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blancs que nos paysans du midi de la France; dans les contrées méridionales, leur teint devient plus fonce : on ne saurait donc conclure d’une simple différence de couleur a une différence de race. On a cru reconnaître dans les noms de quelques tribus des dénominations employées par les historiens romains : par exemple, les Guedala ou Guezoula seraient les Gétules ; les Amazirgues, les Mnzices.
Les Amazirgues sont répandus depuis le Rif et la région de l'Atlas jusqu'au Tafilelt. Tous les voyageurs nous les dépeignent comme un peuple robuste, lier, guerrier, astucieux, et extrêmement jaloux de son indépendance. Retirés dans des lieux Inaccessibles , ils vivent principalement de l’élève des bestiaux et des abeilles. Comme les Troglodytes, ils habitent des cavernes creusées aux flancs de leurs arides montagnes. Infatigables à la course , ils aiment passionnément la chasse; ils tiennent avant tout à leur fusil , d’une longueur extraordinaire, et font les plus grands sacrifices pour l’orner d’ivoire et d'argent. Us sont vindicatifs comme les Corses , et plus fanatiques que les Espagnols sous le règne de l’inquisition. Cependant ils ne méprisent pas lesjuifsautantque leurs coreligionnaires , ce qui tient , dit-on, à une tradition ancienne qui les fait descendre d’une colonie venue de la Palestine. La couleur blonde des cheveux et la rareté de la barbe sont alléguées comme des caractères distinctifs des Amazirgues.
Leur principal vêtement est une espèce de chemise sans manches (tobé).
L’empereur de Maroc n’a qu’une autorité nominale sur la plupart des tribus berbères, qui obéissent à des chefs souvent héréditaires, omzargh, semblables aux senior es ou grafen (de grau, gris, à cheveux gris) des tribus de l’ancienne Germanie. Ces chefs sont des marabouts : ils cumulent à la fois le pouvoir civil, militaire et sacerdotal. L’empereur a tout intérêt à les ménager, à flatter leur ambition ou leur vanité. C’est à eux qu’il s’adresse pour faire percevoir les impdts auxquels ces fiers montagnards ne se croient nullement obligés. Èt lorsque la persuasion reste sans effet, l’empereur doit longtemps hésiter à recourir a la force : l’expérience lui enseigne
combien ce moyen est dangereux. Un de ces chefs, Sidi El-M’haus>e, s’est rendu fameux par son génie militaire; c’est lui qui suscita, en 1819 .contre le sultan Souieiman une insurrection redoutable, et soutenue avec acharnement pendant, plusieurs années. Des faits semblables ne sont pas rares dans les fastes de l’empire marocain.
Les fiche docks (1) forment , comme nous venons de le dire , une autre fraction des habitants aborigènes du nord de l’Afrique Leur langue ne paraît pas beaucoup différer de celle des Berbères , avec lesquels ils contractent cependant rarement des alliances. D’après Léon l'Africain, qui connaissait si bien le Maroc , « ce sont des hommes terribles et robustes, qui méprisent le froid et la neige. Leur vêtement est une simple tunique de laine par-dessus laquelle ils portentun manteau; ilss’enveloppentlesjambes de bandelettes en guise de bas, et vont nu-téte en toute saison. Ils ontdegrands troupeaux de mules et d’ânes. Ce sont les plus grands voleurs et assassins du monde, ils vivent en inimitié ouverte avec les Arabes, et les volent la nuit. Toutefoisces montagnards sont vaillants, et en guerre ne se rendent jamais vivants. Ils vont au combat à pied, armés de l’épée et du poignard , et on ne réussit à les vaincre qu’a force de cavalerie. »
Les Schellocks habitent leschatnes méridionales de l’Atlas , et se livrent à l’agriculture et même à divers arts industriels. Au lieu de tentes et de cavernes, ils ont des villages ( douars ) : les maisons, construites en pierre, ont des toits de brique ou d’ardoise. Plus intelligents que les Amazirgues, ils sont d’une civilisation plus avancée, et se regardent comme les vrais aborigènes; ils considèrent les Amazirgues comme les descendants des Philistins; aussi ont-ils moins de pitié qu’eux pour les juifs.
Quelques familles de Schellocks font remonter leur origine aux Portugais qui avaient jadis occupé plusieurs villes de la côte. A l’est de la ville de Maroc , près de Dimenet , sur une des montagnes de
( i ) Ce nom s’écrit différemment Chellock s , Chelleuh’ (Renou), Scellait (Didier), SheUuht (Jarkson). Schelloulu ( Dnnmnond Hay).
L’UjNÏVERS,
l’Atlas, se trouvent les ruines d’une église bâtie par les Portugais , et où l’on voit encore, dit-on, plusieurs inscriptions latines.
Les Schelloeks ne sont guère plus soumis à l'autorité de l’empereur de Maroc que les Amazirgucs. Cela prouve que rien ne saurait effacer le caractère fondamental d’une nation : on retrouve dans les AmazirguesetlesSchellocksd’aujourd’hui les Numides et les Maures des Romains ; il n’y a de changé que le nom. C'est ainsi que ces 'paroles de César :
Galll rerum novarum cupidi , sont
encore vraies après un intervalle de près de vingt siècles.
Il serait intéressant d’indiquer fa filiation des différentes tribus qui composent les deux grandes divisions des indigènes. Malheureusement nous sommes à cet égard dans une ignorance presque complète; et le peu de renseignements que nous possédons sont loin de mériter une confiance absolue. C’est pourquoi il vaut miettx s'abstenir d’en parler (1).
Les Berbères (Amazirgues et Schellocks) forment presque la moitié de la population de l’empire de Maroc. Ce qui les caractérise surtout, c’est qu’ils se passionnent pour les querelles religieuses autant que pour leur indépendance. Là gît le secret ressort que des chefs habiles savent faire jouer à leur profit.
Les Maures sont certainement de race sémitique, conséquemment d’une origine différente de celle des Berbères.
Ils paraissent descendre des colonies venues successivement de la Phénicie, de la Palestine et de l’Arabie, à des époques antérieures à la domination romaine. Dans leurs veines coule le sang des Carthaginois. C’est à eux que les Romains reprochaient déjà moins leur esprit d’independance que leur perfidie et leur mauvaise foi’, fides punica.
Les Maures parlent l’arabe, mêlé de mots berbères , latins ou espagnols. Ceux qui habitent la cote de la Mediterranée
(r) M. de Slane a annoncé, en 1842 ( Journal Asiatique, t. XIII, 3' série , p. 64 ), la publication def histoire des Berbères d'Kbii- Kbalduun. Il serait à désirer que celle importante publication fût bienlâl termiuée.
descendent , en partie , des Maures d’Espagne, chassés d'Europe après la conquête de Grenade; ils forment la population la plus riche des villes, occupent les premiers emplois du gouvernement, et entretiennent des relations direcies avec les peuples chrétiens, que leur fanatisme fait cependant détester cordialement.
Comme les Romains, nous retrouvons encore chez les Maures les mêmes vices radicaux : l’avarice et la perfidie. O11 ne saurait, suivant quelques voyageurs, s’imaginer rien de plus vil ni de plus abject que ce peuple. Tulln quel h , dit Heinso , che hanvi nelcunr delC ttomo di piu vile, e di piu disprezzabile , comporte il carat tere generale di questi Affric.ani. Les Berbères, du moins, ont pour eux l’audace, le courage, la résolution. Les Maures n'ont rien de grand : lâches, pusillanimes, humbles avec les forts, insolents avec les faibles, ils ne connaissent ni le désintéressement ni la générosité; ils ignorent les plaisirs de l’intelligence , et vivent plongés dans les fanges d’une volupté brutale. Dignes fils de leurs ancêtres, les Carthaginois, ili n’ont d’autre ambition que celle des richesses : ils les recherchent par toute!
les voies, et quand ils les ont acquises, leur plus grand soin est de les cacher (1). M. Ch. Didier raconte d’un Maure le trait suivant, où l'avarice le dispute à la perfidie. Un homme était en prison pour un crime d'homicide: il avait la mort en perspective, et d’un jour à l’autre on attendait la sentence impériale. Un de ses amis prit à cœur sa délivrance, et se mit en devoir de le sauver. Il s’adressa à un des geôliers, qui consentit, moyennant une forte somme d’argent, à enuper-les liens du prisonnier et à le rendre à la liberté. Il fut convenu qu'il le remettrait à son ami à trois heures du matin. A minuit, le geôlier se rendit chez le plus proche parent du mort, et lui laissa soupçonner l’évasion du meurtrier, s’engageant toutefois, moyennant une nouvelle somme d'argent , a lui livrer sou ennemi à deux heures s’il voulait venger sur lui l’affront fait à sa famille. La somme est comptée, et à
(1) Charles Didier, Promenade au Maroc, p. 240.
EMPIRE DE MAROC
l’henre dite le parent trouve en effet le prisonnier au lieu du rendez-vous ; il le poignarde froidement , et s'en va. Trois heures sonnant, l’ami arrive, et ne trouve plus que le cadavre de celui qu’il avait voulu sauver. Il se répand en imprécations contre le perfide libérateur, qui lui répond sans se déconcerter : « J’ai rempli ma promesse et mérité ma récompense. H’ai-je pas tiré votre ami de prison ? Tout ce qui est arrivé depuis ne me regarde pas. Une fois libre , c'était à lui de veiller sur sa vie. »
Dans leur jeunesse les Maures sont généralement petits de taille et bien
Ïiris; mais à l’âge mûr ils tournent à 'embonpoint, grâce à leur vie indolente et oisive. Les femmes sont, diton , gracieuses; leur teint est d’un blanc plombé, à cause de leur genre de vie, qui les éloigne du contact du grand air et de la lumière; elles deviennent trèsgrasses avec l’âge, ce qui passe, dans le pays, pour un signe de beauté. Afin de se rendre plus belles, elles se teignent les sourcils et les paupières avec du henné (I).
Les habitudes d’un Maure de condition sont très-simples. Il se lève avec le soleil ; sa toilette lui donne d’autant moins de peine qu’il dort à peu près habillé; il fait sa prière dès que la voix du muezzin lui rappelle l'unité de Dieu et la venue du prophète (2). Il déjeûne
(i) Lawsonia alba , plante de la famille de* lylhrariée*. Par la décoction des feuilles et de l’écorce on obtient une matière colorée jaune ou rouge, suivant le degré de concentration.
(a) Voici le* paroles que le muezzin rrie, du haut des tours des mosquées, cinq fois par jour, pour appeler les fidèles, ou pour annoncer au peuple l'heure de la prière : Alla • ho unit bar, A llahou ah bar-, A cltalialtdou annala ilaha ila Allah ; Achahahdou anna la ilaha ila Allah; Achahahdou anna Sidtna ilottlthamed rassorti Allah ; Achahahdou anna Sidina JUouliltamed rassorti Allah. A-i-a-e Salait ; a-i-a-e- Sallah ; a-i-a el felah ; a-i-a-el felah; A llahou akbar ; alla Itou ahbar; la ilaha ila Allah. (Dieu très-grand ! Dieu trèsgrand ; j'atteste qu’il n’y a d'autre Dieu que Dieu; j’atteste qu’il n’y a d’autre Dieu que Dieu ; j’atteste que notre seigneur Mohammed est le prophète de Dieu; j’atteste que notre seigneur Mohammed est le prophète de
avec une tasse de café et quelques confitures sèches. Quelquefois il s’accorde la douceur de fumer une pipe de kîf ou fleur de chanvre. Ensuite il monte à cheval, et galope deux ou trois heures.
Vers midi il mange du pilau, de la viande fortement épicée; mais l’orgueil de sa table, c’est le classique couscous. Après dîner il va au café, quelquefois à la mosquée; le soir il soupe, ou plutôt lait un second dîner, et s'étend pour dormir sur les coussins qui lui servent de lit.
Le costume des Maures est connu.
Ils portent des babouches et des bottines très-iarges; aussi n’ont-ils jamais de cors. C’est en voyant ces stigmates européens sur l’orteil d’Ali-Bey, autrement dit Badia l’Espagnol , tandis qu'il était au bain, que les musulmans élevèrent les premiers soupçons sur sa qualité de vrai croyant. Ou se rappelle qu’après avoir joui de In faveur de l'empereur de Maroc, Ali-Bey fut tout à coup disgracié , et quitta l’empire.
Parmi la classe la plus pauvre il est d’usage de raser de très-près la tête des jeunes garçons, et de la leur laisser constamment au soleil et à la pluie.
Les crânes des Maures acquièrent ainsi une épaisseur aussi extraordinaire ue celle qui, au dire des historiens, istinguait jadis les têtes des Coplites. Quand les petits garçons maures se battent, ils donnent de la tête l’un contre l’autre comme des béliers, et celui qui tombe est sûr que la force de son crâne sera à l’épreuve des pierres.
« J’ai souvent entendu, dit SI. Drummond Hay, résonner sur des crânes maures des coups qui auraient infailliblement fracturé la tête d’un porteur de chapeau ; et pour la bagatelle d’un
Dieu ; venez a la prière, venez à la prière ; venez dam l'asile (temple), venez dans l'asile. Dieu très-grand! Dieu très-grand! Il n’y a point d'autre Dieu que Dieu.) — C'est la litanie qui précède toutes les prières ranoniques des musulmans. Chacun peut faire la prière où il se trouve, excepté celle du douhour ou vendredi, qui doit être faite à la mosquée, en commun. A la convocation du matin, après le second a-i-a-elfelalt , on ajoute : Es salatott hhaîrouri minn en naoum (la prière est meilleure que le sommeil), qu’on répète deux fois.
L’UNIVERS
feloti (liard), il n’est pas de polisson à Tanger qui ne s’offre avec empressement à rompre sur son crâne nu une brique bien cuite, et qui n’en vienne à bout avec plus de facilité que je n’en aurais à casser un biscuit sur la mienne (1). »
Superstitieux à l’excès, les Maures ont grand'foi aux astrologues, ils croient aux mauvais génies, craignent les démons, vénèrent les amulettes, et leur supposent une efficacité indépendante de la religion, puisqu’ils en conseillent l’usage aux chrétiens. Bigots et fanatiques , ils contestent les merveilles de la science, mais n'hésitent pas à croire qu’il y a un espace de soixante-dix mille journées de marche entre les deux yeux de lange fatal du troisième ciel.
De cette crédulité naît leur respect pour les marabouts, les santons, et autres saints, qui rôdent autour des sépulcres, comme les démoniaques de l’Évangile.
Les Arabes du Maroc sont issus de la dernière race conquérante venue après les Romains. Dans les premières années du huitième siècle, ils franchirent le détroit de Gibraltar, et reçurent en Espagne le nom de Maures , et en France celui de Sarrasins. Les Maures d’Espagne et les Sarrasins sont donc des Arabes pur sang, qui dans les premiers siècles de l'hégire propagèrent par le glaive la nouvelle religion de Mahomet, et l’imposèrent aux peuples soumis.
Expulsés de l’Espagne, ils se réfugièrent sur la côte de l’Afrique, où ils fondèrent la plupart des villes actuelles. Là , traités en ennemis par les indigènes, ils n’eurent de relations qu’avec les Turcs et les renégats de toutes les nations.
Us se vantent de parler la langue du Koran dans toute sa pureté. Cette race conquérante a conservé le caractère typique, les habitudes pastorales et guerrières des Arabes de l’Yémen.
Les Arabes sont de taille plus belle et de moeurs plus douces que les Maures. Ils sont aussi plus braves, moins perfides et plus hospitaliers. Leur costume est le haïk blanc; ils portent les
(i) Druimnond 1 Iny, U Maroc et ses tribus ; Uad. de l’anglais par madame belloc, p. 1*7 (Paris, 1844).
cheveux courts et ceints d’une longue bandelette. Entourés de leurs troupeaux et campés sous leurs tentes, ils échappent aux atteintes du despotisme; ils payent néanmoins un tribut à l’empereur, le garahne, ou impôt territorial. Ils sont, de plus, obligés de fournir aux troupes qui passent dans le voisinage de leurs douars, le blé, le beurre, le miel et la viande. De même qu’en Arabie, ils plient leurs tentes après la récolte, et vont chercher ailleurs une terre vierge et de gras pâturages. Ces migrations rappellent le temps des patriarches. Chaque douar a un cheik ou chef, qui jouit d’une autorité assez étendue.' Chez ces peuples primitifs , la naissance d’un enfant et celle d’un poulain sont également fêtées. Us justifient encore leur ancien renom d’hospitalité en dressant une tente vide destinée aux voyageurs. Au centre des douars les plus nombreux on voit souvent une mosquée où se disent les prières et où le tafeb , maître d’école , enseigne aux enfants à lire leKoran.
Les Juifs , malgré le mépris et les vexations qu’ils subissent, sont trèsnombreux dans les États du Maroc.
M. Charles Didier en donne le portrait suivant, tracé de main de maître : « Les juifs sont plutôt tolérés qu’acceptés, et on leur vend cher cette tolérance. Sans compter les contributions extraordinaires, ils sont soumis à un tribut annuel considérable et payent pour tout, même pour porter des souliers qu’ils doivent ôter vingt fois le jour, devant les mosquées, devant les sanctuaires, devant la maison des santons et des grands. Ils sont condamnés à une espèce d’uniforme noir, couleur fort méprisée des Maures.
Il leur est défendu de lire et d’écrire l’arabe, n’étant pas dignes d’entendre le divin Koran. L’usage du cheval leur est également interdit": c’est un animal trop noble pour eux; ils ne peuvent monter que des ânes ou des mulets, encore faut-il pour cela qu’ils payent un droit. Un juif ne peut s approcher d’un puits lorsqu’un musulman s’y désaltère, et il serait rudement châtié s’il osait s’asseoir en présence d’un croyant.
« Telles sont les conditions auxquelles or. les supporte; on les traite moins
EMPIRE DE MAROC
en hommes qu’en animaux. Parqués dans leur quartier, j’ai presque dit leur ménagerie , et enfermés la nuit comme des bêtes fauves, ils vivent là sous la discipline d’un kaïd hébreu, élu par eux , mais soumis à un cheik ou ancien, nommé par le sultan. Ils ont le libre exercice de leur culte, auquel ils sont fort attachés , et se gouvernent d'après leur loi. Ridiculement superstitieux , ils mêlent aux rites mosaïques toutes les folies de la cabale. Ils parlent tous espagnol, et descendent, pour la plupart, surtout ceux des côtes, des Juifs chassés d’Europe, et d’Espagne en particulier, à diverses époques du moyen âge.
Cependant il y a dans les montagnes des tribus hébraïques dont l’établissement paraît remonter à des temps antérieurs au christianisme. On les appelle et ils s’appellent eux-mêmes Philistins, et vivent confondus avec les Amazirgues (Berbères ) , qui les souffrent au milieu d’eux et ne les persécutent pas comme les Maures persécutent leurs coreligionnaires. Les Philistins ne reconnaissent d’autres livres que l’Ancien Testament, auquel ils adjoignent certaines paraphrases chaldéennes , et sont tenus pour hérétiques par les autres Juifs.
On a cru quelque temps qu’ils descendaient des anciens sadducéens ; mais cette opinion ne parait pas fondée . de l’aveu même des rabbins. Le peuple bébreu se console des affronts aont il est l’objet en trafiquant et en reprenant par la ruse ce que ses tyrans lui arrachent par la force. Si astucieux , si fourbe que soit le Maure, le Juif est encore son maître, et le dupe dans toutes les transactions. C’est la seule vengeance qui lui soit permise, et il l’exeroe sans miséricorde. Il lui revient toujours
Î|uelque chose des tributs qu’il paye; cela ait qu’il s'y résigne avec moins de désespoir. D’ailleurs, c’est pour lui une condition d’existence. Les Juifs ont un proverbe qui dit : Con los Moros plomo o plata, » Avec les Maures du plomb ou de l’argent. » N’ayant pas de plomb à leur envoyer dans là tête, ils donnent l’argent; seulement ils en donnent le moins possible, et ils mettent tout leur génie a jouer l’indigence : plus un Juif est riche, plus il fait le pauvre; et ce mensonge, qui ne se dément
pas un instant, ne finit qu’avec la vie.
