‹ Afrique. Tableau generalChapitre 126 sur 232 · PREMIERE GUERRE PUNIQUE · texte numérisé non relu

PREMIERE GUERRE PUNIQUE

Ici les événements s'agrandissent, et l'histoire prend un caractère plus imposant. Les deux plus puissantes républiques du monde, alliées depuis plus de deux siècles et dont jusqu'alors aucun différend n'avait troublé la bonne intelligence, vont s'entrechoquer avec toutes leurs forces, avec un acharnement sans exemple. Carthage avait pour elle d'immenses richesses , une marine formidable, une cavalerie auxiliaire excellente ; Rome, l'union et la force de son gouvernement, l'austérité de ses vertus antiques, le courage et la discipline de ses armées nationales, exercées par deux cents ans de victoires contre les peuplades guerrières de l'Italie. Jamais on ne vit aux prises des nations plus belliqueuses, et jamais ces mêmes nations ne déployèrent plus de force et d'énergie. En effet , ce n'était pas seulement une médiocre province, c'était l'empire du monde que ces deux peuples rivaux se disputaient dans l'étroite arène de la Sicile.

Causes de la première guerre

PUNIQUE , 268 AVANT J. C — Déjà

quelques signes de refroidissement s'étaient manifestés entre les Romains et les Carthaginois pendant la guerre de Pyrrhus et le siège de Tarente :

mais ce furent les dissensions de Messine qui amenèrent entre les deux peuples une rupture déclarée. Sous le règne d'Agathocle, tyran de Sicile, quelques aventuriers campaniens qui étaient à la solde de ce prince s'étaient ouvert par la perfidie l'entrée de la ville de Messine , avaient égorgé une partie des habitants, chassé les autres, épousé leurs femmes, envahi leurs biens, et étaient demeurés seuls maîtres de cette place importante. Ils avaient pris le nom de Mamertins (*).

A leur exemple, et par leur secours, une légion romaine, composée de soldats campaniens, et commandée par Décius Jubellus, citoyen de Capoue, ,

(*) Ce nom venait du mot Mamers , qui , dans la langue campanienne, signifiait Mars.

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avait traité de même la ville de Rhége, située vis-à-vis de Messine, de l'autre côté du détroit. Les Mamertins, soutenus par ces dignes alliés, accrurent rapidement leur' puissance, et devinrent un sujet de crainte et d'inquiétude pour les Carthaginois et les Syracusains, qui se partageaient l'empire de la Sicile. Mais sitôt que les Romains, délivrés de la guerre contre Pyrrhus, eurent tiré vengeance de la perfide légion qui s'était emparée de Rhége, et' rendu la ville à ses anciens habitants, les Mamertins, demeurés seuls et sans appui , ne furent plus en état de résister aux forces de Syracuse , et crurent devoir recourir à une protection puissante. Mais la division se mit parmi eux : les uns livrèrent la citadelle aux Carthaginois, les autres envoyèrent à Rome un ambassadeur pour offrir la possession de leur ville au peuple romain, et le presser de venir à leur secours.

L'affaire, mise en délibération dans le sénat, fut envisagée sous deux points de vue opposés. D'un côté, il paraissait indigne des vertus romaines de protéger, en défendant les Mamertins, des brigands semblables à ceux qu'on avait punis si sévèrement à Rhége; de l'autre, il semblait important d'arrêter les progrès des Carthaginois, qui, maîtres de Messine, le seraient bientôt de Syracuse et de la Sicile entière, et qui, ajoutant cette conquête à leurs anciennes possessions de Sardaigne et d'Afrique, menaçaient de toutes parts les côtes de l'Italie. Le sénat n'osa prendre aucune décision : il renvoya l'affaire au peuple , qui , excité par les consuls, résolut de secourir les Mamertins..

Passage du détroit de Sicile, et occupation de messine par les Romains , 264 avant l'ère vulgaire. — Aussitôt, le consul Appius Claudius se mit en marche avec son armée , et se rendit à Rhége , où il attendit l'occasion favorable de passer le détroit de Sicile. Ce général audacieux ose se confier à la mer sur une frêle barque de pêcheur, passe, sans être aperçu , au travers de la

3e Livraison. (Carthage.)

flotte carthaginoise, et arrive à Messine. Là, par son éloquence et de brillantes promesses, il détermine les habitants à réunir leurs efforts pour recouvrer leur liberté. Les Mamertins emploient tour à tour les menaces, la ruse, la force, et parviennent à chasser de la citadelle l'officier qui y commandait au nom des Carthaginois.

Ceux-ci font mettre en croix le commandant dont la lâcheté ou l'impéritie avait causé la perte de Messine, et assiègent cette ville par terre et par mer. En même temps, Hiéron, jugeant l'occasion favorable pour chasser entièrement les Mamertins de la Sicile, fait alliance avec les Carthaginois, et part de Syracuse pour se joindre à eux.

Le consul Appius Claudius qui, pendant cet intervalle, était retourné à Rhége, essaye de traverser le détroit avec sa flotte , dans le but de faire lever le siège de Messine. Ce fut d'abord en plein jour qu'il tenta ce passage dangereux; mais la supériorité et l'expérience de la flotte carthaginoise, l'impétuosité des vagues dans cette mer difficile et resserrée, et une violente tempête, qui s'éleva tout à coup , furent pour ses matelots peu exercés des obstacles invincibles. Il perdit quelques vaisseaux, et ne regagna qu'avec beaucoup de peine le port de Rhége, d'où il était sorti.

L'âme ferme et constante du consul ne se laissa point abattre par ce premier revers. Persuadé qu'il ne pourrait passer en Sicile tant que les Carthaginois occuperaient le détroit , il eut recours à un ingénieux stratagème.

Il feignit d'abandonner l'entreprise, de retourner à Rome avec sa flotte, et fixa publiquement le jour et l'heure du départ. Sur l'avis qui leur en fut donné, les ennemis qui bloquaient Messine du côté de la mer s'étant retirés comme s'il n'y avait plus rien à craindre, le consul, qui avait soigneusement observé la nature du détroit , s'empressa de saisir le moment favorable. Aidé du vent et de la marée, profitant de l'absence des Carthaginois et de l'obscurité de la nuit, il

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effectue le passage et aborde à Messine.

L'accomplissement de cette entreprise immortalisa le nom d'Appius.

Comme il avait transporté au milieu de la nuit, à travers cette mer dangereuse, la plus grande partie de ses soldats sur des radeaux formés de troncs d'arbre et de planches grossièrement jointes, on lui donna le surnom de Caudex, des mots caudices et candicariœ naves, par lesquels les Romains désignaient ces sortes d'embarcations.

Appius, se v*oyant pressé dans Messine par des forces de terre et de mer supérieures aux siennes, fit offrir la paix aux Carthaginois et aux Svracusains, à condition qu'ils abandonneraient le siège de cette ville. Ces propositions furent rejetées. Alors le consul, réduit à tenter la fortune des armes, résolut d'attaquer séparément chacun de ses ennemis. Il fondit d'abord sur l'armée d'Hiéron, qui, après une assez vigoureuse résistance, fut vaincue et forcée de se retirer dans son camp. Hiéron, déjà mal disposé envers les Carthaginois, à cause de la négligence qu'ils avaient mise à garder le détroit, et , de plus, prévoyant , d'après l'essai qu'il venait de faire des armes romaines, que l'issue de la guerre leur serait favorable, s'échappa en silence au milieu de la nuit, et retourna promptement à Syracuse.

