DÉLIBÉRATION DU SENAT CARTHA- GINOIS APRÈS LA BATAILLE DES
Grandes-Plaines; Scipion s'empare de Tunis; attaque dirigée contre la flotte romaine qui assiégeait Utique; les Carthaginois ENVOIENT DES AMBASSADEURS
A Rome; Annibal débarque a Leptis; 203 et 202 avant notre ère.
— Le résultat de la bataille des Grandes-Plaines porta la terreur dans Mme des Carthaginois et leur fit perdre toute espérance. Les sénateurs décidèrent alors qu'on fortiflerait la ville, qu'on ferait les préparatifs nécessaires pour soutenir un siège, et qu'on rappellerait d'Italie Magon et Annibal. Le danger était pressant en effet; Scipion, mettant à profit sa victoire, s'avançait sur Carthage, et déjà il était maître de Tunis. Les Carthaginois essayèrent alors une diversion; ils envoyèrent des vaisseaux pour attaquer la flotte romaine qui assiégeait Utique, et ils forcèrent Scipion à quitter Tunis et à voler au secours d'une partie de son armée. Après cette entreprise qui ne leur réussit point, les Carthaginois, privés des secours de Syphax leur allié, .qui était attaqué dans ses propres États par Lœlius et Massinissa, demandèrent une trêve à Scipion, et envoyèrent des ambassadeurs à Rome pour demander la paix. Mais en cette circonstance, comme en bien d'autres, ils se montrèrent peu scrupuleux pour remplir les engagements qu'ils avaient
i;ris; ils s'emparèrent, à la faveur de a trêve, d'un convoi de deux cents
navires qui apportaient de la Sicile les provisions destinées à l'armée de Scipion. Alors, sans doute, les Carthaginois fondaient de grandes espérances sur l'arrivée d' Annibal (*). Ce général , en effet, avait obéi aux ordres du sénat de Carthage, et il était parti pour l'Afrique avec son armée. Mais ce ne fut point sans une profonde douleur, et les historiens anciens l'ont attesté, qu'il abandonna cette Italie dont il n'avait pas cessé de rêver la conquête, et où il avait dépensé, pendant quinze années, tant de courage et de génie. Annibal aborda à Leptis; puis il vint à Adrumète, où il prit quelques jours de repos, et de là il se rendit à Zama.
Annibal et Scipion entrent en conférence ; rat aille de Z a ma (**).
202 ANS AVANT NOTRE ÈRE. — C'était sur les instances du sénat carthaginois qu'Anuibal était venu camper à Zama. Cependant l'armée romaine se trouvait encore assez éloignée de cette ville, qui est à cinq journées de Carthage du coté du couchant. Bientôt Annibal leva son camp , pour se rapprocher encore desRomains. Déjà la bataille entre le général carthaginois et Scipion était inévitable, lorsque ces deux illustres chefs se rendirent à une entrevue.
La conférence, comme il était facile de le prévoir, n'eut aucun résultat, et l'on se prépara au combat. Scipion rangea ses troupes dans l'ordre suivant : il mit les hastaires sur la première ligne,
(*) Magon de son côlé avait quitté la Cisalpine et venait au secours de sa patrie lorsqu'il mourut eu mer, à la hauteur de la Sardaigne.
(**) Les écrivains modernes s'accordent généralement pour donner à celte bataille le nom de Zama. Cependant la bataille fut livrée loin de celte ville, entre Killa et Naragara (V. Tive- Live et Appieu). Le théâtre de l'action n'est point indiqué d'une manière précise dans Polybe, mais il esl facile de voir, par le récit de cet historien , que les Carthaginois et les Romains n'en vinrent aux mains qu'à une assez grande distance de Zama. Il faut ajouter que, suivant Appien, il y eut à Zama, quelques jours avant la grande bataille, un combat entre des cavaliers romains et carthaginois.
