MORT DE DENYS; 368 AVANT L'ÈRE
vulgaire. — Vers le même temps , Denys veut encore profiter des embarras des Carthaginois pour renouveler la guerre. Une armée de trente mille Siciliens , de trois mille chevaux et de trois cents vaisseaux prend Sélinonte, Entelle et Éryx. Mais elle est obligée de lever le siège de Lilybée. La flotte de Denys est surprise par celle des Carthaginois qui lui enlèvent trente vaisseaux. Les deux partis, las de la guerre, font un nouveau traité de paix. Peu de temps après, Carthage se vit délivrée de son ennemi le plus formidable. Denys mourut après trentehuit années de règne , âgé de soixantetrois ans. Il eut pour successeur Denys son fils aîné , qu'on a distingué par le nom de Denys le Jeune.
Second traité "entre les Romains et les Carthaginois, l'an 402 de la fondation de rome , 352 avant J. C. — Nous avons déjà rapporté un premier traité entre les Romains et les Carthaginois. Il y en eut un second qu'Orose dit avoir été conclu la quatre cent deuxième année avant la fondation de Rome, et par conséquent vers le temps dont nous parlons.
Ce second traité contenait à peu près les mêmes conditions que le premier, excepté que les habitants de ïyr et d'Utique y étaient nommément compris et joints aux Carthaginois.
Guerre des Carthaginois contre Denys le Jeune; Timoléon vient au secours de Syracuse; de 352 a 342 avant l'ère vulgaire. — Après la mort du premier Denys, il y eut de grands troubles à Syracuse.
Denys, qui, sans avoir aucun des talents de son père, en avait exagéré tous les défauts et tous les vices, se plongea dans la mollesse et la débauche, et devint pour tous un objet de mépris et de haine. Syracuse lui déclara la guerre et le chassa de ses murs. Il fut accueilli par les Locriens sur lesquels il exerça pendant six ans une horrible tyrannie. Chassé encore de Locres par les habitants ligués contre lui, il revint en Sicile, et rentra par trahison dans Syracuse où il s'abandonna sans
mesure à tous les excès de la haine et de la vengeance. Les Syracusains se révoltèrent de nouveau contre lui et appelèrent à leur secours Icétas, tyran de Léontium, qui s'empara de toute la ville, excepté de la citadelle où Denys réussit à se maintenir.
La conjoncture de ces troubles parut favorable aux Carthaginois pour réaliser leur désir obstiné de s'emparer de la Sicile, et ils envoyèrent dans cette île une nombreuse flotte et une armée de soixante mille hommes commandés par Magon. Dans cette extrémité, ceux d'entre les Syracusains qui étaient le mieux intentionnés eurent recours aux Corinthiens, leurs fondateurs, qui les avaient déjà souvent aidés dans leurs périls. Ceux-ci leur envoyèrent Timoléon. C'était un général habile et un citoyen vertueux, qui avait signalé son zèle pour le bien public en affranchissant sa patrie du joug de la tyrannie, aux dépens de sa propre famille. Il partit avec dix vaisseaux seulement, et, étant arrivé à Rhége, il éluda par un heureux stratagème la vigilance des Carthaginois qui, ayant été avertis de son départ et de son dessein par Icétas, voulaient l'empêcher de passer en Sicile.
Timoléon n'avait guère plus de mille soldats avec lui; avec ce faible détachement il marche hardiment au secours de Syracuse, écrase auprès d'Adriana l'armée d'Icétas qui lui était bien supérieure en nombre, et, profitant de sa victoire, il réussit à s'emparer d'une partie de la capitale de la Sicile. Icétas, effrayé de l'audace et des succès de Timoléon, livre le grand port aux Carthaginois qui y font entrer cent cinquante vaisseaux, et débarquent soixante mille hommes dans la partie de la ville voisine de la rade. Étrange position des Syracusains, où ils semblaient avoir perdu même jusqu'à l'espérance! Us voyaient les Carthaginois maîtres du port, Denys de la citadelle, Icétas de l'Achradine et de la ville neuve. Heureusement Denys , qui était sans ressources , remit à Timoléon la citadelle avec toutes les troupes, les armes et les vivres qui s'y trouvaient,
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et en obtint un sauf-conduit pour se réfugier à Corinthe. Il y eut alors une suspension d'hostilités entre les trois armées qui occupaient Syracuse.
La plupart des auxiliaires de Magon étaient Grecs. Ils se mêlèrent pendant la trêve avec les soldats de ïimoléon.
Ceux-ci leur représentaient sans cesse qu'il était indigne de leur nom et de leur courage d'employer leurs armes à la ruine d'une des plus belles villes fondées par les Grecs, pour la soumettre à la domination barbare des Carthaginois; que l'appui que ceux-ci prêtaient à Icétas n'était qu'un prétexte pour déguiser leurs projets ambitieux sur Syracuse et sur la Sicile. Ces insinuations se répandent dans le camp des Africains; Magon, d'un caractère faible et pusillanime, que les entreprises hardies de Timoléon avaient déjà frappé de terreur, se croit au moment d'être trahi et abandonné par ses troupes, et la peur grossissant le péril à ses yeux, il rembarque son armée, s'éloigne du port, et fait voile vers Cartilage. Dès que Magon fut arrivé dans cette ville, on lui fit son procès; mais il prévint son supplice par une mort volontaire , et son corps fut attaché à une croix et exposé en spectacle au peuple. Le lendemain du départ de Magon, ïimoléon attaque Syracuse par trois endroits à la fois, renverse et met en fuite les troupes d'Icétas, et s'empare de la ville sans avoir perdu un seul de ses soldats.
Nouveaux efforts des Carthaginois en Sicile; Amilcar II et
ANNIBAL II SONT BATTUS PAR ÏIMO- LÉON ; 340 avant l'ère vulgaire.
— Les Carthaginois, jaloux de laver la honte de leurs armes, équipent deux cents vaisseaux longs , mille vaisseaux de charge, et les envoient en Sicile, chargés de soixante-dix mille combat- ■ tants et d'un immense appareil de guerre. Ils abordèrent à Lilybée, sous la conduite d'Amilcar et d'Annibal , et résolurent d'aller d'abord attaquer les Corinthiens. Timoléon , sans être effrayé de leur nombre , prit aussitôt le parti de marcher à leur rencontre ; mais à Syracuse, on fut tellement
épouvanté de la supériorité des forces ennemies, que, dans sa nombreuse garnison, Timoléon eut peine à trouver trois mille Syracusains et quatre mille mercenaires qui osassent le suivre ; encore , parmi ces derniers , il y en eut mille qui se laissèrent entraîner par la crainte , et qui désertèrent pendant la marche. Timoléon , loin d'être ému de leur départ, regarda comme un avantage que ces lâches se fussent déclarés avant le combat. Il encourage par son air et par ses discours pleins de confiance le reste de sa petite armée, et la mène droit à l'ennemi, campé près du fleuve Crimise.
