IV. Province orientale
ïalilet (Tafilelt).
La division la plus naturelle, applicable d’ailleurs a tous les Etats occuiés par des peuples de race sémitique, est celle par tribus; malheureusement nous manquons à cet égard de documents suffisants. Une autre division, officielle et fiscale, est celle en kaïdys : elle comprend un certain nombre de territoires gouvernés par des kaïds, chargés de percevoir les contributions (1). Mais ici encore nous sommes arrêté par l'insuffisance de nos renseignements.
Avant d’aborder la description des diverses provinces de l’empire, nous devons dire un mot de la grande chaîne des montagnes de l’Atlas, qui forme le véritable squelette des États marocains.
On connaît le mythe qui a fait donner à cette chaîne de montagnes le nom qu’elle porte. Les indigènes l’appellent Deren ou Daran, qui rappelle le Dyris de Pline ( Hist. nat. V, I ) et le Russa- Diron de Ptolémce. Aboullèda, Bekriet Edrisi donnent le nom de Paraît aux montagnes ies plus occidentales de l’Afriue du nord (2). La principale direction e la chaîne atlantique est du nord-est au sud-ouest. On la divise en petit Atlas et en grand Atlas. Le petit Atlas n’est qu’une ramification du grand, lequel se bifurque au midi de Fez; la grande chaîne s'étend delà vers l’est pour entrer dans l'Algérie ; la petite descend presque en ligne droite a la Méditerranée, et
(i) Suivant M. Mordtmann , le nombre de ceskaidysou gouvernements est de trente dans tout l’empire de Maroc.
(a) Ce nom parait èlre une corruption de ictrar, pluriel idourar, qui en berbère signifie montagne.
se trouve toute enfermée dans les limites du Maroc. Elle prend divers n ms, suivant les provinces où elle passe, et se ramifie à l'infini La principale chaîne (grand Atlas) s’étend de la colline du Singe jusqu'à Chtuka et Ail-Bamaran, et passe à trente milles est delà ville de Maroc ; sescimes sont d’une grande hauteur et couvertes de neiges (I). Par un temps clair, deMogador, à cent quarante milles de distance , on découvre cette partie de l'Atlas; elle | rt sente la forme d’une selle, et se voit en mer a plusieurs lieues de la côte.
Les géographes arabes ont donné le nom d’I/e du Maghreb (lie de l’Occident) à cette vaste étendue de pays qui est traversée par les innombrables ramifications dr l’Atlas et séparées du reste de l’Afrique par cette immense mer de sable qui. près des caps Noun et Bovador, touche à l’Océan. et rejoint la Mediterranée, près du golfe de Gnbès, sur le rivage de Tri-
fioli. Cette île du Maghreb, comprenant e Maroc, l’Algérie et la régence de Tunis, rappelle l’Atlantide de Platon. Ali- Bey , considérant le désert de Sahara comme le lit d’une mer des-échée , n’hésite pas à prendre cette portion du continent africain pour l'Atlantide de Platon. Ce qu’il y a de certain, c’est que l’Atlas caractérise tout l’aspect géographique et la nature géologique de Vile du Maghreb. Il en détermine les bassins,et partage tous les cours d’eau qu’il verse, soit au sud, dans les sables du grand Sahara, soit au nord et à l’ouest, dans l’Océan et la Méditerranée.
Tel est le plateau général de l’Atlas : sorte à' Afrique mineure, circonscrite par les deux mers et par les sables de l’in-
(■) On ne connaît encore la posilion et la hauteur que d’un très-petit nombre de ces sommets. M. Arlett donne à l’un d’eux, situé 4 n kilomètres au nord d’Agadir, une élévation de i344 mètres au-dessus de la mer. Cochelet donne au Bibaouin la bauteurdu Kighi, c'està-dire environ isoo mètres. M. Washington a déterminé, en i83o, la position du Millsin, situé en vue de Maroc, et celle des Clàoui, un peu plus à I est ; le premier a 347 f> mètres de hauteur au dessus de la mer. Le Mittsin est probablement le Henlèta de Léon et de Marmol. Cette montagne, qu'ils placent dans les environs de Maroc, est selon eux la plus élevée de l’Atlas.
