LA CITADELLE; 146 AVANT NOTRE
ère. — Scipion avait passé une année presque entière à préparer par de sûres opérations la ruine de Carthage (*). Après avoir détruit pendant l'hiver l'armée de Diogène, pris Néphéris, reçu la soumission des villes d'Afrique qui tenaient encore pour les Carthaginois, il résolut, aux approches de la belle saison , de tenter de vigoureuses attaques et de frapper les derniers coups. U se dirigea, d'abord vers le port qui était appelé Cothôn; Asdrubal, qui croyait avoir découvert les projets du général romain, fit mettre le feu, pendant la nuit, à la partie QuadranguJaire de ce port. Tandis qu'il fixait sur ce point toute son attention, Laelius escalada la partie* ronde du Cothôn qui était opposée à la partie quadrangulaire, et il ouvrit ainsi l'entrée de Carthage à l'armée romaine.
Bientôt le port et les fortifications oui l'entouraient furent au pouvoir de
I ennemi. Scipion alors pénétra dans la ville, et il s'établit, pour la nuit,
(*) « Si Ton examine attentivement l'ensemble du récit d'Appicn et l'histoire du siège de Carthage pendant les trois ans de sa durée, on sera convaincu que, malgré les forces immenses en troti|>cs de terre et de mer employées par les Romains , il était nécessaire de procéder de cette manière lente et circonspecte pour obtenir la victoire. La position admirable de Carthage défendue par plusieurs enceintes séparées , indépendamment du Cothôn , l'égalité des forces entre l'assaillant et l'assiégé, contraignirent Scipion à exécuter ses travaux gigantesques de circonvallation. Il lui fallut inarcher pas à pas dans celte lutte difficile.
II est même probable que , si les Romains, par une perfidie plus que purique, n'eussent enlevé d'abord aux Carthaginois , déçus par l'espoir de conserver la paix , leurs armes , leurs machines et leurs vaisseaux, cette troisième guerre se serait encore terminée par un traité et n'aurait pas eu pour résultat la ruine et la destruction de Carthage.» M. Dureait de la Malle.
avec ses soldats sur la place publique. Le lendemain , au point du jour , il appela à son aide quatre mille hommes de troupes fraîches. Au moment où ceux-ci entrèrent à Carthage, ils se précipitèrent dans le temple d'Apollon , et , sans tenir compte des menaces de leurs officiers, ils enlevèrent les lames d'or qui couvraient la stalue de la divinité. Ils n'obéirent aux ordres de Scipion que lorsqu'ils eurent partagé entre eux ces dépouilles sacrilées, qui valaient bien, dit un historien e l'antiquité, une somme de mille talents.
Quand Scipion eut fait tous ses préparatifs pour attaquer Byrsa, il se mit en marche avec ses troupes. Mais bientôt il s'aperçut qu'il ne parviendrait point sans peine jusqu'au pied de la citadelle. Trois rues étroites, bordées de chaque côté de maisons à six étages, montaient de la place publique à Byrsa. Les soldats de Scipion étaient à peine entrés dans ces rues qu'une bataille terrible s'engagea. Les Romains furent alors accablés par une grêle de traits et de pierres. Il fallait pénétrer et se battre dans chaque maison , et à chaque étage. Les Carthaginois étaient partout, dans la rue, sur les toits, et l'armée romaine ne pouvait avancer que lentement et pas à pas.
La ville présentait en ce moment un spectacle horrible; les uns périssaient par Tépée, les autres par les traits qui étaient lancés; d'autres enfin, en tombant du haut des maisons , étaient reçus sur les piques des soldats. On entendait aussi le bruit des armes qui se choquaient, les plaintes, les gémissements et les cris de douleur des blessés et des mourants. Enfin , après une lutte prolongée et des efforts inouïs , Scipion arriva devant Byrsa. Ce fut alors que voulant se ménager un vaste emplacement pour les manœuvres de ses troupes, il fit mettre le feu au quartier de la ville qu'il venait de traverser.
Incendie de Carthage ; cinquante mille Carthaginois demandent LA VIE ET SORTENT DE LA CITADELLE ; ASDRUBAL ET LES
L'UNIVERS
TRANSFUGES ROMAINS SE DÉFENDENT ENCORE DANS LE TEMPLE D'ESCULAPEj
146 avant notre ère. — Pour avancer plus rapidement dans leur œuvre de destruction, les Romains ne se contentèrent pas de mettre le feu aux édifices et de les démolir par portions, ils les sapèrent par la base afin de faire écrouler la masse entière. On vit alors une chose hideuse: des corps humains tombaient avec les décombres; c'étaient les vieillards, les femmes et les enfants gui jusqu'à ce moment étaient parvenus à se dérober aux regards des vain* queurs, en se cachant dans les réduits obscurs et dans les endroits secrets des maisons. Ces corps étaient broyés sous les pieds des chevaux qui passaient et repassaient; puis , arrivaient avec des haches, des crocs et des fourches, ceux qui étaient chargés de déblayer le terrain. Ils enlevaient les monceaux de ruines et jetaient dans un même fossé, les poutres, les pierres, les cadavres et les corps de ceux qui respiraient encore, a Ce n'était point par cruauté ni à dessein , dit un historien de l'antiquité , que les Romains agissaient ainsi. D'abord, ils étaient animés par l'espoir d'une victoire prochaine; ensuite, le mouvement et l'agitation , la voix des hérauts , les sons éclatants de la trompette, les commandements des tribuns et des centurions qui dirigeaient le travail des cohortes, tous ces bruits enfin d'une ville prise et saccagée inspiraient aux soldats une sorte d'enivrement et de fureur qui les empêchaient de voir ce qu'il y avait d'horrible dans un pareil spectacle. » Dans ces dures paroles d'Appien, il est facile de saisir les impressions de Polybe qui assista à la ruine et à la destruction de Cartilage, et qui ressentit, dans le camp romain , à côté de Scipion, son élève et son ami, tout l'enthousiasme de la victoire.
L'armée romaine passa six jours et six nuits à déblayer le terrain qui était couvert de ruines. Les soldats se succédaient dans le travail, pour ne point succomber aux veilles et à la fatigue.
Il y avait un homme cependant qui ne prenait ni sommeil, ni repos, qui sur-
veillait les soldats, les pressait et se portait sur tous les points : c'était Scipion. Enfin le septième jour , se trouvant accablé de lassitude, il monta sur une éminence et s 'assit dans un lieu d'où il pouvait encore examiner ce qui se faisait dans son armée. En cet instant, on lui amena plusieurs Carthaginois. Ils venaient lui dire que tous ceux oui s'étaient enfermés dans l'enceinte de la citadelle étaient prêts à se rendre, s'il promettait de ne pas les égorger.
« Je vous le promets, dit Scipion; les transfuges seuls n'obtiendront point de grâce. » Cinquante mille inaividus, hommes et femmes (*) , sortirent alors de Byrsa et furent mis sous bonne garde*. Il ne restait plus dans la citadelle que neuf cents transfuges , Asdrubal , sa femme et ses deux enfants.