MORT DB JEAN L'ARMÉNIEN ; GÉ- LIMER ÉCHAPPB AUX VAINQUEURS
— Parmi les compagnons de Jean l'Arménien se trouvait un officier des gardes , Uliaris , dont il a déjà été fait mention dans ce récit (*). C'était un homme d'une force prodigieuse , d'une grande bravoure , mais peu réglé dans ses mœurs et trop ami des plaisirs et du vin. Dans la nuit qui précéda le sixième jour de la poursuite , il profita , sans doute pour boire largement, de l'un des rares et courts repos que prenaient les chevaux et les cavaliers, car , au lever du soleil , il était complètement ivre. Il aperçut alors un oiseau perché sur un arbre ; il s'arrêta pour le tuer; il banda son arc, mit une flèche sur la corde , et lança son trait. Mais sa main tremblait et sa vue était troublée; la flèche, mal dirigée , s'écarta de l'arbre et de l'oiseau et vint frapper à la tête Jean llArménien. Ce brave officier était blessé à mort. Les soldats se précipitèrent pour le recevoir dans leurs bras, et, jusqu'à son dernier soupir, ils lui prodiguèrent leurs consolations et leurs soins au milieu des manifestations de
(*) Voy. plus haut , p. 54.
L'UNIVERS
la plus vive douleur. Jean ne s'était oint seulement fait admirer dans armée par son brillant courage, mais encore il avait gagné l'affection de tous ses compagnons d'armes par sa douceur et son affabilité. Sa mort causa de profonds regrets à Bélisaire, à Justinien, et même aux habitants de l'Afrique , qui , depuis son arrivée, avaient pu apprécier son amour de la justice et sa modération.
Les cavaliers avaient donc cessé de poursuivre Gélimer, et ils s'étaient rassemblés autour de leur chef expirant , puis ils lui avaient rendu les derniers honneurs. Ils ne voulurent point alors se porter en avant ou revenir sur leurs pas , sans avoir reçu d'ordres, et ils tirent connaître à Bélisaire la mort de Jean l'Arménien. A cette triste nouvelle , le général confia l'armée à ses lieutenants et se dirigea en toute hâte vers le lieu où était tombé le plus brave de ses officiers.
Il retrouva ses cavaliers plongés dans la tristesse; lui-même, après s'être approché du tertre qui recouvrait la dépouille de Jean , ne put retenir ses sanglots et ses larmes; il voulut alors qu'en cet endroit on élevât un riche tombeau. Après avoir donné cours à sa douleur, il songea à punir le meurtrier. Le malheureux Uliaris n'avait pas tardé à recouvrer sa raison. Il avait à peine lancé le trait que le mouvement , les injures , les menaces et les cris de ses compagnons l'avaient tiré de son ivresse. Quand H put connaître l'étendue et la gravité de sa faute , il prit la fuite et se réfugia dans l'église la plus voisine. Bélisaire s'apprêtait à tirer vengeance du meurtre, lorsque les cavaliers l'environnèrent et lui dirent : « Notre chef, en mourant, nous a fait promettre par serment de ne point châtier Uliaris, qui n'a été coupable que par imprudence; pardonne-lui comme nous lui avons pardonné. » Bélisaire qui , pour des fautes moindres , s'était toujours montré inexorable , ne dut céder qu'à regret à la prière des cavaliers ; mais enfin il fit grâce à Uliaris, en souvenir de Jean l'Arménien.
BÉLISAIRE SB BBND MAITBB d'hïP- PONE ; GBL1MEB SB BÉFUGIE SUR LE MONT pappua; IL EST ASSIÉGÉ PAR PARA ET LE CORPS DES HÉBULES. —
Dès lors l'armée grecque ne pouvait espérer d'atteindre à la course et de prendre Gélimer; cependant Bélisaire ne renonça pas à le suivre, et il arriva bientôt à Hippone(*), qui était située à dix journées de marche de Carthage.
Là , il apprit que le roi des Vandales s'était mis en sûreté en se retirant sur le Pappua , montagne élevée et d'un difficile accès. Les Maures qui habitaient le pays étaient alliés de Gélimer, et ils s'étaient empressés de lui ouvrir , ainsi qu'aux hommes de son escorte, leur ville de Midenos (**). On était en plein hiver, et Bélisaire ne voulait point, pendant la mauvaise saison, s'engager dans les montagnes avec toute son armée. D'autre part, il ne pouvait rester plus longtemps éloigné de Carthage , Je centre de sa nouvelle conquête. II choisit donc un certain nombre de soldats armés à la légère et habitués aux combats d'escarmouche, et il leur ordonna de se placer sur tous les chemins qui conduisaient à Midenos. Campés au pied de la montagne, ils devaient surveiller
(*) Hippo-Regitts. Voy. plus haut, p. ia.
(**) Midenos est le nom adopté |«r I Académie des inscriptions qui constate néanmoins, à l'aide des variantes contenues dans l'édition de Procope, publiée par Dindorf, que les manuscrits offrent encore les deux formes de Mideos et de Medeos. Midenos était sans doute la dernière ville numide du côté de la Mauritanie. Elle était placée à l'extrémité occidentale de la chaîne du Pappua , l'Edough actuel. Voy. la savante discussion de M. Dureau de la Malle dans les Recherches sur l'histoire de la partie de r Afrique septentrionale connue sous le nom de régence d'Alger, etc., par une commission de l'Académie des inscriptions rt belles-lettres , 1. 1, p. io<>et suiv. MM. Mardis et Papencordt ont adopté, en général , saos les discuter, tous les résultats coutenusdaos les excellentes Recherches que nous venons de citer. Voy. enfin Mannert ; Géographie ancienne de l'Afrique septent., traduite par MM. L. Marcus et Duesberg; p. 44^, et principalement p. 439. Paris, 184a.
les mouvements de Gélimer, l'empêcher de fuir, et arrêter tous les convois. C'était Fara , Hérule d'origine, qui était ihargé, avec les guerriers de sa race , de cette importante mission.