L’UNIVERS
térieur. La chaîne commence à s’élever vis-à-vis de l’archipel des Canaries, qu’on ne doit pas séparer de son système; puis el;e s’étend entre la province du Tafilelt et celle de Maroc, en se dirigeant versle nord, presque en vue delà ville de Fez. Cette cordillère, qu’on peut appeler le haut Atlas, après avoir été légèrement oblique à la ligne de l’Océan, se replie tout a coup parallèlement à la Méditerranée. C’est là que se de-sine le long des rivages de la mer la chaîne du
fietit Atlas, tandis que plus au sud l’Atas moyen abaisse ses terrasses à travers l’Algérie, et s’étend jusqu’aux monts Fosseto dans la régence de Tunis, et aux monts Gharian dans la province de Tripoli. Là , en face de la Cyrénaïque, de mythologique mémoire, s’arrête le plateau de l’Atlas ou l’île de Maghreb (I).
Quant aux peuples qui habitent les chaînes de l’Atlas, dans l’empire de Maroc , nos connaissances ne sont guère plus avancées qu’au seizième siècle.
Voici ce qu'en dit à cette époque Léon l’Africain « Ce mont (Atlas) est bien habité et enrichy de villes et bourgades, dont les habitants ne sont sustantés d’autre chose que de leurs chèvres, orge et miel. Ils n'usent pour habillement d’aucune chemise, ny d’autre chose faite à l'aiguille, pource qu’entre, eux ne se trouve personne qui sache l’art de couture; mais portent des draps autour d’eux, attaches au moins mal u’ils peuvent et savent. La coutume es femmes est de porter quelques anneaux ou bagues d’argent et massives aux oreilles, en chacune desquelles il s’en trouve beaucoup qui en y portent jusques à quatre, et usent semblablement de certains anneaux en forme de boucle , de telle grosseur qu’ils viennent à peser une once, et avec iceux attachent leurs habillements sur les épaules, puis portent encore aux doigts et jambes certains cercles d’argent, mais les nobles et riches seulement, pource que les pauvres, n’ayant le moyen de charger si gros état, n’en portent que de fer ou cuivre. Il y a quelques chevaux de petite taille, qui ne sont jamais ferrés; néanmoins ils sont tant agiles et légers qu’ils sautent coutre-bas à guise de chats. Là
(i) Thomauj, p. a6.
y a force gibier, cerfs et chevreuils; mais les habitants n’en tiennent compte, et plusieurs fontaines y sourdent en grande quantité. Il y croit des arbres inuumérables, dont la plus grande partie est en noyers. O peuple iey est, comme les Arabes, se transportant de lieu à autre. Leurs armes sont poignards larges et tors de la même forme desquels sont les épées qui ont l’échine grosse comme celle d'une faux à faucher de l’herbe. Et quand ils veulent aller en quelque combat ils prennenten main trois ou quatre pertuisanes. Là ne se trouve aucun juge, prestre, temple, ny homme qui sache aucune doctrine, et sont généralement traîtres et malins. 11 fut dit au prince sérif en ma présence que ce peuple de cette montagne pouvait faire jusques au nombre de vingt mille combattapis(l). »
Tel est le portrait que Léon l’Africain nousadonnedes montagnards de l’Atlas.