■ Ainsi, les passions les plus basses de l’humanité, l’avarice et la peur, sont les deux traits distinctifs de ces malheureux esclaves; ils en portent l’empreinte indélébile sur leur visage et dans toute leur personne. Leur regard est oblique , inquiet ; ils masquent la terreur dont leur cœur est possédé sous un sourire mielleux qui fait mal à voir quand on l’étudie. Le Juif ne parie pas, il chuchote comme un prisonnier qui craint de réveiller ses bourreaux endormis. Le Juif ne marche pas, il se glisse le long des murs, l’œil au guet, l’oreille aux écoutes, et il tourne court à tous les angles comme un larron qu’on poursuit.
Souvent il tient sa chaussure à la main,
four faire moins de bruit, car rien ne effraye plus que d’attirer l’attention ; il voudrait marcher dans un nuage et sc rendre invisible. Si on le regarde, il double le pas; s’arrête-t-on, il prend la fuite. II tient à la fois du lièvre et du chakal. Sa laideur est une laideur toute particulière et qui n’appartient qu’à lui. Il n’a pas les traits physiquement difformes; mais, fidèle miroir de sa vie interne , sa physionomie a quelque chose d’ignoble et dé brutal qu’on ne saurait définir, qui déplaît au premier coup d’œil, et repousse invinciblement. C’est une laideur morale; c’est l'âme qui est difforme , et qui se reproduit dans chaque trait du visage. Il faut avoir vu ce peuple avili pour se faire une idée exacte de ce que peut sur les hommes un long système d’intimidation. La vie de l’intelligence est éteinte depuis des siècles dans ces êtres infortunés; ils n’ont plus rien de l’homme que les instincts inférieurs et les grossiers appétits; aucune pebsée supérieure ne saurait germer dans ces cerveaux pétrifiés , métallisés , si j’ose le dire; pas un sentiment généreux ne fait palpiter ces poitrines d’airain. L’argent, voilà leur dieu, voilà leur culte. Ils adorent, comme leurs ancêtres , le veau d’or.
« Si on suit les Juifs du comptoir à la synagogue, on les retrouve semblables à eux-mêmes : esclaves de pratiques dont l’esprit est mort et le sens perdu , ils confondent tout , Moïse et la cabale, les prophètes et les rabbins.
Les superstitions les plus folles sont les
L’UNIVERS
mieux observées , et les cantiques sublimes du Psalmiste sont traduits en vociférations si monstrueuses, qu’on se demande, à les entendre, si ce ne sont pas des sauvages ivres qui rugissent autour de leur fétiche.
« Voilà ce que sont aujourd'hui sous la verge des tyrans africains les descendants du prophète Isaïe et du grand roi Salomon.
« Paç un phénomène qui ne s'explique que par la différence des occupations, les femmes juives ont échappé à la dégénération physique dont les hommes sont frappés : elles sont aussi belles qu’ils sont laids. On ne saurait voir nulle part des têtes plus parfaites, plus idéales, et l’on se demande avec surprise, comment de tels pères engendrent de telles filles. Pourquoi faut-il que de si charmantes fleurs soient jetées en pâture à de pareils êtres ? La beauté des Juives , comme la laideur des hommes, a un cachet original qui ne se retrouve en aucun lieu.
C’est l’éclat oriental uni à la finesse européenne, le point où les deux types se rencontrent et se confondent. La délicatesse des traits est surtout remarquable, et la coupe du visage, sans être ni la coupe grecque ni la coupe romaine, participe de l'une et de l’autre ; elle est moins pure que la première, elle est plus gracieuse que la seconde. Toutes les Juives ont de beaux yeux noirs pleins de llamme, et ta peau très-blanche; elles sont de moyenne taille , mais sveltes et bien faites. N’étant pas soumises, comme les hommes, à une livrée uniforme, elles ont pu conserver le costume de leurs mères. Cet habit , riche et brillant, leur Med à ravir ; il prend bien les formes et rehausse singulièrement leur beauté.
Leur jupe, faldeta, de couleur voyante, est ouverte par le bas et ornée de deux larges revers brochés en or qui se renversent sur le genou; leur corset, punta , de drap ou de velours, également brodé en fil d’or, se lace sur la poitrine, et elles passent par-dessus le caso, espèce de gilet, vert, rouge ou bleu, qui n’a pas de boutons , et flotte librement des deux côtés. Le caso est brodé comme le reste. Les Juives n’ont d’autres manches que celles de la chemise , lesquelles sont larges et pendantes , de manière à laisser voir le bras jusqu’au coude. Leurs pe- ,
tits pieds nus se cèlent dans des pantoufles rouges. La sfifa est un diadème de perles, d’émeraudes et d’autres pierres précieuses, qui s’attache sor le haut du front et couronne dignement ces gracieuses têtes. Les jeunes filles portent leurs cheveux à longues tresses , comme les Bernoises ; les femmes mariées les coupent ou les cachent. Cet ensemble est pittoresque; cet éclat, cet or, contrastent avec les couleurs sombres auxquelles les hommes sont condamnés. Cependant, si la police maure n’intervient pas dans la toilette des Juives, elle les oblige à se découvrir en public la moitié du visage , pour les distinguer des Mauresques , qui laissent voir à peine un œil. Les Juives sortent peu, car elles craignent toujours, delà part des musulmans, quelque insulte qui demeure toujours impunie, ou si on la venge, ce n!est pas sur l’agresseur, c’est sur la victime : telle est la justice distributive du pays. Le moindre faux pas fait par une Juive, une démarche équivoque , ne fût-ce même qu’un soupçon , sont punis par le fouet ; et ees exécutions se font avec une brutalité révoltante. Les femmes maures sont châtiées en secret par i 'ahrifa ; on n’a pas tant d’égards pour des Allés de mécréants :
le premier soldat venu se saisit d’dles, et les fouette en pleine rue , sans pudeur et sans pitié! On conçoit qu’exposées à de tels affronts, elles restent au logis; leur vie, surtout celle des jeunes filles, est très-sedentaire; leur teint n'en a que plus d’éclat. Elles passent toute leur journée à vaquer aux soins du ménage, a faire des puntitas, ou à broder, tandis que les pères, les frères et les maris fraudent et trafiquent (1). »
En résumé, quatre peuples, de meenrs et d’habitudes différentes, les Berbères, comprenant les Amazirgues et les Schellocks, les Maures, les Arabes et les Juifs se partagent la population de l’empire de Maroc. Les chrétiens et les renégats y sont en trop petit nombre pour entrer en ligne de compte. Les Nègres qu’on y trouve sont presque tous originaires du Soudan; ce sont des observateurs rigides des lois du prophète; ils forment le noyau de l'armée.
Tel est le tableau rapide des popula-
(i ) Promenade au Maroc, p. 144 et suiv.
tions du Maroc. Il faut toujours l’avoir présent à l'esprit pour bien comprendre l'histoire de ce pays.
Religion; état de renseignement. — La seule religion reconnue et protégée est l’i'lamisme. L’empereur, en qualité de chérif on descendant du prophète, est à la fois chef spirituel et chef temporel. Comme l’elément religieux joue un immense rôle dans toutes les transactions avec In cour marocaine, et que les habitants de race maure ou arabe sont des sectateurs zélés de Mahomet, nous allons insister un peu sur cesujet,alind’en faire mieux ressortir toute l'importance.
La religion musulmane est extrêmement simple : elle n’a point de mystères , point de sacrements , point d’intermédiaires entre l’homme et Dieu;ellen’a point d'autels, point d'images, ni d’ornements. Dieu est invisible; le cœur de l’homme est son autel , et tout musulman' est grand prêtre. Seion ElTlhaddiss, qui est la tradition canonique, le prophète déclara l'essence de sa religion par cette sentence célébré :
« L’islam est édilié sur cinq fondements, qui sont : Faire la profession de foi: Il n!y a point de Dieu qu’un Dieu, et Mouhhammed est l’envoyé de Dieu; faire la prière; donner des aumônes; observer le Ramadan; et accomplir le pèlerinage à la maison de Dieu la prohibée. - Malgré sa simplicité , il n’y a peutêtre pas de religion qui ait eu autant d’interprètes et decommentateurs. Plusieurs de ces interprètes ont fait naître des sectes dont le lanatismea souvent ébranlé le trône des khalifes et des sultans.
Le. culte est divisé en quatre rits orthodoxes, nommés le iihaïuffi, le. viàleki , le hhàiibeli , et le sehâfji, du nom des quatre imâmt, leurs fondateurs. Le premier de ces rits est celui des Turcs; le second e t celui des Maghrébins (Arabes occidentaux). Les deux autres sont suivis par différentes tribus indigènes de l’Arabie et de l’Asie. Ces rits sont à peu près identiques quant aux dogmes; leur différence est seulement dans les ceremonies religieuses.
Par exemple , quand on est debout pour faire la prière, les hhaneflis croisent les bras , et les mâlekis les ont pendants.
Dans l’ablution legale, lorsque les uus
commencent par la pointe des doigts pour aller jusqu’aux coudes, les autres commencent par les coudes pour aller jusqu’à la pointe des doigts.
Pour se présenter convenablement devant le Créateur, les musulmans pensent qu’il faut que le corps de l'homme soit d abord purifie. C'est pour cela que les ablutions légales furent instituées : elles consistent à se laver trois fois de suite, les mains, l’intérieur de la bouche, l’intérieur des narines, le visage, les bras, la tête, l'intérieur des oreilles, la nuque et les pieds. Il y a, en outre, des ablutions générales qu’on pratique en se lavant tout le corps de la tôle aux pieds, le vendredi avant la prière de midi, et après certains actes, tels que celui de la cohabitation, etc. Dans les endroits où l'on ne trouve point d’eau , on peut faire l’ablution avec de la terre ou du sable; c’est ainsi qu’on le fait dans le désert. On peut encore pratiquer l’ablution en se frottant avec, les mains , après les avoir appliquées sur une pierre : c’est ainsi que se font les ablutions des marins dans les navigations, parce qu'on regardel'eaudela mer comme étant impure et entièrement inutile pour cet usage.
Tout musulman doit réciter cinq fois par jour la prière; la première fois au lever de l’aurore, ou quand le soleil est a dix-huit degrés environ au-dessus de l’horizon; celte prière se nomme Essel/tth. La seconde prière a lieu après midi , au moment où l’ombre d'un gnomon ou d’un bâton perpendiculaire serait égale à la quatrième partie de sa longueur; cette prière s'appelle Erf-dàuhô’ir. La troisième est dite au moment où l'ombre du bâton ou du gnomon serait égale à sa longueur : c’est El-âssar; la quatrième doit avoir lieu dans le moment qui suit l'entier coucher du soleil , et on la nomme Ekmogaréb ; enfin , la cinquième oraison est récitée au dernier moment du crépuscule de la nuit, ou quand le soleil est à dix-huit degrés sous l’horizon du côté de l’occident : c'est celle qu’on appelle El-askha. Chaque prière canonique est composée de l'invocation , de plusieurs rikats , et de la salutation. Un rikat est composé de sept positions du corps avec différentes prières (1)
(i) Voici la forme et la leueur de la prière
L’UNIVERS
Après la croy ance de l’existence d’un seul Dieu tout-puissant, et la foi dans
canonique. Invocation : le corps droit, les deux mains élevées à la hauteur des oreilles, on dit : Alla/iou akbar ! (Dieu très-grand!) Premier rikat ou irc position : Debout,! les bras et les mains pendants pour les màlekis, ou les bras croisés pour les hhaneffis, on récite le premier chapitre du Korau, appelé el fatha : Alhamdou lillahi , rab ilaalmin, arrahman irra/ùm , malek yaoum iddin, eyàka naaboitdou oua eyàka nastaaïn , ihdina sirata el moustakim , siràla elleddina anaàmta aaleïhim , g haïr el magdoubi aleihim , oua la addul'uia. Amin. (Louange à Dieu ! seigneur des mondes, très-miséricordieux, roi du jour du jugement dernier, nous t’adorons et nous implorons ton assistance; dirige-nous dans le chemin droit, le chemin de ceux que tu as comblés de tes bienfaits, de ceux qui sont sans corruption, et qui ne sont pas du nombre des égarés. Amen.) — Après cela, on récite quelques versets du Koran, dans la même attitude. — ae position : On fléchit toute la moitié supérieure du corps, appuyant les mains sur les genoux, et on s’écrie à haute voix : Allahou akbar! (Dieu très-grand! ) — 3e position : On se redresse, en disant : Semeh Allahou , limann hamidahhou ( Dieu eutend quand on lui adresse des louanges). — 4e position : Prosterné, les genoux, les mains, le nez et le front à terre, on dit : Allahou akbar ! ( Dieu trèsgrand ! ) — 5e position : Assis sur les talons et les mains sur les cuisses, on s’écrie : Allahou akbar! — 6e position : On se prosterne comme auparavant, en prononçant : Allahou akbar! — 7* position : Qn se met debout, sans appuyer les mains à terre, s’il est possible, et on fait entendre l’exclamalion : Allahou akbar! C’est ainsi que se termine le premier rikat; après lequel on en recommeuce un second. Ace second rikat, après avoir exécuté les six premières positions , on prend la septième , qui consiste à s’asseoir sur les talons comme à la cinquième, en répétant : Allahou akbar! Puis on ajoute : A tahaiatoùl laid , oua snlaouatoit, ouà ataïabatou, assalamou aaléikia ioha ennebiyou , oua rahmantoul lahi, oua barakatahou assalamou aaleina, oua aàla aabadou l-lahi assalaheïna aschahàhdou ànna là ilàha lia Allah ouahadahoii , ouà aschahàhdou annà Mouhhammedoun abadoit ouà ras soulouhou. (Les veilles sont pour Dieu, comme aussi les prières et les aumônes; salut et paix à toi, ô prophète de Dieu! que la miséricorde du Seigneur et sa bénédiction soient aussi sur toi! Salut et paix à nous et à tous les serviteurs de Dieu justes et vertueux ! J’atteste
la mission du prophète , comme aussi l’obligation des prières canoniques, il faut observer le précepte de faire l’aumône : cette loi est absolument obligatoire pour tout musulman en état de l’accomplir. Ce précepte comprend la dîme aumônière , l’aumône pascale , le sacrifice pascal, les donations ou les fondations pieuses, et les aumônes éventuelles de charité.
Le jeûne dans le mois de Ramadan est le quatrième précepte divin. 11 con-
qu’il n’y a point de Dieu sinon Dieu unique, et que Mouhhamed est son serviteur et son prophète.)
Si la prière ne doit avoir que deux rikats, on récite dans la même posture l’addition suivante, après la prière que nous venons de transcrire : Ouà aschahàhdou anna elletzi Ji dja-à bihi Mouhhamed houa9 oua en e djennàta hoùa, ouà en e nàra hoiia , ouà en essiràta hou a , ouà en el milan hoiia , oua en essaàta ataïta lâràiba fihi , oua inna Allàhi iabaàz min fd cobor. Allàhou sallè aàla Mouhhamedin ouà aàla èli Mouhhamedin , cama salèita alla Ibrahima , ouà barik aàla Mouhhamedin ouà aàla èli Mouhhamedin, cama baràkta aàla Ibrahima ofuà aàla eli Ibrahima, innaka Hhamidoun mesjidoun. (Et j’atteste que ce fut lui qui appela à soi Mouhhamed; et. j’atteste l’existence du paradis, et celle de l’enfer, et celle du sirat (pont d’enfer, aussi mince que le tranchant d’un sabre), et celle de la balance, et celle du bonheur éternel, accordé à ceux qui n’en doutent pas, et qu’en vérité Dieu les ressuscitera de la tombe. O mon Dieu 1 donne ton salut de paix à Mouhhamed et à la race de Mouhhamed, comme tu as donné ton salut de paix à Abraham; et bénisMouhhamed et la race de Moule hamed, comme tu as béni Abraham et la race d’Abraham. Les grâces, les louanges et l’exaltation de gloire sont en toi et pour toi. )
Conclusion ou salutation : Assis, le visage tourné à droite, puis à gauche, on répète de chaque côté la salutation : Assalamou a leikom ! (Que la paix soit avec vous! )
Voilà ce qui constitue une prière canonique. Quand elle doit avoir trois rikats, ou ne récite I* addition et la conclusion qu’à la fin du troisième, qui est en tout semblable au second. Si la prière doit avoir quatre rikats, à la fin du second, et sans Y addition , on récite les deux derniers comme les deux premiers ; on ajoute ensuite Y addition et la conclusion au quatrième. Avant de commencer la prière, ou prononce la convocation, que le muezzin crie du haut des minarets. (Ali Bey.)
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siste non-seulement dans l'abstinente de tout aliment solide et liquide : il faut encore s’abstenir de fumer, et de respirer l’odeur d’aucun aromate, dès le moment du fegher ou aurore, depuis le lever du soleil jusqu’à son coucher. Ce jeûne est obligatoire pour tous les nommes et les femmes, à l’exception des malades, des voyageurs, des femmes enceintesou dans l’étal d’impureté légale, des nourrices, des mineurs, des vieillards faibles, des aliénéset des personnes dont l’abstinence pourrait compromettre la santé. Si on interrompt le jeûne par mégarde ou par distraction , par cause de maladie , de voyage, ou pour tout autre motif légitime , on est obligé de jeûner autant de jours dans un autre temps; mais si la transgression du jedne d’un seul jour a été volontaire, sans cause légitime, alors on doit jeûner soixante et onze jours pour expier ce péché. Dès que le soleil a disparu de dessus l’horizon, il est permis de manger, de boire, de fumer et de se divertir
Cdant toute la nuit jusqu’à l’heure de rière du matin. Pendant le ramadan les" inimitiés cessent, les familles se réunissent, et les pauvres sont plus que jamais soulagés par des aumônes abondantes.
Comme tout le temps que le soleil se trouve au-dessus de l’horizon est consacré à une abstinence sévère, on comprend l’impatience avec laquelle on attend l’heure du maghreb (soir). Au premier cri du muezzin, tout le monde se met en mouvement pour satisfaire son appétit. Il y a des personnes qui font jusqu’à quatre repas pendant la nuit. Pour le riche, le jeûne du ramadan n’est que l’interversion de l’ordre de ses jouissances : il dort le jour, et veille la nuit en mangeant et buvant. C’est , au contraire, une rude pénitence pour le pauvre qui vit du travail journalier de ses mains, l.e moment de commencer le ramadan est annoncé à Fez par des coups de fusil tirés d’une hauteur voisine, et par le son lugubre des trompettes que les crieurs font entendre du haut des minarets. Le mois du ramadan commence dès l’instant où le premier quartier de la lune se dégage des rayons du soleil couchant. Cet instant est épié avec anxiété par des hommes
postés sur des hauteurs comme sur des observatoires.
On sait que le pèlerinage à la Mecque est le cinquième précepte du prophète.
Tout musulman doit au moins une fois dans sa vie faire ce voyage personnellement, ou payer quelqu’un qui le fera à sa place. Ce dernier cas est aujourd'hui bien plus fréquent qu’autrefois. C’est une preuve ( à laquelle on en pourrait ajouter bien d’autres) que l’indifférence en matière de religion a fait autant de progrès citez les musulmans que chez les chrétiens.
Ii n’entre pas dans notre plan d’énumérer ici tous les autres préceptes de la reliion de Mohammed. Il nous importait ’en rappeler les principaux traits; car, nous le répétons, nulle part peut-être on ne professe un attachement aussi fanatique à l’islamisme que dans certaines parties de l’empire de Maroc. Ceci est surtout vrai pour les Maures et les Arabes. Quant aux Berbères , leur foi est beaucoup moins inébranlable : iis se permettent, au grand scandale des croyants, des infractions fréquentes aux préceptes du prophète. Il est à remarquer que ces germes d’indifférence religieuse se manifestent chez la portion à la fois la
Îilus brave et la plus indépendante de a population marocaine.