L'UNIVERS
et laissa des intervalles entre chaque cohorte; à la seconde ligne il plaça . les princes : les cohortes des princes étaient posées non vis-à-vis des intervalles de la première ligne, comme cela se pratique chez les Romains, mais les unes derrière les autres avec des intervalles entre elles, à cause des nombreux éléphants qui se trouvaient dans l'armée ennemie. Les triaires formaient la réserve. Sur l'aile gauche était Laelius avec la cavalerie d Italie, et, sur la droite, Massinissa avec ses Numides. Scipionjeta des vélites dans les intervalles de la première ligne, et leur donna ordre de commencer le combat, de manière pourtant que s'ils étaient repoussés ou ne pouvaient soutenir le choc des éléphants, ils se retirassent, par les intervalles, derrière l'armée. Annibal, de son côté, plaça sur le front de son armée plus de quatre-vingts éléphants ; les mercenaires, Liguriens, Gaulois, Baléares et Maures, occupaient la première ligne; derrière eux, sur la seconde ligne, se trouvaient les Africains et les Cartha-
finois ; enfin à la troisième ligne , qui tait éloignée de la seconde de plus d'un stade (*) , on voyait les troupes qui avaient fait les guerres d'Italie.
Dans les deux armées, les Numides commencèrent la bataille par des es* carmouches. Ensuite Annibal fit avancer les éléphants. L'infanterie romaine eut beaucoup à souffrir de cette attaque , mais les éléphants se retirèrent par les intervalles que Scipion avait ménagés sur sa triple ligne, et, à coups de traits, on les chassa hors du champ de bataille. Alors Lœlius et Massinissa se précipitèrent sur les corps de cavalerie qui leur étaient opposés , et les
(*) Tons ces détails sont empruntés à Polybe. La narration d'Appien est très-circonstanciée , mais elle est remplie d'un foule de traditions mensongères. Nous devons dire aussi , qu'en ce qui concerne les. derniers événements de la deuxième guerre punique, Appien est souvent en contradiction avec Polybe et Tite-Live. Pour le récit de là bataille de Zama nous avons donc préféré Polybe à l'historien alexandrin.
mirent en déroute. Cependant l'infanterie s'était abordée. Les soldats soudoyés par Carthage se battirent d'abord avec un grand courage; mais voyant que la seconde ligne restait immobile et ne venait point à leur secours , ils lâchèrent pied et se précipitèrent sur les Africains et les Carthaginois. La seconde ligne d'Annibal , attaquée tout à la fois par les mercenaires et les Romains , fut taillée en pièces. Le général carthaginois ne voulut pas que les fuyards vinssent se mêler aux soldats qui lui restaient : il ordonna au premier rang de la troisième ligne de leur présenter la pique, ce qui les obligea de se retirer le long des ailes dans la plaine. Scipion se porta alors avec toute son infanterie, hastaires, princes et triaires réunis, sur la troisième ligne d'Annibal. Le combat fut long et acharné, et la victoire était encore indécise, lorsque Laelius et Massinissa, qui revenaient de la poursuite, se jetèrent, par derrière , sur l'infanterie carthaginoise et en firent un grand carnage. Ce fut ainsi que se termina la bataille. Les Romains perdirent dans cette mémorable journée pl us de quinze cents hommes; mais, du côté des Carthaginois, vingt mille soldats restèrent sur la place et vingt mille furent faits prisonniers. Après cette terrible défaite, Annibal se sauva en toute bâte à Adrumète (*).
(*) Folard , dans le commentaire qui ao com pagne le récit de Polybe sur la bataille de Zama, a jugé peut-être Annibal avec trop de sévérité. Après avoir essayé de démontrer, par une longue série d'arguments, que la conduite du général carthaginois, avant cl pendant la bataille, ne repondit
Eoint à sa réputation de prudence et d'baileté, il ajoute : « Polybe, Tite-Live, et un « grand nombre d'auteurs fort éclairés parmi « les modernes, ne peuvent s'empêcher * d'admirer la merveilleuse disposition d'An» « nibal dans cette bataille : passe pour Tite* « Live et pour ces derniers ; ils n'ont pas « cru devoir se morfondre à faire l'analyse « de ces deux ordres de bataille. Ils ont '« suivi le sentiment général, sans pénélrer « plus loin ; mais que Polvbe , qui était un «homme judicieux, grand historien, et
CARTHAGE
Avant la bataille, ditPolybe, nonseulement l'Italie et l'Afrique, mais encore l'Espagne , la Sicile et la Sardaigne étaient en suspens et suivaient les événements avec une vive anxiété.