Voici ce qu’il ajoute sur le climat et les productions naturelles de cette chaîne : « La montagne de l'Atlas (2) est fort froide etsterile, produisautpeudegraius, tant par toutes ses parties chargées de boys obscurs et touffus, etd’icelledescendent quasi tous les fleuves d’Afrique. Les fontaines qui y sourdent sont fort froides au cœur de l’esté La froidure ne continue pas également en toutes les parties de la montagne, pource qu’il y a aucuns lieux qui sont comme tempérés. lesquels ne sont moins habitables
u’habités. Les parties qui sont inhabila-
les sont ou trop froides ou trop aspres; ce qui est au-devant de Temesue sont les aspres, et ce qui regarde la Mauritanie sont les froides. Si est-ce que ceux qui gardent le bétail ne laissent à s’y acheminer en temps d'esté et y conduire leurs troupeaux pour pasturer, ce que seroit a eux grande folie et chose impossible d’entreprendre en temps d’y ver, pensant y pouvoir résider en sorte que ce soit, pource que la neige n’est pas plus tost tombée qu’il se lève un grand vent de Tramontane, si transperçant et dommageable qu’il tue tous les animaux
(i) Description de C Afrique, pug. 60 (Lyon, iâà6, in-fol. )
(a) Léon parla ici du grand Allas, au midi de F en.
EMPIRE DE MAROC
qui se trouvent en ces lieux-là , et beaucoup de personnes y donnent fin à leurs jours, à cause que là est le passage d'entre la Mauritanie et Numidie. Et comme c’est la coutume des marchands de dattes de faire leur charge et de partir à la fin d’octobre, quelquefoys ils sont surpris delà neige, si bien qu’il n’en demeure pas un en vie. Car si ia nuit la neige commence à tomber, le lendemain l’on trouve les voituriers avec leurs charges plongés et ensevelis dans icelle, et non-seuleinent la caravane, mais les arbres aussi s’en voyent tous couverts, tellement qu’on ne sauroit apercevoir sentier ny route pour savoir en quel pas gisent les corps morts; vous assurant que par deux fovs, et par grande aventure, je suis esehappé d’un tel genre de mort, du temps que je passois par cesdangereux chemins (t). »
Parmi les provinces de l’empire de Maroc on remarque d’abord le Rif(£r- Rif) (î). Comme du temps de Léon l’Africain, on désigne sous le nom de Rif la contrée située entre Tétouan et Mlila. C’est une série non interrompue de montagnes (chaîne du petit Atlas) qui s’étend presque parallèlement à la côte, sur une longueur de 330 kilomètres et une largeur moyenne de 50. Ces montagnes, qu’on ne connaît qu’en bloc, sont la continuation de celles de l’Algérie; elles paraissent se rattacher à la zone montagneuse comprise entre Cherché! et Tenez, laquelle porte aussi chez les Berbères le nom de Rif.
Toute cette contrée est presque exclusivement peuplée de Berbères, qui ne sont guère soumis que de nom. Elle est riche en blé et en troupeaux ; la partie voisine de Tétouan produit les oranges les plus délicieuses du monde. On y trouve des-figuej, des raisins, des melons, des citrons et la plupart de nos fruits en abondance. Le Rif est encore peu connu. «-Nous n’y connaissions, dit M.Renou, ni le détail ni le nom des cours d’eau, pas un seul nom de mon-
(i) Description de t djrique. , p, 34.
(») Le nom de Rif signifie littoral ou rive, et vientévidemmentdu latin ripa, XI est synoajme du mot arabe sahel. De là les habitants du littoral s’appellent indifféremment Rifi sur U cote marocaine, et SoualUi sur la cote algérienne.
tagne, mais quelques noms de tribhs donnes par Léon, il y a plus de trois siècles; depuis cette époque ou n’a eu aucun renseignement sur cette contrée (I). »
La province El-Gharb (El-R’rab) est située au sud-ouest du Rif. Depuis le port d’Ël-Araichejusqu'au pied de i' Atlas s'étend une plaine fertile , célèbre par le camp de Mouley-Ismaël , aïeul de l’empereur actuel On y rencontre des forêts de chénes-liéges ( quercus suber). A cette immense plaine se lient les régions plates formées par les autres provinces du nord et par presque toutes les provinces du centre. C’est la zone des plaines que nous connaissons le mieux ; elle renferme les principales villes du Maroc. Presque toute la population, assez clair-semée, est arabe, vit sous des tentes, et se livre à l’agriculture. Sans cesse exposée aux exactions des kaïds, et au pillage de ses voisins , elle mène une existence des plus misérables.