C'est autour des mosquées que se trouvent les écoles, meklib. Les enfants y apprennent à lire des versets du Coran, écrits sur de petites planches. On leur fait répéter les mêmes versets jusqu’à ce qu’ils les retiennent par cœur; et quand ils les savent, on les leur fait copier. C’est ainsi qu’ils apprennent à lire et à écrire par une méthode qui ressemble beaucoup à la méthode lancastrienne, et qui se pratique au Maroc depuis un temps immémorial. « Qu’on se figure, dit M. Didier, un troupeau de bambins nus ou couverts de guenilles, couchés pêle-mêle dans une salle obscure et fétide ; un vieux magister en robe sale et en turban froissé, accroupi sur une table , comme le grand Mogol sur sou trône, tenant pour sceptre une formidable verge, et passant ses doigts décharnés dans une barbe hérissée, verdâtre, et l’on aura l’idée des aménités scolastiques du Maroc. Les malheureux captifs, entassés danscet antre, répètent
L’UNIVERS
pn chœur jusqu’à extinction les versets du livre saint. A chaque faute , le pédagogue les reprend avec dureté, si même il ne fait intervenir la férule (t). » En sortant de ces écoles, les enfants passent aux lycées appelés madaris, c'est-à-dire lieux d'étude. De là, on entre à l’université de Fez, appelée darel-ilm, maison de science, nom qui correspond à celui de sapienza, donné à plusieurs universités d’Italie. L’université de Fez fut en grande réputation pendant le moyen âge ; elle proposait des concours ae poésie, qui attiraient tous les nourrissons des muses africaines. Les lauréats recevaient, entre autres prix , un beau cheval et une belle esclave (2). Les talebs (licenciés ) et les allems qui sortent de l’université de Fez n'ont qu’une très-légère teinte des sciences mathématiques et physiques. On y apprend les éléments de la géométrie d’Euclide. Leur cosmogonie est celle du Koran, fille du Pentateuque. La cosmographie est celle de Ptolémée. L’astronomie se borne à quelques notions nécessaires pour prendre l'heure au soleil avec des astrolabes extrêmement grossiers. La éographie est exclue du plan des étues. La phvsique est celle d’Aristote.
La métaphysique est l’arène où les talebs exercent le plus leur esprit. La chimie se réduifà quelques manipulations alchimiques. l/étude de l’anatomie est interditcpar des motifs religieux. La médecine consiste dans quelques pratiques superstitieuses. L’histoire naturelle rencontre les mêmes obstacles que l'anatomie.
Les astronomes}’ sont des astrologues:
ils prédisent le sort du sultan’, de. l’empire et des particuliers Ils sont fort considérés, et parviennent facilement aux
f (rentières charges de la cour, à cause de eur influence sur les affaires publiques. Il y a dans l’empire quelques historiographes, qui ignorent complètement l’histoire des autres pays.
« La langue, dit Ali-Bey, se trouve dans un état de dégradation extrême.
Ils n’ont point d’imprimerie ; et la grande imperfection de l’écriture vient de ce qu’ils confondent fréquemment les let-
(i) Promenade au Muroc, p. irjg.
(a) Ibid., p. 19S.
très , les points et les accents : voilà une foule de causes réunies pour anéantir le peu de connaissances scientifiques qui restent, en sorte que les habitants souvent ne s’entendent pas entre eux ; enfin il leur en coûte beaucoup pour lire un papier, qui très-souvent ne peut être déchiffré par celui qui l’a écrit. C’est ce qui explique pourquoi lorsque le célèbre orientaliste chrétien Golius vint dans ce pays, il ne put entendre un mot d’arabe", et qu’il lui fallut toujours avoir un interprète. Cette imperfection de la langue et de l’écriture les force à lire toujours en chantant; ce qui fait confondre le sens des phrases, qui d’ailleurs ne sont pas distinguées par la ponctuation orthographique, mais seulement par les cadences , ce qui donne au lecteur le temps nécessaire pour comprendre la parole écrite qu’il ne pourrait comprendre s’il voulait lire couramment. Si l’on' voit des hommes lire rapidement le Coran ou quelque autre livre, c’est parce qu'ils l’ont appris par coeur. Je n’en parle qu’aprts en avoir fait différentes fois l’épreuve: en arrêtant les lecteurs, quoiqu'ils eussent le livre sous les yeux, comme s’ils avaient lu , ils ne pouvaient plus continuer ni reconnaître dans la page l'endroit où ils devaient en être restés; de sorte que ces gens lisent absolument comme des perioquets: le livre qu’ils ont devant eux ne sert à rien,, smon qu’à leur donner un air de savant ou d’importance. Tel est l’état des sciences à Fez, ville qu’on peut regarder, s’il est permis de se servir de cette comparaison, comme l’Athènes de l’Afrique, par le grand nombre de docteurs et de soi disant savants, enfin par les écoles, cjui sont oïdinairement fréquentées par deux mille élèves à la fo s(l). »
Déjà au seizième siècle, et même bien avant cette époque, l’université de Fez était fort renommée dans les États chrétiens d’Europe. Nicolas Clenard, célèbre grammairien, y alla étudier en 1 54 1 ; c'est de la ville de Fez qu'il a daté plusieurs de ses lettres, si remarquables par I élégance et la correction au style (2).
(1) Voyages d' Ali-Bey el-Abbassi, etc., loin. I, p. x 36.
(2) Nicolai Uenardi de rébus Machometicis Epislolte. Lovanii, i56o, in-ia.
EMPIRE DE MAROC
Secte s religieuses; croyances superstitieuses. — Les santons sont des espèces d’ermites qui vivent dans le désert, ou à l'écart dans les villes. On en compte trois espèces : les fous ou idiots, qui sont réputés saints ; les fanatiques de bonne foi , et les imposteurs comme partout. Tout leur est permis; ils peuvent impunément se passer leurs caprices. Les fous et les idiots sont vénérés dans tout le Maghreb : chaque Maure vous dira que tandis que les corps des pauvres d’esprit errent ici- bas, Dieu retient là-haut leur raison prisonnière, et ne la lâche qu’au moment où ils vont proférer quelques mots. Leurs paroles doivent donc être recueillies, comme une révélation perpétuelle. Ils se promènent en toute liberté, et parcourent les rues dans un état de nudité presque complet. Plus d’une fois leur rencontre est devenue funeste à des Européens qui ne se tenaient pas assez sur leurs gardes (1).
Il parait qu’il y a aussi des santons femelles. En justice, le témoignage d’une sainte compte comme celui d’un homme, tandis que pour les autres femmes il en faut six ou sept pour faire un témoin (2). Le tombeau d’un santon est un lieu d’asile, qui protège même le voleur et l’assassin ; c’est aussi un but de pèlerinage. Un de ces lieux les plus célébrés, c’est le Zaoûiat ou sanctuaire de Mouley-Abd Selam; il est situé sur le mont de’ Beni-Ilassen , dont on voit de Gibraltar les cimes neigeuses, dominant la ville de Tétouan. C’est aux premiers jours du printemps que les caravanes de pèlerins vont visiter les reliques sacrées. La kaffila, rassemblement de quelques centaines d'âmes, hommes, femmes, enfants, montés sur des hâtes de somme de toutes dimen-
(i) M. Sourdeaii, consul général de France à Tanger, fut assailli, en i Si o, par un de res insensés. Élourdi et renversé d’un coup de bilou sur la tète, il en demanda réparation i Mouley-Solimsn, qui régnait alors. Le sultan lui répondit qu'il lui ferait justice s’il l'exigeait; mais que le coupable étant privé de raison, il était de 1a magnanimité d’un chrétien de lui pardonner. M. Sourdeaii pardonna.
(a) Charles Didier, Promenade au Maroc, p. a3.
sions, depuis le gigantesque chameau jusqu’aux plus petits ânes , étant réunie, et chaque famille étant pourvue de sa petite tente, la procession s'achemine, bannières et banderoles déployées, à travers les rues de Tanger, tandis que le ghaita et le tebel ( le ttfre et le tambourin) marient leurs sons discordants pour faire une musique infernale. La première nuit, on s’arrête au village de Malioga , à peu de distance au sud de Tanger. Le jour suivant, on traverse une plaine ondulée , d’une vaste étendue, et, après avoir franchi une abrupte chaîne de collines , on campe au pied du Beni-Hassen, vers midi. I-e lendemain, la tombe, toujours fraîchement badigeonnée, de Sidi-Abd-Selam frappe les regards charmés des pèlerins, qui voient le roc de Sakht et Oualaden { la malédiction de la mere) surplomber le bienheureux sépulcre. Ici, les tentes sont de nouveau dressées pour une cérémonie qui consiste à franchir la pierre du saut : c’est le nom d’une espèce de table ronde en marbre blanc, que l'on croirait poli de main d’homme. Cette pierre plate est l’objet d'une vénération religieuse. Le pèlerin qui peut la franchir d’un saut est considéré comme béni du ciel.
Après avoir franchi la pierre du saut, la kaffila passe devant la maison qu'habitait Mouley Yezid, lorsqu'il cherchait un reluge contre la vengeance de son père, le sultan Mohammed. Alors tous mettent pied à terre, même les femmes et les enfants , car la sainte montagne de Mouley-Abd-Selam esi des plus escarpées. Les piétons frayent leur route à travers un bois d’oliviers sauvages et d’autres arbres forestiers , qui tous s’inclinent respectueusement du côté du saint sépulcre. Même dans les mois les plus chauds, l’air est froid sur celte cime sacrée, où le pèlerin ne monte que le cœur tremblant de vénération et de crainte. A peine approchet-on des confins du village, qu’on est assailli par une importune troupe de petits saints (la sainteté, héritage ici comme en d’autres lieux la noblesse, descend toujours de père en lils). Ces marmots sont les lils des chérifs, postérité du santon, nés gardiens des restes de l’ancétre commun. Ou a eu soin
L’UNIVERS
dt> se pourvoir d’avance de biscuits et de petits gâteaux pour amadouer l’essaim tapageur, et tandis que les bambins se disputent les friandises, la kaffila s’empresse de passer. Le village où elle fait halte et dresse détinitivement ses tentes se compose de quelques huttes couvertes de.cnaume. Le soir, le camp est visité par les chérifs , à chacun desquels tout pèlerin est tenu d'offrir un présent en rapport avec ses moyens.
Le malin suivant, levée avec le jour, la kaffila, accompagnée des chérifs, se rend en procession solennelle vers I ’emkaddem ou l’ancien. C’est le chef du sanctuaire, et il a droit, lui aussi, à une offrande. Les pèlerins peuvent ensuite continuer leur route et gravir, à l’aide de marches taillées dans le roc, jusqu’à une caverne, dont l’ouverture est tellement basse, que les enfants même n’y pénètrent qu’en rampant sur les mains et sur les genoux. 11 n’est permis que d’entrevoir la vaste cavité creusée dans le roc et surmontée d’une voûte qui se trouve au fond de la grotte, car les guides retiennent les fidèles à l’entrée, et leur font remarquer de loin les images gravées ; c’est ainsi qu’on désigne les figures d’une femme et d’un homme nus , dont l’une tient à la main un tambour! n ou une sphère. Devant eux un serpent à demi roulé dresse la tête. Ce bas-relief, très-profondément fouillé, est sculpté à environ cinq pieds de terre. Les chérifs ont soin de persuader à la foule crédule que ce sont là des personnages pétrifiés, et retenus dans cet état
f)ar le pouvoir du santon. En quittant a grotte , la procession se rend au fameux rocher de la Malédiction de la mère. C’est une étroite fente qui descend perpendiculairement, et se termine, à ce qu’on assure , par un gouffre sans fond. Un rebord de quelques pouces de large a été taillé en dedans, le long d’un des côtés de la fissure , et sert de pointd’appui aux courageux pèlerins qui se hasardent à traverser ce dangereux passage. Le hardi dévot déterminé à l’enrayante épreuve appuie son dos contre le roc opposé au rebord sur leuel il place ses pieds, et avance ainsi e côté avec la plus grande circonspection ; durant tout le chemin , son corps se trouve suspendu sur le noir abîme.
C’est à l'extrémité de la fente que l’on rencontre le plus d'obstacles. Les côtés de la crevasse se rapprochent tellement, qu’il est à peine possible de se glisser entre eux. Celui qui arrive au bout obtient pour grâce spéciale le don de » n’avoir plus de haine au cœur contre sa famille; » mais pour l'homme pervers qui (enterait l’épreuve le roc se ferme, et le pécheur est retenu prisonnier jusqu’à ce que les chérifs, à l'aide de quelques versets mystiques, et de quelques invocations au nom d’Allah , aient rouvert la crevasse et permis au prisonnier de se dégager, et de revenir au point d’où il était parti.
Enfin, au retour, les pèlerins, après avoir prié sur la tombe de Mouley-Abd- Selam , reprennent la route de Tanger (1).
Il y a au Maroc de nombreuses sectes ou confréries religieuses. Une des plus puissantes est celle de Ilamdoucha ou lemdoucha. M. Didier rencontra un jour une procession de cette secte. « On ne peut, dit-il, rien se figurer de plus sauvage. Le chef, mukaddem, était un grand vieillard enveloppé tout entier dans un vaste haïk blanc; il montait un cheval blanc, et portait à la main un étendard blanc, comme les hermandades espagnoles , qui n’ont peut-être pas d’autre origine. Il affectait une majestueuse immobilité, tandis que ses adeptes , à pied et demi-nus, exécutaient au sonde la musette, agnal , et du tambour, tebel, des danses ou plutôt des trépignements de possédés. Rangés autour du mukaddem , et la tête courbée en avant jusqu’aux jambes de son cheval, ^s'abandonnaient, avec une fureur qui allait jusqu’au vertige, aux moorements les plus bizarres; tout leur corps se tordait en contorsions frénétiques.
Au lieu de les calmer, la musique ne faisait que les exciter, en précipitant la mesure, et le peuple les animait encore par ses cris. Dans cet état d’irritation nerveuse, les lemdoucha deviennent féroces : ils se jettent sur les animaux, les déchirent avec les dents et les ongles, les mangent crus et sanglants.
(i) Drmnmond-Hay, Le Maroc et ses tribut nomades { trad. par madame Bellor, Paris,
EMPIRÉ DK M AROC.
J’en ai vu depecer de celte manière un mouton ; on en a vu dévorer jusqu'à des ânes. C’est là leur spécialité et leur superstition particulière. Ils se vantent en outre, nouveaux psylles, et fils peutêtre des anciens , dê toucher impunément à tous les poisons , et jouent sur les places publiques avec des serpents.
A défaut d'animaux , iis se ruent quelquefois sur les Juifs, pour lesquels ils sont, on le conçoit, un objet d’épouvante : le peupfe d’Israël se cache en tremblant à la première note de la formidable musette. Il n’est pas prudent non plus pour les chrétiens de se trouver sur le passage de ces forcenés, que l'ou évite soigneusement. Leur rage est quelquefois telle, qu’on est obligé de leur faire une haie de soldats pour les contenir. Il .paraît que toute cette fureur carnassière est jouée; les esprits forts parlent des Iemdoucha comme d’une secte qui exploite par ses simagrées effroyables la crédulité du peuple. Quoi qu’il en soit, ils sont en grande vénération; pressée autour du mukaddem, toujours impassible et muet sur son cheval , et qui faisait ce jour-là son entrée à Tanger , la population lui baisait religieusement le genou. Le soir, il y eut de nouvelles processions aux flambeaux et force coups de fusil, comme aux processions espagnoles(l).»
On parle encore d’autres sectes , telles que les gilalas, les ahmatchas et les derkaouas, qui paraissent être des espèces de déistes : ils courent les villes et les campagnes , habillés en arlequins, et reçoivent les offrandes des fidèles.
Mais toutes ces sectes sont beaucoup moins connues que celle de Sidna Ai- ■ter (2) ou les Aisaoua. Ceux-ci ont à FeiÀin vaste sanctuaire, qui est en quelque sorte la maison centrale de la com-
(i j Promcnadi au Maroc , p. 18.
(a) Il ne faut pas confondre Sidna Aiser, le patron des cbarmeursde serpents, avec Sidna- Aisa, qui est le nom que les Arabes donnent à Jésus-Christ, qu'ils appellent aussi Rouh Allah (le souffle de Dieu). Cette dernière désignation rappelle QmSm nit (rouahh elohim ) de la Genèse, Suivant une tradition arabe, ce n'est pas Jésus-Christ que les Juifs crucifièrent, mais un homme fait à sa ressemblance et miraculeusement substitué au Sauveur, tandis que celui-ei était ravi au ciel.
18e livraison. (Empire de Maroc.
munauté; vers le mois de juillet , ils se rendent par troupes dans la province de Sous , pour y faire provision de serpents, et se répandent de là dans toutes les parties de l’empire. M. Drummoud Hay, qui a eu souvent l’occasion de voir de ces charmeurs de serpents , en raconte a insi les opérations miraculeuses : « Tandis que nous errions çà et là sur la place de Larrache, nous y rencontrâmes une bande d’Aïsaouas ois charmeurs de serpents. C’étaient quatre Amazirgues, natifs de la province de Sous ; trois d’entre eux étaient musiciens, et avaient pour instruments de longs roseaux en forme de fiâtes , percés aux deux bouts, dans l’un desquels ils soufflaient, produisant des sons mélancoliques , qu’ils prolongeaient d’une façon assez harmonieuse.
Les Aïsaouas, invités à nous montrer leurs serpents , y consentirent de bonne grâce. D'abord ils élevèrentlcurs mains comme s’ils soutenaient un livre, murmurant à l’unisson une prière adressée au patron des enchanteurs; à peine finissaient-ils leur invocation, que la musique reprit : le principal enchanteur, dans une sorte de danse frénétique, se mit à tourbillonner avec vélocité autour d’un panier de joncs , contenant les reptiles, que recouvrait une peau de chèvre. Tout à coup , le jongleur s’arrête , plonge un bras nu dans le panier, et en retire un cobra-capello, ou plutôt un haje: effrayant reptile, qui peut gonfler sa tête en écartant les plaques qui la recouvrent, et qu’on croit être l’aspic de Cléopâtre , le serpent d’Égypte.
On le nomme buska dans le pays. L’enchanteur plie, replie, contourne comme une souple mousseline ce corps verdâtre et noir ; il l’enroule , en turban , autour de sa tête , continue de danser, et le serpent conserve sa position, paraissant obéir à tous les mouvements, à toutes les volontésdu danseur. Le buska fut ensuite posé à terre , et se dressant sur sa queue, posture qu’il prend dans le désert pour attaquer les voyageurs, il commença à se balancer de droite à gau • che , en s’e conformant à la mesuré de l’air. Pirouettant alors en cercles , de plus en plus rapides , de plus en plus rapprochés, i’Aïsaoua plongea de nouveau sa main dans le panier pour en tirer successivement deux des plus venimeux
’ioogle
L’UNIVERS
reptiles des déserts de Sous, serpents plus gros que le bras d’un homme, longs de deux à trois pieds , dont la brillante et écailleuse robe est tachetée de noir et de jaune, et dont la morsure fait pénétrer dans les veines un feu qui brûle et qui consume; c’est probablement le torrida dipsns des anciens.
Les Arabes nomment en maghrébin cette espèce el effah, probablement parce que la posture qu’elle prend pour s’élancer sur sa proie rappelle la forme delà vingtième lettrede l’alphabet arabe.
Les Francs ont fait de ce nom Leffah, comme dW Khoran ils ont fait Alcoran, changeant l’article et le réunissant au nom. Les deux leffahs, plus ardents et moins dociles que le buska , se tenant à demi roulés, la tête penchée de biais, prêts à l’assaut, suivaient d’un œil étincelant les mouvements du danseur.
Dès qu’il se trouvait à portée, ils se jetaient sur lui , les mâchoires ouvertes, dardant leur corps en avant avec une incroyable vitesse, sans que leur queue eût l’air de bouger de place, et se rejetant aussitôt en arriére. L’Aïsaoua , à l’aide de son longhaïk, parait les attaques dirigées contre ses jambes nues , et les lelfahssemblaientimprégner le vêtement de leur poison. L’homme saisit ensuite par la nuque un des deux serpents, qu’il tint, toujours dansant en rond , et invoquant tout haut Sidna-Aïser; puis il sépara les élastiques et puissantes mâchoires du reptile avec une baguette, et montra aux spectateurs ébahis les crochets qui laissaient suinter une substance blanche et huileuse. Il présenta aussitôt son bras au leffah, quile mordit Immédiatement , tandis que le danseur multipliait de hideuses contorsions , comme dans une agonie de douleur, en appelant son saint patron. Le reptile continua de mordre jusqu’au moment où l'Atsaoua, l’arrachant de son bras, nous montra le sang qui coulait de la blessure. Replaçant a terre le leffah , il appliqua sa bouche sur sa plaie, et, la serrant entre ses dents , il dansa encore quelques minutes, tandis que les musiciens pressaient de plus en plus la mesure : épuisé, enfin, il s’arrêta.
