GUERRE ENTBE L'EMPIRE D'ORIENT
ET LES vandales; basiliscus ;
COMBAT NAVAL ; BUSES ET VICTOIRE DE GENSÉRIC ; LES FOBCES DE L EM- PIBE D'ORIENT SONT ANEANTIES. —
Parmi les guerriers qui suivirent Anthémius en Italie, se trouvait Marcellianus. Après son départ de la Sicile, il s'était retiré en Dalmatie , et ià , à l'aide des soldats qui s'étaient dévoués à sa fortune, il se maintint à l'égard de Rome et de Constantinople dans une complète indépendance. Cependant , à I avènement d'Anthémius, il s'imagina peut-être que l'influence de Ricimer , son ennemi , était à jamais détruite, et il s'offrit pour servir en-
(*) Placidie, femme d'Olybrius, était •œur d'Eudoxie , qui avait épousé Huaéric, fils aîné du roi des Vandales.
core cet empire d'Occident, qu'autrefois il avait si glorieusement défendu.
On accueillit sans doute avec joie les propositions de Marcellianus. On lui confia des troupes , et , à leur téte , il partit pour la Sardaigne , d'où il expulsa les Vandales (469).
A la même époque, les généraux de l'empire d'Orient obtenaient sur terre et sur mer de brillants succès. L'un d'eux , Héraclius , s'empara , avec les troupes de l'Egypte, de toute la Tripolitaine, et se prépara à marcher sur Carthage. L'empereur Léon cependant ne voulait point se borner à des attaques partielles; il avait résolu de frapper sur les Vandales un coup décisif, et il faisait alors d'immenses préparatifs.
Avec les sommes qu'il tirait de Constantinople et des provinces , il équipa une flotte de onze cent trente vaisseaux, et leva plus de cent mille soldats ou matelots. Quand il eut rassemblé toutes ces forces, il les confia à Basiliscus, frère de sa femme, l'impératrice Vérine, et lui ordonna de se diriger vers la capitale du royaume de Genséric (470). « La flotte formidable de Basiliscus atteignit sans accident la côte d'Afrique. Il débarqua ses troupes au cap Bon, ou sur le promontoire de Mercure, à environ quarante milles de Carthage. L'armée d'Héraclius et la flotte de Marcellianus joignirent ou secondèrent le général de l'empereur, et les Vandales furent vaincus par terre et par mer , partout où ils voulurent s'opposer à eux. Si Basiliscus eût saisi le moment de la consternation pour marcher sur la capitale , Carthage se serait nécessairement rendue , et le royaume des Vandales était anéanti.
Genséricconsidéra le danger en homme décourage, et l'éluda avec sa vieille habileté. Il offrit respectueusement de soumettre sa personne et ses États à la discrétion de l'empereur; mais il demanda une trêve de cinq jours pour stipuler les articles de sa soumission ; et sa libéralité , si l'on peut en croire l'opinion universelle de ce siècle , lui fit aisément obtenir le succès de cette demande insidieuse. Au lieu de se refuser avec fermeté aux sollicitations de
son ennemi , le coupable ou crédule Basiliscus consentit à cette trêve funeste , et se conduisit avec aussi peu de précaution que s'il eût été déjà le maître de l'Afrique. Dans ce court intervalle, les vents devinrent favorables aux desseins de Genséric. Il fit monter sur ses plus grands vaisseaux de guerre les plus déterminés de ses soldats ; ils traînèrent après eux de grandes barques remplies de matières combustibles, et , après y avoir mis le feu , ils les dirigèrent pendant la nuit au milieu de la flotte ennemie, sur laquelle le vent les portait. Les Romains furent éveillés par la vue des flammes qui consumaient leurs vaisseaux. L'obscurité, le bruit des vents, le craquement des bois , les cris des matelots et des