La victoire de Scipion mit (in aux incertitudes et rendit les Romains maîtres du monde.
• Les Carthaginois envoient des ambassadeubs a Scipion; réponse de Scipion ; délibération du sénat carthaginois; le sénat et
LE PEUPLE ROMAIN APPROUVENT LE TRAITÉ DE PAIX CONCLU PAR Sd- PIOX; FIN DE LA DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE ; 202 ET 201 AVANT NOTRE
ère. — Annibal s'était enfui d'abord à Adrumète; puis, rappelé à Carthage, il était venu dans cette ville qu'il îvavait point vue depuis trente-six ans. Il conseilla alors aux Carthaginois de de-
« tout ensemble un excellent homme de
• guerre ; que Polybe , dis-je , soit le pre- « mier qui ait été de ce sentiment , et qu'il « ait donné le branle à celui de tous les « autres, voilà ce qui me surprend. Serait- -ce en vue de relever la gloire de Scipion
■ qui était son ami, ou prévenu par les « grandes actions d'Annibal , ou faute de
« réflexion ? Pour peu qu'on ait de
« connaissance de la guerre , on verra qu'Au- « nibal ne se surpassa jamais moins que
«dans celte bataille Quoiqu'il soit
« toujours dangereux d'être singulier dans « son opinion , et d'attaquer, comme j'ai « fait, un sentiment généralement reçu, je « ne puis que je ne dise que cet ordYe de « bataille est très-peu digne d'envie et de
■ l'éloge de Scipion J'avoue qu'il n'y
- a qu une voix sur l'excellence de Tordre « de bataille adopté à Zama par Annibal ; m mais ce ne doit pas être une raison pour « me soumettre à i'opiuion de ces gens- là.
• Ils ont profondément examiné cette mé-
• thode, dira-l-on, fort bien ; cela ne doit « pas m empêcher d'examiner à mon tour « et voir s'ils ne se sont pas trompés. Il est « aisé de juger si la chose méritait d'être «examinée. Il u'y a rien qui doive empê- « cher de reconnaître des fautes dans un « homme extraordinaire, ainsi que dans un « autre. Personne n'est exempt de fautes, et « le plus parfait est celui qui en a le moins « commis. Annibal peut être mis de ce «nombre.»
mander la paix aux Romains. On envoya donc des ambassadeurs a Scipion , qui leur ordonna de se rendre à Tunis où il conduisait son armée. Scipion songea un instant à faire le siège de Carthage , et à terminer la guerre par la ruine de cette ville. Mais bientôt, craignant que , pendant les longueurs du siège qu'il méditait, un successeur ne vînt lui enlever le fruit de ses nombreux succès et toute sa gloire, il résolut d'accorder la paix aux Carthaginois. Voici à quelles conditions il voulut traiter :
« D'une part , les Carthaginois garderont en Afrique toutes les places qu'ils avaient avant la dernière guerre, ainsi que les terres , les esclaves et les autres biens dont ils étaient en possession; à partir de la conclusion du traité , il ne sera fait contre eux aucun acte d'hostilité; ils continueront à vivre suivant leurs lois et leurs coutumes, et on ne leur imposera point de garnisons.
