VERS
nord et le sud sont certainement désignés par Homère comme le côté de Borée ou de l'Aquilon et le côté de Notos ou de l'Autan. Plus tard on appliqua aux deux segments les noms d'Europe et d'Asie ; mais le poète ne connut ces deux noms que dans une acception beaucoup plus restreinte , inscrivant celui d' Europe entre le Péloponèse et les lies X*), et celui d'Asie à l'embouchure du'Kaystre (**), tout près d'Kphèse.
Dans l'hémicycle septentrional s'étendaient iusqu au limbe océanique, au delà des Mysiens de la Thrace et des peuples hippomolges, les Cimmériens, dans lesquels l'ethnologie moderne est tentée de retrouver les ancêtres de cette puissante race celtique dont les restes portent encore le nom de Cymris.
Dans l'hémicycle austral, sur les bords de la mer Intérieure, après la Colchide, la Troade , les Cariens , les Lyciens, les Solymes, les terres qui s'arrondissent autour de Chypre, la Phénicie et les Érembes, s'étend l'Egypte , et enfin la Libye ; et au delà , sur le limbe que baigne l'Océan, les Éthiopiens éloignés , divisés en deux parts, l'une d'Orient et Pautre d'Occident. Ainsi dans la mappemonde d'Homère, le disque terrestre, partagé en deux moitiés inégales dont la plus grande était consacrée tout entière à l'Europe, n'offrait plus qu'un segment amoindri pour l'Asie et l'Afrique ensemble ; et quant à cette dernière en particulier , qui s'y trouvait reléguée au fond du couchant > il nous reste à examiner dans quelles proportions elle s'y trouvait comprise.
Ménélas, qui passa huit années à errer sur des plages étrangères avant de
Nous n'avons pas besoin de nous étendre ici davantage sur cette question.
(*) 'Huivôffoi neXoicôvviiffaviïteipow êx<*>-
«TIV.
'Ho' ôffoi EOpwmjv xt xaî àt/upipuraç
Homère, Hymne a Apollon, a5o.
(**) 'A<ri<o èv Xet|KÔvi , Kaûarpîou ày.fl
Homère, Iliade, II, 461.
rentrer à Sparte , visita ainsi tour à tour Chypre et la Phénicie , les Égyptiens et les Éthiopiens, les Sidoniens et les Érembes, et la Libye où les agneaux ont des cornes dès leur nais* sance , où les brebis mettent bas trois fois l'an, offrant aux maîtres comme aux bergers d'abondantes provisions de fromage, de chair, et de lait frais, puisqu'on peut Les traire toute l'année. Sur quel point de la Libye aborda l'époux d Hélène? La tradition géographique semble nous le révéler, en conservant , jusqu'au temps de Ptolémée, le nom de Ménélas à l'un des ports de la Marmarique. Ménélas, au surplus , ne doit point mourir dans la Grèce : à la fin de ses jours, les dieux le transporteront au champ Élysien , à l'extrémité de la terre , séjour délicieux à l'abri des neiges, du Ion? hiver et de la pluie, doucement rafraîchi par le souffle du zéphyre, ou vent d'ouest, émané de l'Océan. Malheureusement le poète ne nous dit point à quelle dislance du phare d'Egypte, où Ménélas apprit son destin, gisait cette terre fortunée.
Les pérégrinations d'Ulysse nous instruiront sans doute davantage, car il se rendit lui- même aux limites du profond Océan. Suivons rapidement le sillage de son navire, depuis qu'au départ de Troie, repoussé, par les Cicones de la Thrace, il fut emporté par Borée jusqu'auprès de Cythère , et poussé ensuite en dix jours chez les Lotophages de la Libye ; de là nous le voyons aborder chez les Cyclopes, en face desquels est l'île boisée d'Éguse; échappé des mains de Polvphême , il arrive à l'île d'Éole, d'où le zéphyre le ramène en dix jours jusqu'en vue d'Ithaque , mais où il est rejeté par le déchaînement des vents contraires. Alors il gagne en sept journées la côte des Lestrygons , sujets du roi Lamos , échappe a granoVpeine à leur dent cruelle , et gagne Eea, Hle de l'enchanteresse Circé. De là un jour lui suffit pour se rendre aux bords de l'Océan, et, revenu chez Circé , un jour encore le conduit, en doublant les îles des Syrèr.es, au détroit où l'attendent le gouffre
de Charybde et le rocher de Scylla; il y fait naufrage , et , ballotté sur les débris de son navire, il arrive au bout de dix jours à Ogygie, l'île de Caiypso fille d'Atlas. Il en repart enfin sur un radeau , et après dix-huit jours U gagne l'île Skhéria, terre des Phéaciens, qui le ramènent à sa chère Ithaque.