Indépendamment des tribus arabes, la zone des plaines est occupée par un mélange de Berbères. Tels sont les Chaouïa, qui se divisent en un grand nombre de sous-tribus , parmi lesquelles on remarque comme les plus indomptables les Zahir et les Beni-Mtîr.
La province centrale de Haha présente un pays bien accidenté par des montagnes et des vallons. Les habitants d’Haha sont des Schelloks; ils occupent des villages, tandis que dans presque toutes les autres provinces du nord et du centre les indigènes vivent sous des tentes. Les maisons de ces villages sont bâties en pierres; elles sont garnies de tourelles et situées généralement sur des points élevés. Les principales productions naturelles sont l’huile d’olive , la cire, la sandaraque, outre les fruits qu’on trouve dans les contrées du littoral. Les Schelloks de Haha paraissent, par leur physionomie, leur langage et leurs mœurs, différer des Berbères de l’Atlas ainsi que des autres habitants de l’empire.
La province de Sous, au midi de celle de Haha, comprend une grande étendue de la côte occidentale. Le chef-lieu est
(t) Description de t empire de Maron, P- Î77-
soo
L’UNIVERS
Taroudant (Terodant), résidence d'un kaid. On y compte un certain nombre de grands villages. Le Slouka, qui termine la province de Sous au sud ouest, est le dernier pays soumis à l’empereur; il renferme, suivant Davidson, une vingtaine de villages.
La rivière de Draha (Oued-Dra’a), qui donne son nom à la province d’EI- Drah , communique, à son extrémité méridionale , avec le grand lac Ed-Debaïa, puis continue sa course pour se jeter «ans la mer, un peu au sud ouest d’Oued-Noun. Cette province u’est qu’une vallée étroite, d’environ trentecinq mvriamètres, et couverte de villes et a/' villages dans toute son étendue.
L’EI-Drah s’étend de l est à l’ouest et du sud au nord, entre le Maroc et El- Harib. C’est là que les habitants d’EI- Harib vont souvent pour acheter de l’orge et des dattes; ils n’osent faire ce trajet que sous la conduite de quelques Berbères, et moyennant une rétnbut.on.
Les habitants d'El-Drah cultivent du froment, de l’orge et quelques légumes.
Ils distribuent leurs terres, très-fertiles, en petits carrés, et font autour une chaussée où s’amasse l’eau de pluie, qui sert à l’irrigation du sol. On fait usage de la charrue , à laquelle on attelle le mulet, ou le chameau. Chaque propriétaire a au milieu de son champ un uits dont l'eau est claire et bonne à oire. Ces puits n'ont pas plus de sept à huit mètres de profondeur; ils sont creusés dans du sable compacte, mélés de cailloux noirs et jaunes. De chaque côté des puits, les habitants metleutdeux piliers de cinq métrés de haut; ils y attachent une traverse en bois, à laquelle est adaptée une grande perche, qui porteà son extrémité postérieure une masse lourde pour faire contre-poids au seau; il faut ainsi très-peu d’efforts pour amener l’eau qui sert à arroser leurs plantations. Le bois est très-rare dans ce pays; on ne brûle que les feuilles sèches des dattiers et les troncs des arbres morts. Le dattier est em-
Ké comme bois de charpente pour [instruction des maisons.
La ville de Zaouât, dans le district d'El-Drah, est fondée à quelque distance des ruines du village de même nom , abandonné depuis longtemps de
ses habitants. Les maisons construites en pierres sont à terrasse, et n’ont que le rez-de-chaussee; elles sont mal hâtieset ressemblent aux buttes des Bambarras. De tous côtés, dans les environs, on ne voit que des forêts de dattiers, qui élèvent majestueusement leur sommet dans les nues.
