ASDRURAL ET LES TRANSFUGES SE
jettent dans le temple d'esculape ; Asdrubal se rend ; incendie du temple; mort de la femmb d'asdrubal ; conversation de Scipion et de Polybe; 146 avant notre ère. — Le temple d'Esculape était bâti sur un roc élevé , au sommet duquel on ne pouvait parvenir qu'en montant soixante degrés. C'est dans ce temple que se jetèrent Asdrubal et les transfuges. De ce lieu , ils pouvaient facilement repousser les assaillants et soutenir longtemps encore les efforts de l'armée romaine. Ils se Rendirent d'abord avec tout le courage qu'inspire le désespoir; mais enfin, épuisés par les veilles, par la faim et par des combats sans cesse renouvelés, ils abandonnèrent les alentours du temple et se réfugièrent dans les parties élevées de l'édifice. Ce fut alors qu'Asdrubal suppliant vint se rendre à Scipion. Le général romain lé fit asseoir à ses pieds , et l'exposa ainsi prosterné et humilié , aux regards des transfuges. Ceux-ci accablèrent d'abord leur ancien chef des plus cruelles injures, ensuite ils mirent le feu au temple et tombèrent ensevelis
(*) Quarante mille hommes, suivant Florus ; trente mille hommes et vingt-cinq mille femmes, suivant Orose.
CARTHAGE
sous ses ruines. Au moment où l'incendie commençait a dévorer l'édifice', la femme d'AsdYubal , revêtue de ses pîus beaux vêtements, se présenta avec ses deux enfants, à la vue de Scipion; elle lui cria avec force : « Romain, les dieux te sont favorables, puisqu'ils t'accordent la victoire. Souviens-toi de punir Asdrubal qui a trahi sa patrie, ses dieux, sa femme et ses enfants.
Les génies qui protégeaient Carthage s'uniront à toi pour cette œuvre de vengeance. » Puis, se tournant vers Asdrubal : « O le plus lâche et le plus infâme des hommes! tu me verras mourir ici avec mes deux enfants; mais bientôt tu sauras que mon sort est encore moins à plaindre que le tien. Illustre chef de la puissante Carthage, tu orneras le triomphe de celui dont tu baise les pieds, et après ce triomphe, tu recevras le châtiment que tu mérites. » En achevant ces mots, elle égorgea ses deux enfants et se précipita avec eux au milieu des flammes. « Ce n'était point la femme d'Asdrubal, dit Appien, qui devait terminer sa vie par cette mort héroïque, mais Asdrubal lui-même. »
On raconte que Scipion , en voyant autour de lui tant de ruines accumulées , versa des larmes. II pensait à la triste destinée de Carthage qui avait été si longtemps riche et puissante. Il lui arriva, au milieu de ses réflexions , de s'écrier avec Homère :
« Viendra un jour où périra Troie , la ville sacrée, et où périront avec elle Priam et le peuple de Priam (*). »
Polybe, qui se trouvait à côté de Scipion, lui dit alors : « Quel sens attachez-vous à ces paroles? — C'est Rome qui occupe ma pensée, répondit Scipion; je crains pour elle l'instabilité des choses humaines. Ne pourraitil point se faire qu'elle éprouvât un jour les malheurs de Carthage? »
Carthage ruinée; Scipion partage LE BUTIN ENTRE SES SOLDATS;
joie a Rome a la nouvelle de la prise de Carthage; le territoire carthaginois est réduit en pro-
O Iliade iv, v. 164 et i65.
vince romaine; 146 AYANT notre
ère. — Scipion permit à son armée de piller les ruines de Carthage; toutefois, il fit mettre en réserve l'or, l'argent et les objets qui avaient été consacrés aux dieux dans les temples.
Puis , il donna une gratification à ses soldats. Il envoya alors à Rome un vaisseau chargé de riches dépouilles, pour annoncer sa victoire. En même temps , il fit savoir aux peuples de la Sicile qu'il était prêt à leur restituer tout ce qui leur avait été pris pendant leurs guerres avec les Carthaginois (*).
Ce fut un soir que l'on vit arriver à Rome le vaisseau envoyé par Scipion et que l'on apprit la nouvelle de la ruine de Carthage. La joie fut grande dans la ville. Pendant la nuit, les citoyens s'abordaient, s'interrogeaient et s'adressaient de mutuelles félicitations. On racontait aussi les guerres passées, et lorsqu'on rappelait les divers incidents de la dernière lutte, on trouvait qu'aucune victoire n'était comparable à celle que venaient de remporter Scipion et son armée.
Le succès même était si grand, que parfois on était tenté de n'y- point croire, et l'on entendait des gens qui disaient : « Mais est-il bien vrai que Carthage ait été détruite ? .» Toute la nuit se passa ainsi en joyeux propos et en manifestations de la plus vive allégresse. Le lendemain , a la pointe du jour , on se rendit aux temples pour faire des prières et des sacrifices. Après avoir rendu aux dieux de solennelles actions de grâces, on donna des jeux au peuple, et les fêtes commencèrent.
(*) « Cetaient.Jit Diodore, des portraits peints de leurs hommes illustres , des statues exécutées avec un talent remarquable, et des offrandes en or et en argeni (ju'on avait faites à leurs dieux. Himère y retrouva sa stalue personnifiée sous les traits d'une femme et ct'lledu noëteSlésichorr; Segeste, sa Diane; Ola, plusieurs objels d'art; A grigente, le fameux taureau de Phalaris. Plusieurs villes d'Italie et d'Afrique recouvrèrent alors , par la libéralité de Scipion , les objets précieux dont elles avaient été dépouillées par les Carthaginois. » M. Dureau de la Malte,
L'UNIVERS
Cependant, le sénat envoya en Afrique dix commissaires choisis dans 1 ordre des patriciens. Ils devaient se concerter avec Scipion pour régler le sort de la province carthaginoise. A leur arrivée, ils ordonnèrent de détruire ce qui restait encore de Carthage. Ils déclarèrent que nul, à l'avenir, ne serait autorisé à bâtir sur remplacement de la ville ruinée , et surtout à l'endroit où s'élevaient jadis les quartiers de Byrsa et de M égara. Puis, comme s'ils avaient craint de voir les Carthaginois sortir de leurs tombeaux , ils accompagnèrent cette défense de tout l'appareil des cérémonies religieuses, et ils prononcèrent au nom des dieux, contre celui qui viendrait habiter ces lieux maudits, de terribles imprécations. Après avoir récompensé les peu* pies et les villes qui avaient prêté aide et appui aux Romains , dans la dernière guerre, et après avoir puni ceux qui étaient restés fidèles à Carthage, les commissaires délégués par le sénat revinrent en Italie. Avant leur départ, ils avaient réduit en province romaine toute la partie de 1 Afrique qui avait appartenu aux Carthaginois.
Dans la même année ( 146 avant notre ère ), on vit à Rome deux triomphes; Scipion et Mummius montèrent au Capitole , en étalant aux yeux d'un peuple immense les dépouilles des villes qu'ils avaient vaincues. Certes , les deux triomphateurs étaient loin de prévoir qu'un siècle à peine après leur victoire, Rome elle-même essaierait de réparer ses propres injustices, et ue César, en léguant aux héritiers e sa puissance le soin de relever Corinthe et Carthage, croirait faire satisfaction à l'humanité outragée.