peu connues, principalement par les voyages de Mungo-Park et de Caillié. Le commerce et l’industrie y sont également arrivés à un haut de gré. Tombouctou rivalise avec Kano et Kouka.

On avait pendant longtemps entendu parler en Europe de la ville africaine qu’on appelle indifféremment Tombouctou, Timboctou, Temboctou, Timbouctou. Léon l’Africain a le premier parlé de la puissance et des merveilles du royaume de Tonbouctou. Voici ce qu’il nous apprend à cet égard :

« Tombut, royaume. Ce nom a été par les modernes à ce royaume imposé, à cause d’une cité, qui fut édifiée par un roi nommé Mense Suleiman, en l’an de l’hégire six cent et dix ; prochaine d’un bras du fleuve Niger, environ douze milles. Les maisons d’icelle sont de tortis plâtré et couvertes de paille. Il y a bien un temple de pierre et de chaux, construit par un excellent maître de Grenade, et semblablement un somptueux palais, auquel loge le roi.

ft La cité est bien garnie de boutiques, de marchandset artisans, etmémemenl de tisseurs de toiles de coton. Les marchands de Barbarie transportent plusieurs draps d’Europe en cette cité. Les femmes vont ordinairement levisagecou-

L UNIVERS

vert, fors les esclaves, qui vendent toutes les choses de bouche. Les habitants sont fort opulents; principalement lesétraners, lesquels y viennent faire leur résience, tellement que le roi a donné en mariage ses deux filles à deux marchands frères pour leurs grandes richesses. En cettecitéilyaplusieursuuitsd'eau douce, combien que au bord du Niger elle s’écoule par certains canaux tout au plus prcsde lacité, qui estabondanteen grains et bétail; au moyen de quoi leur beurre est fort commun , mais le sel rare et fort cher, pour ce qu’il s’apporte de Tegnza, distante de cinq cents milles deTombut; là où me retrouvant une foys je vey comme la somme ne se laissait à moins d’octante ducats. Le roy est fort opulent eu platines , et verges d’or, dont les aucunes sont du poids de mille treys cents livres, et tient une cour bien ordonnée et magnifique. Quand il lui vient envie de s’aifer ébattre d’une cité à l’autre, accompagné de ses courtisans, il chevauche des chameaux , et les estafiers mènent les chevaux en main. Mais en ce cas qu’il s’achemine en quelques assemblées de guerre, on attacheles chameaux, et montent lors tous les soldats sur les chevaux. Ceux qui ne firent jamais la révérence au roi, et qui ont quelque ambassade à lui faire, mettent les genoux en terre; puis prenant la poussière, répandent sur leur tête, et le saluent en cette sorte-là. Il tient environ trois mille chevaux et une grande infanterie usant de certains arcs qui sont fai i s de bâton de fenouil sauvage, avec lesquels ils décochent fort dextreinentdes flèches envenimées. Outre ce, il a coutume de mouvoir guerre contre ses ennemis prochains, et contre tousceuxqui refusentdeluy rendre tribut; étant par lui surmontés, il le» fait vendre à Tomhut, jusqu’aux petits enfants. En ce pais ne naissent nulschevaux, fors aucunes petites haquenées , que les marchands ont coutu mede chevaucher al* lans par le pais, et aucuns courtisans parmi la cité. Mais les bons chevaux qui s’y trouvent viennent de Barbarie, qui ne sont pas plus tôt arrivés avec la caravane, que le roi envoyé savoir et mettre par écrit le nombre d’ireux; et en cas qu’ils excèdent le nombre de douze, il rctieut celui qui lui semble le meilleur et de plus belle taille; en payant ce qu’il

