QUE
désordres auxquels se livreraient dans
les ténèbres ses soldats victorieux.
Le jour même où l'armée se portait de Decimum sur Carthage, la flotte, poussée par un vent favorable, doublait le cap de Mercure. Quand les habitants aperçurent au loin les vaisseaux grecs, ils se hâtèrent de lever les chaînes qui fermaient l'entrée du port qu'ils appelaient Mandracium (*). Dès ce moment, ceux qui haïssaient la domination des Vandales s'enhardirent, et ils s'efforcèrent de mériter les égards des vainqueurs par de grandes démonstrations de zèle, et par des actes qu'ils se proposaient de rappeler en témoignage de leurs bonnes dispositions.
Il y avait dans le palais même une obscure prison où Gélimer faisait jeter tous les individus, Vandales ou Romains, qui lui portaient ombrage.
Cette prison regorgeait alors de marchands venus de l'Orient, que le roi accusait d'avoir appelé en Afrique les troupes de Justinien. Le3 malheureux, ainsi renfermés sur de faux soupçons, craignaient à chaque instant qu'on ne les lit périr. Ils coururent, en effet, un grand danger. Le jour même où Ammatas sortit de Carthage, Gélimer ordonna qu'on les mtt à mort; mais le coup imprévu qui frappa le frère du roi et les événements qui suivirent suspendirent l'exécution. Quand le geôlier connut le résultat des différents combats livrés près de Décimum, et, plus tard, auana il vit paraître au loin la flotte impériale, il fut saisi d'une vive frayeur; il entra dans la prison. Enchaînés et plongés dans d'épaisses ténèbres, ceux qui s'y trouvaient ignoraient l'arrivée et la victoire de Bélisaire, et ils purent croire un instant que leur dernière heure était venue. Alors le geôlier, élevant la voix , leur dit : « Que me donnerezvous si je vous sauve?» Tous s'empressèrent de lui faire de magnifiques
(*} C'était le Cothôn ou port militaire des anciens Carthagiuois. Voy. dans ce volume : Histoire de Carthage; topographie, p. 14a. Nous renvoyons , au reste , à cette topograpfùe pour tout ce qui concerne la ville de Carthage dans le présent récit.
L'UNIVERS
promesses et de lui proposer de grosses sommes. « Gardez votre argent, répondit-il; je ne vous demande au'une chose. Jurez-moi, si je vous délivre, de m'accorder, auprès du général de Justinien , assistance et protection. »
Quand ils eurent juré, il leur raconta les événements qui venaient de s'accomplir, et, ouvrant un soupirail, il leur montra la flotte grecque dans les eaux de Carthage; puis il rendit la liberté aux prisonniers, et se sauva avec eux.
arrivée de la flotte elle s'abbête dans le lac de tunis; calonyme; bntbéb de bélisaibe a cabthage; modébation du général; BONNE DISCIPLINE DES TROU-
pes. — Quand la flotte eut doublé le cap de Mercure, elle ralentit son mouvement. Officiers, soldats et matelots étaient dans une grande anxiété; ils n'avaient point de nouvelles de l'armée, et ils ne savaient où s'arrêter.
Enfin, ils résolurent d'envoyer un vaisseau à la ville la plus voisine pour recueillir des renseignements. Us apprirent, par ce moyen, tout ce qui s'était passé. Alors, pleins de confiance et de joie, ils n'hésitèrent plus à avancer. Ils étaient encore éloignés de Carthage de cent cinquante stades environ, lorsque le questeur Archelaûs et les soldats qui étaient restés sur les vaisseaux, voulant observer rigoureusement les ordres de Bélisaire, demandèrent que la flotte gagnât le rivage le plus rapproché et s'y arrêtât. Les matelots s'y opposaient. Us voyaient dans l'air, disaient-ils, les signes précurseurs d'une grande tempête, et ils avaient appris que la côte indiquée n'offrait ni ports ni points de relâche. Ils déclarèrent donc que si l'on suivait l'avis d'Archelaùs et des soldats, la flotte entière serait anéantie. On sut plus tard que les matelots ne s'étaient pas trompés. Le questeur se rendit, et la flotte continua sa marche; seulement il fut décidé qu'on ne tenterait pas d'entrer dans le Mandracium. On supposait que le port de Carthage était fermé, et, d'ailleurs, on ne croyait pas qu'il pût contenir tous les vais-
seaux. On fit voile vers le lac qui avoisine la ville. La flotte entière y entra aux approches de la nuit, et après avoir allumé ses fanaux. Un seul vaisseau s'était écarté; c'était celui qui portait Calonyme. Ce chef, bravant les ordres de Bélisaire, et ne tenant aucun compte des intérêts de l'armée, était entré furtivement dans le Mandracium. Comme il ne rencontra point de résistance, il s'élança à terre avec les hommes de son équipage, et enleva de force l'argent des marchands, étrangers ou carthaginois, qui habitaient aux environs du port.