' Attaquer avec cinq mille fantassins et mille cavaliers seulement une armée de soixante-dix mille hommes, abondamment pourvue de tous les moyens de défense, engager le combat à huit journées de Syracuse , sans nul espoir de secours, sans aucun moyen de retraite , c'était dans Timoléon un excès d'audace qui semblait tenir de la folie; et cependant la témérité seule pouvait donner la victoire. Il se sert habilement, pour rendre l'espoir à ses soldats, du puissant mobile des présages et des augures ; il fait passer dans leurs âmes l'enthousiasme et la confiance qui l'animent, et tombe à l'improviste sur les Carthaginois, au moment où ils passent la rivière. Au même instant, un ouragan épouvantable, accompagné d'éclairs , de tonnerres , et de grêlons énormes, éclata tout à coup sur leurs têtes : ce fut pour les Grecs un puissant auxiliaire; car l'orage, les frappant par derrière, ne les incommodait que faiblement , tandis que le vent, la grêle et les éclairs frappaient en face les Carthaginois. En butte à la fureur des éléments, et vigoureusement pressés par les Grecs, ils ne peuvent résister et prennent la fuite.
Dès lors ce n'est plus qu'une déroute, une horrible confusion : les chars, les cavaliers, les fantassins, se précipitent à la fois dans la Crimise, et s'embarrassent mutuellement dans leur fuite; le fleuve, grossi par l'orage, les engloutit dans ses tourbillons. Ceux qui veulent chercher un refuge sur les
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collines sont massacrés par les troupes légères. La cohorte sacrée des Carthaginois, composée de deux mille cinq cents citoyens , les plus distingués par leurs richesses et par leur courage, combattit jusqu'au dernier soupir, et se laissa massacrer tout entière plutôt que de se rendre. Les Carthaginois laissèrent en outre dix mille morts sur le champ de bataille : Timoléon leur fit quinze mille prisonniers et s'empara de leur camp, où il trouva des richesses immenses, qu'il abandonna tout entières à ses soldats sans en rien réserver pour lui-même.
Conspiration d'Hannon contre le sénat et le peuple de carthage; 337 avant l'ère chétienne.
— Ce fut probablement vers ce même temps, tandis que Carthage était affaiblie par les revers qu'elle venait d'éprouver en Sicile, qu'eut lieu la conspiration d'Hannon , dont le récit ne nous a été transmis que par le seul Justin. Hannon, le premier citoyen de Carthage, dont la richesse excessive était formidable pour la république, employa ses trésors à l'asservir, et voulut, en égorgeant le sénat, se frayer une route à la tyrannie. Il choisit, pour exécuter son crime , le jour des noces de sa fille , afin de cacher plus aisément, sous Je voile de la religion, l'affreux dessein qu'il méditait. Il fait dresser sous les portiques publics (*) des tables pour les citoyens, et, dans l'intérieur de son palais, un festin pour le sénat, afin de le faire périr en secret et sans témoins par des boissons empoisonnées, et d'envahir plus aisément l'empire privé de ses chefs.
Instruits de ce dessein par ses serviteurs, les magistrats le déjouèrent sans le punir : ils craignaient qu'avec un
(*) Ces portiques publics étaient la double colonnade qui entourait le Cothdn, ou le port militaire des Carthaginois. Le palais d'Hannon s'élevait dans l'île qui occupait le milieu du Cothôn. Ou peut en voir les preuves dans les Recherches sur la topographie de Carthage, par M. Dureau de la Malle, p. S S et planche III. Paris, Firmin Didot. x835.
2e Livraison. (Carthage.)
homme si puissant la découverte du crime ne fût plus funeste à l'État que le projet de son exécution. Se bornant donc à prévenir la conspiration, ils fixèrent les frais des noces par un décret, qui, s'appliquant à tous les citoyens, semblait moins désigner le coupable que réformer un abus général. Hannon, entravé par cette mesure, excite les esclaves à la révolte, fixe une seconde fois le jour des massacres, et, voyant encore sa trame découverte, s'empare d'un château fort avec vingt mille esclaves armés. Là , tandis qu'il appelle à son secours les Africains et le roi des Maures, il tombe aux mains des Carthaginois, qui le font battre de verges, lui font crever les yeux, rompre les bras et les jambes , et lui donnent la mort aux yeux du peuple ; enfin son corps déchiré est mis en croix. Ses fils et tous ses parents, même étrangers à son crime , sont livrés au supplice, afin que de cette race odieuse ne survécût personne qui pût imiter son exemple ou venger sa mort.
Fin de la guerre ; nouveau traité de paix entre les Syracusains et les Carthaginois ; 338 avant l'ère chrétienne. — Après la victoire remportée près du fleuve Crimise , Timoléon , laissant dans le pays ennemi les troupes étrangères, pour achever de piller et de ravager les terres des Carthaginois, s'en retourna à Syracuse. En arrivant, il bannit de Sicile les mille soldats qui l'avaient abandonné en chemin, et il les fit sortir de Syracuse avant le coucher du soleil, sans en tirer d'autre vengeance.
Les Carthaginois, aussi prompts à se laisser abattre par les revers qu'à s'enivrer d'espérances exagérées au moindre succès , demandèrent la paix, que Timoléon leur accorda, à condition que les bornes de leur territoire seraient les rives du fleuve Halycus, qu'ils laisseraient à tous les Siciliens la liberté 'd'aller s'établir à Syracuse avec leurs familles et leurs biens, et qu'ils ne conserveraient avec les tyrans ni alliances ni intelligences. t
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Renouvellement des hostilités en Sicile; guerres des Carthaginois CONTRE AGATHOCLE, TY- RAN de Syracuse; de 319 a 309 avant l'ère vulgaire. — Comme l'histoire d'Agathocle est intimement liée à l'histoire de Carthage, que ce prince osa le premier porter la guerre en Afrique, et qu'il mit Cartilage à deux doigts de sa ruine, il est nécessaire d'entrer dans quelques détails sur la naissance, sur les commencements de cet homme extraordinaire, et sur les divers obstacles qu'il eut à surmonter pour s'élever à la tyrannie. Il naquit à Therma, en Sicile, d'un potier de terre; son père l'exposa lors de sa naissance, et l'avait condamné à périr : il fut sauvé par la tendresse de sa mère et élevé chez un de ses oncles, qui lui donna le nom d'Agathocle. Son enfance fut aussi méprisable que son origine était basse. Doué d'une rare beauté et d'une grande perfection de formes, il ne vécut longtemps qu'en prostituant sa pudeur : sitôt qu'il eut franchi l'âge de la puberté, l'ardeur de ses passions se dirigea des hommes vers les femmes; bientôt en butte à la haine de l'un et de l'autre sexe , il se vit contraint d'embrasser le métier de brigand. Dans la suite, s'étant fixé à Syracuse, où son père et lui avaient obtenu le droit de cité , il y vécut longtemps dédaigné comme un homme qui n'avait ni honneur ni fortune à perdre; enfin, il servit comme simple soldat, et on le vit toujours prêt à tout oser , aussi ardent pour le désordre qu'il l'avait été pour la débauche.