est raisonnablement estimé. Ce roi -ci est mortellement ennemi des juifs, qui ne les endurerait pour rien du inonde mettre le pied en sa cité; et s’il était averti que les marchands de Barbarie eussent la moindre familiarité qui soit ou qu’ils trafiquassent avec eux, il ferait incontinent confisquer leurs biens. Il porte grand honueurà ceux qui font profession des lettres, et pour ce regard on apporte dans cette cité des livres écrits à fa main, qui viennent de Barbarie , lesquels se vendent fort bien, tellement qu'on en retire plus grand profit que de quelque autre marchandise qu’on sache vendre. Il y a plusieurs prêtres et docteurs qui sont tous assez raisonnablement par le roi salariés; et, en lieu de monnaies, les habitants de ce lieu ont coutume d’employer quelques pièces de pur et fin or , et aux choses de petite conséquence, employant des petites conques ou coquilles qui sont apportées de Perse, dont les quatre cents font le ducat des leurs. Les habitants de cette cité sont tous de plaisante nature, et le plus souvent s’en vont jusqu’à une heure de nuit, dansant parmi la cité. Les citoyens se servent de plusieurs esclaves d’un et autre sexe. Cette cité est fort sujette au feu , et à la seconde fois que je m' v trouvai je le vey embraser en moins de cinq heures. Il n’y a aucun jardin ou lieu produisant fruits (1). »

Tel était Tombouctou au seizième siècle, lorsque Léon l’Africain le visita.

R. Caillié fut le premier Européen assez heureux pour nous apporter de l'intérieur de l’Afrique des renseignements détaillés sur Tombouctou, qu’il avait visitée environ trois siècles apres Léon (2). Voici la description qu’il fait

(i) P. 3a5 de la Description de l' Afrique, par Léou l'Africain; Lyon, i556, in-fol.

(a) Si l'on excepte Léon l’Africain et 1rs Portugais, sur lesquels nous n'avous que des notions incertaines, transmises par Marmolet Barras, le premier Européen qui soil parvenu à Tombouctou est le Français Paul Imbert, né aux Sables-d’OIonne, c’est à-dire dans la même province que Caillié; son voyageest antérieur à 1670. Il accompagnait son maitre, un Portugais renégat envoyé à Tombouctou par le gouverneur du Tafilet. Il résulte du peu que l’on sait de ce voyage que la distance

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de la ville de Tombouctou qu’il vit en 1828 :

« La ville de Tombouctou est habitée par des nègres de la nation Kissour; ils en font la principale population.

Beaucoupde Maures se sont établis dans cette ville, ets'ÿ adonnent au commerce; je les compare aux Européens qui vont dans les colonies dans l’espoir a’y faire fortune. Ces Maures retournent ensuite dans leurs pays, pour y vivre tranquilles. Iis ont beaucoup d'influence sur les indigènes ; cependant le roi ou gouverneur est un ncgre. Ce prince se nomme Osman ; il est très-rcspecté desessujets, et très simple dans ses habitudes: rien ne le distingue des autres ; son costume, est semblable à celui des Maures du Maroc; il n’y a pas plus de luxe dans son logement que dans celui des Maures commerçants.

« La ville de Tombouctou peut avoir trois milles de tour ; elle forme une espèce de triangle : les maisons sont grandes, peu élevées, et n’ont qu’un rez-dc-chaussée ; dans quelques-unes, on a élevé un cabinet au-dessus de la porte d’entrée.

Elles sont construites en briques de forme ronde, roulées dans les mains et séchées au soleil ; les murs ressemblent, à la hauteur près, à ceux de Djenné. Les rues de Tombouctou sont propres, et assez larges pour y laisser passer trois cavaliers de front ; en dedans et en dehors, on voit beaucoup de cases en paille, de forme presque ronde , comme celles des Foulalis pasteurs ; elles servent de logementaux pauvres et aux esclaves qui vendent des marchandises pour le compte de leurs maîtres.

« Tombouctou renferme sept mosquées, dont deux grandes, qui sont surmontées chacune d’une tour en briques, dans laquelle on monte par un escalier intérieur. Cette ville mystérieuse, qui depuis des siècles occupait les savants, et sur la population de laquelle on se formait des idées si exagérées, comme sur sa civilisation et son commerce avec tout l’intérieurdu Soudan, est située dans une immense plaine de sable blanc et

de Maroc à Tombouctou est de quaire cents lieues, et que l’on metlait deux mois à la parcourir. Cette route fut à peu près la même que celle de Caillié.

mouvant, sur lequel il ne croît que de frôles arbrisseaux rabougris, tels que le mimosa ferruginea, qui ne vient qu’à la hauteur de trois à quatre pieds. Elle n’est fermée par aucune clôture ; on peut y entrer de tous côtés. On remarue dans son enceinte etautour quelques alanites ægypliaca, et un palmier situé au centre.