Mimcina est la ville la plus considérable du district d’El-Drah. Elle est habitée par des Berbères et des Maures cultivateurs. Entourée de murs de quatre mètres de haut, cette ville est située entre deux chitues de petites montagnes, qui se prolongent dans la direclion de l'ouest à l'est et dont le sol présente une teinte rougeâtre, indice de l’oxvde de fer. Les habitants, quoique grands cultivateurs, ont peu de be-tiaujt; ils élevent cependant quelques moutons, des chèvres et de la volaille. C’est des dattiers qu'ils tirent leur principal revenu. Les maisons de Mimcina sont, comme celles de Tombouctou, terminées en terrasse, et ne reçoivent d'air que par une cour intérieure.
A six jours à l’est de Mimcina est située la ville de Tabelbât, sur la route de Taouât. Les habitants de Taouât soot cultivateurs; ilsont beaucoup dedatliers, fout le commerce avec Tombouctou, et viennent au Tafilelt et à El- Drah acheter des chèvres et des moutons.
El-IJarib. Le district d’El-Harib, situé à deux jours à l'ouest de celui d’El-Drah, se trouve entre deux chaînes de petites montagnes, qui se prolongent de l’est à l’ouest, et le séparent, vers le nord . de l’einpire de Maroc , dont il est tributaire. Les habitants sont divises en plusieurs tribus nomades; ils élèvent une grande quantité de chameaux, qui dans la saison des pluies leur fournissent beaucoup de lait, dont ils se nourrissent. C’est là leur principale richesse. Tous les Maures d’El-Ilarib font les voyages du Soudan ; ils vont à Tombouctou , à £1- Araouan et à Sansanding; ce sont, en quelque sorte, les hommes d’affaires des négociants du Tafilelt, d’El-Drah et du Soueyah , qui leur donnent des chargements pour leurs chameaux : iis n’emportent pour leur compte, et en petites pacotilles, que du froment et quelques dattes. Arrivés dans le Soudan ils y séjournent plusieurs mois, et s'y livrent
EMPIRE DE MAROC
au négoce. Ils font les voyages de Toudey ni, où ils achètent du sel, qu’ils vont ensuite revendre dans les principaux entrepôts; ils reçoivent, en échange, du blé, des étoffes" du Soudan, et de l’or. Ce trafic achevé , ils prennent un chargement pour le Tafilelt ou d'autres pays, et reviennent dans leur patrie, auprès de leurs familles. Ces voyages les occupent souvent neuf à dix mois : ils apportent en retour de l’or et quelques esclaves, au'ils’vendent au Maroc. Rendus dans leur pays, ils sont obligés de payer une petite rétribution à leur cheik. Toutes les marchandises qui viennent du Soudan à El-Harib ne sont transportées de la au Tafilelt ou ailleurs que par les Berbères, ou sous des escor* tes qu'ils fournissent à prix convenu; sans ces précautions, les marchands seraient voles et massacrés en route.
Pendant que les hommes font les voyages du Soudan, les femmes s'occupent a faire des cordes avec de l’herbe, pour attacher les bagages , et pour tirer l’eau des puits dans le désert; elles filent le poil de leurs chameaux , avec lequel elles tissent l’étoffe pour faire leurs lentes; elles travaillent le cuir, le tannent, font des sandales pour leurs maris, et consacrent le reste du temps aux soins du ménage. Comme dans tous les pays musulmans , elles ne mangent pas avec les hommes.
Les habitants d’El-Harib sont si pauvres qu’ils ne peuvent acheter que des pirovi*ions de qualité inférieure, principalement des dattes; celles qui tombent avant d’être parvenues à parfaite maturité sont ramassées soigneusement par les propriétaires, qui les font sécher au -oieil, après quoi ils les renferment dans des sacs de cuir, où elles acquièrent une dureté inconcevable. C’est avec ces dattes qu’ils se nourrissent pendant le jour. Le soir, vers huit ou neuf heures, ils mangent pour leur souper un couscous d’orge, trempé le plus souvent avec de l’eau chaude, dans laquelle ils ont fait bouillir une poignée d’hrrbe qu’ils se procurent dans les environs des camps. Ils élèvent quelques moulons-, lorsqu’il leur arrive d’en tuer un, ce qui est fort rare, ils font sécher la viande, et la mettent dans des sacs de cuir pour la conserver quelquefois six mois ; iis ont
recours à cette provision de réserve lorsqu’ils traitent des étrangers, surtout des Berbères, qu’ils redoutent encore plus qu’ils ne les aiment.