Il montrait en effet tour à tour une grande audace à la guerre , une éloquence impétueuse dans les assemblées. Aussi fut-il nommé centurion , et peu de temps après chiliarque , ou commandant de mille hommes. Peutêtre dut-il aussi cet avancement rapide à l'amour de Damascoo , qui était éperdument épris de sa beauté. Dès sa première campagne, il donna aux Syracusains des preuves signalées -de sa valeur dans une guerre contre les habitants d'Etna. Dans la seconde,
contre les Campaniens, il fit concevoir de lui de si hautes espérancss, qu'il fut nommé général à la place de Damascon qui venait de mourir , laissant à sa femme d'immenses richesses.
Agathocle aussitôt s'empressa d'épouser la veuve, qui, depuis longtemps, vivait en adultère avec lui. Ce passage1 inespéré de la pauvreté à l'opulence ne satisfit pas encore son ambition , il se fit chef de pirates et exerça ses brigandages contre sa patrie. Ses complices, faits prisonniers et mis à la torture, le sauvèrent en ne l'accusant pas. Deux fois il tenta d'asservir Syracuse , et deux fois il fut condamné à l'exil.
Il s'était réfugié chez les Murgantins. Ceux-ci, en haine de Syracuse, le firent d'abord préteur et bientôt général. Il entre en campagne, s'empare de Leontium, et vient assiéger Syracuse sa patrie. Les Syracusains implorent la protection d'Amilcar, général des Carthaginois, qui, abjurant ses sentiments de haine nationale, leur envoie des secours. Syracuse vit donc à la fois un de ses citoyens l'assiéger avec toute l'ardeur d'un ennemi, et un ennemi la défendre avec le dévouement d'un citoyen. Comme la défense était plus vigoureuse que l'attaque , Agathocle fait supplier Amilcar de lui servir de médiateur auprès des Syracusains, promettant de reconnaître ses bienfaits par ses services.
Amilcar, séduit par cette offre, et craignant d'ailleurs, les forces d'Agathocle, fait alliance avec lui , dans l'espoir d'en obtenir, pour étendre sa puissance à Carthage, l'appui qu'il lui fournirait contre les Syracusains. Il obtint donc, pour Agathocle , non-seulement la paix , mais aussi la dignité de préteur à Syracuse. Agathocle fait alors le serment solennel d'être fidèle à Carthage, et reçoit d'Amilcar cinq mille Africains , par lesquels il fait égorger les principaux Syracusains. Sous prétexte de procéder à l'organisation des pouvoirs, il convoque le peuple au théâtre , et rassemble d'abord le sénat dans le gymnase , comme pour régler quelques préliminaires. Après avoir
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pris ces mesures , ii fait marcher les soldats , enveloppe le peuple , égorge le sénat, et se délivre encore, après ce massacre , des plébéiens les plus riches et les audacieux.
Il lève alors des soldats, et rassemble une armée avec laquelle il fond brusquement sur les villes voisines, qui ne s'attendaient point à ces attaques. D'accord avecAmilcar, il maltraite et persécute même les alliés de Carthage, qui envoient des députés pour se plaindre aux Carthaginois moins d'Agathocle que d'Amilcar. «Le « premier était un usurpateur et un « tyran, le second un traître qui, par «un pacte frauduleux, abandonnait « ses alliés à leur plus cruel ennemi. « Pour prix d'un odieux marché, dont « le premier gage avait été le don « de Syracuse, l'éternelle ennemie de « Carthage , la rivale qui lui dispu- « tait la domination de la Sicile , il « cédait maintenant les villes de leurs « alliés. On verrait bientôt les effets « de cette alliance de deux traîtres « retomber sur Carthage et devenir « aussi funestes à l'Afrique qu'ils l'a- « vaient été à la Sicile. » Ces plaintes irritèrent le sénat contre Amilcar; mais, comme la force était dans ses mains, la délibération fut secrète, et les votes, avant d'être publiés, furent renfermés dans une urne qui devait rester scellée jusqu'au retour d'un autre Amilcar, fils de Giscon , alors en Sicile. La mort naturelle du général accusé rendit inutile l'adroite précaution des sénateurs et la sentence secrète par laquelle ils l'avaient condamné sans l'entendre. Ce jugement, dont les dispositions avaient transpiré, servit de prétexte à Agathocle pour déclarer la guerre aux Carthaginois. Il livra d'abord, près d'Hymère, une bataille contre Amilcar, fils de Giscon : il fut vaincu , perdit la plus grande partie de son armée , et se vit contraint de se renfermer dans Syracuse. Bientôt, il leva une armée plus considérable, et tenta une seconde fois, mais sans plus de succès, la fortune des armes.
Siège de Syracuse par les Carthaginois; Agathocle forme le
projet de passer en Afrique; 310 avant l'ère vulgaire. — Les Carthaginois vainqueurs mettent le siège devant Syracuse. Agathocle , alors pressé par des forces de terre et de mer supérieures aux siennes, mal préparé à soutenir un siège , délaissé par tous ses alliés révoltés de sa cruauté, voyant la Sicile entière, à l'exception de Syracuse, au pouvoir des Barbares, conçut un dessein si hardi et si impossible à prévoir, que, même après l'exécution et le succès, il paraît encore presque incroyable. En effet, tandis qu'on pensait généralement qu'il n'essayerait pas même de résister aux Carthaginois, il laisse dans Syracuse une garnison suffisante, et passe en Afrique avec l'élite de ses troupes. Audace vraiment extraordinaire, d'aller attaquer dans leur capitale ceux contre lesquels il ne peut défendre la sienne ; d'envahir une terre étrangère, lorsqu'il ne peut protéger sa patrie, et d'oser, vaincu, insulter à ses vainqueurs.
Il avait calculé que les citoyens de Carthage, amollis par une longue paix, ne pourraient résister à ses vieux soldats, habitués à tous les travaux, à tous les périls de la guerre; que les Africains, fatigués depuis longtemps du joug oppresseur des Carthaginois, saisiraient avec joie l'occasion de s'en délivrer; qu'en un mot, par cette diversion hardie, il arracherait l'ennemi du cœur de la Sicile , et transporterait la guerre en Afrique. Le profond secret qu'il garda n'est pas moins surprenant que l'entreprise même. Il se borna à déclarer au peuple qu'il avait trouvé la route de la victoire; qu'il ne leur demandait que le courage de soutenir le siège pendant quelques jours; qu'enfin, ceux qu'effrayait l'état présent des choses étaient libres de se retirer. Seize cents citoyens seulement quittèrent la ville ; il fournit aux autres l'argent et les vivres nécessaires à sa défense, et n'emporta que cinquante talents (*) pour les besoins présents, aimant mieux prendre le surplus à ses ennemis qu'à ses alliés. Il affranchit
(*) 275,000 fr.
