‹ Afrique esquisse générale de l'Afrique et Afrique ancienneChapitre 57 sur 246 · DE LA PROSPÉBITÉ DE CYRÈNE · texte numérisé non relu

DE LA PROSPÉBITÉ DE CYRÈNE

Après deux siècles de monarchie , Cyrène eut deux siècles de gouvernement républicain; mais son histoire, pendant cette seconde période, nous est tout à fait inconnue, sauf quelques résultats généraux et quelques faits épars dont la mention isolée se rencontre au milieu des récits du temps.

Le développement de la prospérité

agricole, industrielle et commerciale, fut une conséquence naturelle de l'accession des classes inférieures au maniement des affaires de la cité; car l'égalité politique engendre des rapprochements sociaux qui amènent la diffusion des richesses précédemment concentrées entre les mains des classes privilégiées. Le morcellement de la propriété territoriale augmente la production du sol ; l'accumulation des produits multiplie les transactions commerciales, oui à leur tour accélèrent la circulation de l'argent; et sous l'influence de cette circulation rapide naît le luxe , dont les caprices aiguillonnent l'industrie manufacturière, inséparable des arts utiles, oui eux-mêmes appellent à leur aide les beaux-arts. Telle est la voie par laquelle Cyrèue devait arriver à une opulence sans bornes, admirée et enviée par les autres nations, tributaires ou émules de sa puissance commerciale.

Avec les mœurs élégantes et raffinées qu'amène l'abondance des richesses, se concilient mal les exigences et les rudes habitudes de la guerre :

quand les cités opulentes ont besoin de soldats, elles ont de l'or pour en acheter, et rarement elles arrachent leurs citoyens à la paisible activité des affaires pour tenter la fortune des armes.

Cyrène ne prind point part

À LA GUBRRE DU PÉLOPONESB. —

Pendant que la guerre du Pélopo* nèse rassemblait toutes les forces actives de la Grèce sous deux bannières rivales, la grecque Cyrène s'abstint de prendre part à une lutte dont le théâtre était éloigné d'elle ; mais elle ne refusa pas ses bons offices, quand elle en trouva l'occasion , aux membres de la famille dorienne, à laquelle ellemême était si étroitement apparentée ;

auand le Spartiate Gylippe entreprit e rétablir l'état désespéré des affaires de Syracuse et appela à son aide les renforts de la mère patrie, il arriva (*) que des vaisseaux doriens , partis du Péloponèse pour la Sicile , furent

(•) L'an 4*3 avant l'ère vulgaire.

poussés par les vents sur les côtes de

la Cyrénaïque ; ils y furent hospitalier rement reçus, et on leur fournit deux trirèmes et des pilotes pour les guider dans leur navigation jusqu'à Syracuse :

cette conduite reçut sa récompense immédiate; car, en passant devant la colonie des Hespérides, les troupes qu'emportait la flottille délivrèrent cette place des attaques auxquelles elle se trouvait alors en butte de la part des tribus libyennes du voisinage, qui en avaient formé le siège.

Insurrection populaire sous

LA CONDUITE D'ARISTON. — La

turbulente Cyrène était toujours en proie aux factions : la querelle s'agitait entre l'aristocratie et le peuple, l'une voulant conserver une suprématie que l'autre considérait comme un joug insupportable; enfin un chef populaire , Ariston , se rendit maître de la ville , et résolut de consommer par le meurtre l'abaissement de la classe jusqu'alors privilégiée : cinq cents des principaux de la cité furent massacrés; les autres parvinrent à échapper par la fuite, en attendant quelque circonstance favorable qui leur permît de rentrer avec sécurité dans leur patrie.

Cette occasion ne tarda point à se présenter : quand , après la bataille d'Égos-Potamos, les Spartiates restés vainqueurs chassèrent les Messéniens de Naupacte et de Céphallenie (*») , trois mille de ces fugitifs vinrent; sous les ordres de Comon, chercher asile dans la Cyrénaïque, où les Évhes»

Eérites , harcelés par les incursions liyennes, appelaient de toutes parts les Grecs à s'aller établir. A peine débarqués, ils furent sollicités par les exilés ne Cyrène à leur prêter main-forte pour reconquérir la position politique dont l'usurpation plébéienne les avait dépouillés. Les Messéniens se laissèrent persuader, prirent fait et cause pour l'aristocratie déchue, et lui fournirent un corps de troupes pour tenter un mouvement contre - révolutionnaire; mais l'attaque fut vigoureusement soutenue , le combat acharné , et

(**) L'an 401 avant l'ère vulgaire.