« Persuadé que c’était une habile jonglerie, et que d’avance on avait enlevé au leffah son venin, en sorte que
sa morsure n’était pas plus dangereuse que celle d’un rat , je demandai à manier le serpent à mon tour. « Êtes-vous Aï- « sowy ? me demanda l’homme de Sous, « ou bien avez-vous une foi inébranlable « dans le pouvoir de notre saint patron?
« Ni l’un, ni l’autre, » répliquai-je?
« Alors, si le serpent vous mord, votre « heure est venue, » reprit-il.
« Qu’on m’apporte un poulet ou tout « autreanimal, et je vous en donnerai la « preuve évidente. »
« On apporta une poule, onlui enleva quelques plumes ; I enchanteur reprit son serpent et le laissa mordre un instant l’oiseau ; le pauvre volatile , remis à terre, tourna sur lui-même convulsivement l’espace d’une minute, chancela et tomba mort. Presque aussitôt sa chair prit une teinte bleuâtre. Il est inutile d’ajouter quejene fus plus tenté de jouer avec le leftah (I). »
Il n’y a que deux moyens d’expliquer ces faits étranges, qu’il n’est plus permis de révoquer en doute : ou les Aïsaouas savent empêcher les serpents de mordre avec les crochets venimeux, ou iis possèdent quelque antidote que, tout en dansant, ils appliquent sur la morsure. On a remarqué aussi que ces hommes peuvent touclier impunément les scorpions et toute espece de reptiles venimeux.
Les sectateurs de Sidna-Aïser ont de l’analogie avec les derviches sauteurs d« l’Orient. Comme eux ils se réunissent, à certains jours de fête, dans des maisons consacrées à la célébration de leurs rites. Leur danse furibonde, balancement violent qu’ils impriment à tout leur corps, les jette dans un état d’étourdissement ef de folie qu’ils attribuent à la vénération inspirée par leur saint patron. Cet état est aussi provoqué par l’usage du hachiche ( espece de chanvre ). Sidna Aïser, patron des charmeurs, vivait, dit-on, il y a deux siècles ; c’était un savant, un sage, qui prêchait l’unité de Dieu. On raconte que voyageant dans le désert de Sous il y fut suivi d'une grande multitude, ardente à recueillir les préceptes du saint. Ces nombreux auditeurs avaient long-
(i) Le Marocet ses tribus nomades, p. «9» et suiv.
tOOgle
EMPIRE DE MAROC
temps chemine, ils venaient de loin, et pressés par la faim ils en appelèrent à Sidna-Aïser, lui demandant du pain. Le sage, perdant patience, se retourna vers la foule, et lui cria d’une voir irritée : « A oui sim, » malédiction arabe qui veut dire : Mangez du poison. Prenant les paroles du saint à la lettre, les affamés qui le suivaient mangèrent les reptiles du désert, et échappèrent ainsi à la faim et à l’épuisement. Depuis lors, leurs descendants et tous ceux qui croient à la puissance de Sidna-Aïser peuvent manier sans crainte les plus dangereux reptiles.
Parmi les croyances et lespratiquessuperstitieusesde la population marocaine, il y en a dont l’origine parait remonter au paganisme. Ainsi, à l'époque de la germination du blé, les villageoises façonnent, en figure de femme, une grande poupée, rhabillent le plus somptueusement qu’elles peuvent, et l’affublent d’un haut bonnet pointu. Elles la promènent en procession tout autour des champs, criant et chantant saus relâche. La femme qui marche en tête porte cette image , qu’elle doit céder à celle de ses compagnes assez agile pour la dépasser, ce qui devient l’occasion de beaucoup de courses et de luttes. Les hommes exécutent la même cérémonie, mais à cheval :
ils nomment l’image mata. D’après les croyances populaires, ces cérémonies portent bonheur, bien qu’elles soient en opposition directe avec la foi de l’islamisme; caries pratiques superstitieuses et la sorcellerie sont défendues par le Koran. Il est bon d'ajouter que ces croyances ne sont guère conservées (lue chez les Berbères. Les éclipses de soleil et de lune répandent, comme chez tous les peuples peu civilisés, une terreur générale, et deviennent l’occasion de cérémonies superstitieuses. Les Maures sont extrêmement attentifs à observer le ciel; ils ont pour cela les organes de la vue singulièrement exercés. Ali-Bey raconte à ce sujet que nombre de fois ils lui indiquaient l’endroit où ils voyaient la nouvelle lune, qu’aucun autre œil n’aurait pu apercevoir. La déclaration de deux témoins qui attestent devant le kadi avoir vu la lune suffit pour faire proclamer l’entrée du mois (1).
(i) Voyages d’ Ali-Bej , (urne I, p. 169.
Tribunaux; Code pénal. Le sultan, chef du temporel et du spirituel est à la fois juge et législateur suprême.
Son code est le Koran, qu’il interprète souverainement dans des cas litigieux.
A certains jours de l’année, le sultan reçoit lui-même les plaintes de ses sujets, et prononce sur-le-champ des sentences irrevocables. Dans les provinces, ce sont les gouverneurs qui ont entre leurs mains le pouvoir judiciaire. Iis sont en même temps administrateurs civils et militaires, et chargés de la perception des impôts. Mais ils ne peuvent faire exécuter aucune sentence capitale, sans en avoir préalablement référé a l’empereur. J,a peine capitale est d’ailleurs plus rarement appliquée dans l’empire de Maroc (1) qu’on 11e le dit généralement : elle ne l'est guère qu’aux contrebandiers et à ceux qui voudraient frauduleusement s’approprier uncpartie des revenus de l’empereur. Les hauts functionnair, s siègent accroupis en dehors de leurs maisons; c'est ainsi que le kadi rend la justice et que le munteslb fait la police. Un amène le délinquant; le cas est examiné sans phrases, et la sentence exécutée promptement. Dans les affaires correctionnelles et même criminelles, les riches s’en tirent d’ordinaire au prix d’une amende. Ne pouvant payer de leur bourse, les pauvres payent de leur personne. Suivant la gravité du délit, on les frappe par devant ou par derrière. L'instrument du supplice, est un nerf de bœuf appelé osjil , que les exécuteurs ont coutume de porter sur l'épaule. Dans aucun cas, on ne peut infliger au patient plus de neuf cent quatrevingt-dix-neuf coups ; on les compte sur un rosaire; si c’est un voleur, on lui coupe la main.
Suivant M. Didier, il y a au Maroc une grande variété de supplices :
« Tantôt on jette le condamné en l’air, de manière qu’en retombant il se casse un bras, une jambe ou la tête, suivant la sentence, et les exécuteurs sont si bien dressés qu’ils ne manquent jamais leur coup ; tantôt on l'enterre jusqu’au cou, livrant sa tête à tous les ou-
(1) Dans l'espace de dix ans (de i83o à 1840 ) il n y a eu a Tanger que (rois exécutions. (Drummond Hay.)
L’UNIVERS
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trages des passants. D'autres fois, on l’enferme vivant dans un boeuf mort, ou bien on l’attache à la queue d'une mule au galop. Souvent encore on lui remplit de poudre le nez, la bouche et les oreilles, puis on y met le feu. Le pal, l'auge, la mutilation des membres, le croc, sont autant de genres divers de cette effroyable pénalité. Mais la loi par excellence, la loi de prédilection, est toujours la loi du talion; on ne mangue jamais de l’appliquer toutes les fois qu’elle est applicable. En voici un exemple récent, dont l’idée seule fait frémir. Un charcutier, convaincu d’avoir vendu de la chair humaine frite à l’huile, fut coupé en petits morceaux; et jetés un à un dans une chaudière bouillante, ces affreux lambeaux étaient donnés aux chiens à la vue de l’agonisant (1). » — Il est à croire qu’il y a beaucoup d’exagération dans le récit de ces supplices.
Pour arracher l’aveu de richesses cachées on a recours aux plus horribles tortures. La victime est mise dans un four lentement chauffé, ou tenue debout des semaines entières dans un étui de bois : on lui enfonce des chevilles pointues entre la chair et les ongles. Des chats furieux sont enfermés dans les larges caleçons des hommes, et leur déchirent la peau. Aux femmes, on tord les mamelles avec des tenailles; iusqu’à des enfants qui, serrés entre les Dras de quelques puissants athlètes, sont étouffés sous les yeux de leurs parents. Un riche marchand de Tanger, que l’amour de l’or avait soutenu au milieu des plus cruelle» tortures , ne put résistera une dernière épreuve. On l’enferma dans une chambre avec un lion affamé, enchaîné de manière à pouvoir atteindre l’homme de ses griffes, à moins que, réfugiédans un coin et roulé sur lui-même, il restât constammentdans cette posture si pénible (2).
Nul homme ne pouvant mettre la main sur une personne de l’autre sexe, il y a une exécutrice des hautes oeuvres pour les femmes, laquelle se nomme par euphémisme ahrifa, la tolérante; c’est ainsi que les Grecs appelaient les Furies bienveillantes, Euménides.
(i) Promenade au Maroc, p. 5c.
(3) Dnumnurul Hay , p, 361 (note}.
Forces militaires ; discipline. Il n’v a pas de troupes permanentes dans l’empire de Maroc. Les seuls soldats que l’empereur entretient constamment sont ceux qui forment sa garde, et dont on évalue le nombre de dix à onze mille.
Plus de lamoitié de cette garde (environ huit mille hommes) se compose de nègres du Soudan ; on les appelle bokhari. Le reste ( environ trois mille hommes) sont des Maures tirés d’une tribu appeler Oudaïas; on les nomme ludajas. I.a formation de cette garde remonte au règne de Mouley-lsmael, qui mourut en 1727. Il avait fait bâtir pour ses troupes noires, dans les plaines au nord de Salé, une ville maintenant en ruines. Le surnom de bokhari leur vient d’un saint qu’ils ont adopté pour patron, et dont ils se disent les serviteurs. C’est là l’armée régulière, qui se trouve répartie dans les villes suivantes :
Tanger . . .
. . 2,400 hommes
Larache. .’ .
Rabat. . . .
Salé
Sali
Mogador . .
Maroc. . . .
Fez
Tétouan . .
Total... 11,000 hommes.
Chaque homme reçoit par an deux chemises, deux paires’ de pantalons, un caftan de drap rouge et un sulbem ou surtout bleu. La solde journalière est de un à quatre musune (toà -10 centimes), sans compter les armes et -les munitions de guerre. Un grand nombre n’a pas de solde fixe ; ils sont alors obligés, pour se nourrir, de cultiver la terre ou d’exercer un métier. Ils sont désignés pour servir d’escorte aux consuls ou aux étrangers qui viennent visiter les États du Maroc ; cela leur procure encore le moyen de se faire quelques petits revenus’. Dans certaines occasions, ils reçoivent aussi des cadeaux ou des indemnités de la part de l’empereur. En temps de guerre, au moment de marcher contre l’ennemi, chaque soldat des troupes régulières cantonnées dans les villes de
EMPIRE DE MAROC
garnison reçoit 12 à 20 piastres pour toute la duree de la guerre (I).
Au rapport de M. Drummond Hay , il existe parmi la troupe qui fait partie de la maison du sultan divers emplois que certains hommes peuvent seuls exercer. Leurs titres sont : les assommeurs, les fouetteurs, les sabreurs, les tireurs, les lanciers. Ces officiers sont seuls autorises à frapper, à fouetter, à taillader, à viser, à percer de coups de lance les fidèles sujets de l’empereur, selon ce qu’en décide le caprice du maître, quand il se montre à son peuple.
Ce n’est que dans des cas extraordinaires, lorsque l’empereur proclame le djehad ou guerresainte,qu’ily a des levées en masse. Alors les gouverneurs des provinces fournissent chacun leur contingent. Il y a probablement exagération à dire que ces levées irrégulières et désordonnées pourront mettre sur pied jusqu’à cent mille hommes , car il faut se rappeler que la population marocaine , qui est à peine le double de celle du royaume de Bavière, se compose d’éléments fort divers : indépendamment que les Amazirgues et les Schelloks n'obéissent qu’autant que ça leurplait, ils causent, par leur indiscipline, souvent de graves embarras à l’administration intérieure.
Les troupes provenant de ces levées irrégulières sont réparties dans les différents services , sans avoir reçu aucune instruction préalable. On fait peu de cas de l’infanterie. Aussi ce corps est-il formé du rebut de la population , de ceux qui sont trop pauvres pour entretenir un cheval : mal équipés, sans ordre ni discipline , ils sont armés de mauvais füsils qui ratent neuf fois sur dix; quelques-uns portent des lances , des massues et d’autres armes semblables. Ils se rassemblent, dans les places qu’on leur désigne , pour recevoir les drapeaux que les cneiks leur distribuent (2).
L’exercice de ces hordes consiste à décharger leurs fusils, à pousser de grands
(r) Kurze Beschrcibung mon. Maghreb el aksa, v. Mordtmann, p, 3 1 (Hambourg, 1844).
(a) Marokko , in seinen geographitchcn , hiitorischen , militdrischen, etc., Zustànden , (p. 60), par M. le baron Augustin; Peslli, i845.
cris au moment de l’attaque, et a tomber sans ordre sur l’ennemi, le sabre ou le yatagan à la main. Toute la troupe alors se débandé, et il serait impossible de rappeler les soldats à leur rang.
On comprend ce que peut valoir une pareille infanterie. Abrités derrière les murs des forteresses, ou agissant en guérillas dans des montagnes escarpées, ces fantassins pourront encore rendre quelque service. Mais en rase campagne ils se disperseront, comme une troupe de chacals, à la première décharge d’un bataillon européen.
La cavalerie a plus d’importance , non-seulement par le nombre, mais surtout par l'usage des chevaux que les Marocains acquièrent dès leur enfance.
Chaque cavalier reçoit du sultan une terre , et i! s’engage en retour , à nourrir un cheval et à fournir l’équipement nécessaire. C’est ce qui a lieu du moins pour ceux qui habitent des douars et des villes. Un ka\d commande un escadron de 500 cavaliers ; il a sous ses ordres plusieurs emkadems, dont chacun commande cent hommes. Les kaïds sont choisis, en général, dans les familles des gouverneurs; ils se distinguent des autres cavaliers par leurs vêtements plus fins, leurs chevaux et leurs armes plus belles. Les emkadems sont choisis parmi les cheiks; les officiers subalternes ne se distinguent du commun de la troupe que par des armes mieux fabriquées et ar une espèce de tunique rouge ou leue. Le commandement en chef est presque toujours confié à un fils , neveu ou à tout autre proche parent de l’empereur. Le parasol tient lieu de bâton de maréchal. L’uniforme du simple cavalier nediffère guère du costume ordinaire des Arabes ou des Maures; son bournous est d’une très-belle étoffe de poils de chameau , qui a l’avantage d’étre à la fois léger et de garantir suffisamment de la pluie et des rosées si abondantes pendant la nuit; le fès rouge très-haut, quelquefois entouré d’un turban blanc, compose sa coiffure, qu’il recouvre du capuchon de son bournous. Les armes consistent en un fusil, un sabre, un ou deux yatagans , un pistolet et quelquefois une baïonnette. Le fusil est si long, qu’il ressemble de loin à une lance. Le canon en est lourd , grossièrement fa-
L'UNIVERS
briqué, fixé à la culasse par plusieurs capucines d’argent, et porte environ vingtquatre grammes de plomb. Le bassinet est muni d’une espèce de mécanisme pour empêcher le fusil de partir spontanément par suite de fortes secousses; mais ce mécahisme, plutôt nuisible qu'utile, contribue à la détérioration rapide de la batterie. Le fusil est chargé , non pas avec des cartouches , mais avec de la poudre contenue dans des poudrières en bois que les cavaliers tiennent suspendues à d’épais cordons de soie. Ce mode de chargement fait perdre nonseulement beaucoup de temps, mais encore beaucoup de poudre. Pour se servir de ce fusil, le cavalier en appuie la crosse, non pas contre l’épaule, mais sur le devant de. la poitrine; en même temps il le tient de la main droite aussi allongée que possible, et lâche la détente avec la main gauche, qui tient la bride. On peut se figurer la justesse du tir (1)1
La baïonnette, si toutefois le soldat s’en sert, est fixée au canon du fusil à l’aide de cordons. Les pistolets sont d’ordinaire à canons très longs, les Marocains ne paraissant guère habitués à s’en servir. Le sabre n’est pas recourbé comme celui des Orientaux : la lame est presque droite, et engainée dans un fourreau de cuir qu’on suspend à un cordon de soie passé autour de l’épaule. Ils sont assez habiles à manier ce sabre, et surtout à parer les coups de l’adversaire. Mais de toutes les armes c’est le yatagan qui rend le plus de service aux cavaliers, principalement dans la mêlée. C’est, comme, on sait, une espèce de long coutelas, à lame tantôt droite tantôt recourbée comme le handjar turc. Le fourreau est souvent orné de marqueteries d’argent. Ils le portent au côté droit, suspendu à un épais fil de soie; souvent ils le cachent sous leur vêtement, et s’en servent pour couper la tête à l’ennemi mort ou vivant. Les cavaliers sont solidement assis sur dessellesa grand dossier, et leurs pieds reposent sur desétriers courts, dont le fer est très-large; leurs éperons ont des pointes de plusieurs pouces de longueur, qu’ils enfoncent
(i) M. d’Augustin, iJarokko in seinen mililàrisc/un, etc., Zustànden, p. 6t.
presque constamment dans les flancs du cheval. Le mors serre la langue au point de faire craindre une fracture de la mâchoire : il est destiné à arrêter le cheval sur-le-champ et à le faire immédiatement retourner en arrière. Aussi, après l’exécution de quelques manœuvres, les chevaux ont-ils presque tous l’écume sanguinolente, et les pieds estropies.
Tel est l’armement ordinaire du cavalier marocain. Il va sans dire que grâce à l’industrie anglaise il y a à cet égard des modifications qui se perfectionneront probablementde jotiren jour.
La tactique des Marocains est a peu près la même dans toutes les batailles. Elle consiste à s’approcher de l’ennemi à la distance d’environ cinq cents pas.
Là, ils se déploient par un mouvement soudain , et cherchent à présenter le plus grand front possible ; puis ils courent de toutes leurs forces, le fusil appuyé contre la poitrine. Arrivés à la demi-portée, ils font face : ils arrêtent le cheval par un fort mouvement de bride, et lâchent la détente; puis, tournant le dos , ils battent en retraite avec la même vitesse. Ils rechargent l’arme tout en se retirant; si l’ennemi recule, ils continuent à tirer en gagnant du terrain. Mais si l’action s’échauffe , quel doit être l’embarras de ces hommes qui, sans aucune espèce d’ordre, tiennent chacun de la main gauche la bride et leur long fusil, et l’épée de la droite ! Quel doit être sur de tels escadrons l’effet d’une ligne de bataille européenne! Aussi le cavalier marocain évite-t-il, amant que possible, de s'engager à l’arme blanche; il fonde sa supériorité sur la vitesse île son attaque et de sa retraite. Sans doute, cette cavalerie devait être formidable pour les chevaliers pesamment armes du moyen âge; mais depuis le perfectionnement de la tactique et des armes modernes , elle n’inspire plus la moindre épouvanté: elle fait plus de vacarme u’elle ne cause de dommage réel, et se isperse le plus souvent devant une décharge opportune de quelques bataillons d’infanterie. La partie la plus difficile du problème à résoudre , quand il s'agit de la soumission de ces peuples, tient plutôtan caractère individuel, qui est un mélange d’astuce et de fanatisme. Grâce à la vitesse de leurs chevaux
EMPIRE DE MAROC
infatigables, ils se montrent soudain là où on les attend le moins ; rampant comme des serpents dans l'herbe, ils tuent les sentinelles avancées et disparaissent comme des ombres. Avec de tels ennemis il ne peut y avoir qu’uue guerre d’extermination.
