‹ Afrique esquisse générale de l'Afrique et Afrique ancienneChapitre 129 sur 246 · L'UNI · texte numérisé non relu

L'UNI

sans expérience dans la navigation, et dans les combats maritimes, il s'avança pour le reconnaître à la téte de cinquante galères. Dans sa présomptueuse confiance , il marchait en désordre et sans précaution , lorsque tout à coup, au détour d'un promontoire d'Italie, il rencontra la flotte romaine voguant en bon ordre et toute prête à combattre. Il fait de vains efforts pour réparer son imprudence et se trouve vaincu avant d'avoir pu même disposer sa ligne de bataille. Il perdit la plus grande partie de ses vaisseaux et eut bien de la peine à se sauver avec le peu qui lui en restait.

La flotte victorieuse ayant appris le désastre de Cornélius, en donna avis à Duilius son collègue , qui commandait les troupes de terre en Sicile, et lui apprit en même temps son arrivée et l'avantage qu'elle venait de remporter sur l'ennemi. Duilius laissa le commandement de l'armée aux tribuns, et se mit à la tête de la flotte. Arrivé à la vue des Carthaginois près des côtes de Mylœ (*), il se prépara au combat.

Mais s'apercevant aussitôt du désavantage que ses pesants vaisseaux , construits grossièrement et à la hâte, auraient en combattant ceux des Carthaginois, plus élancés , plus agiles et plus faciles à manier, il suppléa à cet inconvénient par une machine qui fut inventée sur-le-champ, et que depuis on a appelée CorbeauXWe se composait d'un mât planté sur la proue, auquel s'adaptait un pont-levis , portant à son extrémité un cône de fer très-pesant et très-aigu, garni de crochets mobiles. Cette machines'abattant avec force d'une grande hauteur, le cône, par sa forme et par son poids , s'enfonçait dans le pont du vaisseau ennemi , y fixait le pont-levis et donnait ainsi aux soldats romains un moyen facile de monter a l'abordage.

La flotte carthaginoise se composait de cent trente vaisseaux. Son commandant Annibal, le même qui, lors de

(*) Melazzo sur la côte septentrionale de la Sicile.

la prise d'Agrigente, avait fait une retraite si hardie, montait une galère à sept rangs de rames que les Carthaginois avaient prise dans leur guerre contre Pyrrhus. Le dernier échec qu'il avait essuyé n'avait pas abattu sa présomptueuse confiance. A l'approche des Romains , il s'avança dédaigneusement contre eux , et , comme s'il ne se fût pas agi de combattre , mais seulement de recueillir des dépouilles dont il se croyait déjà maître, il ne prit pas même la peine de former sa ligne de bataille. L avant-garde des Carthaginois fut pourtant un peu étonnée de ces machines élevées sur la proue de chaque vaisseau, et qui étaient nouvelles pour eux. Mais bientôt se rassurant et se moquant même de l'invention grossière d'un ennemi ignorant, ils fondent avec impétuosité sur les Romains. Alors les corbeaux, abaissés tout à coup et lancés avec force sur leurs vaisseaux, les accrochent malgré eux, et, changeant la forme du combat, les obligent à en venir aux mains, comme si l'on eût été sur terre. Les uns sont massacrés; les autres, frappés de stupeur à l'aspect de ces machines inconnues, se rendent prisonniers. Les trente galères de l'avantgarde , au nombre desquelles était le vaisseau amiral, furent coulées à fond ou prises avec tout leur équipage. Annibal, voyant tout perdu, ne s'échappa qu'avec peine dans une chaloupe.

Le reste de la flotte des Carthaginois voguait avec ardeur pour fondre sur les Romains. Mais lorsqu'ils virent le désastre de leur avant-garde, ils s'avancèrent avec plus de circonspection, et cherchèrent a éviter par leurs manœuvres l'atteinte des redoutables corbeaux. Ces habiles marins, se fiant à l'agilité de leurs galères et à la promptitude de leurs évolutions, espéraient encore, en attaquant tantôt les flancs, tantôt la poupe des vaisseaux romains, venir à bout de leurs ennemis. Mais comme ils se voyaient environnés de tous côtés par ces terribles machines, et comme, pour peu qu'ils s'approchassent, ils ne pouvaient éviter l'abordage, la terreur les saisit, et ils pri-

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rent la faite après avoir perdu cinquante vaisseaux. C'est ainsi que les Romains, qui l'emportaient dans les combats de pied ferme par leur courage, l'exercice et la bonté de leurs armes, vainquirent aisément des ennemis moins bien armés, qui comptaient beaucoup plus sur la légèreté de leurs vaisseaux que sur leur valeur personnelle et sur la vigueur de leurs bras.

Ànnibal sentait bien ce qu'il avait à craindre de ses concitoyens après sa défaite. Il se hâta d'envoyer un ami à Carthage avant que la nouvelle de son désastre y eût été portée, et s'avisa de cette ruse pour éviter le supplice dont cette république punissait souvent ses généraux malheureux. Le messager, introduit dans la salle des délibérations du sénat, informe l'assemblée que le consul Duilius est arrivé avec une nombreuse flotte, et lui demande si elle est d'avis qu'Annibal livre la bataille. Tous s'étant écriés qu'Annibal devait saisir au plus tôt l'occasion de combattre. « Eh bien, » reprit l'envoyé, « il « Ta fait et il a été vaincu. » Par cet edroit stratagème, Annibal mit les sénateurs dans l'impossibilité de condamner une action qu'ils avaient conseillée eux-mêmes.