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tous les esclaves en état de porter les armes, reçoit leur serment, les embarque et les incorpore dans ses troupes, persuadé qu'en confondant ainsi ces hommes de différentes conditions, il établirait entre tous une émulation de courage. Le reste fut laissé pour la défense de la patrie.
Agathocle trompe la vigilance des Carthaginois, et débarque en Afrique avec son armée; 309 avant l'ère vulgaire.— Tout était prêt pour le départ; soixante vaisseaux étaient armés, portant le roi et ses deux fils, Archagâthe et Héraclide; mais le port était bloqué par une flotte ennemie bien supérieure en nombre. Tout à coup , un grand convoi de vaisseaux chargés de blé se dirige vers Syracuse; les Carthaginois lèvent le blocus, et courent, avec toutes leurs voiles, pour s'en emparer. Agathocle saisit l'instant propice, débouche du port et gagne la pleine mer : la flotte punique alors se retourne vers lui, et abandonne les vaisseaux de charge, qui entrent dans la ville, désormais à l'abri de la disette et de la famine.
Agathocle, au moment d'être atteint par les Carthaginois, est sauvé, d'abord par la nuit, le lendemain par une éclipse totale de soleil qui leur dérobe sa marche. Enfin, après six jours et six nuits d'une poursuite continue, il arrive aux côtes d'Afrique presque en même temps que les ennemis, et opère son débarquement à la vue de la flotte punique, qui arrive pour en être témoin, mais trop tard pour s'y opposer. Agathocle fait tirer ses' vaisseaux à sec près des carrières où il était abordé (*), et les entoure d'un retranchement.
Agathocle révèle ses projets a ses soldats. — C'est alors que, pour la première fois, Agathocle révèle à ses soldats le dessein qu'il avait conçu. Il leur rappelle l'état de Syra-
(*) Lapidicinas Aarouia;. Ces carrières dont parle Strabon (liv. xvxi, p. 8H)> sont situées sur le côté oriental du golfe de Tunis, au sud du cap P>on, à un endroit appelé Louaria , l'ancienne Aquilaria.
cuse, dont l'unique ressource est désormais de faire souffrir a l'ennemi ce qu'elle souffre aujourd'hui. « La guerre, leur dit-il, ne se fait pas au dedans comme au dehors : au dedans, c'est à la patrie seule qu'il faut emprunter toutes ses ressources , tandis qu'au dehors on peut vaincre l'ennemi par ses propres forces, et ses alliés rebelles, qui, las d'une longue servitude, accueillent avec joie des libérateurs étrangers. D'ail- . leurs, les villes, les châteaux de l'Afrique, ne sont ni entourés de remparts, ni construits sur des montagnes, mais situés dans la plaine, et ouverts de tous côtés : la crainte de leur destruction entraînera facilement les places dans notre parti.
L'Afrique elle-même va devenir pour Cartriage une ennemie plus redoutable que la Sicile. Tout va s'unir contre une ville qui n'a guère pour appui que son nom , et nous tirerons ainsi de cette terre ennemie les forces qui nous manquent. De plus, l'épouvante soudaine qu'inspirera tant d'audace contribuera puissamment à la victoire. L'incendie des villages, le pillage des villes et des places qui oseront se défendre, le siège de Cartilage elle-même, montreront aux ennemis que leur pays n'est pas h l'abri du fléau de la guerre qu'ils ont jusqu'ici toujours porté chez les autres. La victoire sur les Carthaginois sera la délivrance de la Sicile.
Poursuivront-ils le siège de Syracuse, quand ils verront leur patrie assiégée? Ainsi la guerre la plus facile vous offre la plus riche proie ; car la Sicile et l'Afrique entière seront le prix de la conquête de Cartilage. La gloire d'une si belle entreprise , perpétuée d'âge en âge , triomphera du temps et de l'oubli.
On dira de vous que, seuls entre tous les hommes, vous avez porté chez l'ennemi une guerre que vous ne pouviez soutenir chez vous; que seuls, après une défaite, vous ayez poursuivi vos vainqueurs et assiégé ceux qui assiégeaient votre patrie Entreprenez donc, pleins d'espé-
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«rance et de joie, une guerre où la « victoire vous promet d'immenses « richesses, et la défaite même un glo- « rieux tombeau. »
Agathocle rassure ses soldats effrayés par l'éclipsé et met le
FEU A SES VAISSEAUX. — TOUS les
soldats, enivrés d'espérance, applaudirent à ce discours; cependant, lorsque la première impression fut calmée, le souvenir de l'éclipsé qui avait eu lieu pendant leur voyage , agita de vives terreurs leurs âmes superstitieuses.
Agathocle les rassura en leur faisant entendre que ces variations dans le cours naturel des astres marquaient toujours un changement dans l'état présent ; que l'éclipsé , loin d'être .un funeste augure, présageait indubitablement la fin de leurs revers et le déclin de la prospérité de Carthage.
Alors, voyant ses soldats bien dis-
Eosés, il exécuta une entreprise aussi ardie et plus périlleuse peut-être que sa diversion même en Afrique; ce fut de brûler entièrement la flotte qui l'y avait amené. Plusieurs motifs puissants le déterminèrent à prendre un parti si extrême. Il n'avait pas de port en Afrique où il pût mettre ses vaisseaux en sûreté. Les Carthaginois, maîtres de la mer, s'empareraient facilement de sa flotte, si elle n'était défendue que par une faible garnison; s'il laissait assez de troupes pour la protéger, il affaiblissait trop son armée active; enfin, par la destruction de ses vaisseaux, il enlevait à ses soldats tout espoir de retraite , et les mettait dans la nécessité de vaincre en ne leur laissant d'autre ressource que la victoire.
Après avoir fait approuver son projet par tous ses officiers qui lui étaient dévoués, Agathocle offre un sacrifice à Cérès et à Proserpine, et convoque l'assemblée des soldats. Alors, vêtu d'habits de fête, le front ceint d'une couronne : « Lorsque nous partîmes « de Syracuse , dit - il , au moment « d'être atteints par l'ennemi , j'invo- « quai Proserpine et Cérès, divinités « protectrices de la Sicile, et je leur « promis, si elles nous sauvaient dans « ce péril extrême , de brûler en leur « honneur tous nos vaisseaux , dès que .
« nous serions arrivés en Afrique.