La marine du Maroc est dans un état de décadence toujours croissant. La flotte, qui en 1793 comprenait 10 frégates, 4 bricks, 14 galiotes et 19 chaloupes canonnières, ne se compose aujourd'hui que d’une frégate à 36 canons, de 2 corvettes à 26, de 4 bricks a 16 (dont deux ont été fortement endommagés, le 3 juin 1829. par les Autrichiens bombardant le port de Lara che), et de quelques chaloupes canonnières. Tout le matériel ainsi que les équipages paraissent être dans l'etat le plus déplorable.
Cour de F empereur ■ revenus; monnaies. — L’empereur réside tour à tour, et suivant les saisons, à Fez, à Maroc ou à Méquinez. Cette dernière ville, qui renferme la plus grande partie des trésors, est sa résidence favorite. La cour de l’empereur se compose d’un lettré, qui est son vizir, de plusieurs secrétaires ou ministres, personnages dont le principal talent consiste en une belle écriture. Les employés des ministères sont peu nombreux et non rétribués.
Les olticiersde la couronne sont une espèce de chambellans avec de nombreux adjoints pour le service en dehors du sérail. Pour le service intérieur, il y a un kaïd eunuque. Le garde des sceaux remplit une charge importante. Il n’y a pas de ministre des finances : l’empereur administre lui-même son trésor. Le jour des audiences publiques il y a trois yassis, ou maîtres des cérémonies, qui introduisent les plaignants ou les pétitionnaires, car l'empereur est visible pour tous ses sujets indistinctement.
Il y a, en outre, des drogmans pour traduire les paroles des négociants étrangers qui pourraient avoir affaire au sultan.
L’al-zcpkit, ou grand maréchal, a sous sa direction les chevaux et haras impériaux. L ’al-rahar est chargé de tout ce qui concerne la vénerie : les fusils, les chiens et tout l’attirail de chasse.
Le selictar porte le sabre de l’empereur; le kosbj est chargé du soin de sa lance; le cAeket a pour fonction de porter la montre du sultan et de lui dire l’heure. Le reste de la cour se compose d’un talib ou médecin, d’un armurier, de deux astrologues, de trois bilans qui doivent faire des prières pour l’empereur, de douze pages conduisant les voitures basses, etdedeuxporteursde bassins dans lesquels l’empereur lave ses mains. On compte, en outre , cinq officiers de bouche, obligés de goûter aux mets, prépares sous leur surveillance.
Ici, comme dans tous les États fanatiques et ignorants, le clergé domine; et par cela même les motifs de religion entrent pour beaucoup dans les décisions de l’empereur. On a, selon moi, une idée souvent inexacte de i’absolutismede l’empereur de Maroc et en général de tous les princes musulmans. I.eur pouvoir est en elfet illimité pour tout ce qui concerne les affaires fiscales et judiciaires; mais dans les rapports avec les puissances chrétiennes, leur volouté est complètement enchaînée par les préjugés religieux de leurs sujetj. Plus on est maître absolu des personnes, plus on est esclave des idées. Voilà ce qu’il ne faut jamais oublier.
Comme descendant de la famille de Mahomet, l’empereur de Maroc prend le titre d e émir elmoumenin, prince des fidèles; il s'appelle aussi Chérif, c’est-à-dire noble par excellence. Ses sujets le désignent par Sidna ou Moula na, notre seigneur. La succession au trône n’est déterminée par aucune, loi. Elle échoit le plus ordinairement à l’aîné des fils, ou bien à celui qui' parvient à s’emparer des trésors impériaux.
Les oncles, les fils et autres proches parents composent le conseil intime de l’empereur. Il n’y a pas, à proprement parler, de conseil d’Etat ni de divan.
L’étiquette ne permet pas de prononcer le mot mort devant l’empereur. C'est pourquoi les courtisans se servent d’une périphrase pour annoncer la mort de quelqu'un: OusaA amerouA (un tel a accompli sa destinée ) est la locution ordinaire. En prononçant le nom d’un Juif ils ont soin de le faire suivre du mot âsAacok , qui signifie sauf votre
L'UNIVERS
respect. Il est également indécent de prononcer le nombre qui signifie cinq : on dit arbadt ou ouah/ied, quatre et cinq (I).
Revenus. — Suivant Ali-Bey , les revenus du sultan peuvent s’élever à 20 ou 25 millions de francs. Comme l’empereur a très-peu d’employés, et queceuxci n’ont d’autre traitement que le casuel • de leur emploi et quelques gratifications qu’on leur apporte rarement; comme aussi il n’entretient pas d’armée permanente, puisque en cas de guerre tout musulman est soldat par religion, la plus grande partie de cet argent va s’engouffrer dans les trésors de Maroc, de Fez et surtout de Méquinez. On évalue les sommes accumulées dans ce dernier trésor à plus de 200 millions de franrs. L’empereur en garde lui-même , dit-on , la clef.
M. Mordtmauu, sans indiquer la source des documents sur lesquels il s’appuie, donne l’état suivant des recettes et des dépenses dans l’empire de Maroc (2) :
Dépenses -.
, PwiHh*.
Liste civile , apanages, etc. . . 1 10,000
Entretien des palais impériaux, des
jardins, des torts 6&,ooo
Présents pour la- Mecque, diverses
mosquées', etc 06,000
Solde de quelques gouverneurs (Té-
touan , Tanger, Moeador ) 60,000
Dépenses des.lroupes de terre 650, ooo
Dépenses de la marine .10,000
Entretien des consuls à l’étranger. . . I5,0oo Frais de courriers 6, ooo
Total 090,000
Il résulte de là un excédant de recettes d’au moins 1 ,500,000 piastres , que l’empereur encaisse annuellement dans le beït-el-mal (chambre du trésor), à Méquinez.
Monnaies , mesures. — Le boutaka (père de la force), d’où l’on a fait, par corruption , le mot palaque , est la principale monnaie d’or, qui vaut à peu près 10 francs. Le mitzakel (monnaie d’argent) vaut environ 3 francs. Le musune est une monnaie de cuivre égale à 10 centimes. Le titre des monnaies d’or et d’argent parait être très-variable ; leur exportation est interdite.
Le mudd de céréales ( à Tanger et à Mogador) est de 14,387 litres, etpese 12,5 kilogr. Quatre mudds font un sahh. Pour l'huile, on se sert du kula , mesure de 15,156 millimètres cubes.
La mesure de longueur s’appelle d/iraa; elle est de 5 déc. 51 cent.
Les banqueroutes frauduleuses sont sévèrement punies. D’après un édit de 1817, les freres ou parents de celui qui a fait faillite sont tenus de satisfaire les créanciers ; s’ils sont insolvables, le banqueroutier reçoit tous les jours la bastonnade, apres le coucher du soleil (l).
Caravanes ; relations commerciales. — Les caravanes ont un but tout à la fois religieux et commercial. Elles relient, par les impénétrables sentiers du désert, l’Afrique à l’Asie. Le pèlerinage à la Mecque dure souvent plusieurs années, pendant lesquelles le quart des voyageurs succombent ; ceux qui en échappent reviennent chez eux avec le titrehonorable de//acÿi;ilsdeviennentles conseillers et les sages de leur pays. Les caravanes du Maroc ont deux points de
(r)Mordlmsnn, ouvrage cité, p. iS.
RKCHTrfcS :
* Piasitr» (*).
Jschra (dixiéme des revenus ) 450,000
(Yatba (impôts directs ) 280,000
Üjisia ( impôt des Juifs ) • . 30, 000
Klanket (droits réunis) 960,000
Kesb-ed-drubb ( revenus de l’hôlel
des monnaies) 50,000
Àouïd cl gumruy (douanes ) ;
ATetouan 32, 000
A Tanger ••• 40,000
AArzille I.. 3,000
A Larache 6,000
AMamora 4, 000
A 'Salé et Rabat 70,000
A Dar el Beida 20,000
A Asamar 10,000
A Masagan 15,000
A Asfi 10,000
A Mogador 90,000
A Agadir 3,ooQ
Jahhuit{ monopole du soufre, de la
cochenille, du fer. ) ••.••.* 25,000
Fera ( revenus des domaines de l’Etat)* 40,000
Peiat ( revenus provenant des confiscations, etc.). 160,000
Padeia ( présents des gouverneurs, des agents consulaires , des puissances étrangères) 225,000
Total 2,603,000
(i) Jackson, An accounl of the empire of Varocco , p. i65.
(a) Kurze Bcschreibung, etc. ; Hambourg,
(•) Piastre à a fr.
EMPIRE DE MAROC
départ bien distincts : les vallées du l'afilelt, et les villes de Fez ou de MaroG. Les dernières suivent la lisière fertile de la Méditerranée, tandisque les premières prennent le chemin du désert.
La caravane de la côte septentrionale est complètement désorganisée depuis la conquête de l’Algérie. Partie de Maroc et de Fez, et longeant les bords de la Méditerranée, elle correspondait successivement avec Alger et Constantine, Tunis et Kaïrouan, et , passant par Tripoli et Barquah, elle allait aboutir au Caire et à la Mecque. Elle était commandée ordinairement par un prince de la famille impériale, et se renouvelait périodiquement tous les deux ou trois ans. Quand l’époquedu départ approchait, les divers groupes qui devaient taire partie de la caravane s'organisaient d’abord isolément dans chaque ville ou tribu-, puis ils se réunissaient tous à Fez, rendez-vous des voyageurs du nord et capitale religieuse de l’empire (1). Cette caravane entrait dans l’Algérie par l’intérieur des terres , et se dirigeait sur Tlemcen , Médéah , Constantine ou Biscara , derrière le petit Atlas ; elle se ramifiait à gauche sur Oran et Alger, pour y vendre des draps et des sandales de maroquin , prendre des objets d’échange ou un supplément de provisions , et s’adjoindre de nouveaux voyageurs. Ceux-ci apportaient les tissus de laine de Blidah et les riches soieries d’Alger, préférées pour la toilette des femmes et l’ameublement des harems; ils y joignaient des armes , des cuirs travaillés avec la plus grande perfection , de l’huile
(t) Le départ est réglé selon le cours de l’année luDaire de l'hégire ; il a lieu six ou sept mois avant la fête d’ Aydalmylad, , qui doit être, à l’arrivée au Caire, célébrée par les pèlerins, en commémoration de la naissance de Mahomet. La marche s’ouvre ordinairement sous les yeux de l'empereur après des prières et des sacrifices publics. Chaque jour, on fait la prière dans la tente du chef au son des tambours et des hautbois, escorte indispensable du chameau sacré qui porlele Koran aux feuillets d’or, et les présents destinés à la maison de Dieu. Les pèlerins ont encore soin d’aller prier partout où sur la route se rencontrent des marabouts, nom donné aux tombeaux des cheiks et des santons, morts en odeur de sainteté. (Thomassy.)
de rose blanche , des nattes , des corbeilles tressées avec des feuilles de palmier. En avançant, lu caravane rencontrait sur sa route de riches marchés, comme celui d’Arbah-Djendel , dans la plaine du Chélif , à dix lieues de Méliana, où , de nosjours encore, on voitse réunir jusqu'à dix mille Arabes, et mettre en vente des milliers de bœufs, une immense quantité de blé , de laine , de tissus, etc. En quittant la plaine du Chélif, la caravane se dirigeait, suivant les circonstances, tantôt sur Médéah, Hamza et les Portes de fer, ou plus au sud . pour atteindre Constantine, tantôt sur Alger en passant par Biidah. Dans ce dernier cas, tous les pèlerins et marchands qu’aucun intérêt ne retenait plus sur la route continentale poursuivaient le voyage de la Mecque , et tous ensemble s'embarquaient directement d’Alger pour Alexandrie (1).
Aujourd’hui les pèlerins accomplissent, pour la plupart, leur voyage en s’embarquant immédiatement a Mogador, Sale, Tanger ou Tétouan. lisse servent , pour cela , de l’intermédiaire de la navigation chrétienne , dont la marche intelligente et rapide a laissé si loin derrière elle la navigation des régences barbaresques. Dès lors les plus pressés d’arriver au Caire ou à la Mecque se sont séparés des traînards , les pèlerins des marchands. Par contre-coup, ces derniers, qui spéculaient sur le transport et la nourriture des autres , n’ont pu former des caravanes aussi considérables. Ainsi a été brisée l’unité de l'association voyageuse du nord , qui contribuait tant a la prospérité commerciale des États barbaresques.
La caravane du sud part, chaque année, de Fez, sous la conduite de l 'émirel-hadji, espèce de dictateur investi, durant tout le voyage, d’une autorité absolue. Elle franchit le petit Atlas, et pénètre dans le désert d’Angad ; laissant sur la gauche Alger, Tunis et les autres villes de la côte , elle marche droit sur Tripoli , et de là sur l’Égypte à travers le périlleux desert de Barca , peuplé de Bédouins toujours prêts à dévaliser les pèlerins. Enfin, la caravane passe l’isthme , elle entre en Arabie , et, après un
(i) M. Thotnassy, Le Maroc et ses caravanes, etc., p. 37 (Paris. 1845).
L’UNIVERS
voyage de près de deux mille lieues , elle arrive à la Mecque pour la grande fête du Kourban-Beïran , célébrée en mémoire du sacrifice d’Abraham (1).
C’est la route que prennent actuellement les pèlerins , détournés de l’Algérie depuis les guerres d’Abd-el-Kader.
Il faut distinguer ces caravanes, dont le but est surtout religieux, de celles qui ont exclusivement pour objet le commerce. Os dernières , parties du Maroc, font le voyage du Soudan à travers le désert de Sahara. Deux embranchements viennent y aboutir, «celui qui part d’Oran et de Tlemcen , et celui de Fez et de Méquinez, dont le commerce embrasse tout le nord du Maroc. Ces dernières villes , en effet, reçoivent de Salé, de Tanger et Tétouan, ‘toutes les marchandises européennes destinées à l’intérieur de l’Afrique, et en y joignant les produits de leur sol ou de leur industrie, elles les font parvenir jusqu’au Talilelt , rendez-vous de tous ies marchands du sud de l’Atlas. Pendant l’hiver et le printemps les tribus qui composent ces caravanes, font paître leurs chameaux sur la lisière du Sahara. Vers la fin du printemps elles vont chargerdes marchandises dans les oasis limitrophes du grand désert , où la culture permanente du palmier a de tout temps fait établir des demeures fixes et amené la fondation de petites cités. Les tribus s’acheminent ensuite vers le nord avec des dattes et des étoffes grossières, et arrivent dans le Tell , e’est-à-dire dans la zone cultivée de l’Atlas, au moment de la moisson. C’est alors qu’elles échangent les produits du Sahara contre les céréales, la laine brute, les moutons et le bpurre de cette région plus tempérée. Quand vient la fin de l'été les tribus retournent vers le sud, et se mettent en marche à petites journées pour atteindre les oasis à l’époque de la maturité des dattes, c'est-à-dire vers le milieu d’octobre. Après la récolte de nouveaux échanges s’opèrent; le blé, l’orge, la laine brute du nord , se donnent pour les dattes et pour les tissus de laine ou de poil de chameau , produit annuel du travail des femmes , qui est fort recherché des nomades. Ces opérations
(l) Ch. Didier, Promenade an Maroc, p. 3?.
une fois terminées et les marchandises déposées dans les magasins, les tribus s'éloignent eucore des villes , et vont conduire leurs troupeaux de pâturages en pâturages dans les landes voisines du grand désert , jusqu'au moment où le retour de l’été nécessitera les mêmes voyages et les mêmes travaux.
Tel est le mouvement périodique et général qui établit d’intimes relations entre la chaîne d’oasis qui borde le grand Sahara et les terres moins arides qui forment le versant méridional de la chaîne de l’Atlas (I).
Relation* commerciales. — M. Tbomassy fait remonter au commencement du quinzième siècle, à l’époque de l’expédition de Jean Béthencourt, les premières relations de la France avec le Maroc (2). Ce n’est toutefois qu’en 1677, sous Henri III, qu’un consulat et une agence du gouvernement français furent officiellement établis dans le Maroc.
Deux ans après , cet établissement consulaire fut consolidé, en faveur du Marseillais Bérard, par un arrêt du roi, qui lui attribua les mêmes privilèges « qu’aux consuls establis ès parties d’Alexandrie et Tripoli de Syrie , Tripoli de Barbarie , Gelby , Tbunis , Bonne et Algier ; et cela à cause des grands servie** rendus à notre commerce et à l’affranchissement des François esclaves chez les Maures. « Déjà, vers la fin du seizième siècle, plusieurs Français étaient établis dans le Maroc; l’un d eux, Pierre Treillant, devint officier de la maison du sultan Hamed, et assista à ia bataille de 1578. {f' oir, plus loin, la partie historique.) En 1617 un nommé de Casteilane, consul à Fez, commit un abus de confiance en s’appropriant un dépôt de livres que lui avait confié le plus jeune des fils de l’empereur Al-Mausor; il fut désavoué par son gouvernement , et tous !esFrançaisqui,par représailles, avaient été mis en prison, fuient rendus à la liberté. F.n 1629 Richelieu sut choisir à la fois le marin et l’historien les plus propres, l’un a diriger une expédition sur les côtes du Maroc, et l'autre à la racontera la France, de manière à y propager le goût de semblables entré-
1) Thomassy, p. 66.
a) Le Maroc et tes caravane*, p. 98.
EMPIRE DE MAROC
prises. Le premier fut le commandeur de Razilly, le second Jean Armand, dit Mustapha , Turc de nation (t), converti au christianisme par le cardinal luimême. Nos relations avec le Maroc se maintinrent sur le pied où les avait mises Richelieu jusqu'en 1606, époque a laquelle elles prirent tout à coup un nouveau développement. Le chérif Mouley- Ar.xid était alors en guerre avec l’alcaîde Gaïland , l’allié des Anglais. Louis XIV profita de cette circonstance pour envoyer auprès de Moulev-Arxid un chargé d’affaires, qui, moyennant des promesses de secours, obtint les assurances ies plus positives en faveur du commerce français (2). Cependant, plusieurs tentatives , et notamment l’ambassade de Saiut- Amand, pour conclure des traités de commerce échouèrent, et ce ne fut qu’eu 1699 que Louis XIV parvint a nouer, pour la première fois , des relations durables entre la France et l’empire de Maroc. La mission de Saint-Olon auprès de Mouley-Ismael avait été infructueuse, uniquement par son peu d’intelligence de la société musulmane et de l’élément religieux auquel y est subordonne l'élément politique.
L’ambassade de Ben-Aïssa , amiral de l’empereur de Maroc, auprès du roi de France fut un véritable événement; cependant elle n'eut pas non plus de résultats immédiats. Cet ambassadeur fut partout fété et choyé; on lui fit admirer les richesses de Versailles et toutes les magnificences de la cour; on lui prêta surtout une foule de bons mots, et les jouruaux du temps le dépeignent comme un homme d’une extrême galanterie (3). Ainsi, lorsqu’on lui demanda un jour pourquoi dans son pays les hommes épousaient plusieurs fein-
( i ) Son ouvrage a pour titra : Voyages (F Afrique faits par le commandement au roi et dédiés au duc de Richelieu ; Paris i63i. L’auteur y raconte les navigation* des Français entreprises en i6ap et i63o, sous la conduite de Kazilly, sur les rôles de Fez et de Maroc, ainsi que les négociations pour le radial des esclaves français et le traité de paix conclu avec les habitants de Salé.
(a) Roland Fréjus, Relation cC un voyage en Mauritanie , etc.; Palis, 16-0.
