GATE , 306 AVANT L'ÈRE CHRÉTIENNE
— La fortune sembla d'abord favoriser les armes du nouveau général. Il fit, par ses lieutenants, quelques expéditions heureuses dans la partie méridionale de l'Afrique, et subjugua même, dit Diodore , quelques tribus de peuples nègres.
i Cependant le sénat de Carthage, se relevant de l'abattement où l'avaient jeté les succès d'Agathocle, résolut de tenter un dernier effort, et mit sur pied trois corps d'armée, composés chacun de dix mille hommes , qui, sous le commandement d'Adherbal, d'Hannon et d'Imilcon , devaient agir, Vun sur les côtes de la mer , l'autre dans les provinces de l'intérieur , le troisième sur les frontières méridionales.
Ils espéraient, par ce plan de campagne, contraindre l'ennemi à diviser ses forces, délivrer la ville du blocus qui gênait l'importation des vivres, et enfin , raffermir la fidélité chancelante de leurs alliés, qui, voyant de nouveau les armées puniques en campagne , pourraient compter sur un secours efficace.
Ce plan , bien conçu , obtint le résultat qu'on en avait espéré. Plusieurs des alliés de Carthage, que la crainte seule avait forcés de se réunir aux Grecs , s'en détachèrent et renouèrent avec la république leurs anciennes liaisons d'amitié. D'un autre côté , Archagate, voyant les troupes carthaginoises répandues dans toute l'Afrique, partagea lui-même son armée en trois corps. Eschrion, à la tête d'une de ces divisions , était chargé de défendre les
provinces de l'intérieur. Hannon, qui lui était opposé , lui dressa une embuscade , où le général syracusain périt avec quatre mille fantassins , et deux cents cavaliers.
Imilcon, chargé des opérations de la guerre sur les frontières méridionales, s'était emparé d'une place forte sur la route que devait tenir Eumachus. Celui-ci ayant présenté la bataille, le rusé Carthaginois laissa dans la ville une partie de son armée avec l'ordre de fondre sur l'ennemi au moment où il feindrait lui-même de prendre la fuite. Au même instant, il sort de la ville avec la moitié de ses troupes, s'avance sous les retranchements de l'ennemi, engage le combat, et s'enfuit aussitôt comme frappé d'une terreur soudaine. Les soldats d'Eumachus , croyant la victoire décidée , rompent leurs rangs et s'abandonnent en désordre à la poursuite des fuyards. Tout à coup, la portion de l'armée carthaginoise qui était restée dans la ville, tombe sur eux, rangée en bon ordre et poussant de grands cris : les Grecs, surpris par cette attaque imprévue, s'arrêtent, frappés de terreur, et s'enfuient presque sans résistance.
Mais l'ennemi leur avait coupé la retraite du côté de leur camp ; Eumachus fut contraint de se réfugier avec ses soldats sur une éminence voisine, position assez forte, mais entièrement dépourvue d'eau : les Carthaginois les y poursuivent, entourent la colline d'un retranchement, et l'armée grecque périt tout entière, soit par la soif, soit par le fer de l'ennemi. De huit mille huit cents hommes dont elle était composée, il ne se sauva, dit Diodore, que trente fantassins et quarante cavaliers.
Archagate, consterné par ces revers inattendus, se retire à Tunis, réunit autour de lui tout ce qui lui restait de troupes, et envoya en Sicile porter à son père la nouvelle de ces désastres , et le supplier de venir aussitôt à son secours. Déjà il était abandonné de presque tous ses alliés; il était bloqué dans Tunis par les trois généraux carthaginois, et, la mer étant au pouvoir de l'ennemi , son armée abattue et dé-
couragée était en proie à toutes les horreurs de la disette.
Agathocle repasse en Afrique pour secourir son fils archagathe. — Agathocle, après avoir obtenu d'abord quelques succès en Sicile, avait vu la plus grande partie de l'île se soustraire à sa domination. Néanmoins les nouvelles qu'il reçut d'Afrique lui parurent si désastreuses, qu'il résolut de s'embarquer sur-le-champ pour aller au secours de son armée. Il trompe, par un nouveau stratagème, la vigilance des Carthaginois qui bloquaient le port de Syracuse, en sort avec dix-sept galères, met en fuite la flotte supérieure en nombre qui le poursuivait , et débarque en Afrique.
