VI. HISTOIBE POLITIQUE DE LA COLONIE DU CAP
Depuis trois siècles que les Portugais ont ouvert, parleurs découvertes, l’Afriqueà l'ambition des nations européennes, les Hollandais sont les seulsqui soient parvenus, au cap de Bonne- Espérance, à fonder sur le continent africain une colonie proprement dite. Les établissements en Sénégambie, en Guinée, au Congo etsur la côte orientale, ne sont que des comptoirs commerciaux ou des factoreries armées. Les Européens n’ont pu s’y propager ni s’y maintenirsans que de nouveaux colons de la mère-patrie ne vinssent remplacer ceux que le climat, les guerres ou l’émigration avaient enlevés. L’Algérie n’estune colonie, pourainsi dire,qu’àl’état de projet. Ce n’est qu’au cap de Bonne- Espérance que l’on a vu l’habitant d’Europe croître et multiplier sur le sol africain, posséder la terre, et la cultiver sans l’assistance exclusive des esclaves.
L’avantage d’un climat tempéré, d’une position favorable au commerce, la douceur des naturels, et les ressourcesqu’ils offraient aux premiers colons par leurs nombreux troupeaux, ont été, en grande partie, cause de ce succès; mais une grande partie aussi est due à la sagesse et à l’habileté de Riebeek, le premier fondateur de la colonie. Sa distribution des terres, les avances qu’il fit aux premiers colons, l’activité qu’il mit à suffire à tôus leurs besoins, lesconseils qu’il institua pour faciliter l’administration de la justice et la sécurité intérieure et extérieure du pays, produisirent un accord parfait entre les gouvernants et les gouvernés. De là est résultée une période de plusieurs années de prospérité, qu’on a nommée l’âge d’or de la colonie. Mais il fut de bien courte durée.
La tyrannie des gouverneurs qui succédèrent au sage Riebeek, et surtout le monopole exercé par les agents de la compagnie des Indes, firent naître ces disposi-
tiens hostiles des colons qui, même avant toutes les révolutions d’Europe , les auraient portés à imiter l’exemple des Américains et à se rendre indépendants, si les événements ne les avaient depuis placés sous la domination de l’Angleterre. Ce n’est pas que le gouvernement de lanière patrie n’ait plusieurs lois essayé de détruire les abus, en envoyant des commissions d'enquête; mais le mal auquel on remédiait momentanément renaissait sans cesse, parce qu’il tenait aux vices de l'organisation d'une compagnie de marchands, dont les agents, pour s'enrichir promptement, se servaient de toutes sortes de moyens illégitimes. C’est en vain que la compagnie, par une ordonnance en date du 30 octobre. 1706, leur enjoignit « desecontenterdc leur salaire, et de ne point s’immiscer dans ie commerce de blé, de vin et de bétail, en empiétant ainsi sur les privilèges des colons libres. » On trouva toujours quelque prétexte pour éluder ces ordonnances ; les colons continuèrent d’être accablés d’impôts, de corvées et d’exactions de tout genre, sans que pour cela le gouvernement en fût plus riche.
Malgré l’accroissement de la population coloniale , malgré l'augmentation graduelle des impôts, la colonie du Cap tut toujours à charge à la compagnie des Indes de Hollande. Le général Mossel, en 1753, portait les dépenses à 404,000 florins, et les revenus a 140,000, ce qui présente un déficit de 264,000 florins.
En 1779 , cette différence fut encore plus considérable; les dépenses s’élevèrent à 505,269 florins, et les revenus à <95,168 florins; desorte qu'il veut un déficit de 300,000 florins, provenant en grande partie de l’augmentation de la milice.
La révolution française a fait le tour du monde. Elle fitdonc aussi naître chez les colonsdu Cap un certain esprit de liberté et d'indépendance; nul doute qu’un mouvement n’edt éclaté si les Anglais n’avaient saisi l’occasion favorable pour s’emparer d’une colonie dont l'importance pourleurs vastes possessions indoorientales ne pou vait échapper à leurpolitique aussi ambitieuse que persévérante.