(3) l'oyez le Mercure galant de 1699, niu** de février, mars, avril, mai, juin.
mes : « C’eRt, répondit-il, afin de trouver réunies eu plusieurs les qualités que chaque Française possède à elle seule. » Comme on le menait à Saint-Cloud , on lui raconta, en passant sur le pont, l’histoire de l’architecte. On sait, d’après la légende, que celui-ci, n’en pouvant achever la construction , promit au diable , qui lui apparut, la première chose qui passerait dessus, et pour s’acquitter de sa parole y fit passer un chat que le diable prit, à son grand désespoir, faute de mieux : sur quoi l'ambassadeur s'écria : « Comment peut-on esperer de gagner quelque chose sur les Français, et de vaincre des gens qui savent vaincre le diable? » Le château de Saint-Cloud appartenait alors au duc d’Orléans , et plut Singulièrement a Ben-Aïssa, qui avait déjà été comblé des bontés de ce grince. Aussi l’ambassadeur, en comparautsa demeure àVcrsailles : « J’aime autant, dit-il, ce qui me fait plaisir que ce qui m’étonne. ■ En parlant des eaux de Versailles, il avait dit que la parole et les expressions lui manquaient; et a la vue d’un des plus hauts jets d'eau : <1 II suit la renommée de son maître , il voudrait aller jusqu'aux cieux. »
C’est ce meme ambassadeur qui fut cause de la demande en mariage de ia princesse de Conti par Mouley-lsmaei (Loir la partie historique). C’est lui encore qui demanda à Cassini des instructions pour les astronomes de Fez et de Maroc. Voici le contenu de la lettre qtte l’illustre Cassini remit , en 1699, à Ben- Aïssa :
« L'ambassadeur de votre grand roi , qui pendant le temps de son séjour en Frauce a donné dans toutes les occasiuus des marques d’esprit et de sagesse, étant venu à l'Obseï vatoire royal , a considéré la magnificence de ce batiment destine aux observations astronomiques , eonune uu monument eteruel de la protection que notre grand tuouarqhe , Louis le Grand, prend des sciences les plus sublimes et les plus utiles à la société humaine.
a II a admiré la construction singulière, et considère, attentivement les instruments et les machinas dont cet établissement est fourni, et en a voulu savoir distinctement les usages; il aurait souhaité que vous eussiez les mêmes commodités d'exercer le talent que vous ave* pour l’astronomie; il nous a assuré que vous en ave* des écoles nombreuses, et que vous
L’UNIVKRS.
tous assemble/ en certain temps de l’année pour comparer vos observations et eu tirer des conséquences. Tous êtes dans un climat tout propre pour les observations du ciel , où elles ont été cultivées par les plus célèbres astronomes de toute l’antiquité.
» Nous ne considérons pas comme de simples fables les découvertes d'Atlas, roi de Mauritanie, qui, ayant inventé la spbcre artificielle, donna sujet aux poètes de dire qu'il soutenait le ciel, et que dans ce travail il fut soulagé par Hercule, qui fut sou disciple dans l'astronomie.
« Les plus célèbres de nos anciens poètes héroïques relèvent magnifiquement ce qu’ Atlas enseigna des éclipses du soleil et de la lune et des constellations du ciel, qu'il fait le sujet des cantiques qui se chantaient sur les instruments en Afrique, aux festins des princes, avant l’empire des Cartliaginois. Les plus anciens poètes de la Grèce, en reconnaissance de ccs belles inventions, ont porté au ciel les nums de toute la famille d’Atlas, les donnant aux étoiles de la plus petite, mais plus remaruable constellation, qui est celle des Fléiaes, dont chaque étoile porte le nom propre de ses filles , tel qu’on le lit encore aujourd'hui dans nos catalogues modernes. On les comptait anciennement au nombre de sept; mais on rapporte qu’il y en eut une qui se cacha dans l’embrasement de Troie : ce qui peut être pris pour une époque de l’observation de quelques étoiles fixes, qui se voient pendant quelque temps et se rendent ensuite invisibles.
« Nous en avons observé plusieurs de nos jours , et je crois que vous en aurez observé aussi ; car M. l'ambassadeur m’assure qu’il y a parmi vous un astronome qui découvrit, il y a trente ans, une nouvelle étoile qui s’est depuis vue tous les ans. Je ne sais pas si ellene serait pas une des étoiles qui se sont vues diverses fois en ce siècle paraitre et disparaître dans la constellation du Cygne, ou une dans le cou de la Baleine, qui depuis un siècle a été prise ici plusieurs fois pour nouvelle , et qu’on a depuis trouvé qu'elle se cache tous les ans, et retourne au même degré de clarté d'onze en onze mois, avec quelque irrégularité.
« Je donnerai à M. l’ambassadeur quelques exemplaires d’une carte qui comprend toutes les constellations visibles dans ce climat de Paris, où cette étoile est décrite.
« J’y ai aussi marqué deux chemins par où sont retournées des comètesque j'ai observées : ce sont des endroits du ciel qui méritent d’être regardés attentivement de temps en temps pour voir s’il n’y passe pas d’autres comètes. Les dernières qu’on a vues ici étaient si petites, qu'elles n’ont été aperçues que des as-
tronomes exercés dans les observations. Nous ne savons pas si elles ont été vues ailleurs. Les observations qu’ou aurait faites, tant de ces comètes que des autres apparences célestes , me seraient très-agréables. Je prie M. de la Croix, interprète du roi et professeur royal de la langue arabe, d’ajouter à la carte que j’envoie les éclaircissements qui sont nécessaires dans votre langue.
« Je prie Dieu de tout mon cœur de vous donner les plus hautes et les plus importantes connaissances du ciel. »
Le manque de notions statistiques ne nous permet pas d’apprécier le capital ue le commerce français avait engagé ans ses relations avec le Maroc. M. ïliomassy a constaté qu’en 1696, époque de vive mésintelligence entre Mouley-Ismael et Louis XIV, il y eut, en moins de cinq mois, douze batiments français qui, dans le seul port de Salé, rapportaient à la douane marocaine plus de 20,000 francs du droit de 10 pour 100, ce qui suppose pour toute l’année, un capital d’environ 500,000 francs en marchandises exportées de France. Sur cette valeur représentative d’environ un million de notre monnaie actuelle , il y avait au moins , année moyenne, un bénéfice de 25 pour 100; et en joignant à ce profit celui de sortie ou de retour en produits africains , qui devait être égal au premier, on trouve, pour le million en question, un intérêt de 50 pour 100 ou 500,000 fr., qui pouvait revenir annuellement au commerce français dans le port de Salé. Mais il y avait aussi d’autres ports tout aussi commerçants, tels que ceux deTétouan, Tanger etSafy et Sainte-Croix. On peut ainsi se faire une idée du développement du commerce français dans le Maroc, lorsqu'il s’y trouvait secondé par la prépondérance de Louis XIV (1).
« L’avantage que la France trouve dans le commerce avec le Maroc , dit Saint-Olon (2)], est qu’elle y débite ses propres denrées , qu’elle y fait valoir ses manufactures, que les marchands n'y portent point d’argent, et qu’ils eu rapportent toujours des marchandises de plus de valeur que celles qu’ils y ont
(i)M. Thomassy , Le Maroc et ses caravanes, etc,, p. i85.
(») Relation de C em/tirc de Maroc, p. i4î ( Paris, <6<j5 ).
EMPIRE- DE MAROC
portées. (Test oe qu’il est arrivé cette année-ci (1688) au sujet des laines, dont nos marchands ont fait des profits considérables.
» Le trafic de la Provence consiste en tartre et papier , dont la consommation est grande en Barbarie , aussi bien que celle des bonnets de laine rouge fins et communs , draps de Languedoc , cadissons de Nîmes , futaines, peignes , soies, toileries de Lyon, fil d’or, brocarts, damas , damasquins , velours , cotons , et autres denrées du Levant de peu de prix et d’un meilleur produit. Celui de Rouen , Saint-Malo et autres villes du Ponant est presque tout en toiles, dont on estime qu’il s’en transporte et débite tous les ans, dans l’Afrique, pour plus de deux cent mille livres.
« L’échange qu’on y fait de toutes ces marchandises consiste en cire, cuirs, laines , plumes d’autruche , cuivre, dattes , amandes , alquifoux (1) , et des ducats d’or qui servent aux Provençaux pour leur négoce du Levant.
« Ce sont les juifs et les chrétiens, ajoute Saint-Olon , qui font tout le commerce en ce pays, et principalement celui du dehors , auquel les Maures ne s’adonnent pas.
« Salé et Tétouan sont les endroits du plus grand abord , et d’où les marchandises sortent plus facilement; Safy et Sainte-Croix ont aussi leur négoce pour ce qui vient de Maroc, Talilelt et Suz, mais il n’y est pas si fréquent.
« La ville de Fez est comme le magasin général de toute la Barbarie ; c’est là que se tiennent les meilleurs négociants et le plus grand nombre des juifs , qui se monte à plus de cinq mille; ils achètent tout ce qui vient d’Europe et du Levant, et le repartissent dans les provinces, d’où ils retirent aussi ce quelles produisent , pour en négocier dans les villes maritimes. C’est dans celles-ci que se fabriquent les peaux de maroquin rouge et les plus belles de toute la Barbarie.
(i) Nom arabe du sulfure de plomb. Celte maliere enlre, en Égypte el en Syrie, dans les pâtes cosmétiques qui servent à teindre en noir le bord libre des paupières. En Europe, elle est employée pour le vernis des poteries.
« Le commerce d’Espagne consiste en cochenille et vermillon. — Celui d’Angleterre . en draps et en cauris de Guinée, qui sont des coquilles servant de monnaie en ce pays-là. — La Uollande y transporte des draps, toiles, épiceries de toute sorte , fil de fer, laiton , acier, benjoin , storax , cinabre , petits miroirs , mousselines pour les turbans , et de temps en temps des armes et autres munitions de guerre. — L’Italie fournit de l’alun , du soufre en canon, et quantité de babioles de terre qui se font à Venise. — Il y vient du levant de la soie, du coton, de l’orpiment, du vif-argent, du réalgaret de l’opium.
« On ne rapporte en ces lieux-là, pour toutes ces sortes de marchandises et drogues , que les mêmes choses que j’ai notées dans l’article de France, à proportion de l’usage qu’on y en fait.
« C’est Cadix qui sert présentement d’entrepôt à toutes les marchandises d’Angleterre et de Hollande, auxquelles sa proximité en facilite ensuite le transport commode et sûr, par le moyen de bâtiments portugais qui vonty charger. »
La disgrâce dans laquelle toinlia plus tard Ben-Aïssa, la guerre de la Succession et l’étoile pâlissante delà fortune de Louis XIV firent décliner peu à peu le commerce de la France avec le Maroc. Toutes les relations avec cet empire se bornaient au rachat ou à l’échange de quelques esclaves. En 1709, il y avait au Maroc 130 esclaves français sur 800 esclaves chrétiens , dont 400 espagnols et 200 Portugais. Plusieurs tentatives pour racheter les premiers échouèrent (1).
Cependant Mouley-Ismael, qui, dit-on, avait pris en tout Louis XIV pour modèle , offrit à ce dernier , ce qu’on n’avait jamais vu encore de la part d’un prince musulman , un secours de troupes contre la maison d’Autriche. T,a lettre dans laquelle il exprime cette offre, et dont on a voulu révoquer en doute l’authenticité, est vraiment curieuse.
La voici :
• Nous avons autrefois euvoyé à voire cour, dit-il à Louis XIV , deux de nos serviteurs; le premier se nommait Iach-Ali-
(i) Relation des trois voyages dans le Maroc, entrepris en 1704, 1708 et 171a pour la rédemption des captifs; Paris, 1704.
L’UMVËRS.
Manino, ei le ü**xmd ext le capitaine de la mer, Abdalla-Beo-Aïssa, lesquels y ont été chacun pour une fin particulière : le premier à la prière et à la demande de nos alcaïdes , de qui il se prévalut, parce qu'un de ses fila était esclave en votre pouvoir, et, craignant qu'il ne se Ht chrétien , il se servit de ce moyen pour solliciter sa liberté, comme nous l'avons su depuis. Le second, qui est le capitaine de la mer, a été envoyé par nous comme étant homme expérimenté dans les affaires des chrétiens, à cause des fréquentes communications qu’il avait eues avec eux, aûu de nous informer avec certitude de quelle manière vous vous conservez en paix et amitié avec la maison Ottomane. En effet, il nous touche de droit, et pour plusieurs motifs, de faire attention à tout ce qui regarde ladite maison, d'abord à cause du zèle avec lequel • elle sert et assiste en notre saint temple et dans la sainte maison du Dieu très haut; ensuite à cause de la sainte Jérusalem; enfin à cause de notre sainte loi, qu'elle défend contre ses ennemis, et aussi parce qu elle tient en son pouvoir l'Égypte et la cité si sainte , et nommée du Dieu très-haut dans toutes ses saintes Écritures : ladite maison devant être pour toutes ces raisons respectée de tout ce qui se dira maure et connaîtra un seul Dieu toul-puissant. De plus, voyant que sa longue et constante opposition à la maisou Autrichienne a discontinué dans le temps présent pour des raisons particulières, et qu’elle $'est ainsi rattachée à vos ennemis; votant encore qu'au milieu de tant de guerres dans lesquelles vous êtes engagé, vous conservez toujours avec ladite maison Ottomane une bonne paix et amitié , nous vous écrivons pour vous faire savoir que si dans la conjecture présente vous nous envoyez votre ambassadeur, vous trouverez également avec nous toute la satisfaction possible, autant qu'il nous sera permis de vous la donner. Et bien que la maison Ottomane ait une haine particulière contre les Arabes qui sont sous noire domination, et dont la multitude tarirait le plus grand fleuve s’ils venaient à se réunir tous du fond de leur désert; bieu que , d’un autre coté, craignant qu’ils ne lui fassent éprouver un jour quelque revers, elle u ose leur témoigner à l’extérieur l’amitié qu'elle leur doit; cependant, si vous avez besoin d’rn secours de troupes pour vous défendre contre la maison Autrichienne, donnant l’assurance convenable dans un tel cas, je vous renverrai tant en cavalerie qu’en infanterie, parce que nous considérons que vous êtes meilleur voisin que les Autrichiens, et qu’il y a une meilleure correspondance avec nous qu’avec eux. Ainsi, cela vous étant agréable, vous nous répondi ez par vos
religieux ou votre ambassadeur, et on vous donnera une entière satisfaction. Dieu vous conserve beaucoup d’années! »
A cette lettre, écrite en 1 709,LouisXIV ne répondit qu’un an après. Dans sa réponse , il montra pour la première fois, mais trop tard, qu'il comprenait enfin la nature des relations à établir avec le Maroc, c’est-à-dire la parfaite analogie de ces relations avec celles qu’il entretenait depuis si longtemps avec la Porte Ottomane. Tout en remerciant Mouiey-Ismael de ses sentiments d’amitié, il insista, quoique inutilement, sur le rachat des esclaves.
. « Si vous vouliez, dit-il, nous donner une marque sensible de votre amitié, ce serait de renvoyer nos sujets qui sont esclaves dans vos États. La protection que nous leur donnons, et l’humanité qui doit être la vertu plus recommandable aux princes qu’aux autres hommes, nous ont toujours obligé à désirer leur liberté, et à la leur faciliter par le renvoi de notre part de ceux des vôtres qui sont sur nos galères. La condition qui, dans les règles de l'équité naturelle, devrait être égale, au moins pour l'échange d'un nombre à un autre nombre pareil, puisque ce sont des hommes pour hommes, ne le sera point : les religieux trinitaires, chargés de la rédemption, offreur encore de l’argent pour chacun des Français qui seront rendus (i). »
L’établissement des Anglais à Gibraltar contribua encore au déclin de l'influence française dans le Maroc; et bientôt les discordes civiles qui suivirent la mort de Moulev-Ismael ouvrirent à ces derniers l’accès de ce pays. Enfin, l’abandon de noire consulat a Salé, en 1718, porta le dernier coup aux rapports commerciaux de la France avec le Maroc. Cet abandon devait être en partie expié par les résultats des négociations au sujet des esclaves; ainsi, tandis que les Anglais rachetèrent les leurs 350 piastres par tête, le marquis d'Antin , corn* mandant d’une petite escadre, n’obtint, en 1737, la liberté de soixante-quinze Français qu’au prix de 45,000 piastres mexicaines.
L’état précaire de nos relations commerciales dura jusqu’en 1767. A cette époque, Louis XV conclut, par l’intermédiaire du comte Breugnon, son arn-
(i) Thomassy, p. aoi.
EMPIRE DE MAROC. 287
hassadeur, avec Sldi«Ismael, un traité de paix dont les principaux articles sont encore aujourd’hui en vigueur. Voici, entre autres, les articles relatifs aux consuls :
Article ix. L’empereur de France peut établir dans l'empire de Maroc la quantité de consuls qu’il voudra , pour y représenter sa personne dans les ports dudit empire , y assister les négociants, les capitaines et les matelots, en tout ce dont ils pourront avoir besoin , entendre leurs différends et décider des cas qui pourront survenir entre eux, sans qu’aucun gouverneur des places où iis se trouveront puisse les empêcher. Leadits consuls pourront avoir leurs églises dans leurs maisons pour y faire l'office divin ; et si quelqu’un des autres nations chrétiennes voulait y assister, on ne pourra y mettre obstacle ni empêchement ; et il en sera usé de même à l'égard des sujets de l’empereur de Maroc quand ils seront en France : ils pourront librement faire leurs prières dans leurs maisons. Ceux qui seront au serv ice des consuls, secrétaires, interprètes et courtiers ou autres, tant au service des consuls que des marchands, ne seront point empêchés dans leurs fonctions, et ceux du pays seront libres de toute imposition et charge personnelle. Il ne sera perçu aucun droit sur les provisions que les consuls achèteront pour leur propre usage, Pt ils ne payeront aucun droit sur les provisions et autres effets à leur usage qu’ils recevront d’Europe, de quelque espèce qu’ils (oient; de plus, les consuls français auront le pas et préséance sur les consuls des autres nations, et leur maison sera respectée et fouira des mêmes immunités qui sont accordées aux autres.
«Art. xa. S’il arrive un différend entre un Maure et un Français, l’empereur en décidera ou bien celui qui représente sa personne dans la ville où l’accident sera arrivé, sans que le cadi ou le juge ordinaire puisse en prendre connaissance; et il en sera usé de même en France , s’il arrive un différend entre un Français et un Maure.
« Arl. i3. Si un Français frappe un Maure, il ne sera jugé qu’en la présence du consul, qui défendra sa cause, et elle sera décidée avec justice et impartialité; et , au cas que le Français vint à s’échapper, le consul a’ei» sera pas responsable; et si par contre an Maure frappe un Français, il sera châtié suivant la justice et l’exigence du cas.
k Art. 14. Si un Français doit à un sujet de l’empereur de Maroc , le consul ne sera responsable du payement que dans le cas où il aurait donné sou cautionnement par
écrit : alors il sera coutraint de payer; et par la même raison, quand un Maure devra à un Français, celui-ci ne pourra attaquer un autre Maure à moins qu’il ne soit caution du débiteur.
« Si un Français venait à mourir dans quelque place de l'empereur de Maroc, ses biens et se# effets seront à la disposition du consul, qui pourra y faire mettre le scellé, faire l'inventaire, et procéder enfin «à son gré, sans que la justice du pays ni le gouvernement puissent y mettre le moindre obstacle.
« Art. 17. A l’arrivée d’un vaisseau de l'empereur de France en quelque port ou rade de l’empire de Maroc, le consul du lieu eu avisera le gouverneur de la place , pour prendre les précautious et garder les esclaves pour qu'ils ne s’évadent pas dans ledit vaisseau; et au cas que quelque esclave vint à y prendre asile, il ne pourra être fait aucune recherche à cause de l’immunité et des égards dus au pavillon ; de plus le consul ni personne autre ne pourra être recherché à cel effet; et il en sera usé de même dans les ports de France, si quelque esclave venait à s’échapper et à passer dans quelque vaisseau de guerre de l’empereur de Maroc. »
Après ce traité conclu, le comte de Breugnon se rembarqua le 18 juin 1767 , ramenant tous les captifs rachetés et laissant dans le Maroc Chénier, qui s’y établit comme consul général. Chénier, d’abord fixé à Safi, se transporta plus tard à Salé, en 17G8. Le règne de Louis XVI, auquel Sidi-Mohamed se refusa obstinément de donner le titre de sultan , fut signalé par un des plus beaux résultats de la civilisation moderne, l’abolition de tout esclavage entre chrétiens et musulmans. À dater de ce moment, la France commença à reprendre son influence dans le Maroc.