DÉFAITE DES CARTHAGINOIS DE- VANT Messine; les Romains s'avancent jusqu'à Syracuse. — Le lendemain, Appius, enhardi par la victoire et par la retraite des Syracusains, résolut d'attaquer les Carthaginois dans leurs retranchements. Us étaient campés dans un lieu que la nature et l'art avaient fortifié. D'un côté la mer, de l'autre un marais large et profond, formaient une péninsule qu'ils avaient fermée d'une muraille sur le seul point par où elle était accessible. Les Romains tentèrent de forcer cette barrière ; mais la difficulté des lieux, et la résistance opiniâtre des Carthaginois rendirent leurs efforts inutiles. Appius reconnut bientôt la témérité de son entreprise, et ordonna la retraite.

Alors les Carthaginois, persuadés que c'était à leur valeur et non à l'avantage du terrain qu'ils devaient la victoire , sortirent de leurs retranchements et poursuivirent les Romains.

Tout à coup la fortune changea avec la position des lieux; il ne resta à chacun que son propre courage. Les Carthaginois ne purent soutenir le choc des Romains. Il y en eut un grand nombre de tués. Les autres se réfugièrent soit dans les villes voisines, soit dans leur camp d'où ils n'osèrent plus sortir tant qu'Appius demeura dans Messine.

Appius, maître de la campagne, laisse une forte garnison dans Messine, porte le ravage dans le territoire de Syracuse, et met le siège devant cette ville dans l'espoir de détacher Hiéron de l'alliance des Carthaginois. La campagne finit sans qu'il eût pu réussir dans son dessein , et il repassa en Italie.

Continuation de la guerre ; traité des Romains avec Hiéron; 263 avant l'ère vulgaire. — L'année suivante, les Romains, ayant à cœur de terminer la guerre de Sicile , y envoyèrent les deux nouveaux consuls avec quatre légions, et le nombre d'auxiliaires qui était attaché à chacun de ces corps (*). Avec ces forces imposantes, tantôt unissant leurs troupes, tantôt les séparant, les consuls battirent en plusieurs occasions les Carthaginois et les Svracusains, et répandirent partout ïa terreur de leurs armes. Leurs succès furent si rapides qu'ils se virent en peu de temps maîtres de soixante-sept villes, au nombre desquelles furent Catane et Tauromenium. Alors Hiéron qui, voyant le découragement général des peuples de la Sicile, se déhait de ses forces et de celles de ses alliés, envoya des députés aux consuls pour traiter de la paix avec eux. Ceux-ci ne furent pas difficiles sur les conditions. En détachant de l'alliance des Carthaginois Hiéron, souverain des contrées les plus fécondes de la Sicile , ils se procuraient les

(*) En tout 32 mille fantassins et 36oo cavaliers.

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moyens d'approvisionner leur armée , qui ne pouvait que très-difficilement recevoir des vivres d'Italie , tant que les flottes puniques étaient maîtresses de la mer. Les clauses du traité furent qu'on se rendrait de part et d'autre les prisonniers, qu'Hiéron serait rétabli dans la possession intégrale de son royaume, et qu'il payerait cent talents pour les frais de la guerre (*). Annibal, général des Carthaginois, s'avançait déjà avec sa flotte pour secourir Hiéron qu'il croyait assiégé dans Syracuse

f)ar les Romains ; mais lorsqu'il apprit a conclusion du traité, il jugea prudent de retourner sur ses pas.

ïboisieme année de la ?* guebre punique*, siege et bataille d'agbigente; 262 avant l'èbe chbétienne.— Cependant les Carthaginois, voyant les Romains fortifiés de l'alliance d'Hiéron, jugèrent à propos d'envoyer en Sicile des forces plus considérables, tant pour résister à leurs ennemis que pour conserver leurs anciennes possessions. Ils joignirent à leurs armées nationales un grand nombre de mercenaires tirés de la Ligurie, de la Gaule et surtout de l'Espagne.

Ils choisirent pour leur place d'armes Agrigente que sa position naturelle et ses fortifications rendaient presque imprenable, et y firent entrer des vivres et une nombreuse garnison.

Les consuls romains, ayant réuni à leurs légions toutes les forces de leurs alliés, viennent camper à mille pas d' Agrigente , et forcent les Carthaginois à se renfermer dans les murs. Les moissons étaient alors parvenues à leur maturité, et les soldats romains, qui prévoyaient *la longueur du siège, s'étaient imprudemment dispersés dans la campagne pour ramasser des grains.

Les Carthaginois , profitant de leur négligence, fondent à l'improviste sur les fourrageurs et les mettent aisément en fuite. De là ils marchent au camp des Romains, et partagés en deux corps, les uns commencent a arracher les palissades , tandis que les autres combattent les postes qui couvrent les rctranche-

(*) 55o,ooo fr.

ments. En cette occasion comme en plusieurs autres, les lois rigoureuses de la discipline militaire sauvèrent l'armée romaine d'un désastre qui paraissait inévitable. Ces lois punissaient de mort le soldat qui lâchait pied dans une bataille ou qui abandonnait son poste. Aussi , quoique inférieurs en nombre aux assaillants , les Romains chargés de la défense du camp soutinrent leur choc avec une incroyable fermeté, leur tuèrent plus de monde qu'ils n'en perdirent, et donnèrent le temps aux cohortes de s'armer et de venir à leur secours.

Alors, les Carthaginois, qui s'étaient vus au moment d'emporter les retranchements, sont enveloppés de toutes parts , taillés en pièces ou mis en déroute , et poursuivis jusqu'aux portes de la ville. Cet événement rendit à la fois les Romains plus circonspects, et les Carthaginois moins entreprenants.

Ceux-ci n'engageant plus que rarement de légères escarmouches, les consuls divisèrent leur armée en deux corps, dont l'un fut placé devant le temple d'Esculape, l'autre du côté de la ville qui regarde Héraclée. Les deux camps étaient protégés par une double ligne de retranchements, l'une destinée à empêcher les sorties des assiégés, l'autre à garantir les derrières du camp, et à intercepter les secours qu'on voudrait introduire dans la place. Des postes fortifiés remplissaient l'espace intermédiaire entre les deux corps d'armée.

Le blocus durait depuis cinq mois.

Les Romains recevaient de leurs alliés de Sicile des vivres en abondance.

Agrigente au contraire , où cinquante mille hommes se trouvaient entassés , souffrait déjà toutes les horreurs de la disette. Annibal, fils de Giscon, qui commandait dans la place, envoyait depuis longtemps à Carthage courriers sur courriers pour exposer sa détresse, et demander des secours en vivres et en soldats. Enfin les Carthaginois firent passer en Sicile le vieil Hannon avec cinquante mille hommes d'infanterie , six mille chevaux et soixante éléphants.