soldats qui ne savaient ni obéir, ni commander, augmentaient le désordre et la terreur des Romains. Tandis qu'ils tâchaient de s'éloigner des brûlots et de sauver une partie de la flotte , les galères de Genséric les assaillirent de tous côtés , et une partie des vaisseaux sauvés des flammes devinrent la proie des Vandales. Au milieu des événements de cette nuit désastreuse , Jean , un des principaux officiers de Basiliscus, a su par son courage héroïque , ou plutôt désespéré, arracher son nom à l'oubli. Lorsque le vaisseau qu'il avait bravement défendu fut presque consumé par les flammes , il refusa la pitié et l'estime de Genzon, fils de Genf série ; et, se précipitant tout armé dans ' la mer, il s'écria, en disparaissant sous les vagues , « qu'il ne voulait point « tomber vivant au pouvoir des chiens.» Mais le méprisable Basiliscus, étranger à ce noble courage et placé au poste le plus éloigné de tout danger, prit honteusement la fuite dès le commence* ment du combat , retourna précipitamment à Constantinople, après avoir perdu moitié de sa flotte et de son armée, et se réfugia dans le sanctuaire de Sainte-Sophie, où il attendit que sa soeur eut arraché par ses prières et ses larmes un pardon à l'empereur indigné. Héraclius fit sa retraite à travers le désert; Marcellianus se retira en Sicile , où il fut assassiné par l'un de
ses propres officiers , à l'instigation sans doute de Ricimer , et le roi des Vandales apprit avec surprise et satisfaction que les Romains s'empressaient eux-mêmes de le débarrasser de ses plus formidables adversaires. Après le mauvais succès de cette grande expédition, Genséric reprit l'empire des mers , et les côtes de l'Italie, de la Grèce et de l'Asie , éprouvèrent tour à tour les fureurs de sa vengeance et de son avidité. La Sardaigne et Tripoli rentrèrent sous son obéissance , et il joignit enfin la Sicile aux provinces déjà soumises à sa domination (*). »
GENSÉRIC CONTINUB LA GUKRRÈ ; SES RAPPORTS AVEC LES OSTRO- GOTHS ; SES DERNIÈRES ENTREPRI- SES ; IL TRAITE AVBC L'EMPEREUR
zénon ; sa mort. — Les historiens anciens ont pensé que l'empereur Léon perdit sa flotte par trahison. Ils ont accusé tout à la fois Basiliscus le commandant , et Aspar , Goth d'origine , qui cherchait, avec son fils Ardaburius, à se créer à Constantinople une puissance égale à celle que Ricimer exerçait en Italie. En ce qui concerne Aspar, l'opinion des contemporains ne paraît pas dénuée de vraisemblance ; mais il est difficile d'admettre la complicité de Basiliscus. Si Léon eût soupçonné seulement ce dernier d'aspirer , comme on Ta prétendu , au trône impérial, il ne lui eût certes pas accordé un entier pardon. Basiliscus, suivant un ancien historien , était un brave soldat ; mais son esprit était borné et on le trompait aisément.
Léon était bien loin sans doute de lui attribuer le désastre qui l'avait frappé, puisqu'il lui rendit sa confiance et le replaça à la téte de ses troupes. Ce fut avec les débris de la flotte d'Orient que Basiliscus battit, en 471, les Van-
(*) Ce récit est emprunté à Procope. Gibbon (Hist. de la décadence, etc., ch. 36) a seulement cherché , à l'aide des documents contemporains , à rendre plus clair et plus précis l'historien byzantin , en ce qui concerne la mort de Marcellianus. Voy. Procop. de Bello Vandal.t I, 6; ed. Dindorf. Corpus script, hist. byzant., etc. ; Bonnœ , x833.
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dales sar les c6tes dé l'Italie , et les repoussa jusque dans le port de Carttaage.