L’expédition de Bonaparte en Égypte fit retentir le nom français dans tonie l’Afrique septentrionale. Par l’éclat de ses conquêtes, par sa tolérance religieuse et la protection accordée aux pèlerinages , le futur empereur perpétua la supériorité de la France dans l’opinion des races musulmanes. Pendant le blocus continental et les guerres avec l’Angleterre, les relations commerciales furent ici , comme partout, interrompues avec le Maroc. Plus tard, ces relations reprirent avec une nouvelle activité, et la conquête de l’Algérie leur a donné depuis une importance de premier ordre.
L’UNIVERS
A aucune époque la France n’a payé tribut à l’empereur de Maroc comme'le font encore aujourd’hui , par line tradition honteuse, la Suède et le Danemark; mais elle a dépensé en cadeaux pour le sultan souvent des sommes très-considérables, dons gratuits, sollicités l’escopette à la main , à la façon de ce fameux mendiant de Gil-Blas. Le consul français réside aujourd’hui à Tanger, comme les autres consuls européens; il reçoit 20,000 francs d’appointements, et occupe une maison appartenant au sultan, mais pour laquelle il ne paye pas de loyer. A Tétouan , Larache , Rabat et Mogador il y a des agents consulaires , presque tous juifs; leurs fonctions ne sont pas régulièrement rétribuées.
L’Angleterre commença à se mettre en rapport avec le Maroc sous les règnes d’Élisabeth et de Charles Ier ; cependant, ce n’est qu’en 1721 que le roi Georges I" conclut le premier traité de commerce avec l’empereur de Maroc. Ce traité , composé de quinze articles, renferme entre autres, les dispositions suivantes : « Les munitions de guerre , les armes , les matériaux de navire, seront exemptés des droits de douane ainsi que les marchandises de transit. Les bâtiments anglais trouveront dans les ports marocains un refuge contre les ennemis et les tempêtes. Les procès entre des Anglais et des musulmans seront jugés par l'empereur; ceux des Anglais entre eux le seront par le consul britannique. » Ce traité ne fut définitivement ratifié que le 1 o juillet 1729, par Georges II et Mouley- Ahdaliah , et reçut quatre articles additionnels, en vertu desquels les sujets marocains eurent la permission de séjourner, pourbutd’affairesdecommerce, trente jours à Gibraltar ou à Mahon.
Les sujets hanovriens ou anglais capturés par des bâtiments marocains devaient être immédiatement mis en liberté et envoyés à Gibraltar; tous les approvisionnements de la flotte britannique et de Gibraltar devaient pouvoir être achetés, exempts d’oetroi, dans les ports du Maroc. Ce traité fut suivi de plusieurs autres ( le 15 décembre 1734, le 15 janvier 1750, le 1<T février 1751 , le 28 juillet 1760 , le 24 mai 1783 , et le 8 avril 1791 ) qui modifièrent en partie ou confirmèrent le dispositif de I «an-
cien traité de 1729. En 1801 le cabinet de Londres conclut un nouveau traité qui ne fut ratifié que le 19 janvier 1824, par le sultan actuel.
L’Angleterre n’a jamais payé, il est vrai, de tribut fixe à l’empereur de Maroc; mais il résulte des papiers communiqués au parlement que le gouvernement britannique a fourni, dans l’intervalle de 1797 à 1814, environ 16,277 livres sterling de subsides. Le consul anglais à Tanger reçoit, en outre, annuellement, 400 livrés sterling destinées à des cadeaux pour les ministres du sultan. Il gère en même temps les affaires du Hanovre et celles des villes anséatiques.
Les relations du Maroc avec l'Autriche datent de l’empereur Rodolphe II.
Mais ce n’est qu’en 1783 que le cabinet de Vienne conclut le premier traité avec le Maroc; ce traité fut renouvelé en 1799 et en 1805. L’Autriche n’a jamais payé tribu au chérif, et n’a pas établi de consulat, au Maroc. François 1er poussa son indifférence pour le sultan de Maroc jusqu’à ce manque d’étiquette que les souverains ne pardonnent jamais : il n’envoya pas féliciter le sultan actuel à son avènement au trône. Pour se venger de cette offense, Abd-er-Rhaman fit capturer, en 1828 , un bâtiment autrichien, le f 'éloce ; mais une escadre, sous les ordres de Bandeira , vint le 3 juin 1829 bombarder Larache, et força le sultan à rendre le bâtiment capturé et à renouveler (19 mars 1830) l’ancien traité , avec quelques modifications, toutes à l’avantage de l’Autriche. On remarque (article 10) que le pavillon autrichien couvre dans les eaux du Maroc une marchandise appartenant mêmea un ennemi.
Les états généraux de Hollande firent, en 1732, avec Mouley-Abdallah , un traité qui fut renouvelé en 175Set 1778. Aux termes de ce traité,
f>eu favorable aux intérêts de la Holande, le gouvernement était tenu de payer un tribut annuel de 15,000 piastres. Le payement dece tribut, fondé sur des prétentions de piraterie, cessa à l’époque de l’occupation française, et le roi actuel ainsi que son prédécesseur n’ont point consenti à s’en acquitter. Le consul hollandais reçoit un traitement de 3,00u piastres, dont.iüu pour cadeaux,
EMPIRE DE MAROC
frais de bureau , etc. La maison consulaire est un présent du sultan Sidi-Mohamed. Il y a des vice-consuls hollandais à Rabat et à Mogador.
Le roi de Danemark Frédéric V envoya, en 1751 , deux frégates, sous le commandement du capitaine Longueville, pour conclure avec le Maroc un traité de paix et de commerce. Mal informé sur l'état des affair.es du Maroc, et trompé par ses agents, le gouvernement danois crut pouvoir facilement construire un fort à Sainte-Croix (Agadir ) pour protéger un comptoir qu’il se proposait d’y établir. Le sultan , irrité de cette manière d’agir sans façon , confisqua les navires chargés des matériaux de construction, et lit même arrêter l’envoyé danois et sa suite. Le commandant Lutzow , envoyé pour calmer ce différend , obtint, par un traité signe le 18 juin t753, la restitution des biens saisis et l’clargissement des prisonniers. Mais sous le règne de Christian VII le sultan ne consentit à la prolongation de la paix et du traité conclu qu’à la condition que le Danemark payerait un tribut armut I de 25,000 piastres. On blême cet Etat d’avoir continué jusqu’à présent de payer le tribut au chef d'un empire qu’on’ est encore habitué à traiter de barbare. On fait le même reproche à la Suède, qui depuis 1763 paye à l'empereur du Maroc un tribut de 20. 000 piastres.
Les relations commerciales de l'Espagne et du Portugal sont entièrement subordonnées à lu prépondérance plus ou moins grande de la politique anglaise dans la péninsule ibérique.
La Toscane lit, le 6 féviier 1778, un traité avec le Maroc, mais elle n’y envoya pas de consul. Offense de ce procédé, Sidi-Mohamed captura deux batiments toscans, et en vendit les hommes comme esclaves. Cependant par l’apparition d’une fregate dans le» eaux du Maroc la cour de Florence se lit accorder toutes les indemnités exigées.
Les Etats-Unis ont traité pour la première fois avec le Maroc en 1795; la durée du traité fut fixee a cinquante années lunaires, conséquemment jusqu’en 18-13.
La Sardaigne conclut son premier traité avec le Maroc eu 1820; mais il ne lut complètement ratifié qu’en 1825.
J9' Livraison. (Empihe de Al a a-
Gênes est du petit nombre des ports européens où résidé un consul marocain.
— Aucun de ces États ne paye tribut, à moins qu’on ne veuille considérer comme tel les présents qu’ils font de temps en temps a l’empereur, et qui s’élèvent à des sommes quelquefois fort considérables.
Le royaume de Naples conclut, en 1827, avec le Maroc un traité qui ne fut jamais ratifié. En mai 1834 le sultan déclara la guerre au pavillon sicilien ; mais il parait que cette déclaration na pas eu de suites serieuses (I).
Le commerce du Maroc a pris depuis quelques années un nouvel essor. Mieux éclairé sur ses propres intérêts, le souverain actuel a senti les immenses avantages qu’il recueillerait en levant les prohibitions que ses prédécesseurs avaient maintenues. Aujourd’hui le commerce est à peu près libre, quoiqu’il ne soit pas inutile de se munir d’une licence de l’empereur. 11 serait trop long d’énumerer tous les articles que le Maroc est susceptible de produire; chaque jour on en rencontre de nouveaux. Par exemple, il est des provinces où l’on trouveen abondance des minesde plomb, de cuivre, de fer et même o’or; mais le souverain ne laisse pas exploiter ces dernières, qu’il se réserve pour battre monnaie. Plusieurs mines de plomb, déjà ouvertes, parais>eut être de nature a attirer l’attention par leur qualité supérieure, mais l’exploitation en est difficile (2). Les mines de cuivre qu’on rencontre aux environs de Sainte-Croix sont depuis longtemps renommés.
11 s’est forme récemment une compagnie pour i’exploitalioiides minesde I empire du .Maroc. Mais avant d’y engager ses capitaux elle a voulu avoir des détails précis sur la constitution géologique de cette contrée. Voici quelques-uns des résultats du voyaged’exploratioudeM. Coquard : Trois grandes formations s’étendent depuis le Kif jusqu’au promontoire deCeuta. C’est d’abord la zone littorale
(i) Mordtmann , Betchrcïbung von Maghrib , etc., p. 33-46.
(») V oyez Extrait d’une lettre écrite par un négociant français établi au Maroc, dans Promenade au Maroc , etc. ( Appendice, p. 35x ).
L’UNIVERS
formée des contre-forts dn petit Atlas, qui s'abaissent graduellement jusqu'à la mer, eu donnant lieu a des promontoires allongés, entre lequels s’ouvrent de grandes plainesalluviales.Celtepremièrezone est entièrement occupée par le terrain tertiaire. Aux roches cristallines primitives succèdent les anagnites, les grauwackes, les schistes argileux, les calcaires noirs fossilifères. Le massif de roches est couronné par un dépôt tres-épais de grès rouge, de conglomérats rouges et de marne amarante, dont les detads de composition ne diffèrent eu rien des grès bigarres de vert. A Ceuta, à Rostort, et à l’extrémité de presque tous les promontoires, on observe de beaux liions de granité et de pegmatite tourmaliniferes, incrustés dans du micaschiste. Os liions se rattachent probablement à une grande masse éruptive, que la Méditerranée recouvre en ce moment (1).
Climat ; état sanitaire; produits naturels. — En raison de sa position , le Maroc doitjouird’un climat plusdoux que l'Algérie. Les amplitudes des variations therinométriques , surtout sur la côte occidentale, doivent être beaucoup moins grandes que dans les parties continentales situées sous la même latitude (2). Quoi qu’il en soit, nous manquons d’observations exactes pour déterminer ici les températures moyennes, dans les différentes contrées du Maroc. M. Renou estime que la température moyenne de
(l) Comptes rendus de C Académie des Sciences, .calice du 10 mai 1847.
(a) A l'appui de cela nous cilerons le témoignage de Chénier, qui a longtemps résidé au Maroc en qualité de chargé a affaires. « Les hivers, dit-il, ne soûl point rigoureux dans cri empire , et l'on peut se dispenser de se chauffer; le thermomètre , dans les plus grands froids , ne baisse guère qu’à cinq degrés au-dessus de la glace , et dans une longue résidence je ne l'ai jamais vu plus bas ue deux degrés et demi. Ou n’éprouve pas ans ces climats les illégalités qu’on éprouve à Paris, où l’un voit quelquefois au mois de juin une variation de a4° en vingt quatre heures; celte variation à Salé, sur la côte occidentale, fait la différence précise de l'hiver à l'été. • t Recherches historiques sur les Maures et histoire de l'empire de Maroc , tome UI , p. 4a, in-8°; Paris, 1787.)
l’année est à Tanger, comme à Oran, d'environ 18°. « Maroc, dit-il, situé à 422 mètres au-dessus de la mer, doit avoir la même température; Fez, avec une hauteur probable de 400 à 500 mètres, peut avoir de 16 à 17°; a la frontière méridionale celte moyenne doit être de 21° environ, au niveau de la mer (1). >
L’expérience ne nous a pas encore permis d’apprécier la justesse de ces assertions. Cependant nous ne pouvons fias nous empêcher de faire observer' que M. Renou s’expose a commettre de graves erreurs s’il fait dépendre les températures moyennes de l'année exclusivement de la variation de latitude et de la variation de hauteur au-dessus de la mer.
Ces deux causes sont profondément modifiées suivant que les pays sont situés sur la côte occidentale, ou dans l’intérieur des continents, ou sur la côte orientale. Ainsi, à latitude et à hauteur égales, les pays maritimes occidentaux ont un climat bien plus tempéré que les pays maritimes orientaux. Il suflit, pour s en convaincre, de jeter les yeux sur les courbes que décrivent les lignes isothermes. Outre cette cause, qui parait tenir à la prédominance des vents d’occident, et dont l’action est constante, il existe beaucoup d’influences locales parmi lesquelles la barrière que ia chaîne atlantique oppose aux vents embrasés du désert occupe le premier rang. Mais il y en a d’autres dont les effets échappent souvent aux prévisiotts ordinaires. Que deviennent alors ees principes météorologiques d’après lesquels il y aurait une diminution d'environ 0°4 du thermomètre par degré de latitude, et de 1 degré par 180 mètres de hauteur? Ces principes peuvent être vrais pour deslocalités données; mais iis sont inapplicables à d’autres localités quelquefois tout à fait voisines.
Autant ia température est douce et assez constante sur les côtes du Maroc, autant elle est excessive et variable dans l'intérieur, surtout dans les parties voisines de l’Atlas. Lit on gèle en hiver, et on est brillé par le soleil de l’été. Léon l’Africain raconte lui-même comment il faillit y mourir de froid. Le prince Muulcy-Achmed fut sur le point d’être
(1) Description géographique de [ empire de Maroc, p. 3qt.
EMPIRE DE MAROC
enseveli, avec toute son armée, dans les neiges des montagnes qui séparent Sous de Dralia.
Cependant le climat du Maroc est généralement sain. Depuis le mois de mars jusqu’au mois de septembre le ciel est presque toujours serein; et même pendant la saison des pluies, c'està-dire depuis le mois de septembre jusqu’au mois de mars, il y a rare ment des jours où l’on ne voie le soleil se montrer ar intervalle. F.n hiver, les pluies toment à des intervalles réguliers, et sont même assez abondantes. En été, la chaleur est régulièrement tempérée par les brises de mer. Lorsque la saison des pluies se prolonge au delà du mois de mars, elle amène quelquefois des fièvres contagietises(l).
Leon l’Africain, dans un chapitre intitulé : Mutations de l'air naturelles en Afrique, et de la diversité qui provient (Ticelles, nous communique à peu près tout ce que nous savons sur les variations climatériques du Maroc. Nous croyons donc devoir reproduire presque intégralement ce chapitre, qui pourra en même temps intéresser l'histoire de la météorologie :
« La moitié d’octobre n’est pas piutost passée que les pluyes et froidures commencent à venir quasi par toute la Barbarie; et environ le moys de décembre et janvier le froid y est plus véhément, mais le matin seulement, de sotte que personne n'a besoin de s’approcher du feu pour se chauffer. En mars il se lève des vents terribles et si impétueux du côté de Ponant et Tramontane, qui font boutonner les arbres et avancer les fruits de la terre, lesquels en avril prennent leur forme naturelle (2). Tant qu'aux plaines de Mauritanie, au commencement de ma?, et encore à la lin d’avril, on commence à manger des cerises nouvelles, et ainsi qu’on est dans le moys de may environ trovs semaines on se met à
(i) G. Jackson, An account of die empire of Marocco , p. i r-ta.
(a) F.n janvier la campagne est couverte de.verdnre et émaillée de fleurs; en mars, on moissonne l'orge, mais on ne moissonne le froment qne dans le courant du juin. ( Chénier, Histoire de l'empire de Maroc, t. II, p. 80. )
cueillir les figues qui sont meures , comme si c’esloit au cœur de l’esté, puis troys semaines dedans, les raisins commencent à taveler et devenir meurs; de sorte qu’on en mange dès ce temps-là (1). Les pommes , poires , abricots et les prunes meurissent entre juin et juillet. Les figues de l’automne deviennent meures au moys d'aoust, semblablement les jujubes ; mais au moys de septembre vient l'abondance des figues et pesehes. Passée la my-aoust, ils s’adonnent à faire seeher’les raisins, les mettant au soleil; et si d’aventure il pleut en septembre, de ce qui leur est resté de raisins ils en font des vins et mousts cuits, principa leinent en la province de Rit. A mymois d’octobre, les habitants de ce pays cueillent les pommes, les grenades et les coings; puis venant le moys île novembre, ils cueillent lesolives, non pas avec l’échelle comme c’est la coutume en Europe, mais les prennent avec la main.
« Généralement les troys moys de la primevère (printemps; sont tempérés, et commence la primevère le quatrième de février, puis finit le dix-huitième de may ; durant laquelle saison l’air se rend doux, le ciel clair et serein. Mais si le temps n’est pluvieux depuis le vingt et cinquième avril jusquesau cinquième de may, la cueillette de l’année sera petite, et l’eau qui tombe en cette saison est par les habitants appelée naisan, laquelle ils estiment cslre bénite de Dieu, tellement que plusieurs en gardent soigneusement dans des vases et fioles en leurs maisons, par une très-grande et singulière dévotion. L’esté dure jusques au sixième d'aoust, durant lequel il fait de grandes et extrêmes chaleurs, spécialement aux moys de juin et juillet, pendant lesquels il fait toujours beau. Mais si d’aveuture il vient à pleuvoir par les moys de juillet et d'aoust, les eaux engendrent une très-grande corruption d'air, tant que plusieurs en tombent malades, avec une lièvre continue dont l’on en voit peu réchapper. La saison
(t) Chénier dit y avoir mangé du raisin passablement mur le 3o mai ; mais il ajoute que c’est un eai extraordinaire, et que les vendanges se font au commencement de septembre. ( Histoire de f empire de Maroc , t. III, p. 8t. )
L’UNIVERS
de l'automne entre au dix-septième d’aoust , finissant au seizième de novembre, et sont ces deux moys, à savoir aoust et septembre, moins chaleureux. Au quinzième de novembre le temps d’y ver commence, et s’étend jusquesau quatorzième defévrier. A l’entrée de cette saison l’on commence à semer les terres qui sont en la plaine, et celles qui sont en la montagne à l’entrée d’octobre.
« Au mont Atlas l’on n’est que de deux saisons , à cause que depuis octobre jusques en avril ce n’est qu’yver, et d’avril jusques en septembre été; mais à la sommité de cette montagne les neiges y sont continuelles. En Numidie le cours des saisons est plus soudain qu'aux autres lieux, pour ce que les grains se cueillent en may , et les dates en octobre. Depuis la moitié de septembre jusqu’en janvier est la plus grande froidure de l’année. S’il tombe de la pluye en septembre tous les datiers ou la plus grande partie se gâtent, au moyen dequoyil s’en fait une bien pauvre” et maigre cueillette. — Si le temps se change à la my-aoust aux déserts de Libye, et que les pluies ne cessent jusques au moys de novembre, et au semblable pour tout décembre , janvier et quelque peu de février, elles causent une grande abondance d’herbes , d’où provient qu’on n’a faute de laict (1). »
Les fièvres contagieuses et la peste doivent, dit on, en partie leur origine à l’infection de l’air par des troupes de sauterelles putréfiées. Cette opinion nous semble assez probable. Ainsi, on a remarqué que ce fut après le passage de myriades de sauterelles qu’éclata , au mois d’avril 1799, la terrible peste qui décima les populations des villes de la Barbarie. Dans le petit village de Diabet , à deux milles de Mogador, sur cent trente-trois habitants, trente deux seulement survécurent. On cite une bourgade où de six cents personnes il n’en resta que quatre. Les Arabes du désert se réjouissent de voir les nuées de sauterelles se diriger vers le nord , dans la prévision de la mortalité qui doit s’eu suivre. Ils nomment la peste el khir, le bien , car en
(i) Léon l’Africain , p. 38-40 (édition de Lyon, i556, in-lol. ).
ravageant les peuples elle leur en livre le sol. Ils sortent alors de leur aride désert, et viennent dresser leurs tentes dans des lieux dépeuplés, mais fertiles. C’est ce que fit une tribu des Kabyles de Touât, au printemps de 1800 : remontant le cours de la rivière Draha, ces demi-sauvages vinrent s’établir le long du ses rives, où ils campent encore aujourd’hui (1).