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A peine ce général était-il débarqué à Héraclée avec toutes ses forces qu'on lui livra la ville d'Erbesse , voisine du camp latin, où l'on apportait de tous les points de la Sicile les vivres destinés à l'approvisionnement de l'armée romaine. Alors les Romains, assiégeants à la fois et assiégés, se trouvèrent réduits à la même pénurie qu'ils faisaient éprouver à la garnison d'Agrigente. La famine fit bientôt de tels progrès qu'ils furent plusieurs fois sur le point de lever le siège , et ils y auraient été forcés si l'adresse et le zèle d'Hiéron n'eussent réussi à leur faire passer quelques convois qui soulagèrent un peu leur détresse. Hannon , voyant les Romains affaiblis par la famine et par les maladies qui en sont la suite ordinaire , s'approcha de leur camp , résolu de livrer une bataille générale. D'abord il eut l'adresse d'attirer dans une embuscade leur cavalerie qui éprouva une perte considérable. Enhardi par ce premier succès, il porta son camp sur une colline à quinze cents pas de l'armée romaine. Cependant la bataille se donna beaucoup plus tard qu'on ne devait l'attendre de deux armées si voisines l'une de l'autre, les Romains et les Carthaginois craignant alternativement de confier la décision de la guerre au hasard d'une seule journée.

Ainsi, tant qu'Hannon témoigna de l'empressement pour en venir aux mains, les consuls se tinrent renfermés dans leurs retranchements, effrayés de la multitude et de la confiance de leurs ennemis, et découragés en outre par la défaite récente de leur cavalerie. Mais quand ils s'aperçurent que leurs craintes et leurs délais affaiblissaient le zèle et le courage de leurs alliés, que les Carthaginois en devenaient plus fiers et plus hardis, et que la faim était un ennemi encore plus à craindre pour eux que les soldats d'Hannon , ils se décidèrent à accepter la bataille. Alors Hannon , à son tour, parut en craindre l'événement et chercher les moyens de l'éviter.

Deux mois se passèrent dans cette alternative de confiance et de crainte sans aucun événement décisif. Enfin ,

sollicité par les vives instances d'Annibal qui lui mandait que les assiégés ne pouvaient plus résister à la famine et que plusieurs de ses soldats passaient à l'ennemi, Hannon résolut de donner la bataille sans plus différer, et convint avecAnnibal qu'il ferait en même temps une sortie. Les Romains, par les pressants motifs que nous avons indiqués , n'étaient pas moins disposés à livrer le combat. La bataille s'engagea dans une plaine située entre les deux camps. Le succès fut longtemps balancé. Enfin, par un dernier effort, le consul Posthumius enfonce les rangs des mercenaires qui combattaient en tête de l'armée carthaginoise. Ceux-ci, reculant en désordre sur les éléphants et sur les troupes de la seconde ligne, portent le trouble et la confusion dans toute l'armée. Dès lors plus de résistance; presque tous tombent sous le fer; Hannon se sauve à Héraclée avec une poignée de soldats. Les Romains s'emparent du camp des Carthaginois et de presque tous les éléphants. Annibal ne fut pas plus heureux dans sa diversion. Il fit une sortie contre le camp romain , fut repoussé avec une grande perte, et poursuivi jusqu'aux portes de la ville.

Cependant il sut habilement saisir le moment favorable pour sauver sa garnison. Au déclin du jour, il remarqua que lès Romains, soit par l'extrême confiance qui suit toujours la victoire, soit à cause des fatigues d'une si rude journée, gardaient leurs lignes avec plus de négligence qu'à l'ordinaire. Il sortit en silence au milieu de la nuit, traversa les fossés des lignes romaines sur des pontons qu'il avait préparés d'avance, et parvint à s'échapper avec toutes ses troupes à l'insu des ennemis. Les Romains, au point du jour, s'étant aperçus de son évasion, se contentèrent de harceler son arrière-garde et portèrent toutes leurs forces à l'attaque de la ville.

Agrigente, abandonnée de ses défenseurs , fut prise sans résistance et livrée au pillage ; vingt-cinq mille de ses habitants furent vendus comme esclaves. La conquête de cette place , dont

GARTHAGE.

le siège avait duré sept mois , fut également utile et glorieuse aux Romains ; mais elle leur coûta de grands sacrifices. Ils y perdirent plus de trente mille hommes , tant de leurs soldats que des Siciliens leurs alliés. Aussi les consuls, se voyant désormais hors d'état de former aucune entreprise importante , se retirèrent à Messine.

Quatrième année de la guerre punique; 261 avant l'ère chrétienne. — Aucun événement important n'a signalé la quatrième année de la première guerre punique. Les Carthaginois, indignés de la perte d'Agrigente et de la défaite d'Hannon , destituèrent ce général et le condamnèrent à une forte amende. Il fut remplacé en Sicile par un Amilcar, qu'il ne faut pas confondre avec Amilcar Barca, père du fameux Annibal. La flotte punique, envoyée en Italie pour empêcher le passage des consuls, ne put accomplir son dessein ; mais en Sicile elle réussit à recouvrer la plupart des villes maritimes dont les Romains s'étaient emparés. Ceux-ci, cependant, depuis la prise d'Agrigente qui avait répandu dans toute l'île une consternation générale, s'étaient rendus maîtres de presque toutes les villes de l'intérieur, que les Carthaginois étaient hors d'état de défendre. Ainsi les Romains occupant les villes éloignées des côtes aussi facilement que les Carthaginois celles qui étaient situées le long de la mer, et les deux peuples conservant leurs conquêtes, il existait entre leurs forces respectives, quoique de nature différente, un équilibre qui ne permettait pas de présager quelle serait l'issue de la guerre.

Cinquième année de la guerre punique construction de la flotte romaine, prise du consul cor- NÉLIUS par les Carthaginois ; 260 avant J. C. — Cependant les projets et les espérances des Romains s'agrandissaient avec leurs victoires. La conquête de Messine ne suffisait plus à leur ambition ; ils méditaient maintenant celle de la Sicile entière. Lassés d'un état de choses qui ne décidait rien , irrités d'ailleurs de veir l'Afri-

que paisible et tranquille, tandis que l'Italie était infestée par les fréquentes incursions des flottes puniques, ils formèrent l'audacieuse et magnanime résolution de disputer à leurs ennemis l'empire de la mer. Us n'avaient pas alors un seul vaisseau de guerre , pas un constructeur habile, pas un rameur expérimenté : une galère carthaginoise à cinq rangs de rames, échouée sur leurs côtes, leur sert de modèle. Ils se livrent avec une ardeur incroyable à des travaux, à des exercices entièrement nouveaux pour eux. Les uns construisent les vaisseaux, les autres, imitant sur le rivage les mouvements des rameurs , s'exercent à la manoeuvre. Les consuls animent tout par leur présence et par leurs exhortations : à peine soixante jours s'étaient écoulés , et Rome avait à l'ancre une flotte de cent vingt galères , qui semblait sortie par miracle tout armée et tout équipée des forêts de l'Italie.

Le commandement de l'armée de terre en Sicile était échu à Duilius, celui de la flotte à Cornélius. Ce dernier avait pris les devants avec dixsept vaisseaux, le reste de la flotte devait le suivre de près. Arrivé à Messine, il se livra avec trop d'imprudence à l'espoir qui semblait s'offrir de s'emparer de l'île et de la ville de Lipari. Les habitants, de concert avec Annibal, amiral de la flotte carthaginoise, lui avaient promis de se rendre. Il part avec ses dix-sept navires; mais à peine est-il entré dans le port, qu'il y est bloqué par vingt galères que commandait Boodès, lieutenant d'Annibal.