<■ Tombouctou peut contenir au plus dix ou douze mille habitants, tous commerçants, en y comprenant les Maures établis. Il y vient souvent beaucoup d’Arabes, amenés par les caravanes qui séjournent dans la ville et augmentent momentanément la population. Au loin dans la plaine il croit quelques graminées, mêlées de chardons, dont les chameaux se nourrissent. Le bois à brûler est d’une grande rareté aux environs ; on va très-près de Cabra pour s’en prrcurer ; on en fait un objet de commerce, et les femmes le vendentau marché. Us riches seuls en brûlent, lespauvres îont usage de fiente de chameau. L «au se vend également sur le marche : les femmes en donnent une mesure d’environ un demilitre pour un cauri. Tombouctou, quoique l’une des plus grandes villes que j’ai vues en Afrique, n’a d’autres ressources que son commercede sel, son sol n’étant aucunement propre à la culture. C'est de Djenné qu’elle tire toute? qui est nécessaiieàson approvisionnement, le millet, le riz, le beurre végétal, le miel, le coton , les étoffes du Soudan , les elfets confectionnés, les bougies, le savon, le piment, les oignons, lej poisson sec, les pistaches, etc. Si les flottilles venant à Cabra étaient arrêtées en roiue par les Touariks, les habitants de Tombouctou seraient dans la plus affreuse disette.

Pour éviter ce malheur, ils ont soin que leurs magasins soient toujours amplement fournis de toute espèce de comestibles.

« Tous ieshabitants natifsdeTombouctou sont zélés mahométans. Leur costume est le même que celui des Maures , et ils ont quatre femmes comme les Arabes ; mais ils n’ont pas, comme les Mandingues, la cruauté de les battre : elles sont cependant chargées de même des soins du ménage. Il est vrai que les hnbitantsdeTombuuctou,quiont continuellement des relations avec les peuples

L’UNIVERS

demi-civilisés de la Méditerranée, ont quelques idées de la dignité de l’homme. J’ai toujours vu, dans mes voyages, que c’était chez les peuples les moins civilisés que la femme était le plus asservie. Ainsi, le beau sexe d’Afrique devrait donc faire des vœux pour les progrès de la civilisation. A Tombouctou , les femmes ne sont pas voilées comme dans l’empire de Maroc; elles sortent quand elles le veulent, et sont libres de voir tout le monde. Les habitants sont doux et affables envers les étrangers . ils sont industrieux et intelligents dans le commerce, qui est leur seule ressource : la lupart des négociants sont riches et ont eaucoup d’esclaves. Les hommes sont de taille ordinaire, bien faits, se tenant très-droit, ayant une démarché assurée; leur teint est d'un beau noir foncé; ils ont le nez un peu plus aquilin que chez les Mandingues, et, comme eux, les lèvres minces et de beaux yeux. J’ai vu des femmes qui pouvaient passer pour très-jolies. Tous se nourrissent bien , mangent du riz et du couscous fait de mil cuit avec de la viande ou du poisson sec; ils font deux repas par jour. Les Nègres qui ont de l’aisance, ainsi que les Maures, font leur déjeûner avec du pain de froment, du thé et du beurre de vache; il n’y a que les Nègres d’une classe inférieure qui mangent du beurre végétal. F-n général , les Nègres ne sont pas aussi bien logés que les Maures : ceux-ci ont sur eux un grand ascendant , et se croient eux mêmes bien supérieurs. Les habi tantsde Tombouctou sont d’une propreté recherchée pour leurs vêtements et l’intérieur de leurs maisons. Leurs ustensiles de ménage consistent en quelques calebasses et quelques plats de Dois; ils ne connaissent pas l’usage de cuillers ni de fourchettes, et ils croient qu’à leur exemple tous les peuples de la terre prennent les mets avec les doigts; ils n’ont d’autres meubles que quelques nattes pour s’asseoir; leur lit se compose de quatre piquets fichés en terre à une extrémité de la chambre, sur lesquels ils tendent des nattes ou une peau de bœuf. Les riches ont un matelas en coton, et une couverture fabriquée, chez les Maures des environs , avec le poil des chameaux et la lainede leurs moutons. J’ai vu unefemme