Aspar, il faut le croire, était le traître qui , par ses intrigues et ses mauvais conseils , avait livré vaisseaux et soldats au roi des Vandales. Léon lui fit expier, en le tuant , sa trahison et les craintes que, depuis si longtemps, il avait inspirées aux maîtres de POrient par ses hauteurs et son immense crédit. La mort d'Aspar fut encore pour Genséric un événement heureux, car elle fit naître une guerre et amena, jusque sous les murs de Constantinopie , de redoutables ennemis (473).
Parmi eux se trouvait le puissant roi des Ostrogoths , Théodéric. La capitale fut sauvée ; mais les barbares ne voulurent point encore poser les armes. Tandis que le roi des Vandales, qui avait contracté alliance avec les Ostrogoths , pressait Théodéric de renverser l^on , il faisait ses courses accoutumées, et dévastait au midi les provinces de l'empire. Il essaya même d'attaquer PÉgypte et de prendre Alexandrie. Cette fois, U échoua dans son entreprise (473). La mort de Léon, en 474, suspendit, pour un instant, les hostilités(*). Genséric vit enfin tomber l'empire d'Occident. Il l'avait combattu , épuisé , amoindri , sans relâche, pendant un demi - siècle; et, en 476, il put se glorifier de ce que nul , parmi les chefs barbares, sans excepter Alaric et Attila , n'avait fait autant que lui pour effacer du monde le nom et la puissance de Rome. Restait l'empire d'Orient , contre lequel il se tourna.
L'année même où la royauté d'Odoacre succédait, en Italie, àTaneien gouvernement romain , Genséric dirigea ses pirates vers les côtes de l'Épi re. L'empereur de Constantinople , Zénon , lui envoya alors un de ses officiers, Sévérus, pour demander la paix. Le vieux roi ne rejeta point les propositions de
(*) Nous avons déjà dit plus haut qu'an moment où Tliéodéric, roi des Ostrogoths, traita avec les empereurs de Constantinople , il s'engagea a combattre tous tes ennemis de l'empire , les Vandales exceptés.
l'ambassadeur. Il se fit reconnaître par
Zénon comme légitime possesseur de toute la côte septentrionale de l'Afrique, depuis la Cyrénaïque jusqu'à la mer Atlantique , des îles Baléares , de la Corse , de la Sardaigne et de la SU cile. En retour, il promit de traiter à l'amiable pour la dot si longtemps réclamée de l'épouse de son fils Hunéric, et aussi pour des contestations qui s'étaient récemment élevées entre les marchands grecs et ceux de Carthage. Il fit plus : par estime pour Zénon et pour Sévérus, l'ambassadeur, il cessa de persécuter les. catholiques, et leur permit d'ouvrir leurs églises et de rappeler leurs évéques exilés. Enfin, il rendit la liberté à tous les sujets de Zénon, qui, par la piraterie ou la guerre, étaient tombés aux mains des Vandales , et qui , lui étant échus en partage, vivaient comme esclaves dans ses domaines. Après ce traité, qui légitimait ses anciennes et ses nouvelles conquêtes aux yeux du seul monarque qui eût le droit de les lui contester, il n'avait plus rien à désirer. Ce fut le dernier succès d'un règne qui , depuis cinquante ans, n'avait pas cessé d'être heureux. Au mois de janvier de l'année 477, Genséric atteignit le terme de sa glorieuse vie.
GOUVERNEMENT DE GBNSÉBIC. —
Pendant la longue période de l'histoire des Vandales que nous venons de parcourir, les pirateries et les guerres n'avaient point absorbé toute l'activité de Genséric. Ce chef, qui eut toujours les armes à la main, porta souvent, néanmoins, son attention et ses soins vers les provinces qui étaient tombées en sa possession. Il s'appliqua constamment, en régularisant, si je puis me servir de cette expression , sa conquête, à rendre forte et permanente sa domination , qui , dans le principe, avait été uniquement l'œuvre de la force. Il réussit. Nous ne connaissons pas tous les moyens qu'il employa pour arriver à son but ; mais, au moins, les résultats de son long règne attestent son extrême vigilance et sa grande sagesse. Nous parlerons ailleurs et longuement de la forme du gouverne-
nient chez les Vandales, des institutions
politiques, des rapports des vainqueurs avec les vaincus , des alliances avec les Maures, etc ; ici , nous nous bornerons à rappeler, en peu de mots, les faits qui concernent l'histoire intérieure de l'Afrique, au temps de Genséric.
