BATAILLE NAVALE DES ILES É GATES ; VICTOIRE DES ROMAINS ; 242 AVANT
l'ère chrétienne. — Au commencement du printemps, le consul Lutatius, ayant rassemblé tous les vaisseaux de la république et ceux des particuliers , passa en Sicile avec trois cents galères et sept cents bâtiments de transport. Il s'empara, sans trouver de résistance, des ports de Drépane et de Lilybée , parce que les Carthaginois , qui étaient loin de s'attendre à l'arrivée d'une flotte romaine, s'étaient retirés en Afrique avec tous leurs vaisseaux. Encouragé par cet heureux début , le consul fit les approches autour de Drépane, et disposa tout pour le siège. Mais, en même temps, ce général , dont l'activité égalait la prudence, prévoyant que la flotte punique ne tarderait pas à paraître, et persuadé que l'issue de cette longue guerre dépendait d'une bataille navale, employait tous les moyens pour préparer la victoire. Il exerçait sans relâche les matelots , les rameurs et les soldats de ses galères , lès formait à toutes les évolutions, tes accoutumait à toutes les manœuvres, et enlin, par ces leçons sans cesse répétées, il parvint , en peu de temps, à leur donner une instruction et une expérience presque égales à celles de leurs ennemis.
Cependant, les Carthaginois, surpris de 'l'audace des Romains, qui venaient de reprendre la supériorité sur mer, songèrent sur-le-champ à ravitailler le camp d'Éryx. Dans ce but, ils firent passer en Sicile , sous le commandement d'Hannon , une flotte de quatre cents vaisseaux , chargés d'argent, de vivres et de munitions de toute espèce. Le dessein d'Hannon était d'aborder près d'Eryx à l'insu des ennemis, d'y décharger ses vaisseaux , de renforcer son armée navale par les vétérans aguerris qu'Amilcar lui fournirait, et d'aller ensuite, avec ce général , combattre la flotte romaine. Ces mesures .étaient bien prises , si la vigilance de Lutatius ne les eût déconcertées. Le consul, ayant deviné les projets de l'ennemi , fit embarquer sur sa flotte l'élite de ses
CARTHAGE
légions, et fit voile vers Éguse, fie située entre Drépanc et Lilyoée , d'où il aperçut de loin la flotte ennemie. Il avertit les pilotes et les soldats de se préparer pour combattre le lendemain , et les exhorta à bien faire leur devoir.
Mais, au point du jour, voyant que le vent lui était aussi contraire qu'il était favorable aux Carthaginois, et que la mer était extrêmement agitée, il hésita d'abord sur le parti qu'il devait prendre. Cependant , il calcula que si, malgré ces désavantages, il engageait de suite la bataille, il n'aurait à lutter que contre Hannon lui seul, contre des vaisseaux incomplètement armés, et embarrassés d'un chargement considérable de munitions et de vivres, tandis que s'il attendait le calme et laissait Hannon se joindre avec le camp d'Éryx , il lui faudrait combattre contre des vaisseaux allégés du poids de leur cargaison , contre l'élite de l'armée de terre, et, ce qui était encore plus formidable que tout le reste , contre le génie et l'intrépidité d'Amilcar. Ces motifs l'emportèrent dans son esprit, et le déterminèrent à saisir l'occasion présente.
Comme les ennemis approchaient à pleines voiles, il lève l'ancre et s'avance à leur rencontre. L'adresse et la vigueur de l'équipage se jouent de la résistance des vagues. La flotte se range sur une seule ligne, la proue tournée vers l'ennemi. Les Carthaginois, voyant aue les Romains leur fermaient le cnemin d'Éryx, serrent leurs voiles et se préparent au combat.
Mais ce n'étaient plus , de part et d'autre, ces mêmes flottes qui avaient combattu à D répane; aussi le succès devait-il être différent. Les Romains avaient fait de grands progrès dans l'art de construire les vaisseaux. Leurs équipages étaient formés d'excellents matelots, de rameurs exercés et de soldats choisis parmi les plus braves de l'armée. Les Carthaginois , au contraire , trop confiants dans leur supériorité , avaient depuis longtemps négligé leur marine. Au premier bruit de l'armement des Romains , ils avaient
mis en mer une flotte équipée à la hâte, et où tout accusait l'incurie et la précipitation : soldats et matelots, tous mercenaires nouvellement levés , sans expérience, sans courage, sans zèle pour la patrie, comme sans intérêt pour la cause commune. Aussi la victoire ne fut pas longtemps incertaine.