&2 L'UNIVERS

la perte énorme des deux côtés , à tel point que les Messéniens auxiliaires y périrent presque tous. Après cette rude épreuve , les deux partis en vinrentà des prétentions moins exclusives; ils mirent bas les armes, et un accommodement fut ménagé , à Cyrène , entre leurs envoyés respectifs : il fut unani- . mement convenu * sous serment , que la querelle serait oubliée, et que personne ne garderait rancune du passé.

Des modifications sont apportées A LA CONSTITUTION POLITIQUE

de Cyrène. — Quelques modifications furent introduites alors dans l'organisation de la république ; elles eurent sans doute le succès qu'on en devait attendre, puisque Aristote , en son traité de la Politique , les cite comme exemple de ce qu'il convient de faire en pareil cas : « Augmenter le nombre des tribus et des sections , effacer autant que possible l'ancienne distinction des nationalités diverses, faire rentrer dans le culte commun les observances religieuses particulières; tout faire en un mot pour opérer une fusion générale , et détruire l'empire des vieilles coutumes. » Ce changement fut-il immédiat , ou fut-il le résultat d'une pénible élaboration : c'est ce que nous ne saurions dire; nous pensons toutefois qu'il ne fut résolu, ou du moins effectue, qu'après une infructueuse tentative faite, suivant une anecdote vulgaire , auprès du divin Platon, pour obtenir de sa sagesse de nouvelles institutions politiques. Platon connaissait bien Cyrène, où il était venu écouter les leçons du célèbre Théodore sur la géométrie :

« Les Cyrénéens sont trop riches et « trop blasés », répondit le philosophe, « pour que j'essaye de leur donner des « lois : il est trop difficile de gouver- « ner une république si opulente. »

Quoi qu'il en soit , les dispositions qui furent alors adoptées, parvinrent à ramener l'ordre et la paix dans la cité.

Rapatriement des Mbsséniens.

— Quant aux Messéniens qui n'étaient pas intervenus dans la lutte, ils se cantonnèrent chez les Évhespérites, et Y demeurèrent jusqu'à ce que , trente

ans après (*) , la bataillé de Leuctres ayant substitué la fortune de Thèbes à celle de Lacédémone, Épaminondas rappela avec instance dans leurs foyers les fugitifs de la Messénie, dont il voulait restaurer l'existence politique (**), afin d'établir ainsi l'ennemi aux portes mêmes de Sparte; et Comon, quittant la Cyrénaïque , où des songes prophétiques lui avaient déjà fait pressentir la renaissance de Messène, ramena alors à Naupacte ses compagnons d'exil : « On ne peut se figurer», s'écrie Pausanias, « avec quel em- « pressement ces fugitifs accoururent « a l'appel d'Êpaminondas, tous éga- « lement transportés d'amour pour « leur patrie et de haine contre Lacé- « démone. »

Traité de limites avec Carthage. — Dans Je développement sans bornes de sa richesse et de sa puissance commerciale, Cyrène avait une active et jalouse rivale : de l'autre côté des Syrtes, Carthage s'était élevée aussi à la plus haute prospérité , et la concurrence des deux cités pour l'approvisionnement du monde devait amener fatalement des collisions dès qu'elles se rencontreraient sur un même théâtre. Séparées par une immense plage aride et déserte , ce n'est point ae ce côté que la totte dut commencer, et déjà sans doute leurs flottes s'étaient plus d'une fois trouvées aux prises avant que l'extension de leurs comptoirs sur la côte rendit leurs possessions territoriales contiguës; mais quand à peu de distance du poste cyrénéen d'Automalax fut venue s'établir l'escale punique de Charax, le conflit fut engagé aussitôt sur la limite où devaient mutuellement s'arrêter les deux puissances devenues voisines : l'irritation était vive des deux parts , et il s'ensuivit une guerre longue et sanglante , dans laquelle des armées et des flottes furent défaites et dispersées, au grand dommage de chacune des parties contendantes ; si bien que reconnaissant enfin

(*) L'an 371 avant l'ère vulgaire.

<••) L'an 369 avant l'ère vulgaire.

qu'un tiers pourrait profiter de leur affaiblissement et de leur fatigue pour venir sur leurs brisées, elles convinrent de régler à l'amiable leur différend , et voici les conditions qu'elles arrêtèrent: à un jour désigné , des délégués devaient respectivement partir de chez eux*, et le point de leur rencontre serait désormais la limite commune des deux peuples. Les envoyés de Carthage étaient deux frères du nom de Philène ; ils hâtèrent leur marche , tandis que les Cyrénéens se laissaient attarder, soit par négligence, soit par accident; en ces régions, en effet, les tempêtes peuvent retenir les voyageurs aussi bien qu'en pleine mer ; car lorsque le vent souffle sur ces plaines nues et arides , le sable , enlevé du sol et violemment agité, remplit la bouche et les yeux , et empêchant de rien apercevoir, arrête forcément la marche.