Depuis la sortie de l'Espagne jusqu'à la prise de Carthage, la nation vandale n'est qu'une horde inquiète , errante, qui n'a point d'autre patrie que la terre enclose par des fossés où elle place son camp; d'autres mœurs que celles que font la guerre et des combats sans cesse renouvelés; d'autre gouvernement que la discipline des armées. Il suffisait alors, à celui qui dirigeait les mouvements de cette horde, d'avoir assez de bravoure et d'énergie pour la sauver des attaques de l'ennemi, et pour maintenir, dans cette foule composée , comme nous l'avons dit, de tant d'éléments divers, l'obéissance et l'apparence de l'unité.
Après la prise de Carthage , les Vandales, les Alains et les autres barbares gui s'étaient associés à leur fortune, lurent mis en possession de terres et de demeures qu'ils ne devaient plus quitter. La vie du camp et des aventures cessa pour eux. Ils se disséminèrent dans une vaste et fertile province, la Proconsulaire, qu'ils ne pillèrent point comme les lieux où ils ne faisaient que passer, mais qu'ils ex-
f flottèrent dans des vues d'avenir, sans 'épuiser. Leurs mœurs changèrent.
La nation , ainsi transformée , ne pouvait plus être régie seulement à l'aide de ces mesures simples et énergiques
3ui assurent l'ordre dans les armées; lui fallait un gouvernement plus savant et plus compliqué , et un chef qui ne fût pas exclusivement un homme de guerre. Tous les faits que nous avons déjà signalés semblent attester que les vues et les talents de Genséric s'étendirent avec ses succès. Il se montra aussi habile à gouverner un peuple sédentaire qu'à diriger les mouvements irréguliers d'une tribu no?
made.
D'abord, il partagea, il faut le croire,
au gré de ses compagnons d'armes ,
la terre conquise. Puis, chtse bien plus difficile encore, il mit les vainqueurs et les anciens possesseurs du soi de la Proconsulaire , qui , pour la plupart, comme nous le dirons ailleurs, étaient devenus de simples fermiers, dans des relations telles, que les Vandales eurent intérêt à effacer peu à peu tous les souvenirs de leur conquête , et à faire oublier aux Romains, par des ménagements de toute espèce, les rigueurs de l'expropriation. Geuséric n'étendit point seulement ses soins à la province qu'il avait divisée entre ses guerriers, mais encore aux autres parties de l'Afrique où la terre n'avait point cessé d'appartenir aux Romains.
En dehors de la Procon^ulaire ou Zeugitane , jusqu'à l'extrême frontière de son empire, des garnisons maintenaient les habitants dans l'obéissance , et assuraient la rentrée des impôts. Pour s'étendre si loin, la surveillance de Genséric ne fut pas moins active que par le passé Ce fut ainsi qu'il contint barbares et Romains, d'une main ferme et sûre, et qu'il conserva jusqu'à la fin , sur ses anciens et nouveaux sujets, un pouvoir absolu. Des récits contemporains nous apprennent que plus d'une fois , avant et après la prise de Carthage, les soldats barbares conspirèrent contre l'autorité et la vie de leur chef ; m.iis nous savons aussi qu'il arrêta toutes les conspirations par de sanglantes exécutions. Nul en Afrique, pendant son règne d'un demi - siècle , ne se révolta impunément.