Là, retrouvant ses soldats épuisés par la disette et abattus par le désespoir, il relève leur courage par ses exhortations, leur démontre qu'une victoire décisive peut seule les sauver, et les mène contre l'ennemi. Il lui restait encore en infanterie six mille hommes de troupes grecques, un pareil nombre de mercenaires étrusques, celtes et samnites, et dix mille Africains, sur la fidélité desquels il ne pouvait pas entièrement compter. Il avait encore quinze cents hommes de cavalerie grecque, et six mille chars de guerre montés par des Africains. Les généraux carthaginois, quoiqu'ils eussent l'avantage du nombre et de la position, ne voulaient pas s'exposer aux hasards d'une bataille contre un ennemi au désespoir ; persuadés qu'en traînant la guerre en longueur, et en continuant a lui couper les vivres, ils le forceraient à se rendre. Agathocle, ne pouvant attirer l'ennemi dans la plaine, prend le parti d'attaquer les hauteurs sur lesquelles étaient retranchés les Carthaginois. La détresse où il se trouvait justifiait à ses yeux la témérité de l'entreprise. L'armée punique sort de son camp rangée en bataille; Agathocle , malgré tous les désavantages de sa position, résiste longtemps aux efforts des Carthaginois. Enfin, les mercenaires et les Africains ayant été enfoncés, il est contraint de se retirer dans son camp. Les Cartha-
ginois, dans la poursuite, eurent soin d'épargner les Africains auxiliaires qu'ils espéraient engager à la défection ; ils s'acharnèrent à massacrer les Siciliens et les mercenaires, dont trois mille environ restèrent sur la place.
Incendie du camp des Carthaginois; TERREUR PANIQUE DANS LES deux armées. — Pendant la nuit qui suivit la bataille, un événement inattendu porta la terreur et le désordre dans les deux armées. Tandis que les Carthaginois, en réjouissance de leur victoire, immolaient aux dieux l'élite de leurs prisonniers, le feu de l'autel embrasa la tente du sacrifice. Favorisé par un vent impétueux, l'incendie consuma en un instant le camp tout entier, qui n'était qu'un assemblage de cabanes grossièrement formées de paille et de roseaux. Les rapides progrès du feu rendent tout secours inutile. Les uns, surpris par les flammes dans les rues étroites du camp où ils s'étaient entassés, y trouvent le même supplice que leur impiété barbare vient d'infliger à leurs prisonniers ; les autres , qui , en tumulte et en désordre , s'étaient jetés hors des retranchements , y trouvent une nouvelle cause de trouble et d'épouvante. Cinq mille Africains de l'armée d'Agathocle désertaient en ce moment ses drapeaux, et se rendaient au camp des Carthaginois. Ceux-ci, les ayant aperçus de loin, supposent que l'armée des'Grecs vient tout entière les attaquer. Une terreur incroyable se répand dans l'armée; tous prennent la fuite : les uns, aveuglés par la crainte, se jettent dans des précipices ; les autres , dans l'obscurité de la nuit, croyant combattre l'ennemi, tournent leurs armes contre leurs camarades, et s'égorgent entre eux. Cinq mille hommes périrent dans ce tumulte; le reste s'enfuit précipitamment vers Carthage, dont les habitants, trompés par cette fuite désordonnée, crurent que leur armée avait été complètement défaite.
Cependant, les déserteurs africains, à l'aspect de l'incendie du camp des Carthaginois et du désordre qu'y avait jeté leur approche, n'avaient osé pour-
L'UNIVERS
suivre leur marche, et étaient retournés sur leurs pas. A leur retour, la même terreur panique qui venait d'être si fatale aux troupes carthaginoises, se répandit tout à coup dans le camp d'Agathocle. Les Grecs s'imaginèrent aussi que l'armée ennemie tout entière venait les attaquer; le tumulte et l'épouvante causés par cette erreur produisirent sur eux les mêmes effets, et coûtèrent la vie à quatre mille hommes.
Agathocle abandonne son armée ET REPASSE EN SlCILE ; FIN DE LA GUERRE; 306 AVANT L'ÈRE
vulgaire. — Après ce nouveau désastre, Agathocle, se voyant abandonné par tous ses alliés, et trop faible désormais pour lutter avec les Carthaginois, résolut d'abandonner l'Afrique. Il manquait de vaisseaux pour transporter ses troupes; d'ailleurs, la mer était au pouvoir des ennemis. Ces deux motifs le décidèrent à s'embarquer seul sur un vaisseau léger, laissant ses deux fils et son armée exposés à toutes les chances de la guerre. A la nouvelle de son départ, les soldats épouvantés, et se croyant déjà dans les mains d'un ennemi implacable, s'écriaient que, pour la seconde fois, leur roi les abandonnait au milieu des ennemis; que celui qui leur devait jusqu'à la sépulture renonçait même à défendre leur vie. Ils veulent poursuivre leur roi, mais, arrêtés par les Numides de l'armée carthaginoise, ils sont forcés de rentrer dans ieur camp.