« D'autre part , les Carthaginois restitueront aux Romains tout ce qu'ils leur ont injustement enlevé pendant les trêves; ils leur remettront tous les prisonniers de guerre et transfuges qu'ils ont pris ou reçus; ils abandonneront tous leurs longs vaisseaux , à l'exception de dix galères; ils livreront tous leurs éléphants ; ils ne feront aucune guerre ni au dehors , ni au dedans de l'Afrique sans l'adhésion du peuple romain; ils rendront à Massinissa les maisons, terres, viHes et autres biens qui lui ont appartenu ainsi qu'à ses ancêtres (les Romains se réservaient de désiner les pays où se trouvaient ces iens de Massinissa) ; ils fourniront des vivres à l'armée romaine pendant trois mois; ils payeront ta solde de cette armée jusqu'au moment où le sénat et le peuple romain auront statué sur les articles du traité; ils donneront dix mille talents d'argent en cinquante ans , en payant chaque année deux cents talents euboïques ; enlin , comme garantie du traité, le consul choisira cent otages dans la jeunesse carthaginoise. » Quand les ambassadeurs qui avaient
L'UNIVERS
été envoyés à Tunis revinrent à Cartilage, et firent, connaître le résultat de leur négociation , il y eut dans le sénat une grande hésitation. Plusieurs sénateurs étaient d'avis de rejeter les conditions proposées; et parmi eux, Giscon essaya par un discours de motiver son opinion. Il commençait à parler lorsque A nnibal s'élança vers lui et l'arracha de son siège. Aussitôt de violents murmures éclatèrent dans l'assemblée. « Vous me pardonnerez , dit Annibal , si j'ai commis une faute contre les usages. Vous savez que sorti de ma patrie à l'âge de neuf ans , je n'y suis revenu qu'après trente-six ans d'absence. Veuillez donc me pardonner la faute que j'ai commise , et ne considérer que mes intentions qui sont celles d'un non citoyen. » Annibal ajouta que rejeter, dans un danger si pressant, la paix accordée par Scipion , c'était vouloir la ruine de Carthage. Il termina en disant : « Ne délibérez point sur les articles , mais recevez-les avec joie. Offrez des sacrifices aux dieux , et priez - les de faire en sorte que le peuple romain ratifie le traité que l'on nous propose. » Le sénat se rendit à l'opinion d'Annibal, et fit partir des ambassadeurs pour conclure la paix. Ces ambassadeurs se dirigèrent vers Scipion qui campait à Tunis, et de là ils allèrent à Rome.
Introduits dans le sénat, Asdrubal Hœdus, l'un d'eux , prit la parole et implora la pitié des Romains. On leur accorda la paix , et le traité conclu par Scipion fut ratifié par le peuple et les sénateurs. Alors , les ambassadeurs revinrent en Afrique.
«Les Carthaginois, dit Tite-Live, « livrèrent leurs vaisseaux de guerre, « leurs éléphants , les transfuges , les « esclaves fugitifs et quatre mille pri- « sonniers , parmi lesquels se trouva «un sénateur, Q. Terentius Culleo.
« Scipion fit conduire les vaisseaux en « pleine mer pour y être brûlés ; ils «formaient, suivant quelques histo- « riens , un total de cinq cents bâti- « ments à rames. L'aspect de cet em- » brasement , qui tout à coup vint « frapper les regards, causa aux Car-
« thaginois une douleur aussi profonde « (iue s'ils avaient vu l'incendie même « de Carthage. » Quand il fallut faire le premier payement des contributions, les sénateurs carthaginois manifestèrent une vive affliction , et plusieurs d'entre eux versèrent des larmes amères. Alors Annibal se prit à rire : sur le reproche que lui fit Asdrubal Hœdus d'insulter par sa joie à la douleur publique, dont il était la première cause, il répondît : «Si l'œil qui distingue les mouvements extérieurs pouvait lire au fond de l'âme , il serait facile de reconnaître que ce rire qui vous choque n'est pas l'expression de la joie , mais plutôt d'un délire causé par l'ex«ès du malheur. Toutefois, ce rire est encore moins déplacé que votre douleur. Quoi ! au moment où l'on arrachait les dépouilles de Carthage, quand on la désarmait, vous ne pleuriez point ; et , dans ce jour où chaque citoyen doit payer sa part du tribut, on dirait que la perte de votre or est une véritable calamité publique. Hélas!
je crains qu'avant peu vous ne vous aperceviez que ce qui vous coûte aujourd'hui des larmes, était de tous vos maux le plus léger ! »
Scipion, avant de quitter l'Afrique, ajouta aux États que Massinissa tenait de ses ancêtres Cirta et les autres villes qui avaient appartenu à Syphax. C'était
fiour le récompenser de sa fidélité et 'attacher de plus en plus au parti des Romains. Ainsi Carthage, épuisée d'argent par d'onéreuses contributions, sans armées de terre et sans flotte, se vovait livrée à la discrétion de sa rivale. Toutefois , Rome craignit encore qu'elle ne pût se relever de tant de désastres; et, pour la tenir toujours faible et toujours humiliée, elle accrut la puissance de Massinissa, Vennemi éternel du peuple carthaginois. Au moment où Scipion partit pour aller recevoir le triomphe , il était déjà évident que le traité qui avait mis fin à la deuxième guerre punique ne faisait qu'ajourner la ruine de Carthage.