Cette victoire signalée redoubla l'ardeur et la confiance des Romains. Duilius débarqua en Sicile , reprit le commandement de ses légions , fit lever le siège de Ségeste que les Carthaginois avaient réduite à la dernière extrémité, et emporta d'assaut Macella, sans qu'Ain iicar, général des troupes carthaginoises osât se présenter devant lui.

Le consul , après avoir, par ses succès, assuré la tranquillité des villes alliées, voyant l'hiver approcher, s'en retourna à Rome.

Les Romains lui rendirent des honneurs extraordinaires. Il frit le premier à qui le triomphe naval fut accordé.

On lui érigea une colonne rostrale avec une inscription qui existe encore aujourd'hui.

Dissensions dans l'armée romaine FAVORABLES AUX CARTHAGI- NOIS. — L'absence de Duilius rétablit les affaires des Carthaginois, et plu-

sieurs villes rentrèrent sous leur obéissance. Les Romains fiirent obligés de lever le siège de My tistrate après l'avoir continué pendant sept mois et y avoir perdu beaucoup de monde. Quelque temps après, il s'éleva une dissension dans l'armée romaine entre les légions et les auxiliaires qui prétendaient occuper le premier rang dans les batailles. Amilcar, qui était alors à Païenne, ayant été instruit que, par suite de ces divisions, les auxiliaires campaient séparément entre Parope et Thermes (*) , vint fondre tout à coup sur eux et leur tua plus de quatre mille hommes ; peu s'en fallut même que toute l'armée romaine ne fût détruite. Amilcar, après cette victoire, reprit encore plusieurs villes, les unes de force et les autres par composition.

Sixième année de la première guerre punique ; expeditions dans la Sardaigne et dans la Corse, 259 avant l'èrb vulgaire. — Après sa défaite, Annibal reprit la route de Carthage avec ce qui lui restait de vaisseaux. Quelque temps après il équipa une nouvelle flotte , choisit pour commander ses vaisseauxles capitaines les plus expérimentés, et passa dans la Sardaigne. Les Romains lui opposèrent le consul Cornélius Scipio , a qui était échu le commandement de la flotte. Ce fut là leur première expédition contre la Sardaigne et la Corse.

Ces deux Iles, si voisines qu'on les prendrait pour une seule et même île, sont cependant fort différentes pour la nature du terroir et le caractère des habitants. La Sardaigne est grande et fertile; elle possède de riches troupeaux, des mines d'or et d'argent, et produit du blé en si grande abondance qu'elle en a longtemps fourni à Rome et à l'Italie. La Corse ne saurait lui être comparée ni pour la grandeur ni pour la fertilité; elle est montueuse et âpre, inaccessible et inculte en plusieurs endroits. Les habitants participent de la nature sauvage du terroir, et sont d'un caractère dur et féroce.

Jaloux à l'excès de leur indépendance,

(*) Therroae hymerenscs.

ils ne se soumettent qu'avec peine à une domination étrangère.

Les Carthaginois avaient longtemps fait la guerre aux habitants de ces deux îles, et ils avaient fini par-s'emparer de tout le pays, à l'exception de certains points inaccessibles et impraticables à leurs armées. Mais il était plus facile de vaincre ces peuples que de les dompter. Pour les tenir dans une entière dépendance, les Carthaginois avaient arraché leurs blés , détruit leurs arbres fruitiers, et leur avaient défendu, sous peine de mort, de rien semer ou planter qui pût leur fournir . aucune espèce de nourriture. Par là, ils les obligèrent à venir chercher en Afrique toutes les provisions nécessaires à leur subsistance , et les accoutumèrent insensiblement au joug pénible de la servitude.

Le consul Cornélius débarqua d'abord dans la Corse, et après avoir pris de force la ville d'Aléria, il se rendit maître aisément de toutes les autres places de l'île. De là, il fit voile vers la Sardaigne, où Annibal venait d'arriver avec ses vaisseaux. L'amiral carthaginois, bloqué dans un des ports de l'île par la flotte romaine , perdit la plus grande partie de ses galères, et n'échappa point cette fois au ressentiment de ses concitoyens. Il fut saisi par ses propres soldats , irrités de son impéritie, attaché tout vivant à une croix, et ne reçut la mort qu'après de cruelles tortures.

Cornélius marcha ensuite vers 01bia, dans le dessein d'en former le siège ; mais se sentant trop faible pour attaquer une ville défendue par sa position naturelle et par une nombreuse garnison , il renonça pour le moment a son entreprise, et retourna à Rome pour y lever de nouvelles troupes.

A son retour, il reprit le siège d'Olbia. Hannon avait succédé à Annibal dans le commandement de la flotte carthaginoise. Le consul battit son nouvel adversaire, qui perdit la vie dans le combat, s'empara de la ville d'Olbia, et soumit en peu de temps toutes les villes de Sardaigne.

Dans la Sicile où le consul Florus,

collègue de Cornélius, commandait les légions romaines, Amilcar soutenait encore la fortune de Carthage. Enna et Camarine lui avaient ouvert leurs portes. Drépane, situé près de la ville d'Éryx, lui offrait un excellent port.