Alors, dans leur désespoir, ils égorgent les fils d'Agathocle, et traitent avec les Carthaginois. Les conditions de cet accommodement furent que les Grecs, moyennant trois cents talents (*), livreraient aux Carthaginois toutes les villes dont ils étaient en possession; que ceux qui voudraient servir dans les armées puniques y recevraient la paye ordinaire des troupes , et que les' autres seraient transportés à Sulonte, en Sicile, où on leur donnerait les moyens de s'établir. Les commandants de quelques places, dans
(*) i,65o,ooo francs.
l'espoir d'être secourus par Agathocle , ne voulurent point souscrire à cette capitulation. Les Carthaginois mirent le siège devant ces villes, et, après s'en être emparés , ils mirent en croix les chefs, réduisirent en esclavage les soldats , et forcèrent à faire refleurir la culture dans leurs campagnes, ces mêmes mains qui y avaient porté le ravage et la désolation.
Telle fut la fin de cette guerre mémorable, qui avait duré quatre années et qui avait ébranlé dans ses fondements la puissance de Carthage.
L'année suivante, un traité conclu entre Agathocle et les Carthaginois rétablit les possessions des deux partis en Sicile dans le même état où elles étaient avant la guerre. La république consentit à payer pour ce traité au prince syracusain trois cents talents et deux cent mille médimnes de blé.
Mort d'Agathocle ; nouvelle expédition des carthaginois en Sicile, de 305 a 278 avant l'ère vulgaire. — Les vingt-cinq années qui suivirent le dernier traité avec /Agathocle furent probablement pour Carthage une période de calme et de bonheur. Le silence de l'histoire est presque une preuve de la tranquillité uniforme dont jouit alors cette république. Les époques stériles pour les historiens sont généralement heureuses pour les peuples.
Agathocle était mort en* 289 avant J. C. , après un règne de vingt-huit ans, dans la soixante-douzième, et suivant quelques historiens, dans la quatre-vingt-quinzième année de son âge. La démocratie s'était rétablie dans Syracuse ; les dissensions intestines qui , pendant neuf ans entiers , déchirèrent cette malheureuse ville, réveillèrent chez les Carthaginois l'espoir de s'en emparer. Ils vinrent l'assiéger par terre et par mer, avec cent vaisseaux de guerre et cinquante mille hommes de troupes de débarquement.
Troisième traité des Romains et des Carthaginois; guerre en Sicile contre Pyrrhus; 278 avant l'ère vulgaire. — Deux ans auparavant, les Carthaginois et les Ko-
CARTHAGÉ.
SI
mains, alarmés de l'ambition de Pyrrhus, roi d'Épire, qui menaçait à la fois la Sicile et l'Italie, avaient renouvelé leurs anciens traités, en y ajoutant la clause d'une alliance offensive et défensive contre ce prince. Leur prévoyance n'avait pas été vaine : Pyrrhus tourna ses armes contre l'Italie, et y remporta plusieurs victoires. Les Carthaginois , en conséquence du dernier traité, se crurent obligés de secourir les Romains, et leur envoyèrent une flotte de cent vingt vaisseaux, commandés par Magon. Le sénat romain témoigna sa reconnaissance de l'empressement de ses alliés, mais n'accepta pas leurs secours.
Magon, quelques jours après, alla trouver Pyrrhus, sous prétexte de ménager un" accommodement entre ce prince et les Romains, mais, en effet, pour le sonder, et pour pressentir ses desseins au sujet de la Sicile, qui, depuis longtemps , l'appelait à son secours.
En effet, les Syracusains, vivement pressés par les Carthaginois, avaient envoyé députés sur députés à Pyrrhus, pour'le supplier de venir les délivrer.
Ce prince, ayant épousé Lanassa, fille d'Agathocle, regardait en quelque sorte la Sicile comme un héritage qui lui était dévolu. Il partit donc de Tarente, passa le détroit, et aborda en Sicile.