Le lendemain, Bélisaire, averti de l'arrivée de la flotte, ordonna aux soldats, qui jusqu'alors étaient restés à bord, de se rendre au camp. Quand toutes les troupes furent reunies, le général' les disposa comme pour une bataille, et il se prépara à faire son entrée dans Carthage. L'ennemi ne lui avait pas dressé d'embûches, comme il le craignait; tous, au contraire, devaient accourir auprès de lui et l'accueillir avec joie. Bélisaire comprit alors que sa modération , bien plus que la valeur des soldats, avait contribué à ses rapides succès. Avant de pénétrer dans la ville, il s'adressa encore une fois à son armée pour lui recommander de se maintenir jusqu'au bout dans sa bonne discipline. « Les Africains, dit-il, soumis autrefois à la domination des Romains, et Romains eux-mêmes , n'ont obéi que par force aux Vandales qui les opprimaient.
C'est pour les aider à secouer un joug odieux que notre empereur fait la guerre. Point de désordres et point d'excès. Montrons ici que nous ne sommes point venus en Afrique comme des conquérants , mais comme des libérateurs. »
L'armée entra donc à Carthage (*).
Bélisaire monta au palais des rois. Il était bâti sur la colline de Byrsa, là où s'élevait jadis la citadelle des anciens Carthaginois et la demeure des proconsuls romains. Comme représentant de Justiuien , Bélisaire s'assit sur
(*) Vers le i5 septembre.
le trône de Gélimer. C'est là qu'il reçut les plaintes des marchands du port qui avaient été pillés la veille par l'équipage d'un vaisseau grec. Le général ut droit à leurs réclamations. Il appela Calonyme, et lui ordonna de rendre tout ce qu'il avait enlevé.
«Jurez, lui dit-il, que vous n'avez rien gardé. » Calonyme jura, et cependant il avait mis en réserve de grosses sommes d'argent. Mais il ne devait pas jouir du fruit de ses violences et de son mensonge; peu de temps après son retour à Constantinople, une affreuse maladie l'emporta.
repas donné aux officiebs par bélisaire; admirable discipline de l'armée; clémence du vainqueur ; LES MURS DE carthage. — A l'heure du repas, Bélisaire se rendit avec ses officiers dans la salle où Gélimer recevait à sa table les personnages les plus illustres de sa nation.
Les mets que l'on servit alors au gé- . néral de Justinien et à ses compagnons d'armes avaient été préparés la veille pour le roi des Vandales. Ce furent les serviteurs de Gélimer qui apportèrent à ces hôtes inattendus le pain et les viandes, et qui versèrent le vin dans les coupes. Ce spectacle frappa vivement les convives, et tous, comme Procope, durent songer plus d'une fois, pendant le repas, à l'instabilité des choses humaines.
Dans ce jour, au milieu même de l'enivrement du triomphe, nulle violence ne ternit la gloire du vainqueur.
Un ordre parfait régna parmi les troupes. Quand les soldats romains se rendaient maîtres d'une ville, ils avaient coutume, suivant leur propre témoignage, de piller et de se livrer à de grands excès. Cette fois, ils se continrent. Le général, par son caractère, avait pris sur ses troupes un tel ascendant, que nul n'osa enfreindre ses ordres. Il n'y eut pas à Carthage une seule violence; on n entendit pas même proférer une menace. Les affaires du commerce ne furent pas interrompues, et les boutiques restèrent ouvertes.
Tous les vivres fournis aux troupes furent payés. Puis, quand les officiers
chargés de préparer les logements de l'armée eurent dressé leurs listes, chaque soldat se retira, sans tumulte,
f>our se reposer, dans la maison qui ui avait été désignée.
Un des premiers soins de Bélisaire fut de rassurer les Vandales qui s'étaient réfugiés dans les églises; il jura qu'il ne leur serait fait aucun mal.
Ensuite, il songea à réparer les fortifications de Carthage. Le mur d'enceinte, mal entretenu, s'était écroulé en plusieurs endroits, et, par ses brèches, il offrait à l'ennemi un facile passage. Suivant les Carthaginois, c'était à cause du mauvais état des fortifications que Gélimer ne s'était pas jeté dans leur ville. Il savait bien, disaient-ils, que derrière nos faibles murailles il ne pourrait repousser longtemps les attaques de ses ennemis. Bélisaire voulut se montrer plus prévoyant que Gélimer, et il se hâta de mettre la ville en état de soutenir un long siège.