Alors, enveloppé de toutes parts, et ne pouvant résister à deux ennemis à la fois , il est forcé de se rendre à Boodès qui le conduit en triomphe à Carthage.

Invention du corbeau ; bataille navale entre les romains et les Carthaginois. — Peu de jours après, le même excès de confiance qui avait causé la perte de Cornélius devint funeste à l'amiral carthaginois. Il avait appris que la flotte romaine longeait les côtes de l'Italie pour se rendre' à Messine. Plein de mépris pour un ennemi

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sans expérience dans la navigation, et dans les combats maritimes , il s'avança pour le reconnaître à la tête de cinquante galères. Dans sa présomptueuse confiance , il marchait en désordre et sans précaution, lorsque tout à coup, au détour d'un promontoire d'Italie, il rencontra la flotte romaine voguant en bon ordre et toute prête à combattre. Il fait de vains efforts pour réparer son imprudence et se trouve vaincu avant d'avoir pu même disposer sa ligne de bataille. Il perdit la plus grande partie de ses vaisseaux et eut bien de la peine à se sauver avec le peu qui lui en restait.

La flotte victorieuse ayant appris le désastre de Cornélius, en donna avis à Duilius son collègue, qui commandait les troupes de terre en Sicile, et lui apprit en même temps son arrivée et l'avantage qu'elle venait de remporter sur l'ennemi. Duilius laissa le commandement de l'arméeaux tribuns, et se mit à la tête de la flotte. Arrivé à la vue des Carthaginois près des côtes de Mylœ (*), il se prépara au combat.

Mais s'apercevant aussitôt du désavantage que ses pesants vaisseaux , construits grossièrement et à la bâte, auraient en combattant ceux des Carthaginois, plus élancés , plus agiles et plus faciles à manier , il suppléa à cet inconvénient par une machine qui fut inventée sur-le-champ , et que depuis on a appelée Corbeau. Elle se composait d'un mât planté sur la proue, auquel s'adaptait un pont-îevis, portant à son extrémité un cône de fer très-pesant et très-aigu, garni de crochets mobiles. Cette macnines'abattant avec force d'une grande hauteur, le cône, par sa forme et par son poids , s'enfonçait dans le pont du vaisseau ennemi", y fixait le pont-levis et donnait ainsi aux soldats romains un moyen facile de monter à l'abordage.

La flotte carthaginoise se composait de cent trente vaisseaux. Son commandant Annibal , le même qui , lors de

(*) Meîazzo sur la côte septentrionale de la Sicile.

la prise d'Agrigente, avait fait une retraite si hardie, montait une galère à sept rangs de rames que les Carthaginois avaient prise dans leur guerre contre Pyrrhus. Le dernier échec qu'il avait essuyé n'avait pas abattu sa présomptueuse confiance. A l'approche des Romains, il s'avança dédaigneusement contre eux , et , comme s'il ne se fut pas agi de combattre , mais seulement de recueillir des dépouilles dont il se croyait déjà maître, il ne prit pas même la peine de former sa ligne de bataille. L'avant-garde des Carthaginois fut pourtant un peu étonnée de ces machines élevées sur la proue de chaque vaisseau, et qui étaient nouvelles pour eux. Mais bientôt se rassurant et se moquant même de l'invention grossière d'un ennemi ignorant, ils fondent avec impétuosité sur les Romains. Alors les corbeaux, abaissés tout à coup et lancés avec force sur leurs vaisseaux, les accrochent malgré eux, et, changeant la forme du combat, les obligent à en venir aux mains, comme si l'on eût été sur terre. Les uns sont massacrés ; les autres, frappés de stupeur à l'aspect de ces machines inconnues, se rendent prisonniers. Les trente galères de l'avantgarde , au nombre desquelles était le vaisseau amiral, furent coulées à fond ou prises avec tout leur équipage. Annibal, voyant tout perdu, ne s'échappa qu'avec peine dans une chaloupe.

Le reste de la flotte des Carthaginois voguait avec ardeur pour fondre sur les Romains. Mais lorsqu'ils virent le désastrede leuravant-garde, ilss'avancèrent avec plus de circonspection, et cherchèrent a éviter par leurs manœuvres l'atteinte des redoutables corbeaux. Ces habiles marins, se fiant à l'agilité de leurs galères et à la promptitude de leurs évolutions, espéraient encore, en attaquant tantôt les flancs, tantôt la poupe des vaisseaux romains, venir à bout de leurs ennemis. Mais comme ils se voyaient environnés de tous côtés par ces terribles machines, et comme, pour peu qu'ils s'approchassent, ils ne pouvaient éviter l'abordage, la terreur les saisit, et ils pri-

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rent la fuite après avoir perdu cinquante vaisseaux. C'est ainsi que les Romains, qui l'emportaient dans les combats de pied ferme par leur courage, l'exercice et la bonté de leurs armes, vainquirent aisément des ennemis moins bien armés, qui comptaient beaucoup plus sur la légèreté de leurs vaisseaux que sur leur valeur personnelle et sur la vigueur de leurs bras.

Annibal sentait bien ce qu'il avait à craindre de ses concitoyens après sa défaite. II se hâta d'envoyer un ami à Carthage avant que la nouvelle de son désastre y eût été portée, et s'avisa de cette ruse pour éviter le supplice dont cette république punissait souvent ses généraux malheureux. Le messager, introduit dans la salle des délibérations du sénat, informe l'assemblée que le consul Duilius est arrivé avec une nombreuse flotte, et lui demande si elle est d'avis qu'Annibal livre la bataille. Tous s'étant écriés qu'Annibal devait saisir au plus tôt l'occasion de combattre. « Eh bien, » reprit l'envoyé, « il « l'a fait et il a été vaincu. » Par cet adroit stratagème, Annibal mit les sénateurs dans l'impossibilité de condamner une action qu'ils avaient conseillée eux-mêmes.

Cette victoire signalée redoubla l'ardeur et la confiance des Romains.

Duilius débarqua en Sicile, reprit le commandement de ses légions, fit lever le siège de Ségeste que les Carthaginois avaient réduite à la dernière extrémité, et emporta d'assaut Macella, sans qu' Amilcar, général des troupes carthaginoises osât se présenter devant lui.

Le consul , après avoir, par ses succès, assuré la tranquillité des villes alliées, voyant l'hiver approcher, s'en retourna à Rome.

Les Romains lui rendirent des honneurs extraordinaires. Il fut le premier à qui le triomphe naval fut accordé.

On lui érigea une colonne rostrale avec une inscription qui existe encore aujourd'hui.

Dissensions dans l'armée romaine FAVORARLES AUX CARTHAGI- NOIS. — L'absence de Duilius rétablit les affaires des Carthaginois, et plu-

sieurs villes rentrèrent sous leur obéissance. Les Romains furent obligés de lever le siège de My tistrate après l'avoir continué pendantsept mois et y avoir perdu beaucoup de monde. Quelque temps après, il s'éleva une dissension dans l'armée romaine entre les légions et les auxiliaires qui prétendaient occuper le premier rang dans les batailles. Amilcar, qui était alors à Païenne, ayant été instruit que, par suite de ces divisions, les auxiliaires campaient séparément entre Parope et Thermes (*) , vint fondre tout à coup sur eux et leur tua plus de quatre mille hommes; peu s'en fallut même que toute l'armée romaine ne fut détruite. Amilcar, après cette victoire, reprit encore plusieurs villes, les unes de force et les autres par composition.