de Cabra occupée à tisser de ccs couvertures (1). •

R. Caillié donne la description d’une grande mosquée, du haut de laquelle sa vue dominait toute la ville :

« Du haut de la tour , dit-il, je découvrais, a une très-grande distance, une plaine immense de sable blanc, où il ne croît que des arbrisseaux rabougris, ( mimosa ferruginea) ; quelques dunes ou buttes de sable , s’élevant çà et là , rompaient un peu l’uniformité du tableau. Je regardais avec étonnement cette ville, que le besoin du commerce a fait élever dans un affreux désert, sans autres ressources que celles qu'elle se procure par les échanges. La partie ouest de la mosquée me parut d’une construction très-ancienne; toute la façade de ce côté est tombée en ruine ; on y remarque encore des arcades voûtées, dont le crépi est entièrement déta< hé. Cet édifice est construit en briques séchées au soleil , à peu près de la forme des nôtres. Les murs sont enduits- d’un sable gros , semblable à celui dont sont faites les briques, mêlé avec de la glume de riz. Dans quelques parties du désert on trouve une terre couleur de cendre, très-dure, où domine le sable; c’est avec cette terre que I s briques de la mosquée sont faites. Les autres parties de l’edifice paraissent avoir été bâties bien postérieurement aux ruines de l’ouest; quoique l’ouvrage en soit fait assez bien pour un peuple qui ignore les règles de l’architecture, il est bien inférieur à la partie la plus ancienne. Ce ne fut pas sans étonnement que je remarquai danscelleci trois galeries soutenues par dixarcades chacune aussi bien bâties que si elles avaient été construites par un homme de l’art : ces arcades ont six pieds de large et dix de hauteur; leur enduit, en assez bon état, paraît avoir été blanchi à la chaux , à en juger par la couleur blanchâtre qu’il conserve encore. Cette construction se rattache aux ruines , soit par le style , soit par la position. J’ai été porté à croire qu'ancienuement la mosquée ne contenait que cette partie,

(i) Journal d’un voyage à Tombouctou et à Tjenné , dans l’Afrique centrale, par René Caillié. Tome II, p. 3o6 et suiv. (Paris, i83o, 3 vol. in-8". )

AFRIQUE

et que depuis on y a ajouté de nouvelles constructions ; cette circonstance m’a paru remarquable. La partie de l’est est composée de six galeries; celles de l’ouest sont soutenues par dix-neuf piliers; les ouvertures ont chacune six pieds et demi de large sur dix à onze de hauteur. Le travail, quoique assez correct, est loin de ressembler à celui de l'autre partie, comme je l'ai déjà fait observer. Les trois premières galeries du côté de l’est ont cent quatre pas ordinaires de long et deux et demi de large; les trois suivantes n’en ont que soixantequatre ; celles de la partie ouest n’ont que trente-neuf pas ; dans leur prolongement est la grande tour, qui fait face à une cour intérieure, fermée à l’ouest parles ruines; elle est de forme carrée et terminée par une petite pyramide tronquée, aussi en briques, surmontée d’un pot en terre cuite. F.lle peut avoir, à prendre de sa base jusqu'au sommet, de cinquanteà cinquante-cinq pieds d’élévatiôn. Les marches de l’escalier pratiqué intérieurement sont soutenues par des morceaux de bois scellés dans les murs , et recouverts de terre : le mauvais état des marches ne m’a pas permis de les compter exactement; tous les angles en étaient usés; cependant j’ai reconnu l’empreinte de trente-deux. Les murs de la mosquée ont quinze pieds de hauteur et vingt-cinq à vingt-six pouces d’épaisseur. Celui de la façade de l’est est dentelé au sommet en forme de créneaux, dont les parties saillantes sont surmontées de pots en terre cuite, semblables à celui qui est placé sur le dômedelatour. Une autre tour massive, de forme conique, est située sur cette façade ; sa hauteur est d’environ trente pieds ; on voit sur le dôme saillir des morceaux de bois qui paraissent y avoir été mis pour lier la maçonnerie. Le toit de la mosquée est en terrasse, ainsi que le haut de la tour, qui de plus est environné d’un parapet de dix-huit pouces de haut. Des troncs de ronnier fendu en quatre soutiennent le toit de l’edifiee ? ces poutres sont à un pied de distance les unes des autres • des morceaux de bois de salvadora , qu’on apporte de Cabra, où ce végétal croît en quantité, coupés à la longueur de la distance des poutres, sont posés obliquement à double rang

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