Quoi qu'il en soit, les envoyés cyrénéens se voyant en retard , et craignant d'être punis au retour pour avoir mal fait leur devoir , se mirent à accuser les Carthaginois d'être partis de chez eux avant le temps convenu , élevèrent des contestations , déclarèrent enfin qu'ils tenteraient tout plutôt que de s'en retourner vaincus ; mais les Carthaginois leur ayant demandé de poser une condition dont les chances fussent égales, les Grecs offrirent à leurs adversaires cette alternative , ou de se laisser enterrer vivants à l'endroit qu'ils réclamaient pour limite de leur pays, ou de souffrir qu'euxmêmes, à pareille condition , pussent avancer jusqu'où ils voudraient. Les Philènes , souscrivant à cet accord , et sacrifiant leur existence à leur patrie , furent ensevelis vivants en cet endroit; et Carthage éleva à cette même place des autels consacrés aux frères Philènes , pour lesquels d'autres honneurs furent aussi institués dans leur ville natale.

Cette détermination, antérieure à la rédaction du Périple de Scylax , où l'on voit figurer les autels de'Philène, n'est point rapportée par les historiens et les polygrapnes à une date précise ; mais on peut estimer approximative-

ment qu'elle eut Heu vers Tap 850 avant notre ère.

Période de soumission nominale à Alexandre le Grand.

Alexandre le Gband se met en boute pour aller consulter l'oracle d'A m mon. — Bientôt le nom d'Alexandre de Macédoine, le plus grand de tous les noms historiques que l'admiration des peuples ait lègues jamais à la postérité, vient remplir le monde et lui annoncer un maître; des bords du Danube aux plaines d'Issus, et d'Issus aux rivages de Tyr, la victoire l'accompagne partout ; ii arrive en Êgypte, et l'Égypte, aussitôt soumise , voit s'élever une capitale nouvelle qui effacera Thèbes et Memphis , et perpétuera dans les siècles à venir la gloire de son fondateur ; Alexandrie , qui sera l'entrepôt du commerce de l'univers entier, projette son merveilleux port en avant de la côte, sur la limite de l'Égypte et de la Libve : c'est dire assez que la Libye désormais doit obéir à Alexandrie.

A cette époque où les croyances païennes exerçaient sur les esprits un empire illimité , il était d'une bonne politique de se concilier les oracles , de donner à ses armes l'appui des superstitions populaires, et Alexandre ne négligea en aucune occasion ce soin important : il avait promis de rebâtir le temple de Diane à Éphèse; il avait, dans la capitale de la Phrygie, tranché avec éclat le célèbre nœud gordien; aux portes de la Libye , il avait voulu visiter, au milieu des déserts, l'oracle fameux de Jupiter Ammon.Cet oracle, dit Arrien , passait pour infaillible :

Persée , Hercule même , l'avaient interrogé lorsqu'ils marchaient, l'un par ordre de Polydecte contre la Gorgone, l'autre contre le libyen Antée et contre l'égyptien Busiris; Alexandre voulait rivaliser de gloire avec ces héros dont il était descendu , faisant d'ailleurs remonter sa propre origine jusqu'à Ammon lui-même, puisque les traditions mythiques rapportaient

L'UNIVERS

à ce dieu celle de Persée et d'Hercule, oi arbres, ni hauteurs pour se recon-

H avait dessein, au surplus, de s'ins- uaître; rien n'indique la route que

truire de sa destinée, ou de passer du doit tenir le voyageur, plus malheureux

moins pour être allé s'en instruire. Il que le nocher, dont les astres du moins

se mit donc en route, cheminant le dirigent la navigation. Alexandre et

long de la côte l'espace de seize cents les siens étaient dans cet embarras ,

stades, à travers un pays désert où lorsque, au rapport de Ptolémée, deux

l'eau ne manque cependant pas tout à dragons sifflent et précèdent J'armée:

fait jusqu'à Parétonion, Alexandre accepte l'augure et ordonne

Soumission des Cyrénéens. — de suivre leur trace , qui dirige ainsi

Les Cyrénéens, avertis de la mar- leur marche vers le temple, et ensuite

che d'Alexandre, s'étalent empressés leur retour. Mais Aristobule prétend,

de lui dépêcher des ambassadeurs; et son opinion parait plus générale-

c'est auprès du lac Maréotide au rap- ment adoptée, que ce furent deux cor-

{K>rt de Quinte-Curce, ou vers le mi- beaux dont le vol guida J'armée. Je

ieu seulement du voyage suivant Dio- crois bien, ajoate Arrien , qu'AJexan-

dore de Sicile , que les envoyés de dre n'arriva que par un prodige ; mais

Cyrène rencontrèrent le héros macé- ici, vu la diversité des récits, tout n'est

donien; ils lui apportaient une cou- qu'obscurité.