Il s'empara d'Éryx , la détruisit de ond en comme , et en fit passer tous les habitants à Drépane, dont il fit une ville considérable, qu'il entoura de bonnes fortifications. Enfin , il se serait en peu de temps rendu maître de la Sicile entière, si le consul Florus ne se fût opposé à la rapidité de ses progrès en restant dans l'île malgré la rigueur de la saison.

Septième année de là guerre; prise de plusieurs villes en sicile par les consuls atilius calatinus et sulpitius paterculus , 258 avant l'ère vulgaire. — Les nouveaux consuls arrivés en Sicile conduisirent toutes leurs forces vers Palerme, où les Carthaginois avaient leurs quartiers d'hiver, et leur présentèrent la bataille. Ceux-ci l'ayant refusée et fait ainsi l'aveu de leur faiblesse, les consuls marchent sur Hippane et l'emportent d'assaut. De là, us vont mettre le siège devant Mytistrate , place très -forte que leurs prédécesseurs avaient attaquée à plusieurs reprises, mais toujours sans succès. La place avait capitulé; mais le soldat, irrité de sa résistance opiniâtre, massacra la plus grande part|e des habitants et livra la ville aux flammes.

L'armée romaine marcha ensuite sur Camarine. Pendant le trajet, une habile manœuvre du général carthaginois la mit à deux doigts de sa perte. Ce général , suppléant par la ruse a l'infériorité de ses forces, s'était hâté d'occuper les hauteurs qui dominaient une vallée où les Romains s'étaient témérairement engagés, et d'en fermer toutes les issues. Ils se trouvaient presque dans la même situation qu'aux fourches caudines, et n'attendaient plus que la mort ou une capitulation ignominieuse, lorsque le tribun M.Calpurnius Flamma, par sa présence d'esprit et son dé vouement sublime, réussit a sauver l'armée d'une perte certaine.

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Il se présente au consul et lui fait sentir l'imminence du danger. « Il faut te « hâter, dit-il, si tu veux délivrer ton « armée, d'envoyer quatre cents hom- « mes d'élite s'emparer de cette hau- « teur. Notre diversion attirera toutes « les forces des ennemis ; ils ne s'occu- « peront qu'à la repousser. Sans aucun « doute nous y périrons tous; mais en « vendant cher notre vie , nous te don- « nerons le temps de sortir du défilé « avec tes légions. Il ne te reste plus « d'autre moyen de salut. » Les prévisions du tribun ne furent point trompées. Il se porte sur la hauteur; l'infanterie et la cavalerie carthaginoises enveloppent de toute part sa faible cohorte; elle se défend avec un courage invincible; enfin, après d'incroyables efforts, accablée par le nombre, elle reste tout entière sur le champ de bataille. Mais la résistance avait été assez opiniâtre et assez longue pour que le consul eût le temps de dégager son armée. L'issue d'une action si héroïque est toute merveilleuse et en relève encore l'éclat. Calpurnius fut trouvé au milieu des cadavres, criblé de blessures , dont , par un hasard qui tient du miracle, aucune n'était mortelle. Il parvint à s'en guérir, reçut pour récompense la couronne obsidionale, et rendit encore de grands services à son pays.

Délivré du danger, Atilius alla mettre le siège devant Camarine. Avec les machines de guerre que lui fournit Hiéron, il renversa les remparts, s'empara de la ville, et vendit comme esclaves la plus grande partie des habitants.Enna, Sittana,Camicum, Erbesse et plusieurs autres villes de la province carthaginoise tombèrent en son pouvoir. Enhardi par ces succès, il s*embarqua pour aller attaquer Lipari , où il croyait avoir un parti parmi les habitants. Mais Amilcar, ayant pénétré ses desseins , était entré secrètement dans la ville, où il épiait l'occasion de le surprendre. En effet, le consul qui croyait Amilcar bien éloigné s'avançait sous les murs de Lipari avec plus de hardiesse que de prudence, lorsque les Carthaginois firent sur lui une vigou-

reuse sortie, dans laquelle ils blessèrent ou tuèrent un grand nombre de Romains.

Huitième année de là guerre, 257 avant l'ère vulgaire. — Cette année il ne se passa entre les armées et les flottes romaines et carthaginoises aucune action remarquable. L'histoire ne rapporte que quelques événements peu importants, où les succès de part et d'autre furent également balances.

Neuvième année de la première guerre punique; bataille navale d'Ecnome; défaite des Carthaginois; 256 AVANT L'ÈRE CHRÉ- TIENNE. — Cependant les deux peu-

5 les rivaux, jugeant bien que l'issue e la guerre serait en faveur de celui qui resterait maître de la mer, avaient employé toutes leurs ressources à des préparatifs immenses. Les Romains, avec une flotte de trois cent trente galères , abordèrent à Messine , et de la se rendirent à Ecnome, où leurs légions étaient campées. En même temps Amilcar, qui commandait la flotte carthaginoise, composée de trois cent cinquante vaisseaux de guerre, avait abordé à Lilvbée , et s'était ensuite porté sur Heraclée, où il observait les mouvements des Romains.

Ceux-ci avaient conçu le projet audacieux de passer en Afrique, d'en faire le théâtre de la guerre, et de réduire par là les Carthaginois à combattre non pour la possession de la Sicile, mais pour celle de leur territoire et le salut de leur patrie. Les Carthaginois, au contraire, sachant par expérience combien l'accès et la conquête de l'Afrique étaient faciles, ne craignaient rien tant que cette invasion , et avaient résolu , pour l'empêcher, de tenter le sort d'une bataille navale.