«Aidez-moi, soldats, à m'acquitter « de mon vœu ; les déesses sauront « bien nous dédommager de ce sacri- « fice. Déjà même les victimes que je « viens de leur immoler nous promet- « tent un glorieux succès. » Aussitôt il prend en main la torche sacrée ; il en fait distribuer à chacun des capitaines ; il met le feu à son propre vaisseau; chefs et soldats imitent son exemple , et , en un instant , aux applaudissements et aux cris de joie de toute l'armée, la flotte entière n'est plus qu'un vaste monceau de cendres.
Les soldats n'avaient pas eu le temps de réfléchir. Séduits par la ruse habile d'Agathocle, une ardeur aveugle et impétueuse les avait tous entraînés.
Mais lorsque leur enthousiasme se fut refroidi, lorsque , mesurant dans leur esprit cette vaste étendue de mer qui les séparait de leur patrie , ils se virent en pays ennemi sans aucun moyen d'en sortir, une noire tristesse et un morne désespoir s'emparèrent de tous les cœurs.
Agathocle , sans laisser à ce découragement le temps de se propager, se hâte de conduire son armée vers une ville du domaine de Carthage, appelée Mégalopolis. Le pays qu'ils eurent à traverser était orné de jardins , de vignes, d'oliviers et de plantations de toutes les espèces d'arbres fruitiers, entrecoupé de ruisseaux et de canaux d'eau vive qui arrosaient abondamment toutes les cultures. On trouvait à chaque pas des maisons de campagne, bâties avec une recherche et une magnificence qui attestaient l'opulence de leurs propriétaires. Les champs étaient couverts d'immenses troupeaux de bœufs et de brebis, et les prairies nourrissaient un grand nombre de superbes cavales. En un mot , cette belle contrée , où les plus nobles et les plus riches Carthaginois avaient choisi leur demeure, offrait partout des preuves de leur goût pour la vie champêtre, de leur amour pour les arts, et de leur habileté dans l'agriculture. L'aspect de ce beau pays ranime le courage abattu des soldats, et les entraîne à braver tous les périls pour s'emparer
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d'une si riche proie. Agathocle profite de leur ardeur et les mène à l'attaque de Mégalopolis qui , assaillie à i'improviste, et n'ayant pour défenseurs que des habitants sans expérience dans la guerre, est emportée d'assaut. Agathocle en abandonne le pillage à» ses soldats. L'abondance règne dans le camp; la confiance augmente, et aussitôt ils s'emparent d'-une ville que Diodore appelle Leuco-Tunès (*'), et qu'il place à deux mille stades de Carthage.
défaite d'hannon et de bomilcar par Agathocle; 309 avant l'ère vulgaire. — Cependant les Carthaginois, instruits par les habitants des campagnes du débarquement d' Agathocle en Afrique, conçurent de grandes alarmes. Us crurent, d'abord que leur armée et leur flotte de Sicile avaient été entièrement anéanties. Comment concevoir, en effet, qu'Agathocle, à moins d'être vainqueur, eût osé laisser Syracuse sans défense , et qu'il se fût hasardé à traverser la mer, si les vaisseaux carthaginois en eussent encore été les maîtres ? Le trouble et la terreur se répandent dans la ville; le peuple court en désordre au forum.
Le sénat s'assemble à la hâte et tumultuairement. On délibère sur les moyens de sauver la république. On n'avait pas sous la main de troupes régulières qu'on pût opposer à l'ennemi, et l'imminence du danger ne permettait pas d'attendre celles qu'on pourrait lever dans les campagnes et chez les alliés. Les uns voulaient qu'on demandât la paix à Agathocle , les autres qu'on attendît des informations plus précises.
L'arrivée du commandant de la flotte fit connaître le véritable état des choses.
Il fut résolu enfin d'armer les citoyens. Le nombre des troupes monta à "quarante mille hommes d'infanterie, mille chevaux et deux mille chariots armés en guerre. On nomma pour généraux de cette armée Hannon et Bomilcar qui étaient divisés par des inimitiés héréditaires. Mais le sénat voyait dans la haine mutuelle de ces citoyens puissants une garantie pour la république.
(*) La position de cette ville est inconnue.
Il se trompa néanmoins dans ses prévisions. Bomilcar depuis longtemps aspirait à la tyrannie. Jusqu'alors il n'avait ni trouvé l'occasion favorable, ni obtenu le pouvoir nécessaire pour arriver à son but. Revêtu alors du commandement de l'armée, il jugea l'instant propice à ses desseins et en résolut l'exécution.
Bientôt les deux généraux carthaginois marchèrent à l'ennemi , et l'ayant atteint, rangèrent leur armée en bataille. Les troupes d'Agathocle ne montaient qu'à treize ou quatorze mille hommes, dont plusieurs même n'avaient pas d'armes défensives. Agathocle leur en fabriqua avec les couvertures en cuir des boucliers de ses hoplites. Il s'aperçut ensuite que ses soldats étaient effrayés de la supériorité du nombre de l'ennemi, et surtout de sa cavalerie. L'habile politique emploie aussitôt un pieux stratagème pour relever leur courage. Il s'était procuré un certain nombre de chouettes privées. Il fait lâcher à la fois dans plusieurs parties de son camp ces oiseaux consacrés à Minerve, qui, se posant sur les drapeaux et sur les boucliers des soldats, semblent leur promettre au nom de la déesse une victoire assurée.
La bataille s'engage : les chariots et la cavalerie des Carthaginois viennent se briser contre les rangs serrés de l'infanterie sicilienne. Hannon, à la tête de la cohorte sacrée, soutient longtemps l'effort des Grecs, et les enfonce même quelquefois; mais bientôt il tombe mort aux premiers rangs, accablé d'une grêle de traits et percé d'innombrables blessures. La mort de leur chef intimide les Carthaginois et redouble la confiance des soldats d'Agathocle. Bomilcar, dont les forces étaient encore entières , aurait pu rétablir le combat; mais cet ambitieux conspirateur, jugeant que la victoire d'Agathocle et la défaite des Carthaginois étaient pour lui un moyen sûr d'arriver à la souveraine puissance, se retire avec son corps d'armée sur une hauteur voisine. Cette lâche désertion amène une déroute générale. La
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cohorte sacrée soutient seule pendant quelque temps les efforts de l'ennemi ; mais, entourée de tous côtés, elle se laisse massacrer presque tout entière sur le corps de son général. Agathocle, après avoir quelque temps poursuivi les fuyards, revient sur ses pas et s'empare du camp des Carthaginois.