ronne d'or et des présents magnifiques « L'ondée imprévue qui survint au

parmi lesquels on remarquait trois milieu du désert avait permis à l'ar-

cents chevaux de guerre et cinq qua- mée de recueillir dans un ravin une

suppliant de leur accorder sa bienveil- tre journées qu'il lui restait à faire lance et de venir visiter leurs villes, dans cette contrée aride. On arriva Alexandre les accueillit favorablement, enfin au lac amer, et après avoir marieur octroya amitié et alliance, mais ché encore l'espace de cent stades, on ne se détourna point de sa destination. , gagna les lieax habités; puis, en une Alexandre continue sa boute journée de marche on atteignit le tema travers le désert jusqu'au pie d'Ammon. temple d'Ammon. — Il quitta la Description de l'oasis d'Amcôte à Parétonion pour s'avancer di- mon. — Ce district, entouré de tourectement vers le temple d'Ammon tes parts de déserts sans eau et sans à travers le désert et les sables brû- culture , est lui-même arrosé , sur un lants de la Libye ; il emportait dans espace de cinquante stades en tous des outres chargées sur des chameaux sens , d'eaux abondantes , douces et la provision d'eau nécessaire pour saines , qui fertilisent un sol couvert voyager dans ces vastes solitudes dé- de bosquets, et surtout de vergers, où pourvues de sources ; mais le qua- Ton jouit d'une agréable température K trième jour cette provision était déjà semblable à celle du printemps, forépuisée , et son armée , haletante et mant un délicieux contraste avec la abattue, eût éprouvé toutes les hor- sécheresse et l'intolérable chaleur des reurs de la soif, sans une pluie abon- alentours.

dantequi survint à l'improviste, et qui a On dit (nous empruntons ces défut regardée comme un prodige, aussi tails à Diodore de Sicile) que le temple bien que le fait suivant raconté par fut bâti par l'égyptien Danaûs. La ré- Arrien d'après l'autorité de Ptolémée gion sacrée où il domine a pour voile Lagide et d'Aristobule , deux des sins, à l'ouest et au sud les Éthiopiens, compagnons assidus d'Alexandre. au nord les Libyens nomades et les Watt Quand le vent du midi souffle dans samons qui leur succèdent vers l'intéces contrées, il élève une si grande rieur; ce canton lui-même est exclusi« quantité de sables, qu'il en couvre les vement habité par les Ammoniens. Au chemins disparus. Alors ce3 plaines centre est une acropole composée de offrent l'aspect d'un océan immense : trois forteresses; la première est l'an-

cîenne résidence royale des princes du

Says ; la seconde, beaucoup plus consiérable, renferme la demeure des femmes, des enfants, et de tous les parents du toi, la citadelle, le sanctuaire, et la fontaine sacrée où sont poriflées toutes les offrandes destinées à la divinité du lieu. Dans la troisième habitent les satellites du roi, qui y ont des casernes fortifiées.

«Non loin de l'acropole est un autre temple d'Ammon , ombragé d'arbres grands et touffus , et près duquel se trouve la fameuse fontaine du soleil à la température périodiquement chan-

§eante. L'image du dieu est couverte 'émeraudes et d'autres pierreries ; et les oracles sont rendus avec des formes particulières : quatre-vingts prêtres portent sur leurs épaules une nef d'or dans laquelle le dieu est conduit à l'endroit dont il fait choix ; il est suivi d'une troupe nombreuse de filles et de femmes psalmodiant en leur langue, tout le long du chemin, des hymnes en son honneur. »

Alexandre consulte l'oracle et retourne à Memphis.— Alexandre ayant été introduit dans le temple, en présence du dieu, le plus vieux des prêtres s'avança vers lui en (e saluant du titre de fils, au nom de la divinité dont il était le prophète ; Alexandre , oublieux de sa destinée mortelle, s'empressa d'agréer ce titre en demandant que Jupiter lui accordât l'empire du monde : ce à quoi il fut répondu aussitôt qu'il serait le maître de toute la terre. Il voulut ensuite savoir si tous les meurtriers de son père avaient été punis ; et le prêtre courtisan de répondre : que le dieu son père était au-dessus de toute atteinte criminelle ; mais que s'il voulait parler de Philippe, les meurtriers de ce prince avaient subi leur peine; et il prédit enfin à Alexandre qu'il serait toujours invincible jusqu'à ce qu'il allât prendre place auprès des dieux.