Les Romains firent leurs dispositions pour accepter le combat, si on le leur présentait, ou pour faire une irruption dans le pays ennemi, si on n'y mettait pas obstacle. Ils embarquèrent l'élite de leur armée de terre, et divisèrent toute la flotte en quatre escadres, distribuant également les légions dans les trois premières, et réunissant

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tous les triaires (*) dans la dernière. Chaque vaisseau contenait trois cents rameurs et cent vingt combattants, ce qui portait les forces romaines à près de cent quarante mille hommes. Les Carthaginois étaient supérieurs pour le nombre, et avaient sur leurs vaisseaux plus de cent cinquante mille hommes, tant rameurs que soldats.

Ces chiffres suffisent à eux seuls pour donner une haute idée de la puissance et de l'énergie de ces deux grandes ré-* publiques.

Les Romains, calculant que c'était surtout en pleine mer, où ils allaient s'engager, que les Carthaginois remportaient sur eux par la légèreté de leurs vaisseaux , cherchèrent à suppléer à ce désavantage par une ordonnance compacte et difficile à rompre. Dans ce but , les deux vaisseaux à six rangs , que montaient les deux consuls Régulus et Manlius, furent placés de front à côté l'un de l'autre. Derrière eux s'allongeaient, sur deux files obliques, la première et la seconde escadre, figurant les deux côtés d'un triangle, dont la troisième escadre formait la base.

Cette troisième escadre remorquait les vaisseaux de charge placés derrière elle sur une longue ligne parallèle; enfin, la quatrième escadre, ou les triaires , venait après , rangée de manière à déborder des deux côtés la ligne qui la précédait. Cet ordre de bataille, jusqu'alors inusité, rendait la flotte romaine également propre à soutenir le choc des ennemis et a les attaquer avec avantage.

Cependant les généraux carthaginois , après avoir exhorté leurs soldats à combattre courageusement dans une action d'où dépendait le sort de Carthage, les voyant pleins de confiance et d'ardeur, sortirent du port d'Héraclée et allèrent au-devant de l'ennemi.

Ils disposèrent leur plan de bataille d'après l'ordonnance des Romains. Ils

Sartagèrent leur flotte en trois escares rangées sur une seule ligne. Ils étendirent en pleine mer l'aile droite

(*) Les triaires , chez les Romains, composaient la dernière ligne de l'armée.

en l'éloignant du centre, et la composèrent des vaisseaux les plus légers et les plus propres , par la rapidité de leurs manoeuvres , à envelopper l'ennemi. Ils ajoutèrent sur les derrières de l'aile gauche une quatrième escadre qui s'étendait obliquement vers la terre. Hannon, le même général qui avait été vaincu près d'Agrigente, commandait l'aile droite; Amilcar, qui avait battu les Romains à Lipari, s'était réservé le centre et l'aile gauche. Celui-ci , pendant la bataille, employa un stratagème qui faillit causer la perte des Romains.

Comme l'armée carthaginoise était rangée sur une simple ligne, qui, par cette raison, paraissait facile à être enfoncée, les Romains commencent l'attaque par le centre. Amilcar, pour rompre leur ordre de bataille, avait ordonné aux siens de prendre la fuite sitôt que l'action serait engagée. Les Romains, se laissant emporter à leur courage, poursuivirent les fuyards avec une ardeur téméraire. Ainsi la première et la seconde escadre s'éloignèrent de la troisième qui remorquait les vaisseaux de charge, et de la qua« trième où étaient les triaires destinés à les soutenir. Dès qu'il voit que son stratagème a réussi , Amilcar donne le signal; les fuyards font volte-face, et fondent avec impétuosité sur ceux qui les poursuivaient. Alors le combat devint terrible et le succès douteux. Les Carthaginois l'emportaient sur les Romains par la légèreté de leurs vaisseaux, l'agilité de leurs évolutions et le précision de leurs manœuvres; mais les Romains compensaient ce désavantage par leur vigueur dans les combats de pied ferme , lorsque leurs corbeaux avaient accroché les vaisseaux ennemis, et par l'ardeur que leur inspirait la présence de leurs consuls , sous les yeux desquels ils brûlaient de se signaler.

Pendant ce temps-là, Hannon , qui commandait l'aile droite, et qui, au commencement du combat, l'avait tenue à quelque distance du reste de la flotte, tourne les vaisseaux des triaires, les attaque brusquement par-der-

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rière, et y jette le trouble et la confusion. D'un autre côté, les Carthaginois de l'aile gauche, qui étaient rangés obliquement vers la terre, changeant leur première disposition, se forment en ligne de bataille, et fondent sur la troisième escadre, dont les galères étaient attachées aux vaisseaux de charge pour les remorquer. Ainsi cette bataille présentait trois actions différentes, séparées Tune de l'autre par des distances considérables. L'avantage fut longtemps balancé de part et d'autre. Mais enfin l'escadre que commandait Amilcar est mise en fuite, et Manlius attache à ses vaisseaux ceux qu'il avait pris. Régulus vient au secours des triaires et des vaisseaux de charge, menant avec lui les galères de la deuxième escadre, qui étaient sorties du premier combat sans être endommagées. Pendant qu'il est aux mains avec Hannon, les triaires, qui étaient près de se rendre, reprennent courage, et retournent à la charge avec une nouvelle vigueur. Les Carthaginois, assaillis par-devant et par-derrière, et ne pouvant résister à cette double attaque, gagnent la pleine mer pour échapper à une destruction inévitable.