Genséric, on le voit, eut à surmonter de graves et d'innombrables difficultés. Toutefois, il faut dire qu'il fut secondé dans son gouvernement par deux choses : d'une part , par les hérésies qui avaient pris racine en Afrique , et , d'autre part , par les odieux souvenirs qu'avaient laissés dans tous les esprits les excès de l'administration impériale. D'abord les donatistes et les ariens, jadis persécutés, devinrent pour lui, en haine des empereurs, leurs ennemis, de fidèles et puissants auxiliaires; ensuite il rencontra , même au sein de la population catholique, des
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hommes qui l'acceptèrent avec joie, préférant , comme on l'avait déjà vu tant de fois, dans ce siècle de calamités, la domination des barbares à l'administration oppressive des Romains.
Le fisc impérial avait exercé sur l'Afrique sa désastreuse influence. Il l'avait ruinée, épuisée. Les habitants, en proie depuis si longtemps à d'intolérables souffrances , virent dans les Vandales des libérateurs; et, en réalité, ils trouvèrent, sous le gouvernement de Genséric, un soulagement à leurs maux. Enfin , le roi des Vandales se mon- « tra fort et habile dans ses relations avec les Maures. Pour tourner à son profit et à l'avantage de ses États l'ardeur de cette nation avide et remuante, il l'associa à toutes ses entreprises. Il plaça des Maures dans les rangs de ses 'soldats, sur ses vaisseaux et dans ses garnisons. Il payait leurs services, et, de plus, il les excitait aux pirateries, en leur faisant, au retour de chaque expédition, une part dans le butin. Ce fut ainsi qu'il préserva la partie méridionale de son royaume de continuelles invasions , et qu'il s'aida pour l'accomplissement de ses desseins et pour ses agrandissements , même de ceux que des circonstances fortuites et une haine commune contre les Romains avaient rendus momentanément ses alliés, mais qui , par leur position, leurs moeurs et leurs besoins, devaient être ses plus implacables ennemis.
ÉTENDUE DES POSSESSIONS DES VANDALES SOUS LE REGNE DE genséric.— Le territoire sur lequel Genséric régnait, et qu'il maintint pendant tant d'années dans une complète dépendance, occupait presque toute la côte septentrionale de l'Afrique. Nous avons ait qu'en l'année 442, après son établissement définitif, le roi des Vandales avait consenti à ne garder de ses conquêtes que la Proconsulaire ou Zeuçitane , la Byzacène , et une faible portion de la Numidie. Après la mort de Valentinien et la prise de Rome (455) , il occupa , pour ne plus s'en dessaisir, les trois Mauritanies , toute la Numidie, et, à l'orient, la Tripoli-
taine. Zénon sanctionna, par son traité avec le roi des Vandales (476), ces usurpations successives des provinces qui avaient appartenu autrefois aux empereurs romains. Il reconnut en outre Genséric comme légitime possesseur des Baléares , de la Corse , de la Sardaigne, de Malte et des petites lies avoisinantes , et, enfin, de la Sicile.
Quand Genséric mourut , son autorité était reconnue en Afrique , depuis l'Atlantique et Ceuta jusqu'à l'embouchure du Cinyps, et peut-être même, à l'est de ce fleuve, jusqu'à la frontière de l'ancien empire carthaginois , c'est-à-dire, jusqu'aux autels des Philènes. Sans doute, en certains lieux, dans les trois Mauritanies, par exemple, et dans la Tripolitaine , la domination des Vandales ne s'étendit pas au loin dans les terres; souvent même elle ne se fit sentir qu'aux villes de la côte. Toutefois, il faut dire que, par la nature de ses relations avec les Maures, Genséric mit ses frontières du sud à l'abri des attaques et des invasions ; et , sous ce rapport , sa puissance en Afrique fut plus forte et plus étendue nue celle des empereurs romains qu il avait remplaces (*).