Merveilleusement satisfait de ces oracles, le héros macédonien fit à A mmon et à ses ministres de magnifiques offrandes, et se remit en marche pour l'Egypte, en passant par le même

chemin selon Aristobule, en allant directement à Memphis eu dire de Ptolémée, qui semble avoir, sur ce point, une plus grande autorité.

Alex andrë pourvoit a l'administration DE L'ÉGYPTE ET DE LA Lirye. — De retour à Memphis, il distribua le gouvernement et l'administration de l'Égypte et des contrées voisines entre divers officiers :

et la satrapie de Libye échut à Apollonius , fils de Charinus. La Cyrénaïquey était-elle comprise ? Il semble difficile d'en douter : car Alexandre avait la prétention de commander au monde; et l'on sait qu'il reçut plus tard les députations des peuples africains plus reculés à l'ouest, les Libo- Phéniciens, les Carthaginois, et autres, jusqu'aux colonnes d'Hercule. Mais on peut considérer, en même temps, que le conquérant macédonien n'imposait qu'un joug très-léger aux nations subjuguées, et qu'à l'égard des populations recques en particulier sa domination tait plutôt un simple protectorat. Il est donc plausible de croire que tout annexée qu'elle était à l'empire d'Alexandre , la Libye cyrénaïque n'en conservait pas moins toutes les libertés politiques dont elle s'était habituée à user et abuser à son caprice.

On en vit de nouvelles preuves au moment où la mort d'Alexandre vint livrer les lambeaux de son empire à l'ambition de ses généraux : on sait en effet que l'Égypte échut en partage à Ptolémée le Lagide, qui en prit possession sans conteste ; mais la Cyrénaïque suivait alors d'autres destinées , <jue Diodore de Sicile nous a racontées avec détail, et que nous rapporterons d'après lui.

Histoire de la tyrannie de Thimbron.

Thimbron appel* a Cyrbnb par une faction; ses premiers succès. — Il faut rappeler d'abord que pendant l'expédition d'Alexandre dans les Indes, Harpale, qu'il avait laissé gouverneur de Babylone , sup* posant que son maître n'en reviendrait jamais, s'était abandonné à

L'TJMVERS

toute espèce de luxe et de débauche, de telle sorte qu'à la nouvelle du retour de son souverain , il n'osa attendre les effets de sa juste colère, et emportant cinq mille talents d'argent, il se fit suivre d'environ six mille hommes de troupes mercenaires, avec lesquelles il se rendit d'abord dans le Péloponèse, puis en Crète, où il périt par les embûches du lacédémonien Thimbron, l'un des siens, qui s'empara de ses trésors, de ses soldats et de ses vaisseaux.

Tel était l'état des choses lorsque Cyrène, toujours partagée entre deux factions rivales, et dominée alors par l'une d'elles , expulsa de son sein les chefs de l'autre parti; et ceux-ci, auxquels se réunirent les Barcéens qui partageaient la même fortune politique, allèrent chercher asile en Crète, où ils trouvèrent Thimbron disposé en apparence à prendre fait et cause pour eux. Les troupes et les réfugiés furent embarqués sur les vaisseaux, et Thimbron ut voile aussitôt pour la Cyrénaïque , où les connaissances locales des exilés qu'il ramenait lui servirent merveilleusement à diriger ses opérations. Les Cyrénéens s'étant avancés à sa rencontre , il leur livra bataille , les vainquit , leur tua beaucoup de monde, leur fit un grand nombre de prisonniers , et s'étant rendu maître du port , il les assiégea si vigoureusement , qu'il les força à capituler moyennant une contribution de cinq cents talents d'argent et de la moitié de leurs chars de guerre comme contingent dans les expéditions qu'il voulait entreprendre. Il envoya aux autres villes des délégués pour conclure une alliance, comme s'il allait soumettre les populations libyennesqui tenaient le plat-pays ; et s'appropriant les richesses que les marchands avaient abandonnées dans le port, il les livra au pillage, de ses soldats aOn de stimuler leur ardeur pour la guerre.

Revers bépétés de Thimbbon. — Mais la fortune ne tarda point à changer la face des affaires et à mettre un terme aux prospérités de Thimbron : parmi les chefs de son armée

était le crétois Mnasiclès , homme de grands talents militaires, pétulant et audacieux, qui, mécontent du partage du butin , fit défection , et passa du côté des Cyrénéens , auxquels il persuada, par ses accusations de cruauté et de perfidie contre Thimbron , de rompre la capitulation et de reprendre leur liberté. Comme il n'y avait encore que soixante talents de payés, et qu'ils n'acquittaient pas le surplus, Thimbron, les traitant de rebelles, fit arrêter ceux des Cyrénéens qui se trouvaient dans le port, au nombre d'environ huit cents , et menant aussitôt ses troupes contre la ville, il en fit le siège, mais avec si peu de succès, qu'il fut obligé de revenir à Apollonie.