Les peuplades grecques de cette île le reçurent avec une joie extraordinaire, et 'lui offrirent à l'envi leurs villes, leurs troupes, leur argent et leurs vaisseaux. Pyrrhus avait amené avec lui trente mille fantassins, deux mille cinq cents cavaliers, et deux cents vaisseaux de guerre. Ses conquêtes furent d'abord si rapides, qu'il ne resta dans toute la Sicile aux Carthaginois que la seule ville de Lilybée, dont il s'apprêtait à faire le siège. Alors les Carthaginois entrèrent en négociation avec lui : ils consentaient même à acheter la paix au prix d'une flotte et d'une somme d'argent considérable qu'ils livreraient entre ses mains. Pyrrhus exigeait qu'ils abandonnassent la Sicile tout entière. Cette condition sembla trop dure aux Carthaginois, et la né-
gociation fut rompue. Dès lors Pyrrhus résolut d'employer tous les moyens pour s'emparer de Lilybée; mais les Carthaginois, étant maîtres de la mer, avaient fait entrer des vivres et une nombreuse garnison dans cette ville, qui, située sur un promontoire escarpé, de toute part environnée par les eaux, ne se joignait à la terre ferme que par un isthme fort étroit. Us avaient en outre fortifié avec le plus grand soin cette partie, qui était la seule accessible. Pyrrhus employa vainement toutes les machines , tous les procédés usités pour l'attaque des places. Après deux mois de tentatives inutiles, il fut obligé de lever le siège. Ce premier revers fut pour Pyrrhus le présage de revers plus funestes. Il avait besoin de rameurs et de soldats pour i'exécution de ses projets ambitieux : la dureté avec laquelle il. en exigea des villes de Sicile excita contre lui un mécontentement universel.
Les Carthaginois, prompts à saisir une occasion si favorable de recouvrer leurs anciennes possessions, envoyèrent en Sicile une nouvelle armée, qui se grossit de jour en jour par le concours des mécontents. Alors Pyrrhus, sous prétexte de défendre les villes contre les troupes puniques, y mit des garnisons qui lui étaient dévouées , et fit périr, comme coupables de trahison, les citoyens les plus distingués , dans l'espoir qu'il lui serait plus aisé de contenir la multitude privée de la protection de ses chefs. Ces actes de cruauté décidèrent sa ruine. Dès lors, il se vit abandonné par le petit nombre de villes qui jusque-là lui étaient restées fidèles ; la Sicile repassa sous la domination de ses anciens maîtres, et il perdit cette belle et riche contrée avec autant de rapidité qu'il l'avait conquise. Plutarque rapporte que lorsqu'il se fut embarqué pour retourner à Tarente, il s'écria, les yeux tournés vers les côtes de Sicile : « O le beau « champ de bataille que nous laissons « aux Carthaginois et aux Romains ! »
Cette prédiction fut pleinement justifiée par les guerres acharnées que se tirent ces deux peuples, et par les
L'UNIVERS
sanglantes défaites qu'ils essuyèrent tour à tour.
HlÉRON , ÉLEVÉ A LA ROYAUTÉ A
Syracuse, continue la guerre contre les Carthaginois , 275 a 268 avant l'ère vulgaire. — Après le départ de Pyrrhus, la magistrature suprême de Syracuse fut remise aux mains d'Hiéron. Gagnées par l'attrait de ses vertus, toutes les villes lui décernèrent d'un commun accord le commandement des troupes contre les Carthaginois. Fils d'Hiéroclès, homme d'une naissance distinguée, qui descendait de Gélon, ancien tyran de la Sicile, son origine maternelle était obscure et honteuse. Il devait le jour à une esclave , et son père le fit exposer comme l'opprobre de sa maison.
Bientôt, sur la foi de brillants présages, qui annonçaient la grandeur future de cet enfant, Hiéroclès le prit avec lui et s'appliqua à le rendre digne des destins qui l'attendaient. A peine sorti de l'adolescence, il se distingua dans plusieurs actions, et reçut de Pyrrhus plusieurs récompenses" militaires. Doué d'une rare beauté, d'une force plus qu'ordinaire, plein de grâce dans ses paroles, de justice dans sa conduite, de modération dans le pouvoir, il se vit déférer d'un consentement unanime le nom et l'autorité de roi. Il fut chargé de la guerre contre les Carthaginois, et remporta sur eux de grands avantages. Mais bientôt des intérêts communs unirent les Carthaginois et les Syracusains contre un nouvel ennemi, qui menaçait la Sicile, et qui leur donnait aux uns et aux autres de vives et justes alarmes. Il était aisé de prévoir que les Romains, qui avaient conquis toute l'Italie jusqu'au détroit de Sicile, ne s'arrêteraient pas devant cette faible barrière , et qu'ils porteraient bientôt leurs armes victorieuses dans cette île riche et féconde, qui leur semblait en quelque sorte une annexe de l'Italie. Il ne leur manquait pour s'en emparer, qu'un prétexte ou une occasion favorable : elle se présenta bientôt , et fut cause de la première guerre punique.