Les historiens varient sur la perte qu'éprouvèrent les Carthaginois dans cette bataille. Les uns la portent à mille hommes seulement, les autres à six mille, ce qui nous paraît plus vraisemblable. Après cette victoire, Agathocle s'empare des villes , fait un immense butin, égorge des milliers d'ennemis. Il vient asseoir son camp à Tunis pour que les habitants de Carthage puissent voir du haut de leurs murailles la ruine de ce qu'ils ont de plus cher, le ravage de leurs campagnes , l'incendie de leurs maisons. Mémorable exemple des vicissitudes de la fortune, qui, par un retour inattendu, élevait les vaincus au niveau des vainqueurs ! En effet , les Carthaginois , après avoir remporté en Sicile sur les Syracusains une victoire signalée , assiégeaient Syracuse , tandis qu'Agathocle, vainqueur contre son attente dans un combat décisif, entourait les murs de Carthage de ses retranchements; et, chose étonnante, ce général qui, dans son propre pays , avec ses forces tout entières , n'avait pu résister aux barbares , maintenant , sur la terre ennemie, avec une faible portion des débris de son armée vaincue, ébranlait la puissance de Carthage.
Offrandes et sacrifices des Carthaginois a Hercule et a Saturne. — Ces revers réveillèrent dans Carthage les idées superstitieuses. Elle attribua ses malheurs à sa négligence envers les dieux. C'était une coutume à Carthage, aussi ancienne que la ville même , d'envoyer tous les ans à Tyr, d'où elle tirait son origine, la dîme de tous les revenus de la république, et d'en faire une offrande à Hercule, le patron et le protecteur des deux viiles. Depuis quelque temps les Carthaginois avaient diminué la valeur des offrandes. Le scrupule les sai-
sit : ils avouèrent publiquement leur mauvaise foi et leur sacrilège avarice, et pour expier leur faute , ils envoyèrent, à l'Hercule tyrien une grande somme d'argent et un nombre considérable de riches présents.
Leur superstition barbare imagina aussi que Saturne, irrité contre eux, leur envoyait ces revers pour les punir d'avoir négligé l'observation exacte des pratiques de son culte. Anciennement on immolait à Saturne les enfants des meilleures maisons de Carthage. Us se reprochèrent d'avoir usé de fraude et de mauvaise foi envers le dieu en offrant, à la place des enfants de leur noblesse, d'autres enfants de pauvres ou d'esclaves qu'on achetait dans cette vue. Pour expier cette transgression sacrilège, ils immolèrent à leur dieu sanguinaire deux cents enfants choisis dans les plus illustres familles de la ville, et plus de trois cents personnes qui se sentaient coupables de cette fraude impie s'offrirent elles-mêmes en sacrifice pour éteindre par leur sang la colère de Saturne.
Progrès d'Agathocle en Afrique ; DÉFECTION DES SUJETS ET DES
alliés de Carthage. — Cependant la renommée publie dans l'Afrique entière que l'armée des Carthaginois est détruite, qu' Agathocle s'est emparé d'un grand nombre de villes et met le siège devant Carthage. On s'étonne qu'un si puissant empire ait été si brusquement attaqué, et par un ennemi déjà vaincu. A la surprise succède insensiblement le mépris pour les Carthaginois , et Agathocle voit bientôt passer dans son parti , non-seulement les Africains tributaires, mais encore de puissantes cités alliées, entraînées par l'amour du changement ; il en reçoit pour prix de sa victoire des vivres e't de l'argent.
DÉFAITE D'AMILCAR EN SlCILE , ENVIRON 309 AVANT L'ÈRE CHRÉ- TIENNE. — Dans cette position critique, les Carthaginois dépêchent un navire en Sicile pour instruire Amilcar de l'état des choses en Afrique, et le presser d'envoyer du secours.
Employant encore dans cette occa-
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sion leurs ruses accoutumées , ils font remettre à Amilcar les éperons de vaisseaux grecs qu'ils avaient eu soin de recueillir après l'incendie de la flotte d'Agathocle. Le général carthaginois prescrit aux envoyés le plus profond silence sur les victoires des Siciliens , répand le bruit qu'Agathocle a été complètement battu, que sa flotte est au pouvoir des Carthaginois , et pour preuve de son assertion , il montre les éperons des vaisseaux qu'on lui avait expédiés. Cette nouvelle s'accréditait dans la ville; le grand nombre songeait déjà à se rendre et à capituler ; le commandant même de la place, Antandros , frère d'Agathocle , qui était loin d'avoir son courage et son énergie, parlait déjà de traiter avec l'ennemi, lorsqu'un esquif à trente rames qu'Agathocle avait fait construire à la hâte arriva dans le port, et parvint, non sans peine et sans danger, jusqu'aux assiégés. Les Syracusains, que la curiosité misait courir en foule vers le port, avaient négligé sur quelques points la garde des murailles. Amilcar profite de l'occasion, et fait attaquer Brusquement cette partie des remparts par une troupe d'élite.
Mais la nouvelle des victoires d'Agathocle s'était répandue dans la ville, et avait rendu la confiance et le courage à tous les habitants. Pleins d'une ardeur invincible, ils se précipitent sur les assaillants, et les repoussent après en avoir fait un grand carnage.
Découragé par cet échec, Amilcar leva le siège de Syracuse, et envoya cinq mille hommes au secours de sa patrie.
Conquêtes d'Agathocle dans la eyzacène ; stratacxème de ce peince; 309 avant J. C. — Pendant que ces événements se passaient en Sicile, Agathocle, maître de la campagne, tourna ses armes contre les villes maritimes soumises aux Carthaginois. Il laisse dans son camp retranché à Tunis , une armée suffisante , marche contre Néapolis, prend la ville d'assaut , et traite les vaincus avec indulgence. De là il va mettre le siège devant Adrumète, et attire dans son
alliance un chef africain , appelé Élyma.
Profitant du départ d'Agathocle, les Carthaginois dirigent toutes leurs forces contre Tunis , s'emparent du camp retranché, approchent de la ville les machines de guerre, et redoublent l'activité de leurs attaques, pour s'en emparer avant le retour du prince sicilien. Agathocle, averti de la prise de son camp et du danger qui menace Tunis, laisse devant Adrumète la plus grande partie de son armée, et, ne prenant avec lui que sa garde et quelques faibles détachements, il gravit en silence une montagne d'où il pouvait être aperçu et par les habitants d' Adrumète'et par les Carthaginois qui assiégeaient Tunis. Là il invente un stratagème qui jette à la fois la terreur chez tous ses ennemis. Pendant la nuit, il fait allumer de grands feux qui couvrent un vaste espace de terrain. Les Carthaginois occupés au siège de Tunis , croyant qu'il marchait au secours de la place avec une nombreuse armée, s'enfuient dans leurs murs en abandonnant leurs machines. Les habitants U' Adrumète, persuadés que les assiégeants reçoivent un renfort considérable, sont 'frappés de crainte et se rendent à discrétion. D' Adrumète, il se dirige vers Thapsus, qu'il emporte d'assaut ; et après s'être rendu maître , tant par la force que par la persuasion , de près de deux cents villes, il entreprend une expédition dans l'intérieur de l'Afrique.