Les Barcéens et les Évhespérites ayant fourni à Thimbron, contre Cyrene, les renforts stipulés pour une autre destination, les Cyrénéens, afin de se venger de cette conduite, allèrent ravager les terres de leurs jaloux voisins: ceux-ci recoururent à Thimbron, qui partit d'Apollonie pour marcher à% leur aide ; et les Cyrénéens , profitant habilement de l'occasion d'après les conseils du Crétois , vinrent aussitôt sous ses ordres reprendre possession de leur port pendant l'absence de Thimbron , recouvrer leurs marchandises, et se mettre en défense.

La perte de cette place , et de ses munitions, ôta d'abord tout espoir à Thimbron ; cependant , ayant repris courage et s'étant rendu maître par voie de siège de la ville de Teuchira, il conçut quelque espérance de se relever; mais il éprouva bientôt de nouveaux désastres; car ceux qui étaient dans les vaisseaux , exclus du port et manquant de vivres, faisaient chaque jour des descentes sur la côte pour se procurer des provisions ; mais les Libyens se mirent en embuscade, en tuèrent un grand nombre, et firent beaucoup de prisonniers ; ceux qui échappèrent et purent regagner leurs vaisseaux , se dirigèrent vers les villes alliées; mais la tempête en fit sombrer plusieurs , et le reste fut emporté en Chypre et en Égypte.

On appelle part et d'autre. — Sous le poids de tant de calamités , Thimbron cependant continuait la guerre; il y avait dans le Péloponese , auprès de Ténare, un corps de soldats étrangers ; car beaucoup de mercenaires , restés sans emploi, erraient de divers côtés, cherchant qui les prît à sa solde; et il se trouvait alors près de Ténare une troupe de deux mille cinq cents hommes environ, dans cette position.

Thimbron leur dépécha quelques amis intelligents , qui les engagèrent pour lui et les ramenèrent en Cyrénaïque.

Mais dans l'intervalle , les Cyrénéens, enhardis par leurs précédents succès, avaient attaqué à leur tour , étaient restés vainqueurs, et avaient tué beaucoup de monde à l'ennemi. Ainsi battu, Thimbron désespérait presque de sa cause , quand l'arrivée des renforts partis de Ténare, en augmentant notablement ses forces, vint de nouveau rétablir ses affaires et lui rendre courage.

Les Cyrénéens, de leur coté, voyant la guerre se ranimer, demandèrent aide aux Libyens du voisinage,et même aux Carthaginois; et ayant rassemblé ainsi, en y joignant les troupes de la ville, jusqu'à trente mille soldats, ils se préparèrent à une bataille décisive. Thimbron , ayant réuni une armée considérable , livra lé combat, obtint la victoire , fit un grand carnage, et se regarda comme bientôt maître des villes voisines. Mais les Cyrénéens, dont tous les chefs avaient été tués dans l'action , en élurent d'autres à leur place, avec le crétois Mnasiciès à leur tête, pendant que Thimbron, profitant de sa victoire, assiégeait A pollonie et livrait à Cyrène des assauts journaliers. La continuation de la guerre amena dans la place la disette des vivres, et bientôt le renouvellement des séditions et des querelles entre la

Elèbe et l'aristocratie ; le parti j>opulire prévalut, et expuha les riches, qui , désormais sans patrie , allèrent chercher asile, les uns auprès de Thimbron même , les autres en Égypte auprès de Ptolémée . dont ils sollicité-

rent des secours pour leur rétablissement, et obtinrent l'envoi d'une armée tant de terre que de nier sous les ordres du général Ophellas.

Les Égyptiens , venus au secoues des Cyrénéens, s'emparent du pays. — A la nouvelle de son approche, ceux qui s'étaient réfugiés auprès de Thimbron, cherchèrent à s'échapper dans la nuit pour aller joindre leurs compagnons; mais ils furent découverts et mis à mort. De leur côté, les chefs plébéiens de Cyrène, craignant les effets du retour des exilés, firent la paix avec Thimbron , et se réunirent pour résister ensemble à Ophellas; mais celui-ci battit Thimbron et se rendit maître du pays et des villes , à l'exception de Cyrène qui se défendit encore vigoureusement ; Thimbron fugitif fut pris par quelques Libyens , et livré à l'olinthien Épicydes qui commandait à Teuchira pour Ophellas , puis conduit à A pollonie, où il avait commis tant de méfaits, pour y être crucifié. Enfin, Ptolémée lui-même vint , dit-on , achever en personne la conquête de la Cyrénaïque (*), et laissa garnison dans les places.