L'antiquité, religieuse admiratrice des chants du sublime poète, devait se complaire à reconnaître et à signaler tous les lieux qu'il avait décrits : aussi les noms homériques sont-ils restés traditionnellement attachés aux points qui semblaient répondre à ses indications , et nous les trouvons consignés dans les géographes aussi bien que dans les scholiastes. La moderne Gerbeh est chez eux appelée l'île des Lotophages ; Favignana , à la pointe occidentale de la Sicile, représente Éguse, voisine du pays des Cyclopes. Quant à l'île flottante d'Éole, c'est, d'après les explications de Pline , la moderne Stromboli. Les Lestrygons d'Homère sont généralement placés sur la côte d'Italie , au fond du golfe de Gaëte , où, suivant le dire d'Horace (*), Lamos avait régné sur Formies.Le nom de Circé est resté jusqu'à nos jours attaché à un promontoire, qu'on suppose avoir autrefois été détaché du rivage, et qui passe pour avoir été le séjour de ia fameuse magicienne. C'est de là que passant devant les îles Syrénuses indiquées en face de Pestum, et traversant le détroit de Messine, Ulysse fut poussé dans l'île Ogygie , qui se retrouve dans le groupe maltais , et gagna ensuite Skhéria , la moderne Cor fou , d'où il revint enfin à Ithaque.
Dans cette na v igation erra n te, U 1 y sse n'a touché aux terres Libyennes qu'en
(*) « Mit, veluslo nobiiis ab Laino
« Qui Fnriniarum m renia dicilur m Prince)*, «t imiaiitem Marie»
« Liltoribus tetuiiiM Liriin, « Lati lyrannus.
Ilontcm, OVm, III, xtf.
Malte-Brun conduit Ulysse chez l«»s Lestrygons de la Sicile, mais il oublie que ce peuple était canlonné sur la côte orieutale, et il le transporte de son autorité privée sur la côte septentrionale.
L'UNIVERS
deux points insulaires, l'un habité par tout un peuple de Lotophages, l'autre par la solitaire fille d'Atlas; et cette double indication ne peut guère nous suffire pour estimer l'étendue de la Libye homérique du côté de l'occident. Mais nous avons vu le fils de Laèrte, parti de l'île de Circé, parvenir en un jour jusqu'aux bords de l'Océan , de même' qu*en un jour, de l'Ile de Circé il revient au détroit de Sicile. Cette deuxième journée nous donne la mesure de la première, et nous désigne l'entrée de l'Océan fantastiquement ouverte sous le méridien de l'île d'Elbe et de Carthage. Tel était donc le terme de la Libye d'Homère. E't l'on n'était pas plus avancé dans les siècles suivants, jusqu'à ce que le samien Coléos eût été poussé par la tempête au delà du détroit d'Hercule , 639 ans avant
notre ère.
Si le rapprochement des portes de l'Océan raccourcissait à ce point la Libye du côté de l'ouest, elle se trouvait bien plus rétrécie encore entre les contours méridionaux de l'immense fleuve circulaire et la rentrée des Syrtes. On en peut juger en recueillant, dans les Pythiquesde Pindare, la tradition primitive du voyage des Argonautes , qui , du Pont-Axène passant par le Phase dans l'Océan oriental, et naviguant au sud de la Libye, transportèrent ensuite leur navire à travers les terres, jusqu'aujac Tritonide, accomplissant en douze journées ce merveilleux trajet de tout le continent africain (*).
Mais quand Hécatée de Milet, qui écrivit le premier traité de géographie, comme son compatriote Anaximandre avait tracé la première mappemonde, eut désigné le Nil comme un bras de l'Océan, les Argonautes virent s'ouvrir oour eux une voie plus aisée de retour à la grande mer Intérieure, et le continent austral se trouva naturellement
(*) Aûtèexa SI «porcpov
'Avtépa; iÇ 'Qxeavoû çépo|wv Nwtwv <mèp yaioç èpr^wv 'EvàXtov ôôpu.
PiHDA&e, Pjrthiquest IV, Str. a.
partagé en deux sections, en sorte que la Libye , bien que considérée encore comme une dépendance de l'Asie, eut dès lors à l'orient une limite déterminée.