A peine s'est-il éloigné de quelques journées de marche que les Carthaginois lèvent de nouvelles troupes, les joignent à celles qu'ils ont reçues de Sicile, et mettent, pour la deuxième fois, le siège devant Tunis. Agathocle, instruit par un courrier de cette attaque imprévue, revient de suite sur ses pas , place son camp à deux cents stades de l'ennemi, et, pour cacher son arrivée, il défend à ses soldats d'allumer des feux. Il se met en marche pendant la nuit; au point du jour, il surprend les Carthaginois hors de leur camp, dispersés dans la campagne, et fourrageant sans ordre et sans discipline. Il tombe sur eux comme la foudre, en
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tue deux mille et fait un grand nombre de prisonniers. Ce nouveau succès rétablit la supériorité d' Agathocle , qu'on croyait alors inférieur aux Carthaginois, depuis que ceux-ci avaient reçu des renforts de Sicile et des secours de leurs alliés d'Afrique.
Nouvelle entreprise d'Amilcar contre Syracuse ; défaite et mort de ce général; 308 avant l'ère vulgaire. — Pendant que ces événements se passaient en Afrique , Amilcar, qui, à la tête d'une flotte et d'une armée très-nombreuse, avait soumis la Sicile presque tout entière, résolut de tenter un nouvel effort contre Syracuse. Il se porte du côté du temple de Jupiter olympien , et prend la résolution de donner brusquement l'assaut à la ville; car les devins lui avaient prédit qu'il y souperait le lendemain.
Les assiégés, devinant l'intention de l'ennemi , avaient placé sur les hauteurs d'Euryèle trois mille fantassins et quatre cents cavaliers. Les Carthaginois ignoraient ces dispositions et croyaient surprendre l'ennemi. La nuit était sombre et pluvieuse. Amilcar marchait en avant à la tête de sa garde , suivi de sa cavalerie et de deux corps d'infanterie, composés d'Africains et de Grecs auxiliaires. Attirée par l'espoir du pillage, une foule immense d'esclaves et de valets désarmés , sans ordre et sans discipline, s'était mêlée dans les rangs. Cette multitude turbulente se pressait, s'entassait confusément dans les chemins étroits et embarrassés qui conduisaient aux remparts.
Bientôt des rixes , des querelles , suivies de cris discordants, s'élèvent parmi ces masses avides de pillage, qui se heurtaient pour arriver aux premiers rangs. Leur désordre gagne les trou-
Î>es régulières, et l'éveil est donné à 'ennemi. Alors les Syracusains, qui s'étaient postés sur l'Euryèle, fondent brusquement sur les Carthaginois, les accablent d'une grêle de traits, et, les attaquant de plusieurs côtés à la fois, leur coupent la retraite. Les Carthaginois, assaillis à Pimproviste au milieu des ténèbres , ignorant la configuration du terrain et les forces de
l'ennemi, se troublent, hésitent, et finissent par prendre la fuite» Les uns tombent dans des précipices, les autres sont écrasés par leur propre cavalerie; d'autres, par une méprise ordinaire dans ces rencontres nocturnes, se combattent entre eux. Amilcar, avec sa garde, Soutint d'abord courageusement l'effort de l'ennemi; mais bientôt, abandonné par ses soldats, transis de trouble et d'effroi , il est pris vivant par les Syracusains.
Ce fut encore un des événements les plus inattendus que présenta cette guerre si féconde en changements de fortune. Agathocle, le plus- habile général de son siècle, à la tête d'une puissante armée , avait été vaincu , près d'Hymère, par les Carthaginois, et y avait perdu l'élite de ses troupes; et maintenant un petit nombre de Syracusains vaincus , restés pour la défense de leurs murailles, venaient de détruire la nombreuse armée punique qui les assiégeait, et de prendre vivant Amilcar, le plus illustre des généraux de Carthage. Trois mille hommes déterminés , n'ayant pour eux que l'avantage de leur position et l'imprévu de leur attaque , avaient suffi pour mettre en déroute une armée de plus de cent vingt mille combattants.
Les Carthaginois, dispersés de tous côtés, ne se réunirent qu'avec peine, et se virent désormais hors d'état de rien entreprendre.
Les Syracusains rentrèrent dans la ville chargés de riches dépouilles.
Après avoir fait souffrir à Amilcar toutes sortes de supplices, ils le firent périr d'une mort ignominieuse, et envoyèrent sa tête à Agathocle. Ce général s'approcha aussitôt du camp des Africains , et y jeta le sanglant trophée qu'il venait de recevoir, pour leur apprendre dans quel état étaient leurs affaires de Sicile.
Sédition dans l'armée d'Agathocle; défection d'une partie de ses troupes. — Les Carthaginois étaient consternés. Agathocle, que la victoire avait couronné dans toutes ses entreprises depuis son débarquement, voyant qu'en Sicile et en Afrique l'en-
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nemi ne pouvait plus résister à ses armes, se croyait au bout de ses travaux et se livrait aux plus ambitieuses espérances, lorsque, du sein de sa propre armée, s'éleva subitement une tempête qui menaça d'engloutir à la fois sa vie et sa fortune. Lyciscus, l'un de ses plus braves lieutenants, au milieu d'un repas où il était échauffé par le vin, avait lancé des traits mordants contre Agathocle et contre son fils Archagate. Dans son ivresse, il s'était même emporté jusqu'à reprocher à ce dernier une liaison incestueuse avec sa belle-mère. Archagate, bouillant de colère, saisit un javelot, et frappe Lyciscus d'un coup mortel. La mort dé cet officier fut le signal d'une révolte générale. Chefs et soldats se rassemblent en tumulte autour de la tente du prince; tous demandent à grands cris qu'on livre le meurtrier à leur vengeance. Si Agathocle persiste à vouloir le sauver, il tombera lui-même sous leurs coups. En même temps, ils exigent insolemment le payement de leur solde arriérée; ils nomment des généraux pour les commander, s'emparent de Tunis, et placent des gardes sur tous les points des remparts de cette ville. A la nouvelle de cette révolte , les Carthaginois conçoivent l'espérance d'attirer les séditieux dans leur parti. Ils font proposer aux soldats une pave plus forte, et aux officiers de magnifiques présents. Plusieurs de ces derniers se laissent corrompre, et s'engagent à passer avec leurs troupes dans le camp africain.