Les Maures d'EI Harib sont vêtus comme ceux des bords du Sénégal , excepté qu’ils mettent par dessus leur coussabe une couverture de laine, fabriquée dans le pays d'El-Drah ou du Tafilelt.
Ils n’épousent guère qu'une femme, mais ils en changent souvent. Ils sont tous musulmans ; mais ils ne connaissent du Koran que les premiers versets, et n’ap* prennent pas à écrire. Aussi les marabouts sont très-considérés chez eux. Ils sont généralement méprisés de tous leurs voisins : on leur donne le nom de cafftrs ( infidèles).
El-Harib contient, suivant Caillé, onze tribus, dont voici les noms : Ouiad-Rossik, Oulad-Ouébâl , Oulad-Gonessim, Oulad-Foulh , Oulad-Ouraff , Oulad-Rotiziun. Oulad-Rah.in , Oulad- ÏSasso, Oulad-Body, Oulad-Boulaboï , Oulad-Sidi-Ayclié.
Le Tafilelt. C’est un pays beau et fertile. II produit tout ce qui est nécessaire à la vie de ses habitants. Les nombreux dattiers qui entourent chaque, propriété procurent une nourriture abondante et une branche de commerce considérable. Chaque propriétaire a l'habitude de protéger ses terres par un mur et un fossé. Tous les villages sont de même murés, et n’ont généralement qu'une porte d'entrée, qui se ferme tous les soirs. Le sol , forme d’un sable gris cendré , est très-fertile. On y cultive beaucoup de blé, toutes sortes de légumes et de fruits d'Europe. Les indigènes élèvent des moutons, dont la laine est très-blanche; ils l'emploient à faire des couvertures, qui sont tissées par les femmes. Ils ont quelques bœufs, d’excellents chevaux, des ânes et beaucoup de mulets. I^es chevaux appartiennent en grande partie aux Berbères, qui sont moins pillards que ceux d’El-Drah, et ne sont guère redoutables que pour les étrangers.
Les habitants duTafileltfont un grand commerce avec le Soudan. Ilsy envoient du tabac en feuilles, qu’ils récoltent dans leur pays; ils ex|>édient aussi des marchandises d'Europe, et reçoivent, en
L’UNIVERS
échange, de l’or, de l’ivoire, de la gomme , des plumes d’autruche , des effets confectionnés et des esclaves. « Les marchandises que les négociants expédient à Tombouctou par le moyen des Maures nomades d'El-Harib, que l’on peut considérer comme les voituriers du Soudan, sont transportées sur les confins du désert par les chameaux des Berbères, qui les remettent aux Maures charges par engagement de les conduire à leur destination. Les Berbères reçoivent pour cela une rëtributiou ; c'est une espèce d’indemnité qu’on est convenu de leur donner; car ils ne font pas, comme les Arabes , les grands voyages des pays nègres. Sans cette sage précaution des négociants leurs caravanes seraient pillées par ces. barbares, comme quelquefois elles le sont par les Touariks (1). »
Les habitants du Tafilelt sont très-industrieux; ils font du beau maroquin, très-estimé dans le commerce , et qui trouve à Fez un prompt débouché. Dans les marchés, chacun apporte le fruit de son travail ; on y voit en abondance descouverturesde laine, des coussabes, des cuirs tannés, des pagnes, des souliers, des nattes, des plats de bois. La population est divisée en plusieurs catégories : les hommes qui travaillent à la journée ou au mois, soit pour la culture des terres, soit pour tout autre ouvrage, sont regardés comme appartenant a la dernière classe; ceux qui se croient d’une condition plus relevée les traitent comme des etres inférieurs. Il y a aussi au Taliielt beaucoup d'esclaves nègres etquelques affranchis; jamais ils ne contractent des alliances avec les .Maures ; les enfants meme nés d’une négresse et d'un Maure par une union clandestine sont toujours relégués au dernier rang de la société. Les juifs du Taliielt sont trèsmalpropres, et ne vont que pieds nus, peut-être pour éviter la peine d oter trop souvent leurs sandales, eu passantdevant une mosquée ou devant la porte d'un cltérif, obligation qui leur est imposée. IL sont vêtus d’un mauvais coussabe , et d’un manteau blanc très-sale, qui ne vaut guère mieux ; il leur passe sous l’aisselle gauche, et vient s'attacher sur l’é-
(t) Caillé, tom. III, p. SS.