Quelle était la nature de la domination ainsi établie par Ptolémée ?

Sans doute, dans sa pensée, une souveraineté absolue ; et de cette époque, à ce compte, devrait dater le règne des Lagides à Cyrène. Mais il est douteux que les Cyrénéens fussent disposés à considérer comme un maître véritable l'allié dont ils étaient allés solliciter le secours ; et le monarque égyptien avait trop affaire luimême, en ces premières années de son avènement, avec les rivalités et les intrigues auxquelles donnait lieu le partage de la succession d'Alexandre, pour s'appliquer à tenir dans une stricte obéissance une population qu'on faisait plier difficilement sous le joug.

Histoire de la tyrannie dOpheUas.

Intervention d'Ophellas dans les dissensions des cyrénéens.

— Il arriva cependant , peut-être, que

(*) L'an 3aa avant l'ère vulgaire.

7* Livraison. (Afrique ancienne.)

L'UNIVERS

la garnison égyptienne que les Cyrénéens avaient reçue comme une concession , voulut un jour faire la toi ; telle fut sans doute la cause d'une insurrection qui éclata par la suite (*) , et dans laquelle les Cyrénéens , rejetant la garnison dans la citadelle,! y tinrent bloquée : il vint d'Alexandrie des envoyés chargés de les inviter à lever le siège ; mais les Cyrénéens irrités tuèrent les envoyés, et pressèrent plus vivement encore les soldats égyptiens. Ptolémée, irrité à son tour, envoya une armée sous les ordres d'Agis , et une flotte sous le commandement d'Épainète; Agis, ayant attaqué vigoureusement les insurgés, se rendit maître de la ville , se saisit des chefs des mutins pour les envoyer à Alexandrie, désarma les autres, et ayant rétabli Tordre dans la Cyrénaïquc , s'en retourna en Egypte.

Il est probable que 1 insurrection ainsi apaisée n'était que Tune des phases de la lutte toujours subsistante des deux partis entre lesquels se divisait la population de Cyrène, l'un ayant pour noyau l'aristocratie des villes qui s'appuyait sur l'armée d'occupation égyptienne commandée par Ophelias, l'autre formé de la plèbe impatiente de toute domination et de tout frein." ^expédition d'Agis et d'Épainète ayant rendu à Ophelias la supériorité dé forces que l'insurrection populaire avait quelque temps neutralisée , le parti aristocratique , recouvrant par ce moyen sa prépondérance politique , dut se montrer reconnaissant envers le chef macédonien qui avait fait cause commune avec lui; et de là résulta sans doute, pour celui-ci, l'occasion et le dessein de se former aussi un royaume indépendant , à l'exemple des autres compagnons d'armes d'Alexandre.

OPHELLAS SE DÉCLARE ROI DE LI- BYE. — Quoi qu'il en soit, au lieu de se borner a être le lieutenant de Ptolémée, Ophelias prit en son propre nom le gouvernement de la Cyrénaïque avec le titre de roi, et ayant'réuni des

(*) L'an 3i3 avant l'ère vulgaire.

troupes nombreuses, il manifesta des intentions d'agrandissement qui arrivèrent jusqu'aux oreilles d'Affathocles, roi de Syracuse , alors en Afrique , ou il menait rude guerre aux Carthaginois. Ce prince aépêcha le syracusam Orthon vers Ophelias, pour lui proposer une alliance offensive contre les Carthaginois leurs ennemis communs, dont la destruction laisserait à Agathocles la possession paisible de la Sicile , à Opnellas l'empire de la Libye. Le Macédonien accepta avec joie , et envoya demander du renfort a Athènes, où il était connu et fort estimé, tant à cause de son mérite personnel qu'à raison de son mariage avec Eutnydice Mile de Miltiades, de ta race du vainqueur de Marathon : les Athéniens se rendirent avec empressement à son invitation ; et beaucoup de guerriers des autres cités de la Grèce accoururent aussi se ranger sous ses drapeaux, espérant que la fortune allait leur livrer la plus belle portion de la Libye et les richesses de Carthage pour se refaire de l'état misérable où les dissensions intestines les avaient réduits.