Sur ces entrefaites, Manlius revient et aperçoit la troisième escadre acculée contre "le rivage par les Carthaginois de l'aile gauche. Les vaisseaux de charge et les triaires étant en sûreté, Régûlus et lui unissent leurs forces pour la tirer du péril extrême où elle se trouvait; car elle soutenait une espèce de siège, et elle aurait été immanquablement détruite, si les Carthaginois, par la crainte des corbeaux et de l'abordage, ne se fussent contentés de la tenir bloquée contre la terre. Les consuls arrivent, enveloppent de toutes parts les Carthaginois et leur enlèvent cinquante vaisseaux avec tout leur équipage. Quelques-uns s'échappèrent en rasant la côte de Sicile.

Telle fut l'issue de cette grande bataille navale. Trente vaisseaux carthaginois furent coulés à fond, soixantequatre furent pris. Du côté des

Romains, vingt-quatre vaisseaux seulement périrent dans le combat; aucun ne tomba en la puissance des ennemis.

Descente des Romains en Afhique; prise de Clypea et de plusieurs autres places. — Bientôt les Romains, après avoir radoubé leurs vaisseaux et complété tous les préparatifs nécessaires pour une longue campagne, mirent à la voile pour l'Afrique, sans qu'Amilcar osât faire un seul mouvement pour s'opposer à leur passage. Les premiers navires abordèrent au promontoire Hermœum, qui forme l'extrémité orientale du golfe de Carthage. Ils y attendirent les bâtiments qui étaient en retard , et , après avoir réuni toute leur flotte, ils longèrent la côte jusqu'à la ville de Clypea (aujourd'hui Kalioia); ils y débarquèrent, et, après avoir tiré leurs vaisseaux à terre , et les avoir environnés d'un fossé et d'un retranchement, ils mirent le siège devant la ville.

La nouvelle de la défaite d'Ecnome avait répandu la consternation parmi les Carthaginois. Tous s'attendaient à voir les Romains , enorgueillis d'un si brillant succès , tourner leurs armes victorieuses contre Carthage elle-même.

Mais quand ils apprirent que les consuls débarqués à Clypea perdaient leur temps au siège de cette ville, ils reprirent courage, et s'occupèrent à rassembler des troupes pour mettre leur capitale et le pays d alentour à l'abri des attaques de 1 ennemi.

Les consuls avaient envoyé des courriers à Rome pour informer le sénat de ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, et le consulter sur les mesures ultérieures à prendre. En attendant leur retour, ils fortifièrent Clypea pour en faire leur place d'armes ; ils y laissèrent un corps de troupes pour garder la ville et son territoire, pénétrèrent dans le pays avec le reste de leur armée, et ravagèrent le plus beau canton de l'Afrique, qui, depuis le temps d'AgathocIe, n'avait point éprouvé les malheurs de la ' guerre. Ils détruisirent un grand nombre de magnifiques maisons de plaisance, enlevèrent une quantité immense de bestiaux, et firent plus de

vingt mille prisonniers, sans trouver aucune résistance. De plus, ils prirent de force ou reçurent à composition plusieurs villes, dans lesquelles ils trouvèrent quelques déserteurs et un bien plus grand nombre de Romains faits prisonniers dans les dernières campagnes, parmi lesquels était probablement Cn. Cornélius Scipio, que nous voyons deux ans après élevé à tin deuxième consulat.

Alors arriva la réponse du sénat.

Elle prescrivait à Regulus de rester en Afrique avec quarante vaisseaux, quinze mille fantassins et cinq cents cavaliers, et à Manlius de retourner à Rome avec les prisonniers et le- reste de la flotte.

Dixième année de la. guerre; bataille d'adis; prise de tunis par les Romains; 255 avant l'ère vulgaire. — Les nouveaux consuls furent Servius Fulvius Paetinus Nobilior et Marcus jEmilius Paulus. Le sénat, pour ne pas interrompre le cours des victoires deRégulus, lui continua le commandement de l'armée en Afrique avec le titre de proconsul. Lui seul fut affligé d'un décret qui était si glorieux pour lui. 11 écrivit au sénat que le régisseur des sept jugères(*) de terre qu'il possédait à Pupinies était mort, et que l'homme de journée, profitant de roccasion , s'était enfui après avoir enlevé tous les instruments de culture; qu'il demandait donc qu'on lui envoyât un successeur, puisque, si son champ n'était pas cultivé, il n'aurait plus de quoi nourrir sa femme et ses enfants. Le sénat ordonna que le champ de Régulus serait de suite affermé et cultivé, qu'on rachèterait aux frais de l'État les instruments dérobés , et que la république se chargerait aussi de la nourriture de sa femme et de ses enfants. Rare exemple du mépris des honneurs et de la fortune ! L'éclat dont brille encore le nom de Régulus , après une longue suite de siècles , prouve que la gloire est pour la vertu une récompense plus durable que la richesse.

(*) Le jugère valait un demi-arpeut : a 4 ares , 68 centiares.