Le souffle embrasé des vents du désert, si connus sous le nom de simoun (2), occasionne souvent des maladies inflammatoires, parmi lesquelles les ophthalmies occupent le premier rang. Ces dernières paraissent avoir pour cause immédiate l’irritation que les particules de sable chaud exercent sur la conjonctive oculaire. Aux ophthalmies se joignent souvent des maux de gorge qui tourmentent beaucoup les voyageurs. L’intrépide mais imprudent Davidson en eut beaucoup à souffrir.
Selon sa propre expression , son gosier se desséchait entièrement et son palais tombait; et après avoir vainement employé les remedes que lui indiquait la science, il lui fallut recourir à celui que l’expérience a fait adopter dans le pays. Il consiste à enfoncer dans le gosier du malade une baguette enduite de goudron , dont il doit aspirer la fumée. Les souffrances infligées par ce topique sont atroces.
« Décrire l’ouragan du désert, s’écrie M. Davidson, c’est plus que je ne puis faire ; je ne sache point de mot, de comparaison, de couleur pour le peindre.
Ailé par le tourbillon, emporté parla foudre, le simoun poursuit son elfroyable course, flétrissant la nature eutiere d’une haleine mortelle. La lueur vibrante qui l’accompagne, comme le reflet d’un vaste incendie dont la fumée remplit l'espace immense , raye l’horizon de clartés rougeâtres. Elles rendent visible et plus effrayant encore le bouleversement du desert. Les regards effarés des hommes, les mugissements, les cris des animaux sont en vain lancés vers le (fiel; ils retombent , repoussés par la tempête de
(i) Drummond-IIay, le Maroc et ses tribus nomades , p. I x 7 .
(a) Les Arabes ( Maghrébins ) appellent le vent du désert el kabli.
lOgle
EMPIRE DE MAROC
gable, contre laquelle l'énergie , le courage , la science de l'homme ne peuvent rien. Le tourbillon nous renversa , passa sur nos têtes enterrant un de nos chameaux , et quand nous nous levâmes du sol embrasé , ce fut |iour découvrir un autre désastre. La langue de feu du dé m avait bu jusqu'à la dernière goutte liquide conservée au fond de nos outres ; à peine échappés à ses atteintes brûlantes , nous étions menacés d’être consumés par la soif (t). »
Les descriptions que Jackson , Ali- Boy et d’autres voyageurs nous ont laissées du siinoun ne sont pas moins effrayantes. « Tant que ce vent dure, dit ce premier, il est impossible de respirer dans les villes de toute la province de Suse. Obligés de quitter les appartements élevés au-dessus du sol, les habitants se réfugient dans des caves souterraines, dans des magasins cachés sous terre. Là, ils ne vivent que de fruits, de melons d’eau, et de figues sauvages; toute viande , durant cette époque , est malsaine, dégoûtante; à peine refroidie, elle se cltargp de vers. Pour rendre les chambres habitables la nuit on arrose, à grands baquets d'eau froide, les murs de pierre, tellement brûlants qu’ils font entendre un bruit comme du fer rougi. »
Contrairement à ce que l’on avait supposé, le simoun ne parait pas exercer d’influence sensible sur l’aiguille aimantée.
Les productions du sol de Maroc sont à peu près les mêmes que celles de l’ Algérie. Les habitants des plaines ne cultivent guère que le froment et l'orge.
Autour des villes on cultive quelques légumes et des arbres fruitiers.
Le terroir est en général très-fertile, léger et sablonneux sur la côte occidentale. Là l’air paraît être doué au plus haut degré de la propriété oxydante.
L’acier, le fer et les métaux 'y sont promptement attaqués par la rouille.
Les clefs et les ciseaux qu’on porte dans la poche s’oxydent rapidement.
Le terrain’ le plus fertile est dans l’intérieur du pays; celui de la côte occidentale seraitaussi propre auvignobleetaux oliviers qu’à la culture du froment. On brûle tous les ans, avant les pluies de
(«) John Davidson, African Journal.
septembre, les chaumes, que l’on laisse assez longs ; cette préparation et les excréments des bestiaux sont le seul engrais que la terre reçoive; elle exige peu de travail, et le labour se réduit à la
f'ratter si sm erficiellement que le soc de a charrue pénétre à peine à six pouces de profondeur; aussi voit-on que dans quelques provinces on se sert de socs de bois. Au rapport de Chénier, le blé rend souvent à Maroc soixante pour un; quand il n’en rend que trente , c’est une récolte médiocre. Comme l’exportation des céréales est entravée par les préceptes d’une religion qui ne permet pas dé céder aux infidèles le superflu , et que d’ailleurs les propriétés sont tout à fait précaires, chaque particulier n’ensemence guère qu’en raison de ses besoins. Il résulte de la que quand les récoltes sont insuffisantes, par le ravage des sauterelles ou par l’intempérie des saisons, le peuple est exposé à une mjsère dont l’Europe n’a aucune idée.
Les orangers et les citronniers , on les laisse venir en pleine terre. Cependant il v en a des plantations magnifiques qu’on a soin d’arroser pour les n-ndre plus fertiles. Les vignes, qui produisent de très-bon raisin, sont plantées presque vers le 33* degré; elles sont elevées, en forme de treilles, à cinq ou six pieds au-dessus du sol. Les figues sont très-bonnes dans une partie de l’einpire; mais à mesure qu’on approrhe du sud à peine sont-elles mûres qu’elles sont pleines de vers; la chaleur du jour et les rosées de la nuit contribuent peutêtre à cette prompte corruption. Les melons, par la même raison, sont rarement mangeables: ils n’ont qu’un instant de maturité , qui passe si rapidement qu’on a de la peine à le saisir. On cultive les melons d’eau dans tout l’empire , et il est des provinces où ils sont très-bons. Les abricots, les poires et les pommes viennent assez bien dans les environs de Fez et de Méquinez; mais dans la plaine qui prolonge la côte occidentale ces fruits sont très-médiocres:
ils ont peu de suc et peu de goût. Les oliviers abondent sur presque tout le littoral , mais plus particulièrement au sud; les plantations en sont alignées, et forment des allées d’autant plus belles que ces arbres sont plus gros et
L’UNIVERS
plus élevés; on a soin de les arroser pour qu’ils conservent mieux leur fruit. On pourrait y faire des extractions d’huile très-abondantes si les impôts étaènt fixes et modérés; mais les variations que ces impôts éprouvent ont fait négliger cette culture, au point que l’huile que le pays produit suffit à peine a la consommation. Sur le versant méridionale de l’Atlas on trouve des forêts d’argnniers : c’est un arbre épineux, d’une forme irrégulière, qui produit une espèce d’amande très-dure, couverte d’une écorce astringente comme celle des noix; son fruit consiste en deux amandes âpres et amères, d’où l’on extrait une huile précieuse pour la friture. Quand les habitants font cette récolte ils amènent leurs chèvres sous les arganiers; à mesure qu’on en abat les fruits, ces animaux les dépouillent de leur écorce, qu’ils mangent avidement. Dans la province de Sous, entre le 25e et le 30" degré, on récolte des amandes dont l’espèce est petite , ce qui tient à ce qu’on ne soigne nullement les arbres, qui s’abâtardissent avec le temps. Il y a beaucoup de dattiers dans les provinces du Maroc; mais les dattes y mûrissent difficilement : il n’y en a guère de bonnes que dans les provinces de Sous et de Tanlelf. Du côté de Salé il y a des forêts de chênes qui produisent des glands doux (t), de près de deux pouces de long ; ils ont le goût des châtaignes , et on les mange crus ou cuits; on en envoie à Cadix, où les dames espagno- * les en font beaucoup de cas (2).
La flore du Marocestencoreafaire(3).
Parmi les plantes les plus utiles et les plus communes Jackson mentionne :
1° le figuier d’Inde, Opuntia milgaris.
Il est très-répandu dans toute l’Afrique septentrionale, quoiqu’il soit originaire de l’Amérique. Les Arabes appellent son fruit kermous en nasran (figue de chré-
(i) Quercut ballota , DeifoiiL
(a) Chénier, tonie III, p. 85 et suiv,
(3) Sclioiisboe ( Betrachlungen uber iai Gtuvœclisreicli, etc.; Copenhague, 180a) et Jackson ont fourni sur la flore du Maroc quelques renseignements miles , mais très-incomplets. La Flora Allaniica de Desfontaines ne parle que des végétaux des environs de Tripoli , Tunis et Alger.
tien) ; il est très-aqueux et rafraîchissant 2° le figuier, l’amandier, l'olivier communs ; 3° et rassul, tizrah, snobar, plantes peu connues, dont on se sert pour tanner le cuir ; 4° le thuya, et d’autres arbres résineux ; 5° le chanvre ( haehiche ), dont les habitants emploient les feuilles en guise de tabac; 6" le lotus aquatique (espèce de nénuphar), qui croît principalement dans les rivières d’El-Garb. Le rhamnus lotus , voisin du zizyphonu ou jujubier, célèbre par les loto pliages, abonde dans les montagnes de l’Atlas, à l’est de Maroc; V le khobbalza, ou metokia , auquel les médecins arabes attribuent des propriétés fébrifuges; 8 " et henttal (coloquinte), qui croîfsur la côte sablonneuse d’Agadir à Ouednoun, dans une étendue de plusieurs centaines de milles; 9° le surnag, qui croît sur les penchants de l’Atlas et passe pour aphrodisiaque; 10° le ter/e z, sembab e à la patate, et dont les racines portent des tubercules amylacés de la grosseur d’une orange. Les descriptions que Jackson fait de la plupart de ces plantes ne permettent pas d’en déterminer rigoureusement les genres et les espèces. Il donne dans son livre les figures du bubon gummiferum, ombeliifere qui fournit la gomme ammoniaque, etdel’e uphorbium officinarum ( variété à fleurs rouge cramoisi), dont le suc est un purgatif violent. — Le tawsonia inermis, Lin .(henné), sert, en décoction, à donner aux mains et aux pieds des femmes arabes ou mauresques une belle couleur orange et une agréable fraîcheur.
Dans les montagnes de l’Atlas on trouve le cèdre du Liban, plusieurs espèces particulières dejuniperus, pinus, thuya , le chêne à glands doux, le chêneliège, dont d’écorce est l’objet d’un commerce d’exportation. Dans les parties méridionales, le palmier-dattier (phœnix dactyti/era, Lin, nekhla des Arabes) fournit aux habitants leur principal moyeu de subsistance (1). On y trouve
(i) Jackson rapporte au sujet des dattes le conte arabe suivant : La Vierge Marie ( le Koran en parle comme la Bible) se retira dans le désert sous un dattier; surprise là par les douleurs de l'enfantement, elle pleurait, lorsque l’Ange du Seigneur loi dit : « Ke
EMPIRE DE MAROC
aussi en abondance la chamærops humitis, doume des Arabes. C’est pour ces peuples un des végétaux les plus utiles. Les pâtres, les muletiers, les conducteurs de chameaux en ramassent les feuilles , et, chemin faisant, ils en font des tresses et des cordonnets dont ils forment des corbeilles, des chapeaux, des chouaris ou grandes besaces pour transporter les grains, des cordes, etc. Cette niante, qu’on emploie aussi pour chauffer les fours, produit un fruit douceâtre et résineux, qui inâriten septembre et octobre : il a la forme d'un raisin dont chaque grain a un noyau; ce fruit, est astringent et tempere les effets des fruits aqueux et laxatifs, dont les habitants font un usage immodéré (1).
La faune du Maroc , surtout en ce qui concerne les animaux invertébrés , est bien moins connue encore que la flore. Parmi les carnassiers sauvages on remarque le lion, i’hyene, l'ours, le chacal et le renard. Les Arabes donnent au chacal le nom de taleb Youssovf, scribe Joseph. Se rattache-t-il à quelque antique croyance religieuse? Le chacal flgure dans [’Amenthes ou Jugement des morts chez les anciens Égyptiens; il y tient ordinairement l’un des plateaux de la balance où l’âme e-t pesée devant le tribunal d’Osiris ; quelquefois il y remplit les fonctions de scribe. Nous livrons ce sujet aux méditations des archéologues.
L’hyène passe chez les Arabes pour un animal très-stupide. Ils l’appellent dubbah „ et le mot M'dabbah, qu’on pourrait rendre par hyénisé, est synonyme d’iinbécile. Pour designer une personne niaise on dit, comme en proveriie : Kidu ras dubbah, « elle a mangé de la tête d’hyène. »
l'afflige pas, Marie; secoue l’arbre, mange le fruit, bois et lave tes yeux. » La superstition arabe, d’accord avec le Koran, ajoute que Marie dans ses angoisses s’écriait : « Oh! si je pouvais seulement avoir une datte! » Aussitôt l'exclamation de sa bouche virginale alla se graver dans l’intérieur des fruits : tous depuis lors portent une maïque circulaire semblable à la lettre O, qui se voit en effet sur tous les noyaux de dattes.
(i) Chénier, tome III, p. go.
Les autres animaux que mentionnent les voyageurs, sont : différentes espèces d’antilopes (1). entre autres la gazelle,
(i) Il y a des animaux qui par leur présence caractérisent toute une contrée. Tri est le cas des antilopes. Ces intéressants ruiuui mis habitent presque exclusivement l’Afrique , et surtout la cliaine atlantique. Sur enxiron trente espèces omîmes, il n’y en a que deux qui vivent en Europe : le rhamois ( antilope rupicapra ) , qu’on rencontre dans les Alpes, et le saïga ( antilope saïga ), remarquable par le prolongement extraordinaire du nez , qtion trouve eu immenses troupeaux daus la Kussie méridionale. Presque toutes les autres espèces sont originaires de l’Afrique : celles qui habiteut le nord oui les cornes annelées , taudis que celles du midi oui les cornes lisses. Parmi les premières on remarque : i° Antilope dorcas ( la gazelle ) : cet animal , de la grosseur d’un chevreuil, se rapproche de la lorme du cerf; il rit eu grand* troupeaux , dans l’Afrique septentrionale. a° A. cervicapra : c’est l’antilope commun; il tient, par sa forme , le milieu entre le cerf et la chèvre; même patrie. 3° A. euchore: c’est le Springbock des Allemands; il se distingue par un pli de la peau silué à la partie postérieure du dos, et garni de poils blancs; ce pli s'élargit quand l’animal coqrl. 4° A. bubalus : il rappelle, à son as|>ec! , le genre bœuf ; sa foi nie s’éloigne le plus de l’élégance de la gazelle. 5“ A. dama : corne à courbure simple , dont la pointe est en avant ; l’Afrique occidentale est la patrie du daini. 6” A. oryx : c’est de tous les antilopes celui qui ressemble le plus à la chèvre : ses cornes sont tres-longiies et droites, excepté à la partie supérieure où elles sont légèrement infléchies en arriéré. Sa patrie est I Afrique australe. 7" A. leucopltrtea ; poils d’un gris bleu clair; cornes très-longues, fortement infléchies en avant; grandeur du cerf. Patrie : le Cap. Parmi les antilopes à cornes lisses ou remarque, outre le A. rupicapra et le A. picta de 1 Inde , 1“ le A. gnu, qui lient, par son extérieur, tout à la fois du cheval et du liœuf; il est remarquable par l’espèce de crinière qui garnit le cou de la nuque ; sa patrie est l’Afrique Australe. a“ A. orcas ( canna ) : cornes fortes, droites, cunéiformes; grandeur du cheval; queue assez longue; crinière courte sur le dos; même pairie. 3° A. strepiceros ( coudou ) : cornes à lames spirales contournées ; grandeur du cerf; crinière sur le dos et le cou ; même patrie. — Les antilopes , comme ou vient de le voir, sont des animaux en quelque sorte intermédiaires entre le bœut , le cheval , la
L’UNIVERS
dont les yeux sont pour leS Arabes un type de beauté (t), le sanglier, le rhinocéros, differentes espèces de singes, le caméléon, des serpents très-venimeux, etc. Nous devons ici dire un mot des sauterelles , qui deviennent quelquefois un fléau aussi redoutable que la peste (2). Elles sont vertes quand elles sont récemment écloses; puis en vieillissant elles deviennent jaunes et enfin brunes. Il y en a oui acquièrent jusqu’à un décimètre de longueur. Avant qu’elles aient déposé leurs œufs, les sauterelles passent pour un mets fort délicat. Les Maures en font une grande consommation.
Après les avoir fait bouillir dans de l’eau pendant une demi-heure, ils les assaisonnent avec du sel , du poivre et un peu de vinaigre. On jette la tête, les ailes et les pattes; ce qui reste ressemble à la crevette, et en a le goût. A la longue cette nourriture rend, dit-on, maigre et indolent; mais comme les pauvres en mangent avec excès, surtout à l’époque où la présence de ces insectes et la dévastation qui en est la suite suspendent forcément tout travail, on a peut-être confondu l’effet avec la cause. Beaucoup de personnes en mangent de deux à trois cents à la fois sans en être incommodées. Le sanglier, le chacal ,
chèvre et le cerf, c'est-à-dire qu’ils participent de la plupart de nos ruminants domestiques. Ces derniers descendraient-ils de quelques-unes de ces espèces d’antilopes ? La question est encore controversée. Ce qui paraît certain, c'est que presque tous les antilopes sont susceptibles d ètre apprivoisés, sinon d être réduits à l’étal de races domestiques. Un travail intéressant à faire, ce serait de comparer les espèces de l'Afrique septentrionale ( de la chaîne de l’Atlas) avec les espères australes. Il pourrait eu résulter des données utiles non-seulement pour la zoologie , mais encore pour l'histoire des différentes parties du continent africain. Malheureusement ce travail est impossible tant que nous ignorerons la tanne des montagnes, si peu explorées, de l’Atias.
(1) Andik ainin fl ghnzala , ia lella , Vous avez, madame, des yeux de gazelle, est le plus grand compliment qu’un Arabe puisse faire à une femme.
(a) Les entomologistes modernes classent ces sauterelles dévastatrices dans le geure acridium, qu'ils séparent du genre locusta.
le renard se régalent des larves ; les cigognes, les éperviers et une multitude d’autres oiseaux font la chasse à l’insecte ailé, ma s ils ne suffisent pas à le détruire (Jackson et Drummond-Hay).
Suivant Chénier , ces insectes dévastateurs viennent des contrées méridionales;! Isen valussent les campagnes, et s’y multiplient à l'infini lorsque les pluies du printemps ne sont pas assez abondantes pour détruire 1rs germes qu’ilsdéposent dans le sol. Les grandes sauterelles ne sont pas celles qui font le plus de dégâts : en volant elles cèdent à 1 impulsion du vent, qui les précipite dans la mer ou dans des déserts sablonneux, où elles périssent. Les jeunes sauterelles, qui ne peuvent pas voler, sont les plus malfaisantes; elles sont de la grosseur d’un tuyau de plume d’oie, sur quinze licites de long ; en rampant elles ne laissent
fias un brin d’herbe sur leurs traces, et e bruit qu'elles font en la dévorant annonce au loin leur arrivée. Les dévastations des sauterelles font augmenter le prix des denrées, et occasionnent souvent ia disette ; mais les habitants s’eu dédommagent en se nourrissant eux-mêmes de ces insectes : on en vend des quantités prodigieuses salées ou fumées comme les harengs. Elles ont un goût huileux et rance, auquel on a de la peine à s’accoutumer; mats les gens du p3ys les mangent avec plaisir (1).
Quant aux animaux domestiques, ils sont, sauf les chameaux, les mêmes ue ceux de l’Europe. Nous pouvons onc nous dispenser d’eu parler.
Topographie. Nos connaissances concernant la division politique de l’empire de Maroc sont encore fort incomplètes.
Jackson et d’autres voyageurs en ont donné la division suivante :