PORTRAIT DE GENSÉRIC. — L'cn-
semble des événements que nous avons racontés jette une vive lumière sur le caractère et les grandes qualités du roi Genséric. Toutefois, nous n'aurions encore de ce chef, l'un des plus illustres parmi les barbares (**) , qu'une idée bien incomplète , si nous ne rapprochions de nos jugements le témoignage et les impressions des siècles passés.
Suivant Orose, les Vandales étaient de leur nature « avides de gain , sans foi , et amis de la ruse (***). » On a vu, dans les pages qui précèdent, que Genséric ne démentait point son origine. Il avait aussi la bravoure commune à tous les barbares; et, de plus,
(*) Voyez Papencordt, 1. m, chap. i, p. 174 et suiv. ; et Marcus, p. a85 et suit. (•*) Procop.; de Bello goth., m, x.
(***) Oro*., VII, 38.
il se distinguait par la promptitude avec laquelle il prenait et exécutait ses résolutions. Les Byzantins, tant de fois trompés et vaincus , disaient de lui « que ses ennemis n'avaient pas encore eu le temps de réfléchir et de prendre leurs mesures , que déjà il les avait frappés (*). » Il s'affranchit , et c'est là sans doute une chose singulière chez un barbare victorieux, de toutes les passions qui auraient pu gêner ses desseins et arrêter ses entreprises. Il ne s'amollit point au sein du luxe et des plaisirs qu'offrait, à Carthage, la vieille civilisation romaine. Il subordonna, ce qui était bien rare de son temps, ses croyances religieuses à ce que nous appellerions aujourd'hui ses vues et ses intérêts politiques. Gepsérîc , s'il faut en croire d'anciennes traditions, avait été catholique dans sa jeunesse (**). Plus tard , par ambition et pour régner plus sûrement sur une nation qui avait adopté presque toutentièreJ'arianisme, il changea de croyances. On sait qu'en Afrique, il se fit le persécuteur de ceux qui avaient été autrefois ses coreligionnaires. Mais il cessa de se montrer sévère à leur égard , le jour où il ne vit plus en eux des ennemis politiques. Après la chute de l'empire d'Occident et la ruine de la puissance maritime des Byzantins, les catholiques ayant perdu tout espoir de secours, et ne lui inspirant dès lors aucune crainte, il leur permit d'ouvrir leurs églises, et les toléra. Jornandès a tracé en quelques mots le portrait de Genséric. « Il était , dit - il , d'une taille moyenne, et, par suite d'une chute de cheval , il boitait. Il méditajt beaucoup, parlait peu, et ne s'abandonnait point aux plaisirs. 11 était irascible et avide de richesses. Il se montra prévoyant dans ses alliances, et toujours habile à exciter entre les différents peuples la discorde et les haines (***). »
Celui-là seul qui possédait tant de
(*) Malchi H'tstor., p. 95, éd. Paris.
(**) Idatii Chron.y p. aa.
(***) Jornand.; De reb. get. 53.
qualités pouvait accomplir et affermir, avec cinquante mille soldats au plus , appartenant à plusieurs races et a plusieurs nations , la conquête de toute l'Afrique septentrionale. La grandeur des Vandales fut donc exclusivement l'œuvre de Genséric. Elle avait commencé avec lui ; mais aussi elle ne devait point lui survivre. Dès les premiers jours d'un nouveau règne devait se manifester la décadence de la nation.
AVENEMENT DE HUNE RTC ; SES RAPPORTS AVBC L'EMPIRE D'ORIENT; PREMIERS SYMPTÔMES DE DECA- DENCE CHEZ LES VANDALES (*). —
Après la mort de Genséric (477) , Hunéric, son fils aîné, lui succéda. Il était à peine en possession du trône que de graves dissentiments éclatèreut entre lui et l'empereur d'Orient. Des réclamations relatives à des actes de piraterie avaient fait naître des difficultés que rendait plus grandes encore l'ancienne obstination de la cour de Byzance à ne point payer la dot de la reine Eudoxie. L'empereur, en effet, retenait toujours les biens de l'épouse de Hunéric. Le roi Genséric n'avait pu les obtenir malgré ses vives instances , et son successeur n'avait pas été plus heureux que lui dans ses premières demandes. Cependant , Zenon consentit enfin à négocier. Il envoya pour terminer cette affaire , et peutêtre par esprit de conciliation, un homme dont le choix devait plaire au roi des Vandales (478). C'était Alexandre , principal officier de la maison de Placidie , sœur d'Eudoxie. Le négociateur se conduisit sans doute avec une grande habileté, car Hunéric le fit suivre à Constantinople par des ambassadeurs chargés de porter à Zénon des paroles de paix et d'amitié (479).