Cependant les Carthaginois, qui avaient élu pour généraux Asdrubal, iils d'Hannon, et Jtostar, rappelèrent encore de Sicile Amilcar, qui, avec cinq mille hommes d'infanterie et cinq cents cavaliers , se rendit aussitôt d'Héraclée à Carthage. Ces trois généraux, après avoir délibéré entre eux, se décidèrent à tenir la campagne, pour ne pas laisser le pays exposé impunément aux ravages de l'ennemi.

Régulus s'avançait dans la contrée, s'emparant de toutes les villes qui se trouvaient sur son passage. Arrivé devant Adis (*), l'une des plus fortes places du pays, il en forma le siège.

Les généraux carthaginois s'empressèrent de venir au secours de la ville. Ils occupèrent une colline qui dominait le camp des Romains et qui paraissait, au premier coup d'oeil, une position avantageuse. Mais l'inégalité et l'âpreté du terrain rendaient inutile la principale force de leur armée , qui consistait en cavalerie et en éléphants. Régulus, en habile général, profite de la faute de ses ennemis , et avant qu'ils eussent le temps de la réparer, en descendant dans la plaine, il monte avec ses léions sur la colline, et les attaque de eux côtés à la fois. La cavalerie et les éléphants des Carthaginois ne leur rendirent aucun service. Les troupes mercenaires combattirent avec une grande valeur et mirent d'abord en déroute la

{>remière légion; mais, ayant rompu eurs rangs dans l'ardeur "de la poursuite, ils furent entourés par les troupes romaines qui attaquaient la colline de l'autre côte, et forcés eux-mêmes de prendre la fuite. Leur exemple entraîna le reste de l'armée. La cavalerie et les éléphants se sauvèrent dans la plaine. Les Romains poursuivirent pendant quelque temps l'infanterie et revinrent piller le camp des Carthaginois.

Après cette victoire, Régulus, maître de la campagne, ravagea impunément tout le pays, et s'empara même de la ville de Tunis. Cette position,

(*) Aujourd'hui Rhadès, à quelques lieues de Tunis.

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tant par sa force naturelle que par sa proximité de Carthage, lui parut trèsavantageuse pour l'exécution de ses projets : il en fit sa place d'armes, et y établit un camp retranché.

NÉGOCIATIONS INFRUCTUEUSES EN- TRE les Romains et les Carthaginois. — Les Carthaginois avaient été battus par terre et par mer. Ils avaient vu plus de deux cents places tomber au pouvoir des vainqueurs.

Tant de défaites et de pertes reveillèrent contre eux la haine des Numides, leurs anciens ennemis , qui se répandirent dans leurs campagnes, y mirent tout à feu et à sang, et y causèrent encore plus de terreur et de désolation que n'avaient fait les Romains eux-mêmes. Les habitants de la campagne, se réfugiant de tous côtés à Carthage avec leurs femmes et leurs enfants, pour y chercher un abri , augmentaient la consternation, et faisaient craindre la famine en cas de siège.

Dans ces extrémités, les Carthaginois députèrent les principaux sénateurs au général romain pour demander la paix. Régulus ne se refusa point à ces ouvertures; mais, abusant des droits de la victoire, il leur imposa ces dures conditions : « Céder aux Romains la Sicile et la Sardaigne tout entières ; leur rendre tous leurs prisonniers sans rançon, et racheter les prisonniers carthaginois ; payer tous les frais de la guerre, et, de plus, se soumettre à un tribut annuel. » Telles furent d'abord les prétentions du vainqueur. Il y ajouta d'autres obligations qui n'étaient pas moins humiliantes pour les Carthaginois : qu'ils n'auraient d'autres amis et d'autres ennemis que ceux des Romains; qu'ils ne pourraient mettre en mer qu'un seul vaisseau de guerre, et qu'ils fourniraient aux Romains cinquante trirèmes toutes les fois qu'ils en seraient requis. Les ambassadeurs supplièrent Régulus de mettre plus de modération dans ses demandes , et de leur prescrire des conditions plus supportables ; mais il ne voulut se relâcher sur aucun point, ajoutant, avec un orgueil insultant, qu'il fallait ou savoir vaincre ou savoir obéir au vainqueur.

Le sénat de Carthage, sur le rapport de ses envoyés , fut tellement indigné de la dureté des lois qu'on lui imposait, que, malgré sa détresse, il prit la généreuse résolution de tout souffrir et de tout tenter plutôt que de subir la plus insupportable et la plus honteuse de toutes les servitudes.

Arrivée de Xanthippe a Carthage; DÉFAITE ET PRISE DE" RÉGU- LUS. — Telle était la situation des Carthaginois , lorsque les vaisseaux qu'ils avaient envoyés dans la Grèce pour y lever des troupes, revinrent avec un renfort assez considérable de soldats mercenaires. Dans le nombre était Xanthippe de Lacédémone, qui, formé dès son enfance à la discipline austère de sa patrie , y joignait une expérience consommée dans le métier de la guerre. Cet officier , instruit en détail de la dernière défaite des Carthaginois et des circonstances qui l'avaient amenée , calculant de plus les ressources qui leur restaient , le nombre de leur cavalerie et de leurs éléphants, pensa en lui-même et dit à ses amis que les Carthaginois n'avaient pas été vaincus par les Romains , mais par eux-mêmes et par l'incapacité de leurs généraux. Ce mot se répand dans le public, et arrive bientôt aux oreilles des sénateurs. Les magistrats font appeler Xanthippe ; il vient et justifie clairement ce qu'il avait avancé. Il leur démontre que , soit dans les marches , soit dans les campements , soit dans les combats mêmes, on avait toujours choisi les positions les moins avantageuses. Il ajoute que s'ils voulaient suivre ses conseils, et tenir constamment l'armée dans la plaine, il leur répondait non-seulement de leur salut , mais encore de la victoire. Tous les chefs de la république , et les généraux eux-mêmes , par une générosité bien rare et bien digne de louange, sacrifièrent leur amour-propre au salut de la patrie , et confièrent à un étranger le commandement de leurs armées.