Les Carthaginois plièrent de tous côtés dès la première attaque. Ils perdirent cent vingt galères , dont cinquante furent coulées à fond , et soixante-dix furent prises avec ceux qui les montaient, au nombre de dix mille hommes. Le reste s'échappa , secondé par le vent, qui, ayant changé tout à coup, favorisa leur fuite. Lutatius conduisit à Lilybée les vaisseaux et les prisonniers dont il s'était emparé.
Traité pe paix entre Rome et Carthage. — Telle fut la célèbre bataille des îles Égates.Quand la nouvelle en fut portée à Carthage, elle y causa d'autant plus de surprise qu'on s'y était moins attendu. Le sénat ne manquait ni de volonté ni de constance pour soutenir la guerre; mais il n'entrevoyait aucun moyen de la continuer. En effet les Romains , étant maîtres de la mer, on ne pouvait envoyer à l'armée d'Éryx ni vivres ni secours : abandonner cette armée à ses propres ressources , c'était la livrer à l ennemi ; et dès lors il ne restait plus à Carthage ni généraux ni soldats. Dans cette extrémité, le sénat donna à Amilcar plein pouvoir d'agir comme il le jugerait convenable pour l'intérétde la république. Ce grand homme, tant qu'il avait entrevu quelque lueur d'espérance, avait fait tout ce qu'on pouvait attendre du courage le plus intrépide et de l'expérience la plus consommée. Il avait disputé la victoire avec une constance et une opiniâtreté sans exemple. Mais lorsqu'il vit que la résistance devenait impossible, que la paix était le seul moyen de sauver sa patrie et les soldats qui avaient partagé ses travaux, il sut, en homme sage, céder à l'impérieuse nécessité, et déploya autant de prudence et d'habileté dans les négociations , qu'il avait montré de valeur et d'audace dans le commandement des armées. Il envoya donc au consul Lutatius des députes char-
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gés de lui faire des propositions de paix et d'alliance.
Le consul , jaloux d'enlever à son successeur la gloire de terminer une guerre si importante, accueillit avec joie ces ouvertures. Il savait d'ailleurs que les forces et les finances de la république étaient épuisées ; que le peuple romain était las d'une lutte si longue et si difficile. Il n'avait pas oublié les funestes suites de la hauteur inexorable et imprudente de Régulus. Aussi, il ne se montra point difficile, et consentit à la paix aux conditions suivantes : que les Carthaginois évacueraient entièrement la Sicile; qu'ils ne feraient la guerre ni contre niéron et les Syracusains, ni contre leurs alliés ; qu'ils rendraient sans rançon aux Romains tous les prisonniers et les transfuges; qu'ils leur payeraient , dans l'espace de vingt ans , deux mille deux cents talents euboïques d'argent (*).
Lutatius avait d'abord exigé que les troupes qui étaient dans^.ryx livrassent leurs armes. Amilcar déclara qu'il ne rendrait jamais aux ennemis de son pays des armes que son pays lui avait confiées pour le défendre,' (ju'il nérirait lui-même, qu'il laisserait périr sa patrie plutôt que d'y retourner couvert d'une pareille ignominie. Cette généreuse résistance força le consul à céder.
Ce traité, expédié à Rome, ne fut pas d'abord accepté par le peuple. On envoya dix commissaires sur les lieux pour examiner de plus près l'état des affaires. Ceux-ci ne changèrent rien à l'ensemble du traité. Ils ajoutèrent seulement aux premières conditions, que les Carthaginois payeraient sur-lechamp mille talents pour les frais de guerre, et deux mille dans les dix années suivantes, et qu'ils abandonneraient toutes les îles situées entre la Sicile et l'Italie (**).
Ainsi fut terminée l'une des plus longues guerres dont il soit parlé dans l'histoire; elle dura près de vingt-quatre ans sans interruption. On peut
(*) Environ x i millions.