Sixième année de la première guerre punique ; expeditions dans la sardaigne et dans la corse , 259 avant l'ère vulgaire. — Après sa défaite, Annibal reprit la route de Carthage avec ce qui lui restait de vaisseaux. Quelque temps après il équipa une nouvelle flotte , choisit pour commander ses vaisseaux les capitaines les plus expérimentés, et passa dans la Sardaigne. Les Romains lui opposèrent le consul Cornélius Scipio , a qui était échu le commandement de la flotte. Ce fut là leur première expédition contre la Sardaigne et la Corse.

Ces deux îles, si voisines qu'on les prendrait pour une seule et même île, sont cependant fort différentes pour la nature du terroir et le caractère des habitants. La Sardaigne est grande et fertile; elle possède de riches troupeaux, des mines d'or et d'argent, et produit du blé en si grande abondance qu'elle en a longtemps fourni à Rome et à l'Italie. La Corse ne saurait lui être comparée ni pour la grandeur ni pour la fertilité; elle est montueuse et âpre, inaccessible et inculte en plusieurs endroits. Les habitants participent de la nature sauvage du terroir, et sont d'un caractère dur et féroce.

Jaloux à l'excès de leur indépendance,

(*) Thermœ hymerenses.

L'UNIVERS

ils ne se soumettent qu'avec peine à une domination étrangère.

Les Carthaginois avaient longtemps fait la guerre aux habitants de ces deux îles, et ils avaient fini par s'emparer de tout le pays, à l'exception de certains points inaccessibles et impraticables à leurs armées. Mais il était plus facile de vaincre ces peuples que de les dompter. Pour les tenir dans une entière dépendance, les Carthaginoiï avaient arraché leurs blés , détruit leurs arbres fruitiers , et leur avaient défendu, sous peine de mort, de rien semer ou planter qui pût leur fournir aucune espèce de nourriture. Par là, ils les obligèrent à venir chercher en Afrique toutes les provisions nécessaires à leur subsistance, et les accoutumèrent insensiblement au joug pénible de la servitude.

Le consul Cornélius débarqua d'abord dans la Corse, et après avoir pris de force la ville d'Aléria, il se rendit maître aisément de toutes les autres laces de l'île. De là, il fit voile vers a Sardaigne, où Annibal venait d'arriver avec ses vaisseaux. L'amiral carthaginois, bloqué dans un des ports de l'île par la flotte romaine, perdit la plus grande partie de ses galères, et n'échappa point cette fois au ressentiment de ses concitoyens. Il fut saisi par ses propres soldats , irrités de son impérifcie, attaché tout vivant à une croix, et ne reçut la mort qu'après de cruelles tortures.

Cornélius marcha ensuite vers 01bia, dans le dessein d'en former le siège ; mais se sentant trop faible pour attaquer une ville défendue par sa position naturelle et par une nombreuse garnison, il renonça pour le moment à son entreprise , et retourna à Rome pour y lever de nouvelles troupes.

A sonVetour, il reprit le siège d'Olbia. Hannon avait succédé à Annibal dans le commandement de la flotte carthaginoise. Le consul battit son nouvel adversaire, qui perdit la vie dans le combat, s'empara de la ville d'Olbia, et soumit en peu de temps toutes les villes de Sardaigne.

Dans la Sicile où le consul Florus,

collègue de Cornélius , commandait les légions romaines, Amilcar soutenait encore la fortune de Carthage. Enna et Camarine lui avaient ouvert leurs portes. Drépane, situé près de la ville d'Éryx, lui offrait un excellent port.

Ii s'empara d'Éryx, la détruisit de ond en comble , et en fit passer tous les habitants à Drépane, dont il fit une ville considérable, qu'il entoura de bonnes fortifications. Enfin , il se serait en peu de temps rendu maître de la Sicile entière, si le consul Florus ne se fût opposé à la rapidité de ses progrès en restant dans l'île malgré la rigueur de la saison.

Septième année de la guerre; prise de plusieurs villes en sicile par les consuls atilius ca-

LATINUS ET SULPITIUS PàTERCULUS ,

258 avant l'ère vulgaire. — Les nouveaux consuls arrivés en Sicile conduisirent toutes leurs forces vers Païenne, où les Carthaginois avaient leurs quartiers d'hiver, et leur présentèrent la bataille. Ceux-ci l'ayant refusée et fait ainsi l'aveu de leur faiblesse, les consuls marchent sur Hippane et l'emportent d'assaut. De là, ils vont mettre le siège devant Mytistrate , place très -forte que leurs prédécesseurs avaient attaquée à plusieurs reprises, mais toujours sans succès. La place avait capitulé; mais le soldat, irrité de sa résistance opiniâtre, massacra la plus grande partie des habitants et livra la ville aux flammes.

L'armée romaine marcha ensuite sur Camarine. Pendant le trajet, une habile manœuvre du général carthaginois la mit à deux doigts de sa perte. Ce général , suppléant par la ruse à l'infériorité de ses forces, s'était hâté d'occuper les hauteurs qui dominaient une vallée où les Romains s'étaient témérairement engagés, et d'en fermer toutes les issues. Ils se trouvaient presque dans la même situation qu'aux fourches caudines, et n'attendaient plus que la mort ou une capitulation ignominieuse, lorsque le tribun M.Calpurnius Flamma , par sa présence d'esprit et son dévouement sublime , réussit à sauver l'armée d'une perte certaine.

CARTHAGE

Il se présente au consul et lui fait sentir l'imminence du danger. « Il faut te « hâter, dit-il, si tu veux délivrer ton « armée , d'envoyer quatre cents hom- « mes d'élite s'emparer de cette hau- « teur. Notre diversion attirera toutes « les forces des ennemis ; ils ne s'occu- « peront qu'à la repousser. Sans aucun « doute nous y périrons tous ; mais en « vendant cher notre vie, nous te don- « nerons le temps de sortir du défilé « avec tes légions. Il ne te reste plus « d'autre moyen de salut. » Les prévisions du tribun ne furent point trompées. Il se porte sur la hauteur; l'infanterie et la cavalerie carthaginoises enveloppent de toute part sa faible cohorte ; elle se défend avec un courage invincible; enfin, après d'incroyables efforts, accablée par le nombre, elle reste tout entière sur le champ de bataille. Mais la résistance avait été assez opiniâtre et assez longue pour que le consul eût le temps de dégager son armée. L'issue d'une action si héroïque est toute merveilleuse et en relève encore l'éclat. Calpurnius fut trouvé au milieu des cadavres, criblé de blessures, dont, par un hasard qui tient du miracle, aucune n'était mortelle. Il parvint à s'en guérir, reçut pour récompense la couronne obsidionale, et rendit encore de grands services à son pays.

Délivré du danger, Atilius alla mettre le siège devant Camarine. Avec les machines de guerre que lui fournit Hiéron, il renversa les remparts, s'empara de la ville, et vendit comme esclaves la plus grande partie des habitants.Enna, Sittana,Camicum, Erbesse et plusieurs autres vilies de la province carthaginoise tombèrent en son pouvoir. Enhardi par ces succès, il s'embarqua pour aller attaquer Lipari , où il croyait avoir un parti parmi les habitants. Mais Amilcar, ayant pénétré ses desseins , était entré secrètement dans la ville, où il épiait l'occasion de le surprendre. En effet, le consul qui croyait Amilcar bien éloigné s'avançait sous les murs de Lipari avec plus' de hardiesse que de prudence, lorsque les Carthaginois firent sur lui une vigou-

reuse sortie , dans laquelle ils blessèrent ou tuèrent un grand nombre de Romains.