Une flotte, commandée par l’amiral
ahinstone, fut envoyée en 1795; elle arqua à la baie de Simon les troupes
anglaises sous les ordres du général Craig. Ce général y reçut cinq cents hommes de renfort et un détachement de soldats de marine. Il s’avança par le défilé de Muisenberg, les Thermopyles du Cap. Les Hollandais, auxquels s'étaient réunis quelques Hottentots, abandonnèrent lâchement ce défilé, qu’ils avaient d’abord résolu de défendre, et se retirèrent à YVyneberg. Le général Craig, qui venait de recevoir de nouveaux renforts d’Europe sous le commandement du général Clarke , leur fit encore abandonner ce poste, et bientôt il atteignit la ville du Cap, qui se rendit le 16 septembre 1796. La loi martiale y fut aussitôt mise en vigueur; on laissa au fiscal la haute police et l’administration intérieure de la ville; mais le droit de vie et de mort fut déposé entre les mains du commandant en chef. A l'arrivée du gouverneur Macartney, l'autorité civile rentra dans ses droits.
Les Hollandais firent quelques tentatives pour reprendre leurs possessions.
En août 1796, ils envoyèrent une flotte sous le commandement del’amiral Lucas; mais elle fut cernée parla flotte anglaise, et obligée de se rendre à discrétion (1).
En vertu d’un article du traité, de paix d’Amiens, la colonie du Cap fut rendue à la Hollande. Un commissaire hollandais, M. deMist, avait été chargé de la recevoir des mains des autorités anglaises et de l’organiser; M. Janssens avait été en même temps désigné comme gouverneur de la colonie (2).
Dès le mois d’octobre 1803, le général Janssens commença ses fonctions. Il voulut lui-même parcourir la colonie, pour mieux juger de l’état des choses. Mais à peine avait-il commencé sa tournée qu il reçut des dépêches qui lui annon-
S aient la rupture de la paix et la reprise es hostilités entre la France et l’Angleterre, ce qui le força à retourner promptement à la capitale, en laissant
(r) Robert Percival, An account of tlui cape of Good-Hopc , etc.; London, 1804, in-4°. — L’auteur était capitaine dans le 18° régiment irlandais, et témoin et acteur de la prive de la flolle de Lucas.
(a) C’est auprès du Gis du général Janssens que M. Lichtenstein, auquel nous devons tous les détails de la seconde prise de la colonie , avait la charge de précepteur.
4' Livraison. (Afrique Australe.)
L’UNIVERS
sa suite en arrière. Il se hâta de mettre la colonie en état de défense contre une attaque de la marine anglaise. Les bourgeois et les colons furent inscrits dans la milice pour soulageria garnison, quin’était que de deux mille hommes. Pour habituer son petitcorps d’armée auxfatigues de la guerre, il campa avec ses troupes dansla plaine, à l’est de la mont agne de la Table, et auprès de la rivière de Riebeek, tandis que la milice bourgeoise faisait le service de la garnison. Par suite d’une épidémie qui commença à décimer les troupes, on leva le camp, qui fut transporté sur le terrain appelé les Vignobles (Wyneberg). A la fin de 1805 on eut les premières nouvelles de l’approche d’une flotte anglaise qui devait prendre possession de la ville du Cap; le 4 janvier 1806, à la pointe du jour, on l’aperçut du haut des montagnes : elle se composait de soixante-trois voiles. Le soir, la flotte, sous le commandement de l’amiral Popham, jeta l’ancre entre le Robben-Eiland et la côte. Le 8 janvier, un combat décida du sort de la ville du Cap, qui fut obligée, le lendemain, de capituler. Le général Janssens se retrancha, avec les quinze cents hommes de troupes qui lui restaient, sur les hauteurs de Hottentosch Holland; mais les Anglaisayant tournécettc position forte, il fut obligé de renoncer à la défense de la colonie. Une capitulation honorable, conelue le 28 janvier, au pied de la montagne, lui assura un libre départ avec ses troupes pour la Hollande.
Tel a été le sort de la colonie du Cap. Fondée par les Hollandais, prise par les Anglais, rendue aux Hollandais, et reprise par les Anglais , sa possession a été définitivement assurée à ces derniers par le traité de Vienne.