(**) Excepté la Sardaigne el la Corse.
juger des efforts incroyables que firent les deux peuples, lorsqu'on les voit , à la lin de la guerre , après les pertes immenses éprouvées de part et d'autre (*), réunir dans une même bataille navale sept cents galères à cinq rangs de rames. Une égale passion de dominer animait les deux républiques. De là , même audace dans les entreprises, même activité dans l'exécution , même constance dans les revers. Les Carthaginois l'emportaient par la science de la marine , par l'habileté dans la construction des vaisseaux, par la précision et la rapidité des manœuvres , par l'expérience des pilotes , par la connaissance des côtes , des plages, des rades et des vents; enfin par leurs richesses qu'alimentait un commerce florissant , et qui leur donnaient les moyens de subvenir à tous les frais d'une guerre longue et dispendieuse. Les Romains n'avaient aucun de ces avantages ; mais le courage , le zèle pour le bien public, l'amour de la patrie, une noble émulation pour la gloire, un vif désir d'étendre leur domination, leur tenaient lieu de tout ce qui leur manquait d'ailleurs.
Quant aux soldats, l'armée romaine était bien supérieure à celle de Carthage pour le courage et la discipline. Quant aux généraux, aucun Romain ne peut être comparé à cet Amilcar, qui , arrivé en Sicile au moment où les affaires étaient presque désespérées , les rétablit par les seules ressources de son génie, sut, avec des forces inférieures, déjouer pendant cinq années entières tous les efforts de la puissance romaine, et qui même, lorsque Carthage succomba , eut la gloire de n'être pas vaincu. Dans tout le cours de cette guerre, il n'a paru chez les Romains aucun général dont les talents éclatants aient pu être regardés comme la cause de la victoire, en sorte que c'est uniquement par la force de sa constitution et par ses vertus nationales que Rome a triomphé de Carthage.
(*) Dans le cours de cette guerre, les Romains perdirent, soit parles combats, soit par les naufrages, 700 vaisseaux de guerre, el les Carthaginois 5oo.
Guerre dr Libye ou contre les mercenaires de 240 a 237 avant J. C. — A la guerre que les Carthaginois venaient de terminer contre les Romains en succéda immédiatement une autre, moins longue, mais non moins dangereuse, gui attaqua le cœur de l'État, et qui fut souillée par des actes de barbarie et de cruauté sans exemple. C'est celle qu'ils eurent a soutenir contre les soldats mercenaires qui avaient servi en Sicile et contre les Numides et les Africains qui étaient entrés dans leur révolte. Cette guerre où les Carthaginois tremblèrent plusieurs fois , nonseulement pour la possession de leur territoire, mais encore pour leur propre salut et celui de Carthage, prouve combien il est dangereux pour un Etat de s'appuyer avec trop de confiance sur des troupes étrangères et sur des soldats soudoyés. Voici quelle en fut l'occasion.
Causes de la guerre. — Aussitôt après que le traité avec les Romains eut été conclu et ratifié, Amilcar conduisit à Lilybée les troupes du camp d'Éryx, et, s'étant démis du commandement, laissa à Giscon, gouverneur de la place, le soin de les faire passer en Afrique. Celui-ci, par une sage prévoyance, fit partir ces troupes par corps détachés et à des intervalles assez éloignés l'un de l'autre, pour que les premiers venus pussent recevoir l'arriéré de leur solde , et être renvoyés chez eux avant l'arrivée des autres. Le gouvernement de Carthage n'imita pas la prudence de Giscon. Comme le trésor public était épuisé par les dépenses d'une longue guerre, on ne se pressa pas de payer les troupes à mesure qu'elles arrivaient, au contraire on attendit
Su'elles fussent toutes réunies a Carlage, dans l'espoir qu'elles consentiraient à une diminution sur le montant de leur solde. Mais ces vieux soldats, nourris dans le tumulte de la guerre et accoutumés à toute la licence des camps , troublaient nuit et jour la paix de la cité par leurs dérèglements et leurs violences. Le sénat, pour y
Livraison. (Carthage.)
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mettre un terme, entra en négociation avec leurs officiers. Il fut convenu que les soldats, après avoir reçu chacun une pièce d'or pour les besoins les plus pressants, se retireraient à Sicca, qu'ils y attendraient l'arrivée du reste de leurs camarades , et qu'alors on leur payerait tous les arrérages qui leur étaient dus.