Huitième année de là guerre, 257 avant l'ère vulgaire. — Cette année il ne se passa entre les armées et les flottes romaines et carthaginoises aucune action remarquable. L'histoire ne rapporte que quelques événements peu importants , où les succès de part et d'autre furent également balancés.

Neuvième année de la première guerre punique; bataille navale d'Ecnome; défaite des Carthaginois; 256 AVANT L'ÈRE CHRÉ- TIENNE. — Cependant les deux peuples rivaux, jugeant bien que l'issue de la guerre serait en faveur de celui qui resterait maître de la mer, avaient employé toutes leurs ressources à des préparatifs immenses. Les Romains, avec une flotte de trois cent trente galères, abordèrent à Messine, et de là se rendirent à Ecnome, où leurs légions étaient campées. En même temps Amilcar, qui commandait la flotte carthaginoise, composée de trois cent cinquante vaisseaux de guerre, avait abordé à Lilybée , et s'était ensuite porté sur Heraclée, où il observait les mouvements des Romains.

Ceux-ci avaient conçu le projet audacieux de passer en Afrique , d'en faire le théâtre de la guerre, et de réduire par là les Carthaginois à combattre non pour la possession de la Sicile, mais pour celle de leur territoire et le salut de leur patrie. Les Carthaginois, au contraire, sachant par expérience combien l'accès et la conquête de l'Afrique étaient faciles, ne craignaient rien tant que cette invasion , et avaient résolu , pour l'empêcher, de tenter le sort d'une bataille navale.

Les Romains firent leurs dispositions pour accepter le combat, si on le leur présentait, ou pour faire une irruption dans le pays ennemi, si on n'y mettait pas obstacle. Us embarquèrent l'élite de leur armée de terre, et divisèrent toute la flotte en quatre escadres, distribuant également les légions dans les trois premières, et réunissant

L'UNIVERS

tous les triaires(*) dans la dernière.

Chaque vaisseau contenait trois cents rameurs et cent vingt combattants, ce qui portait les forces romaines à près de cent quarante mille hommes. Les Carthaginois étaient supérieurs pour le nombre, et avaient sur leurs vaisseaux plus de cent cinquante mille hommes, tant rameurs que soldats.

Ces chiffres suffisent à eux seuls pour donner une haute idée de la puissance et de l'énergie de ces deux grandes républiques.

Les Romains, calculant que c'était surtout en pleine mer, où ils allaient s'engager, que les Carthaginois l'em-

f>ortaient sur eux par la légèreté de eurs vaisseaux , cherchèrent à suppléer à ce désavantage par une ordonnance compacte et difficile à rompre. Dans ce but, les deux vaisseaux à six rangs , que montaient les deux consuls Régulus et Manlius, furent placés de front à côté l'un de l'autre. Derrière eux s'allongeaient, sur deux files obliques, la première et la seconde escadre, figurant les deux côtés d'un triangle, dont la troisième escadre formait la base.

Cette troisième escadre remorquait les vaisseaux de charge placés derrière elle sur une longue ligne parallèle; enfin, la quatrième escadre, ou les triaires, venait après, rangée de manière à déborder des deux côtés la ligne qui la précédait. Cet ordre de bataille, jusqu'alors inusité, rendait la flotte romaine également propre à soutenir le choc des ennemis et à les attaquer avec avantage.

Cependant les généraux carthaginois , après avoir exhorté leurs soldats à combattre courageusement dans une action d'où dépendait le sort de Cartilage, les voyant pleins de confiance et d'ardeur, sortirent du port d'Héraclée et allèrent au-devant de l'ennemi.

Ils disposèrent leur plan de bataille d'après l'ordonnance des Romains. Ils partagèrent leur flotte en trois escadres rangées sur une seule ligne. Ils étendirent en pleine mer l'aile droite

(*) Les triaires , chez les Romains, composaient la dernière ligne de l'armée.

en l'éloignant du centre , et la composèrent des vaisseaux les plus légers et les plus propres , par la rapidité de leurs manœuvres , à envelopper l'ennemi. Ils ajoutèrent sur les derrières de l'aile gauche une quatrième escadre qui s'étendait obliquement vers la terre. Hannon, le même général qui avait été vaincu près d'Agrigente, commandait l'aile droite; Amilcar, qui avait battu les Romains à Lipari, s'était réservé le centre et l'aile gauche. Celui-ci , pendant la bataille, employa un stratagème qui faillit causer la perte des Romains.

Comme l'armée carthaginoise était rangée sur une simple ligne, qui, par cette raison, paraissait facile à être enfoncée, les Romains commencent l'attaque par le centre. Amilcar, pour rompre leur ordre de bataille, avait ordonné aux siens de prendre la fuite sitôt que l'action serait engagée. Les Romains, se laissant emporter à leur courage, poursuivirent les fuyards avec une ardeur téméraire. Ainsi la première et la seconde escadre s'éloignèrent de la troisième qui remorquait les vaisseaux de charge, et de la quatrième où étaient les triaires destinés à les soutenir. Dès qu'il voit que son stratagème a réussi, Amilcar donne le signal; les fuyards font volte-face, et fondent avec impétuosité sur ceux qui les poursuivaient. Alors le combat devint terrible et le succès douteux. Les Carthaginois remportaient sur les Romains par la légèreté de leurs vaisseaux, l'agilité de leurs évolutions et la précision de leurs manœuvres; mais les Romains compensaient ce désavantage par leur vigueur dans les combats de pied ferme , lorsque leurs corbeaux avaient accroché les vaisseaux ennemis , et par l'ardeur que leur inspirait la présence de leurs consuls, sous les yeux desquels ils brûlaient de se signaler.

Pendant ce temps-là, Hannon, qui commandait l'aile droite, et qui, au commencement du combat, l'avait tenue à quelque distance du reste de la flotte, tourne les vaisseaux des triaires, les attaque brusquement par-der-

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rière, et v jette le trouble et la confusion. D'un autre côté, les Carthaginois de l'aile gauche, qui étaient rangés obliquement vers la terre, changeant leur première disposition, se forment en ligne de bataille, et fondent sur la troisième escadre, dont les galères étaient attachées aux vaisseaux de charge pour les remorquer. Ainsi cette bataille présentait trois actions différentes, séparées l'une de l'autre par des distances considérables. L'avantage fut longtemps balancé de part et d'autre. Mais enfin l'escadre que commandait Amilcar est mise en fuite, et Manlius attache à ses vaisseaux ceux qu'il avait pris. Régulus vient au secours des triaires et des vaisseaux de charge, menant avec lui les galères de la deuxième escadre, qui étaient sorties du premier combat sans être endommagées. Pendant qu'il est aux mains avec Hannon, les triaires, qui étaient près de se rendre, reprennent courage, et retournent à la charge avec une nouvelle vigueur. Les Carthaginois, assaillis par-devant et par-derrière, et ne pouvant résister à cette double attaque, gagnent la pleine mer pour échapper à une destruction inévitable.