Expédition malheureuse d'Ophellas contre les carthagi- NOIS. — Ophelias ayant tout préparé pour son expédition, se mit en marche avec une armée de dix mille fantassins, six cents cavaliers, et cent chars montés par plus de trois cents combattants; il y avait en outre, hors des cadres de l'armée, près de dix mille hommes, avec femmes , enfants et bagages , en sorte qu'il semblait que ce fût une colonie tout entière. Après dix-huit journées de route, pendant lesquelles on avait parcouru plus de trois mille stades , on campa auprès d'Automalax.

Au delà sont des montagnes aux flancs abrupts, renfermant une vallée profonde d'où surgit une roche escarpée, au pied de laquelle des lierres et des cyprès cachent l'entrée d'une vaste caverne. C'est là, dit-on,

Îiue vivait jadis la reine Lamia, emme d'une beauté merveilleuse, transformée en bête féroce à cause de

sa cruauté: on raconte que, voyant mourir tous ses enfants , le chagrin lui inspira une envie furieuse contre les femmes fécondes , et qu'elle leur fit arracher leurs enfants poux être aussitôt massacrés. « Aussi, jusqu'à ce jour, écrit Diodore de Sicile, les enfants ont - ils gardé le souvenir de cette femme , dont le nom est pour eux un épouvantail. » Elle chercha l'oubli de ses douleurs dans l'ivresse, laissant alors chacun faire ce qu'il voulait, sans s'enquérir de ce qui se passait dans le pays, en sorte qu'on la tint pour aveugle : et l'on en vint à dire tigurativement qu'elle avait mis ses yeux dans sa poche , exprimant son incurie née de l'ivresse par la cécité supposée que lui aurait causée le vin. Qu'elle ait, dans tous les cas, vécu en Libye, c'est un point, ajoute Diodore, sur lequel on peut invoquer le témoignage formel d'Euripide, lorsqu'il dit (*) :

« Qui ne connaît la race, en horreur aux mortels , de la libyenne Lamie? »

Ophellas conduisit "ses troupes à travers ces déserts arides et infestés d'animaux dangereux , où le manque d'eau et de vivres mit en péril le sort de toute l'armée. Au voisinage des Syrtes , le pays est rempli de bêtes venimeuses dont la morsure fît beaucoup de ravages , sans que la médecine ni les soins de l'amitié en pussent conjurer les effets; on rencontrait des serpents dont la couleur terreuse se confondait tellement avec celle du sol , qu'on ne savait les éviter, et ceux qui les foulaient par inadvertance, périssaient de leurs morsures. Enfin après plus de deux mois de la marche la plus pénible , on rejoignit Agathodes , et l'on campa dans le riche pays de Carthage : on sait comment le perfide Syracusain fit périr Ophellas (**) pour s'approprier son armée.

(*) Tt; ToSvojia tô iwovei'ÔNjrov ftpoxùïe, Oùx oTSe Aa(x(ot4 rfjç Xiê'jorixfjç yevo;.

EoBiriD. apud Diodor. , XX, 4X»

(**) L'an 3o8 avant notre ère.

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pab les Egyptiens. — Avec la mort d'Ophellas s'évanouit le réve d'un empire de Libye. Mais ce n'est point à dire que Cyrène tombât immédiatement sous la domination égyptienne; la veuve d'Ophellas, Eutnydice , retournée en Grèce, y devint l'épouse de Démétrius fils d'Autigone, l'ennemi le plus redoutable de Ptolémée, et Ton peut croire qu'elle employa l'influence aVelledevaityvoirconservée en Libye, à déjouer les projets de conquête au maître d'Alexandrie. Nous savons du moins , de Pausanias , qu'au moment où Ptolémée marchait contre Cyrène, Antigone, lui enlevant la Syrie et la Phenicie , le forçait à revenir vers l'Orient ; puis ce fut en Chypre, et bientôt en Égypte même, qu' Antigone et Démétrius transportèrent le théâtre de la guerre , en sorte que c'est seulement après la mort d'Antigone et la défaite de Démétrius, à la célèbre bataille d'Ipsus (*) , que Ptolémée , ayant repris possession de la Syrie et de l'île de Chypre , put songer de nouveau à soumettre la Cyrénaïque.

Il chargea de ce soin son beau-fils Magas , fils de cette Bérénice qui , de suivante qu'elle était d'aboroV de la reine Eurydice fille d'Antipater, s'était élevée à son tour jusqu'à la couche royale. Magas , fils de l'obscur macédonien Philippe, dut à l'influence de sa mère le commandement des troupes chargées de réduire les Cyrénéens a l'obéissance , et ensuite le gouvernement de la nouvelle province ajoutée par ses armes à l'empire des Ptolémées.

C'est de ce moment que date l'établissement définitif de l'autorité des Lagides sur la Cyrénaïque.

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