Carthage humiliée par les Romains APRÈS LA DEUXIÈME GUERRE
punique; ambassadeurs envoyés
CARTHAGE
aux Carthaginois par les Romains; réponse des Carthaginois a ces ambassadeurs; 201-195 avant notre ère. — Après avoir succombé, Carthage ne tarda pas à sentir combien étaient rigoureuses et dures les lois que Rome victorieuse imposait à ses ennemis. Dès lors, en effet, elle fut obligée de subir, jusqu'au moment de sa ruine, une longue série d'humiliations et d'injustices. Ainsi, les Romains avaient à peine ratifié le traité qui termina la guerre, que les Carthaginois s'empressèrent de remplir leurs nouveaux engagements et de se soumettre à toutes les conditions qu'ils avaient acceptées. Ils croyaient sans doute avoir satisfait aux exigences des vainqueurs, lorsque des ambassadeurs se présentèrent à eux , et parlèrent ainsi au nom de Rome :
<• Amilcar, un de vos concitoyens, est « resté dans la Gaule; il a levé une « armée de Gaulois et de Liguriens, et « il fait la guerre aux Romains contre « la foi des traites. Si vous désirez « conserver la paix, rappelez Amilcar « pour le livrer au peuple romain. »
Ils ajoutèrent encore : « Tous les trans- « fuges n'ont point été rendus; il en «est resté un grand nombre, qui, « dit-on, se montrent publiquement à « Carthage. Vous devez en faire une « recherche exacte et les arrêter, afin « de les remettre aux Romains d'après « les termes du traité. »
Amilcar avait agi sans la participation des Carthaginois; ceux-ci ne pouvaient donc lui ordonner de suspendre une guerre à laquelle ils étaient étrangers. Toutefois, a la voix des ambassadeurs romains, ils s'humilièrent, et firenteette réponse : « Tout ce qui est en notre « pouvoir, c'est d'exiler Amilcar et de « confisquer ses biens. A l'égard des « transfuges, nous avons restitué ceux « que des recherches exactes nous ont « fait découvrir. JVous nous proposons, « à ce sujet, d'envoyer des députés au « sénat romain pour lui donner des « explications satisfaisantes. » Les Carthaginois ne se bornèrent point à protester ainsi, par leurs paroles, contre la malveillance de leurs ennemis, ils
7e Livraison. (Carthage.)
se hâtèrent encore d'envoyer à Rome deux cent mille mesures de blé et autant à l'armée de Macédoine. Quant h Amilcar, il perdit la vie dans une bataille où les Gaulois furent vaincus (*).
Nous devons ajouter ici que les ambassadeurs qui étaient venus à Carthage avaient mission de poursuivre leur route en Afrique, et de se présenter à Massinissa pour lui offrir de riches présents, et le féliciter, nonseulement d'avoir reconquis les États de ses pères, mais encore d'avoir dépouillé de son royaume Syphax, l'allié des Carthaginois.
Conduite d'Annibal pendant la paix; les réformes qu'il opère dans le gouvernement de carthage soulèvent contre lui le PARTI aristocratique; Annibal échappe aux Romains par la
fuite; 195 AVANT NOTRE ère. — Quand la guerre fut terminée, Annibal, chef de la faction Barcine, fut porté par ses concitoyens aux plus hautes dignités de la république. Bientôt il usa de son pouvoir et de son influence pour opérer dans le gouvernement de Carthage d'importantes réformes; mais il ne put attaquer certains vices de la constitution sans se faire, dans le parti aristocratique, d'implacables ennemis. A cette époque, l'ordre des juges exerçait dans la ville une domination d'autant plus absolue et tyrannique, que les charges de cet ordre étaient inamovibles. Les juges disposaient, suivant leurs caprices , des biens , de l'honneur et de la vie même des citoyens. Il suffisait d'avoir déplu à l'un d'eux pour être exposé à la haine de tous les autres.