Sur ces entrefaites, Manlius revient et aperçoit la troisième escadre acculée contre le rivage par les Carthaginois de l'aile gauche. Les vaisseaux de charge et les triaires étant en sûreté, Régulus et lui unissent leurs forces pour la tirer du péril extrême où elle se trouvait; car elle soutenait une espèce de siège, et elle aurait été immanquablement détruite, si les Carthaginois, par la crainte des corbeaux et de l'abordage, ne se fussent contentés de la tenir bloquée contre la terre. Les consuls arrivent, enveloppent de toutes parts les Carthaginois et leur enlèvent cinquante vaisseaux avec tout leur équipage. Quelques-uns s'échappèrent en rasant la côte de Sicile.

Telle fut l'issue de cette grande bataille navale. Trente vaisseaux carthaginois furent coulés à fond , soixantequatre furent pris. Du côté des

Romains, vingt-quatre vaisseaux seulement périrent dans le combat; aucun ne tomba en la puissance des ennemis.

Descente des Romains en Afrique; PRISE DE CLYPEA ET DE PLU- SIEURS autres places. — Bientôt les Romains, après avoir radoubé leurs vaisseaux et complété tous les préparatifs nécessaires pour une longue campagne, mirent à la voile pour l'Afrique , sans qu'Amilcar osât faire un seul mouvement pour s'opposer à leur passage. Les premiers navires abordèrent au promontoire Hermœum, qui forme l'extrémité orientale du golfe de Carthage. Ils y attendirent les bâtiments qui étaient en retard, et, après avoir réuni toute leur flotte, ils longèrent la côte jusqu'à la ville de Clypea (aujourd'hui Kalibia) ; ils y débarquèrent, et, après avoir tiré leurs vaisseaux à terre , et les avoir environnés d'un fossé et d'un retranchement, ils mirent le siège devant la ville.

La nouvelle de la défaite d'Ecnome avait répandu la consternation parmi les Carthaginois. Tous s'attendaient à voir les Romains, enorgueillis d'un si brillant succès , tourner leurs armes victorieuses contre Carthage elle-même.

Mais quand ils apprirent que les consuls débarqués à Clypea perdaient leur temps au siège de cette ville, ils reprirent courage, et s'occupèrent à rassembler des troupes pour mettre leur capitale et le pays d'alentour à l'abri des attaques de f'ennemi.

Les consuls avaient envoyé des courriers à Rome pour informer le sénat de ce qu'ils avaient fait jusqu'alors, et le consulter sur les mesures ultérieures à prendre. En attendant leur retour, ils fortifièrent Clypea pour en faire leur place d'armes ; ils y laissèrent un corps de troupes pour garder la ville et son territoire , pénétrèrent dans le pays avec le reste de leur année, et ravagèrent le plus beau canton de l'Afrique, qui, depuis le temps d'Agathocle, n'avait point éprouvé les malheurs de la guerre. Ils détruisirent un grand nombre de magnifiques maisons de plaisance, enlevèrent une quantité immense de bestiaux, et firent plus de

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vingt mille prisonniers, sans trouver aucune résistance. De plus, ils prirent de force ou reçurent à composition plusieurs villes,' dans lesquelles ils trouvèrent quelques déserteurs et un bien plus grand nombre de Romains faits prisonniers dans les dernières campagnes, parmi lesquels était probablement Cn. Cornélius Scipio, que nous voyons deux ans après élevé à un deuxième consulat.

Alors arriva la réponse du sénat.

Elle prescrivait à Régulus de rester en Afrique avec quarante vaisseaux, quinze mille fantassins et cinq cents cavaliers, et à Manlius de retourner à Rome avec les prisonniers et le reste de la flotte.

Dixième année de la guerre; bataille d'adis; prise de tunis par les Romains; 255 avant l'ère vulgaire. — Les nouveaux consuls furent Servais Fulvius Paetinus Nobilior et Marcus ^Emilius Paulus. Le sénat, pour ne pas interrompre le cours des victoires de Régulus, lui continua le commandement de l'armée en Afrique avec le titre de proconsul. Lui seul fut affligé d'un décret qui était si glorieux pour lui. Il écrivit au sénat que le régisseur des sept juger es (*) de terre qu'il possédait à Pupinies était mort, et que Vhomme de journée, profitant de l'occasion , s'était enfui après avoir enlevé tous les instruments de culture; qu'il demandait donc qu'on lui envoyât un successeur, puisque, si son champ n'était pas cultivé, il n'aurait plus de quoi nourrir sa femme et ses enfants. Le sénat ordonna que le champ de Régulus serait de suite affermé et cultivé, qu'on rachèterait aux frais de l'État les instruments dérobés , et que la république se chargerait aussi de la nourriture de sa femme et de ses enfants. Rare exemple du mépris des honneurs et de la fortune ! L'éclat dont brille encore le nom de Régulus , après une longue suite de siècles , prouve que la gloire est pour la vertu une récompense plus durable que la richesse.

(*) Le jttgère valait un demi-arpent : 24 ares , 68 centiares.

Cependant les Carthaginois, qui avaient élu pour généraux Asdrubal, fils d'Hannon, et Bostar, rappelèrent encore de Sicile Amilcar, qui, avec cinq mille hommes d'infanterie et cinq cents cavaliers , se rendit aussitôt d'Héraclée à Carthage. Ces trois généraux, après avoir délibéré entre eux, se décidèrent a tenir la campagne , pour ne pas laisser le pays exposé impunément aux ravages de l'ennemi.

Régulus s'avançait dans la contrée, s'emparant de toutes les villes qui se trouvaient sur son passage. Arrivé devant Adis (*), l'une des plus fortes places du pays, il en forma le siège.

Les généraux carthaginois s'empressèrent de venir au secours de la ville. Ils occupèrent une colline qui dominait le camp des Romains et qui paraissait, au premier coup d'œil, une position avantageuse. Mais l'inégalité et l'apreté du terrain rendaient inutile la principale force de leur armée, qui consistait en cavalerie et en éléphants. Régulus, en habile général, profite de la faute de ses ennemis, et avant qu'ils eussent le temps de la réparer, en descendant dans la plaine, il monte avec ses légions sur la colline, et les attaque de deux côtés à la fois. La cavalerie et les éléphants des Carthaginois ne leur rendirent aucun service. Les troupes mercenaires combattirent avec une grande valeur et mirent d'abord en déroute la première légion; mais, ayant rompu leurs rangs dans l'ardeur de la poursuite, ils furent entourés par les troupes romaines qui attaquaient la colline de l'autre côté, et forcés eux-mêmes de prendre la fuite. Leur exemple entraîna le reste de l'armée. La cavalerie et les éléphants se sauvèrent dans la plaine. Les Romains poursuivirent pendant quelque temps l'infanterie et revinrent piller le camp des Carthaginois.

Après cette victoire, Régulus, maître de la campagne, ravagea impunément tout le pays, et s'empara même de la ville de Tunis. Cette position,

(*) Aujourd'hui Rhadès, à quelques lieues de Tunis.

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tant par sa force naturelle que par sa proximité de Carthage, lui parut trèsavantageuse pour l'exécution de ses projets' : il en fit sa place d'armes , et y établit un camp retranché.

NÉGOCIATIONS INFRUCTUEUSES EN- TRE les Romains et les Carthaginois. — Les Carthaginois avaient été battus par terre et' par mer. Ils avaient vu plus de deux cents places tomber au pouvoir des vainqueurs.