paule droite. A l’exemple des Maures, ils se rasent la tête ; mais ils y laissent une touffe de cheveux qui tombe sur le front. La plupart sont brocanteurs; quelques-uns font des souliers, et des nattes eu feuilles dedattiers. Ils prêtent leur argent à intérêt usuraire aux marchands qui font le commerce du Soudan , et n’y vont jamais eux-mêmes. Tous les juifs évitent de paraître riches; car les Maures ne manqueraient pas de les rançonner.
D’ailleurs, non-seulement ils payent tribut à ceux-ci et à l’empereur, niais ils sont encore harcelés par les Berbères.
Les habitants du Taliielt payent quelques impositions à l’empereur de Maroc. Celui-ci y entretient un gouverneur, lequel fait sa résidence à Massant, ville qui se distingue des autres par une grande porte entourée de petits carreaux en faïence, de diverses couleurs, plaqués symétriquement sur le mur.
Au sud-est de Rassant se trouvent, sur la même ligne, les petites villes de Gltourlaun , El-Ekseba, Sosso et Bobeim (1).
Sur les confins du Sahara et de l’empire de Maroc on rencontre plusieurs États indépendants, parmi lesquels on remarque, à l’ouest, l’Ouad-Noun et l’État de Sidi-Hecliam. Ce dernier, reconnu par le gouvernement marocain, subsiste, dit-on, depuis 1810; mais probablement son indépendance remonte à une époque plus recuire. Il a maintenant pour chef Ali-ben-Uecham, fils du marabout Sidi-Hecliam, qui se déclara souverain en 1810. Les bourgs d’Hir et Tel lent servent de résidence au chef de l'État.
Le pays d’Ouad-Notin a pour souverain le cheik Beirouk, le protecteur du voyageur anglais Davidson, qui mourut pendant son voyage dans l'intérieur de l’Afrique. Ce cheik a sous sa dépendance environ quarante villages et vingtcinq mille habitants (2). Il parait désirer
(i) Les détails que nous venons de communiquer sur l’F.l-Urah, El-Harib et IcTali lell, sont extraits de l’ouvrage de Caillé ( Voyage à Tombouctou , etc., tom. Iil ), auquel nous devons les premiers renseignements tant soit peu précis sur ces contrées encore si peu connues de l’empire de Maroc.
{*) Davidson’* Africain Journal, p. 07.
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vivement établir des relations avec les États del’Europe ; c’est sur ses instances que le gouvernement français a fait, il y a quelques années, explorer la côte de Noun. Malheureusement cette côte n’offre point de ports; on trouve, au sud du cap Noun , un mouillage qui n'est bon qu’en été. Ouad-Noun, bourgade de six a huit cents habitants, est le point d’arrivce des caravanes qui tous les ans, au printemps, reviennent de Tombouctou. Pour écouler leurs marchandises les négociants sont obliges de passer d’abord sur le territoire d’Ali-ben-Hecham , puis sur celui de Maroc; ils se rendent a Soueira en payant des taxes assez lourdes, et augmentant encore leur route de deux fois la distance de Noun à Soueira, c’est-a-dire de 850 à 900 kilomètres (I).