Annibal essaya d'attaquer les juges qui depuis longtemps étaient devenus odieux au peuple. Un jour qu'il siégeait à son tribunal, il s'éleva fortement contre eux, et les accusa d'avoir anéanti, par l'abus qu'ils avaient fait de leur pouvoir et par leur arrogance,
(*) Tite-Live nous apprend que, suivant certains historiens, Amilcar fut pris pendant la bataille et qu'on le vit paraître à Rome , dans un triomphe.
L'UNIVERS
l'autorité des lois et des magistrats.
Quand Annibal s'aperçut que la multitude écoutait son discours avec faveur, il fit passer une loi qui portait : « qu'à l'avenir, on élirait chaque année de nouveaux juges , et que personne ne pourrait être juge deux ans de suite. » Cette grande mesure fut accueillie avec joie par le peuple, mais elle ne fit qu'irriter de plus en plus la faction aristocratique. Bientôt une autre loi , faite dans un but d'utilité publique, acheva d'exaspérer tous les ennemis d'Annibal. Depuis longtemps, les revenus de l'État étaient dilapidés par ceux-là même à qui la république les avait confiés , ou enlevés par les grands, qui se les partageaient comme une
f>roie. Les sommes destinées à payer e tribut annuel imposé par les Romains se trouvant ainsi détournées, le peuple était soumis à d'onéreuses contributions. Annibal, après avoir pris une connaissance exacte de l'étendue des revenus de l'État, força à une restitution les détenteurs des deniers publics. Dès lors, il fut exposé à toute la haine de l'aristocratie. Ses ennemis écrivirent à Rome pour l'accuser d'entretenir avec le roi de Syrie, Antiochus, de coupables intelligences.
Les Romains, qui craignaient toujours Annibal, prêtèrent une oreille favorable à ses accusateurs , et ils résolurent, malgré l'opposition de Scipion l'Africain, de s'emparer de sa personne. Ils envoyèrent à Carthage C. Servilius, M. Clâudius Marcellus et Q. Terentius Culléo, qui, d'après les conseils des ennemis d'Annibal, cachèrent le but de leur voyage. Quand ils furent arrivés , Annibal ne se trompa point sur leurs projets. Il fit ses préparatifs , et le jour même de sa fuite on le vit se promener longtemps sur la place publique. Quand le soir fut venu, il se rendit à une des portes de la ville, suivi seulement de deux hommes qui ignoraient son dessein. Des chevaux l'attendaient, et il partit aussitôt. Le lendemain, il arriva au bord de la mer, entre Acholla et Thapsus, et là il s'embarqua sur une galère que depuis longtemps il tenait prête , et
équipée. C'est ainsi qu'Annibal quitta l'Afrique; et dans sa fuite, dit Tïte- Live, il pensait plus souvent à la triste destinée de Carthage qu'à ses propres malheurs.
La nouvelle de la disparition soudaine d'Annibal se répandit bientôt à Carthage. Les bruits les plus divers circulaient parmi la foule qui s'était rassemblée dans la place publique. Les uns disaient qu'il avait pris la fuite; les autres, et c était le plus grand nombre, affirmaient qu'il avait été tué par les émissaires des Romains; enfin, on apprit par des marchands qu'Annibal s'était montré dans l'ile de Cercine.
Les ambassadeurs romains, trompés dans leur attente, se présentèrent au sénat de Carthage, où ils dirent : « qu'ils n'ignoraient pas qu'Annibal entretenait des relations avec Philippe de Macédoine, Antiochus, les Étoliens, et tous les ennemis de Rome; qu'il ne se donnerait point de repos qu'il n'eût allumé la guerre dans le monde entier ; que les Carthaginois ne devaient pas laisser ces manoeuvres impunies, s ils voulaient prouver au peuple romain qu'ils étaient complètement étrangers aux projets d'Annibal. » Les Carthaginois répondirent à ces arrogantes paroles, qu'ils étaient disposés à se soumettre en toutes choses aux volontés du peuple romain. Mais déjà il était hors de leur pouvoir de combler les vœux de Rome, car Annibal en fuyant s'était mis à l'abri de la haine et de la perfidie de tous ses ennemis.