Le roi des Vandales leva lui - même
(*) Pour toute la période de l'histoire des Vandales qui s'étend de la mort de Genséric à la déposition de Hildéric, nous avous fait souvent usage de l'ouvrage de M. Papencordt (GeschiclUe dtr vandalisehen Herrschafl in Africa, p. 109 et suiv.) et aussi d'un excellent travail qui nous a été communiqué par un jeune savant, M. Maximilien Veydt.
sa
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tous les obstacles qui S'opposaient à une sincère réconciliation : il renonça à la dot d'Eudoxie; il cessa de réclamer une indemnité pour les marchands de Carthage, qui avaient été pillés; il abandonna en6n toutes les prétentions que Genséric , son père , avait fait valoir sur l'Empire. Les Grecs pénétrérent aisément dans les motifs de ces larges concessions; ils surent que Hunéric n'était pas moins avide qu'euxmêmes d'éviter une rupture et la guerre. Voici quelles furent alors leurs impressions :
«Les ambassadeurs qui revinrent avec Alexandre, dit le Byzantin Malchus , déclarèrent que leur roi Hunéric désirait, sans feinte, devenir l'ami de l'empereur Zenon; qu'il aimait les Romains, et qu'il renonçiit à ses réclamations de rentes et des autres biens que Léon avait retenus à sa femme ; qu'il ne serait même plus question des biens qu'on avait enlevés, dans la dernière guerre, à des marchands de Cartilage, ni de tout ce qui avait fait élever à son père des plaintes contre les Romains; que Hunéric voulait conclure une paix durable avec eux , et ne pas même laisser subsister dans leur esprit le soupçon qu'il pourrait un jour ne pas observer fidèlement les traités à intervenir et les arrangements déjà faits; qu'il avait de grandes obligations à l'empereur de ce qu'il témoignait tant de respect à Placidie, femme a'Olybrius ; qu'aussi était-il prêt à consentir à tout ce que Zenon lui demanderait. Ce n'était pourtant que l'exorde d'une harangue décente, que tout cela; la vérité est que les Vandales furent alors fortement soupçonnés d'avoir voulu faire la guerre à l'Empire ; mais ils s'étaient tellement amollis depuis la mort de Genséric, qu'ils ne portaient plus la même vigueur que jadis aux affaires. Ils n'entretenaient même plus ces armées et ces flottes que Genséric avait toujours prêtes dans les ports de mer, et avec lesquelles il déjouait les projets de ses ennemis , avant même qu'ils fussent définitivement arrêtés. »
En effet , à partir de cette époque ,
les Vandales, pour jouîr plus complètement de la paix, renoncèrent à leurs courses maritimes. Ils se jetèrent, avec une espèce d'ivresse, dans tous les plaisirs et dans tontes les débauches qui avaient tant affaibli ces Romains qu'ils méprisaient et qu'ils avaient dépossédés. L'esprit militaire s'éteignît chez eux , et les forces de la nation déclinèrent rapidement. Mais ce changement dans les habitudes et les mœurs devait avoir de prompts résultats. Les Maures, que la main puissante de Genséric avait à peine contenus, se levèrent en armes sous Hunéric, et ils commencèrent dès lors une guerre sans fin contre les Vandales dégénérés.