L'habileté avec laquelle Xanthippe avait jugé l'ensemble de la guerre, avait déjà inspiré aux Carthaginois

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une grande confiance dans ses lumières.

Mais quand on le vit ranger promptement l'armée en bataille aux portes de la ville, commander des manœuvres savantes , faire exécuter en bon ordre les évolutions les plus compliquées, un enthousiasme universel s empara du peuple et de l'armée , et tous , déjà sûrs de vaincre sous un tel général, demandèrent, avec des cris de joie, à marcher contre l'enneirii.

Xanthippe ne laissa pas refroidir cette ardeur, et alla chercher les Romains. Son armée était .composée de douze mille hommes d'infanterie, de quatre mille chevaux et d'environ cent éléphants. Régulus fut d'abord surpris de voir les Carthaginois , changeant leur méthode ordinaire, diriger leur marche et asseoir leur camp dans la plaine; mais, plein de mépris pour des troupes qu'il avait vaincues tant de fois, il était résolu de les combattre, quel que fût l'avantage de leur position. 11 vint donc camper à mille toises de l'ennemi.

Alors Xanthippe , par déférence pour les officiers de l'armée punique, les réunit en conseil de guerre, et les consulta sur le parti qu'ils avaient à prendre. Mais, pendant cette délibération , les soldats demandaient à grands cris la bataille, et Xanthippe suppliant le conseil de ne pas laisser échapper une occasion si favorable, les chefs ordonnèrent à l'armée de se tenir prête , et laissèrent à Xanthippe l'entière liberté d'agir comme il le jugerait convenable.

Ce général rangea ainsi son armée en bataille. Il mit en avant les élé-

Ïihants disposés sur une seule ligne.

)errière eux, à quelque distance, il plaça la phalange carthaginoise qui était l'élite de son infanterie. Il répandit la cavalerie sur les deux ailes, avec ceux des soldats auxiliaires qui étaient le plus légèrement armés. Le reste des mercenaires fut placé à l'aile droite entre la phalange et la cavalerie. Xanthippe avait ordonné à ses soldats armés à la légère , après qu'ils auraient lancé leurs traits , de se retirer dans les intervalles qui séparaient les corps de

troupes placés derrière eux , et , pendant que l'ennemi serait aux prises avec la phalange carthaginoise, de sortir de côté et de l'attaquer en flanc.

Régulus avait d'abord rangé son armée en bataille suivant la méthode ordinaire. Mais tjuand il vit la disposition des ennemis , pour se garantir du choc des éléphants , il mit tous ses vélites à la première ligne. Ensuite, il plaça ses cohortes, dont il doubla les files , et distribua sa cavalerie sur les deux ailes , donnant ainsi à son ordre de bataille moins de front et plus de profondeur qu'il n'avait fait d'abord.

Cette ordonnance, dit Polybe, était excellente pour résister aux éléphants, mais elle exposait les Romains à être entourés par la cavalerie carthaginoise, fort supérieure en nombre à la leur.

Xanthippe alors fait avancer à la fois les éléphants pour enfoncer le centre de l'armée romaine, et la cavalerie de ses deux ailes pour charger et envelopper l'ennemi. Les Romains poussent leur cri de guerre , et marchent audacicusement sur les Carthaginois. La cavalerie romaine, trop inférieure en nombre à celle des ennemis, ne put résister longtemps , et laissa les deux ailes à découvert. L'infanterie de l'aile gauche, soit pour éviter le choc des éléphants, soit pour montrer sa supériorité sur les soldats mercenaires qui formaient l'aile droite des Carthaginois , les attaque , les disperse et les poursuit jusqu'à leurs retranchements. Au centre qui était opposé aux éléphants, les premiers rangs furent renversés et foulés aux pieds par ces masses énormes. Le reste du corps de bataille, à cause de sa profondeur, resta quelque temps inébranlable. Mais lorsque les derniers rangs , enveloppés par la cavalerie et par les armés à la légère , furent contraints de faire volte-face pour leur tenir tête, et que ceux qui avaient forcé le passage au travers des éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois, qui n'avait pas encore chargé , et qui était en bon ordre , la position des Romains fut tout à fait désespérée.