A cette imprudence, on en ajouta une autre , ce fut de les forcer d'emmener avec eux leurs bagages , leurs femmes et leurs enfants qu'ils demandaient à laisser, suivant la coutume, dans les murs de la capitale, et qui auraient été des gages certains de leur fidélité.
Lorsqu'ils furent réunis à Sicca, ces hommes qui avaient été si longtemps privés des douceurs du repos s'y livrèrent avec délices, et l'oisiveté, mère des séditions, si dangereuses surtout parmi les troupes étranères, relâcha tous les liens de la iscipline. Ils occupaient leurs loisirs à calculer les sommes que la république leur devait. Ils grossissaient leurs créances de toutes les promesses qu'on leur avait faites dans les occasions périlleuses , et les considérant comme des titres d'une validité incontestable, ils s'encourageaient les uns les autres à en exiger le payement. Enfin leur avidité, se livrant a toute l'exagération de ses espérances, jouissait déjà par avance du bonheur et des avantages qui devaient en être le fruit.
Commencements delà révolte; les mercenaires vont camper a Tunis ; 240 ans avant l'ère chertienne. — Quand les derniers corps furent arrivés de Sicile et que l'armée tout entière fut réunie à Sicca , Hannon, gouverneur de la province, leur fut envoyé par le sénat de Carthage. Celui-ci , foin de satisfaire j'attente et les prétentions exorbitantes des mercenaires, alléguant l'épuisement des finances de la république, et l'énormité des tributs imposés par l'ennemi , les supplia de consentir à une réduction sur le montant de la solde qui leur était légitimement due.
A peine a-t-il prononcé ces mots que
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la sédition éclate dans cette soldatesque avide et indisciplinée. Des groupes, des conciliabules se forment. D'abord, les soldats de chaque nation s'assemblent séparément; bientôt toutes les nations réunies ne forment qu'un attroupement général. La différence de peuples, la diversité de langages, l'impossibilité de s'entendre l'un 1 autre, jettent dans cette multitude incohérente un trouble et une confusion inexprimables.
Si les Carthaginois, dit Polybe, dans la composition de leurs armées ont eu pour tut de prévenir les associations et les révoltes générales, et de rendre les soldats moins redoutables pour leurs chefs, ils ont eu raison de les former constamment de troupes choisies parmi des nations différentes. Mais lorsque la haine couve au fond des cœurs, mje la colère s'allume, que la sédition éclate; lorsqu'il faut apaiser, éclairer, ramener au devoir les esprits égarés, c'est alors qu'on sent tout le vice d'une institution pareille. De semblables armées, lorsque la rébellion les soulève , ne mettent point de bornes à leur fureur. Ce ne sont plus des hommes; ce sont des bétes féroces, dont la rage forcenée se livre à tous les excès d'une barbarie impitoyable.
Les Carthaginois en firent dans cette occasion une triste expérience. Il y avait dans cette multitude des Espa-
§nols, des Gaulois, des Liguriens, es Baléares , des Grecs de toutes les nations , la plupart transfuges ou esclaves, et surtout un grand nombre d'Africains. Les assembler dans un même lieu , et leur parler à tous en même temps , était chose impossible ; les haranguer séparément et par nation ne l'était pas moins , aucun général ne possédant tant de langues diverses. Il ne restait à Hannon que le moyen d'employer les officiers pour faire entendre ses propositions aux soldats. C'est celui qu'il adopta. Mais, parmi ces officiers , les uns ne comprenaient pas ce qu'il leur disait ; les autres, soit par ignorance, soit par malice, rapportaient aux soldats le
contraire de ce qu'Hannon avait proposé. De là, l'inutilité de ses tentatives partielles , et partout l'incertitude , le désordre et la méfiance.
Outre leurs autres sujets de plainte, les mercenaires reprochaient encore aux Carthaginois d'avoir écarté à dessein les généraux qui avaient partagé leurs glorieux travaux en Sicile, et leur avaient fait de magnifiques promesses, pour leur envoyer un homme qui ne s'était trouvé à aucun des combats où ils s'étaient signalés. Enfin , transportés de colère, pleins de mé-
Ï>ris pour Hannon , de défiance pour eurs officiers, ils partent sur-le-champ, marchent sur Carthage au nombre de plus de vingt mille, et vont camper près de Tunis, à 120 stades de la capitale.