Annibal chez Antiochus; ses tentatives pour rallumer la guebbe contee les romains ; il essaie , par un de ses émissaires, de soulever les cabthaginois.
195-193 avant notbe èbe. — Annibal, après une heureuse navigation, arriva à Tyr, où il fut reçu comme dans une seconde patrie. Il ne fit pas un long séjour dans cette ville , et il s'empressa de se rendre à Antioche.
Quand il apprit que le roi de Syrie était absent, il se remit en mer et il se dirigea vers Éphèse, où il rencontra enfin Antiochus. Ce prince était alors dans de grandes incertitudes, et
CART1IAGK.
il ne savait s'il devait entreprendre la guerre contre les Romains. L'arrivée d'Annibal mit lin à toutes ses irrésolutions. On apprit bientôt à Rome qu'Antiochus taisait de grands préparatifs. Cette fois encore , les Carthaginois vinrent dénoncer Annibal nu sénat romain , et l'accuser d'avoir été l'instigateur de la guerre qui allait commencer. En effet, Annibal, qui avait gagné la confiance d'Antiochus, lui avait inspiré une partie de sa haine contre les Romains. Jl ne cessait de lui dire que Rome était l'ennemie de tous les peuples, (jue, pour lui résister, il fallait la prévenir et l'attaquer en Italie. Il s'offrait pour conduire une expédition dans cette contrée, qu'il avait abandonnée avec tant de regret , et il disait au roi de Syrie, que si le théâtre de la guerre était porté encore une fois en Italie , Carthage elle-même ne tarderait point à reprendre les armes. Après avoir fait goûter ses projets à Antiochus, il voulut connaître les intentions de ses concitoyens. Il envoya à Carthage un émissaire adroit, le Tyrien Arîston , auquel il ne conûa point de lettres , mais seulement des instructions verbales, et il l'adressa à ceux qu'il comptait encore au nombre de ses amis.
Dès qu' Ariston parut à Carthage, l'objet dé sa mission fut connu de tous : alors la faction aristocratique conçut de grandes craintes. Les sénateurs étaient d'avis de faire comparaître Ariston devant les magistrats, de l'envoyer à Rome s'il ne pouvait donner sur son voyage des explications satisfaisantes, et ils disaient qu'on devait maintenir la république, non-seulement à l'abri de tout reproche, mais encore de tout soupçon.
Appelé devant les magistrats, Ariston fit valoir, comme moyen de défense, l'impossibilité où l'on était de produire contre lui des preuves écrites. Cependant il ne put trouver pour son voyage un prétexte plausible, èt il montra un extrême embarras lorsqu'on lui Gt observer qu'il n'avait eu des entretiens qu'avec les membres de la faction Barciue. Après avoir entendu Ariston , les
sénateurs commencèrent à délibérer; mais bientôt des débats s'élevèrent dans le sénat, les avis furent partagés, et on se sépara ce jour-là sans avoir pris une décision. Quand le soir fut arrivé, Ariston, vraisemblablement d'après les conseils des amis d'Annibal , vint avec des placards dans un des endroits les plus fréquentés de la ville, et il les suspendit au-dessus du tribunal où siégeaient chaque jour les magistrats. Lui-même, vers la troisième veille , s'embarqua et prit la fuite. Le lendemain, lorsque les suffètes se rendirent à leur tribunal pour rendre la justice , on aperçut les placards; on les détacha et on en fit lecture. Ils portaient : « que les instructions données à Ariston, n'étaient point secrètes et qu'elles ne s'adressaient à aucun citoyen en particulier, mais à tous les sénateurs. » Cette déclaration qui compromettait les familles les plus illustres, fut cause qu'on ralentit toutes les poursuites; cependant on crut nécessaire d'envoyer une ambassade à Rome, pour informer les consuls et le sénat de ce qui s'était passé.
Premières attaques de Massi-