CARTHAGE

Les uns furent écrasés par les éléphants; les autres, sans sortir de leurs rangs , périrent sous les iavelots de la cavalerie et des troupes légères. Il n'y en eut qu'un petit nombre qui cherchèrent leur salut dans la fuite ; mais dans cette plaine rase et unie, ils ne purent échapper aux poursuites des éléphants et de la cavalerie. Cinq cents hommes, qui s'étaient ralliés autour de Régulus, furent faits prisonniers avec lui. Les Carthaginois perdirent en eette occasion huit cents soldats étrangers qui étaient opposés à l'aile gauche des Romains ; et de ceux-ci , il ne se sauva que les deux mille qui , en poursuivant l'aile droite des ennemis, s'étaient tirés de la mêlée, et qui parvinrent, contre toute espérance, a se réfugier dans les murs de Clypéa. L'armée victorieuse rentra en triomphe dans Carthage, traînant enchaînés le proconsul romain et les cinq cents soldats qui avaient été pris avec lui.

L'ivresse des Carthaginois, après cette victoire , fut d'autant plus grande, que le succès était inespéré. Ils célébrèrent leur triomphe par des fêtes religieuses, des festins publics et des réjouissances de toute espèce. Xanr thippe , qui avait sauvé Carthage d'une ruine' presque certaine, prit le sage parti de se retirer bientôt après dans sa patrie. Il eut la prudence de s'éclipser, de peur que sa gloire , jusque-là pure et entière, après le premier éclat éblouissant qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu à peu et ne soulevât contre lui l'envie et la calomnie, redoutables surtout pour un étranger qui , loin de son pays, n'a ni parents, ni amis, ni aucun appui pour se défendre. Appien et Zonare rapportent que les Carthaginois , bassement jaloux de la gloire de Xanthippe, et humiliés de devoir leur salut à un étranger, le firent périr par trahison, en le reconduisant dans la Grèce. Mais ce fait est peu probable; aucun des historiens latins ne le rapporte; et certes, s'ils l'avaient connu, ils n'auraient pas laissé échapper une aussi belle occasion de couvrir d'un opprobre éternel ces ennemis du nom romain , envers lesquels ils montrent

d'ailleurs une haiue si violente , et presque toujours si injuste.

Nouvelle expédition en Afrique ; BATAILLE NAVALE ENTEE LES

Romains et les Carthaginois; naufrage et destruction de la flotte romaine. — La nouvelle de la défaite et de la prise de Régulus ne découragea point les Romains. Ils s'occupèrent aussitôt à construire une nouvelle flotte et à sauver ceux de leurs concitoyens qui avaient échappé à ce désastre. Les Carthaginois soumirent d'abord les Numides , et recouvrèrent sans peine la plupart des villes qui avaient embrassé le parti des Romains.

Mais ils attaquèrent inutilement Clypéa, dont la garnison fit une opiniâtre résistance. Après avoir vainement employé tous les moyens pour la réduire, ils furent contraints de lever le siège. Sur l'avis qu'ils reçurent alors, que les Romains équipaient une flotte, et se disposaient à passer de nouveau dans l'Afrique, ils radoubèrent leurs anciens vaisseaux, en construisirent de neufs, et se mirent en mer avec deux cents galères complètement équipées, pour observer l'arrivée de Fennemi.

Au commencement de l'été, les Romains partirent avec trois cent cinquante vaisseaux , sous le commandement des deux consuls Marcus ^Emilius et Servius Fulvius , et se dirigèrent vers l'Afrique. Ils rencontrèrent près du promontoire Hermaeum, la flotte carthaginoise , l'attaquèrent sur-Ie- • champ , et l'ayant mise en déroute , lui prirent quatorze vaisseaux avec tout leur équiqage. Néanmoins , après cette victoire, ils évacuèrent Clypéa, emmenèrent la garnison et prirent le chemin de la Sicile. On a lieu de s'étonner que les Romains, avec une flotte si nombreuse et après une victoire si décisive, n'aient songé qu'à évacuer Clypéa et à en retirer sa garnison, au lieu de tenter la conquête de l'Afrique, que Régulus, avec beaucoup moins deforces, avait presque achevée.

Zonare ajoute, il est' vrai, que les Romains remportèrent, près de Clypéa, une grande victoire sur l'armée

L'UNIVERS

de terre des Carthaginois. Mais il s'accorde avec Polybe sur l'évacuation de Clypéa par les Romains. Eutropc en donne pour motif le défaut de subsistances.

Une navigation favorable avait amené la flotte romaine jusqu'en Sicile.

Les pilotes avaient conseillé de retourner de suite en Italie pour éviter la saison des tempêtes qui approchait.

Mais les consuls, méprisant leurs avis, s'obstinèrent à vouloir reprendre quelques villes maritimes qui tenaient encore pour les Carthaginois. Cette imprudence fut la cause d'un désastre épouvantable. Ils furent assaillis tout à coup d'une si violente tempête, que sur trois cent soixante-quatre vaisseaux , ils purent à peine en sauver quatre-vingts.

L'activité des Carthaginois sut mettre à profit cette faveur de la fortune. Ils envoyèrent une armée en Sicile, formèrent le siège d'Agrigente , prirent en peu de jours cette ville, qui ne reçut point de secours , et la ruinèrent entièrement. Il paraissait probable que toutes les autres places des Romains auraient le même sort et seraient obligées de se rendre aux Carthaginois; mais la nouvelle du puissant armement que l'on préparait à Rome donna du courage aux alliés, et les engagea à tenir ferme contre les ennemis. En effet , dans l'espace de trois mois, deux cent vingt galères furent mises en état de faire voile.

Onzième année de la guerre; tentative inutile des romains sur Drépane; PRISE DE Cepha-

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