Dans cette extrémité Agathocle, redoutant la mort ignominieuse qu'il aurait à subir s'il était livré à l'ennemi, trouve dans l'énergie de son désespoir le moyen de ramener ses soldats. Il quitte la pourpre, se couvre d'humbles vêtements et s'avance au milieu d'eux. Ce changement inattendu les frappe; tous font silence, Agathocle prend alors la parole. Après leur avoir rappelé tous les succès qu'il doit à leur courage, il leur déclare qu'il est prêt à mourir si sa mort peut être utile à ses compagnons d'armes ; que jamais la crainte ou le désir de
prolonger sa vie ne l'ont fait souscrire à une action indigne de sa gloire, et pour leur en donner la preuve, il tire son épée et menace de s'en frapper à leurs yeux. On court vers lui ; on s'empresse d'arrêter son bras. Toutes les voix proclament son innocence et l'invitent à reprendre les insignes de la royauté. Il cède à leurs instances réitérées; il leur exprime sa reconnaissance en versant des larmes de joie et de tendresse ; tous les cœurs sont émus, et les applaudissements unanimes de l'assemblée célèbrent le rétablissement complet du pouvoir de leur général et de leur roi.
Nouvelles défaites des Carthaginois PAR AGATHOCLE ; supplice DES TRANSFUGES; 308 AVANT
l'ère chrétienne. — Cependant Agathocle, qui ne négligeait aucun moyen d'affaiblir la puissance de Cartha'ge, envoya des députés à Ophellas, roi de la Cyrénaïque , pour l'attirer dans son alliance. Ce prince, qui avait été l'un des lieutenants d'Alexandre (*) , et avait épousé une descendante du fameux Miltiade , nourrissait l'espoir ambitieux de soumettre l'Afrique à sa domination.
Agathocle lui fait représenter que Carthage est le seul obstacle à l'agrandissement de leur puissance , que le motif de son invasion en Afrique a été , non l'ambition de conquérir, mais la nécessité de se défendre, et qu'après la destruction de l'ennemi commun, il lui abandonnerait l'Afrique, et se contenterait de régner sur la Sicile entière. Ophellas se laisse séduire par ces offres brillantes, et vient joindre Agathocle avec une armée composée de dix mille hoplites grecs, et d'un pareil nombre de troupes irrégulières. Agathocle l'accueille d'abord avec la plus grande bienveillance, le comble de caresses»
lui prodigue des flatteries, l'invite souvent à sa table, et lui fait même adopter un de ses fils. Mais ce prince n'a\ait jamais reculé devant un crime
(*) Ophellas avait d'abord conquis et gouverné la Cyrénaïque au nom de Pfolémée- Lagus, et avait fini par se rendre indépendant.
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utile à ses intérêts et à sa puissance. Par une perfidie sans exemple, il débauche une partie des troupes d'Ophellas, le fait périr au milieu de son camp, et s'attache son armée tout entière par des présents et de magnifiques promesses.
Conjuration de Bomilcar; supplice DE CE GÉNÉRAL; 307 AVANT
l'ère chrétienne. — Jamais, depuis le commencement de la guerre, Cartilage ne s'était trouvée dans un si grand péril. Aux ennemis étrangers dont les forces venaient d'être doublées par la réunion de l'armée d'Ophellas , se joignait un ennemi domestique, non moins dangereux et non moins redoutable. Bomilcar, qui depuis longtemps aspirait à la tyrannie, jugea le moment favorable pour exécuter son projet. Il éloigna de Carthage sous différents prétextes la plus grande partie de la noblesse qui aurait été un obstacle à ses desseins. Bientôt, ayant fait des levées dans le faubourg nommé la Nouvelle ville, qui est un peu en dehors de l'ancienne Carthage , il licencia tous ceux qu'il croyait attachés au gouvernement. Il rassembla quatre mille mercenaires et cinq cents de ses concitoyens, complices de ses projets, et se lit déférer par eux le pouvoir despotique. Il divise sa troupe en cinq corps et entre dans la ville, massacrant tous ceux qu'il rencontre dans les rues. Une terreur incroyable se répand dans Carthage. Tous fuient, persuadés que la ville a été livrée à l'ennemi, qu'Agathocle a pénétré dans son enceinte. Mais sitôt que la vérité est connue, les jeunes citoyens courent aux armes, forment leurs rangs et marchent contre le tyran. Celui-ci, après avoir tué tous ceux qu'il rencontre sur sa route, pénètre dans le forum. Alors les Carthaginois, ayant occupé les maisons très - hautes" qui bordent cette place publique , font pleuvoir une grêle de traits sur les conjurés qui, dans cette position, se trouvaient à découvert de tous les côtés.
Ceux-ci , trop maltraités , serrent leurs rangs, et, à travers les rues étroites, se frayent un passage jusqu'à la Nou-
velle ville, malgré les pierres et les traits qu'on lance sur eux de toutes les maisons situées sur leur route ; enfin ils occupent sur une éminence une position avantageuse (*); mais tous les citoyens, ayant pris les armes , viennent camper devant les révoltés.
L'affaire se termina par une amnistie générale que la foi punique rompit envers le seul Bomilcar. On le fit périr dans les plus cruelles tortures. Justin ajoute que Bomilcar fut mis en croix au milieu du forum , afin que le même lieu où on lui avait conféré les honneurs suprêmes devînt le théâtre de son supplice et de son ignominie.
Diodore observe , comme une singularité remarquable , que les Carthaginois ignorèrent entièrement les projets d'Agathocle contre Ophellas , et qu'à son tour Agathocle n'eut aucune connaissance de la conjuration de Bomilcar. S'il en eût été autrement, ou bien les Carthaginois se seraient ligués avec Ophellas pour chasser Agathocle de l'Afrique , ou bien ce général aurait profité de la guerre civile allumée dans les murs de Carthage, pour s'emparer de cette ville.
Prise d'Utique et d'Hippozaritus; Agathocle passe en Sicile; 307 avant l'ère vulgaire. — Cependant Agathocle porte ses armes dans les provinces situées à l'occident de Carthage. Il s'empare, après une vive résistance, d^Utique et d'Hippozaritus , qui avaient essayé de se soustraire à sa domination. Dans le but de prévenir désormais de pareilles tentatives , il inflige à ces deux cités un châtiment exemplaire : il en abandonne le piilage à ses soldats , et fait passer au fil de l'épée la plus grande partie de leurs habitants.
Après cette sanglante exécution, il soumit à son pouvoir laplus grande partie des villes maritimes et les peuples de l'intérieur, excepté les Numides, dont les
(*) Cette position est probablement le Djebd-khawi près du cap Qamart. Voyez la Topographie de Carthage, par M. Dureau de la Malle, p. 73 et planche II.
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uns entrèrent dans son alliance , les autres restèrent neutres en attendant l'issue de la guerre. C'est alors que, se voyant supérieur aux Carthaginois, tant par ses propres forces , que par l'étendue de ses alliances et que, jugeant sa domination solidement établie en Afrique , il se résolut à passer en Sicile , où le mauvais état des affaires semblait exiger sa présence. Il n'emmena que deux mille soldats , et laissa le commandement du reste de l'armée à son fils Archagate.
État des affaires en Afrique sous le commandement d'archa-