Tant de défaites et de pertes réveillèrent contre eux la haine des Numides, leurs anciens ennemis , qui se répandirent dans ieurs campagnes, y mirent tout à feu et à sang, et y causèrent encore plus de terreur et de désolation que n'avaient fait les Romains eux-mêmes. Les habitants de la campagne, se réfugiant de tous côtés à Carthage avec leurs femmes et leurs enfants , pour y chercher un abri , augmentaient la consternation, et taisaient craindre la famine en cas de siège.

Dans ces extrémités, les Carthaginois députèrent les principaux sénateurs au général romain pour demander la paix. Régulus ne se refusa point àces ouvertures"; mais, abusant des droits de la victoire, il leur imposa ces dures conditions : « Céder aux Romains la Sicile et la Sardaigne tout entières; leur rendre tous leurs prisonniers sans rançon, et racheter les prisonniers carthaginois ; payer tous les frais de la guerre, et, de plus, se soumettre à un tribut annuel. » Telles furent d'abord les prétentions du vainqueur. Il y ajouta d'autres obligations qui n'étaient pas moins humiliantes pour les Carthaginois : qu'ils n'auraient d'autres amis et d'autres ennemis que ceux des Romains; qu'ils ne pourraient mettre en mer qu'un seul vaisseau de guerre, et qu'ils fourniraient aux Romains cinquante trirèmes toutes les fois qu'ils en seraient requis. Les ambassadeurs supplièrent Régulus de mettre plus de modération dans ses demandes , et de leur prescrire des conditions plus supportables ; mais il ne voulut se relâcher sur aucun point, ajoutant, avec un orgueil insultant, qu'il fallait ou savoir vaincre ou savoir obéir au vainqueur.

Le sénat de Carthage, sur le rapport de ses envoyés , fut tellement indigné de la dureté des lois qu'on lui imposait, que, malgré sa détresse, il prit la généreuse résolution de tout souffrir et de tout tenter plutôt que de subir la plus insupportable et la plus honteuse de toutes les servitudes.

Arrivée de Xanthippe a Carthage; DÉFAITE ET PRISE DE RÉGU- LUS. — Telle était la situation des Carthaginois , lorsque les vaisseaux qu'ils avaient envoyés dans la Grèce pour y lever des troupes, revinrent avec un renfort assez considérable de soldats mercenaires. Dans le nombre était Xanthippe de Lacédémone, qui, formé dès son enfance à la discipline austère de sa patrie , y joignait une expérience consommée 'dans le métier de la guerre. Cet officier, instruit en détail de la dernière défaite des Carthaginois et des circonstances qui l'avaient amenée , calculant de plus les ressources qui leur restaient , le nombre de leur cavalerie et de leurs éléphants, pensa en lui-même et dit à ses amis que les Carthaginois n'avaient pas été vaincus par les Romains , mais par eux-mêmes et par l'incapacité de leurs généraux. Ce mot se répand dans le public, et arrive bientôt aux oreilles des sénateurs. Les magistrats font appeler Xanthippe; il vient et justifie clairement ce qu'il avait avancé. Il leur démontre que , soit dans les marches , soit dans les campements , soit dans les combats mêmes, on avait toujours choisi les positions les moins avantageuses. Il ajoute que s'ils voulaient suivre ses conseils, et tenir constamment l'armée dans la plaine, il leur répondait non-seulement de leur salut , mais encore de la victoire. Tous les chefs de la république , et les généraux eux-mêmes , par une générosité bien rare et bien digne de louange, sacrifièrent leur amour-propre au salut de la patrie, et confièrent à un étranger le commandement de leurs armées.

L'habileté avec laquelle Xanthippe avait jugé l'ensemble de la guerre, avait déjà inspiré aux Carthaginois

L'UNIVERS

une grande confiance dans ses lumières.

Mais quand on le vit ranger promptement l'armée en bataille aux portes de la ville, commander des manœuvres savantes , faire exécuter en bon ordre les évolutions les plus compliquées, un enthousiasme universel s'empara du peuple et de l'armée , et tous , déjà sûrs de vaincre sous un tel général , demandèrent, avec des cris de joie, à marcher contre l'ennemi.

Xanthippe ne laissa pas refroidir cette ardeur, et alla chercher les Romains. Son armée était composée de douze mille hommes d'infanterie, de quatre mille chevaux et d'environ cent éléphants. Régulus fut d'abord surpris de voir les Carthaginois , changeant leur méthode ordinaire, diriger leur marche et asseoir leur camp dans la plaine; mais, plein demépris pour des troupes qu'il avait vaincues tant de l'ois, il était résolu de les combattre, quel que fût l'avantage de leur position. Il vint donc camper à mille toises de l'ennemi.

Alors Xanthippe , par déférence

Îjour les officiers de l'armée punique, es réunit en conseil de guerre, et les consulta sur le parti qu'ils avaient à prendre. Mais, pendant cette délibération , les soldats demandaient à grands cris la bataille , et Xanthippe suppliant le conseil de ne pas laisser échapper une occasion si favorable, les chefs ordonnèrent à l'armée de se tenir prête, et laissèrent à Xanthippe l'entière liberté d'agir comme il le jugerait convenable.

Ce général rangea ainsi son armée en bataille. Il mit en avant les éléphants disposés sur une seule ligne.

Derrière eux, à quelque distance, il plaça la phalange carthaginoise qui était l'élite de son infanterie. Il répandit la cavalerie sur les deux ailes, avec ceux des soldats auxiliaires qui étaient le plus légèrement armés. Le reste des mercenaires fut placé à l'aile droite entre la phalange et la cavalerie. Xanthippe avait ordonné à ses soldats armés à la légère , après qu'ils auraient lancé leurs traits , de se retirer dans les intervalles qui séparaient les corps de

troupes placés derrière eux , et , pendant que l'ennemi serait aux prises avec la phalange carthaginoise, de sortir de côté et de l'attaquer en flanc.

Régulus avait d'abord rangé son armée en bataille suivant la méthode ordinaire. Mais quand il vit la disposition des ennemis , pour se garantir du choc des éléphants , il mit tous ses vélites à la première ligne. Ensuite , il plaça ses conortes , dont il doubla les files, et distribua sa cavalerie sur les deux ailes , donnant ainsi à son ordre de bataille moins de front et plus de profondeur qu'il n'avait fait d'abord.

Cette ordonnance, dit Polybe, était excellente pour résister aux éléphants, mais elle exposait les Romains à être entourés par la cavalerie carthaginoise, fort supérieure en nombre à la leur.

Xanthippe alors fait avancer 5 la fois les éléphants pour enfoncer le centre de l'armée romaine, et la cavalerie de ses deux ailes pour charger et envelop-

{>er l'ennemi. Les Romains poussent eur cri de guerre, et marchent audacieusement sur les Carthaginois. La cavalerie romaine, trop inférieure en nombre à celle des ennemis, ne put résister longtemps , et laissa les deux ailes à découvert. L'infanterie de l'aile gauche, soit pour éviter le choc des éléphants, soit pour montrer sa supériorité sur les soldats mercenaires qui formaient l'aile droite des Carthaginois, les attaque , les disperse et les poursuit jusqu'à leurs retranchements. Au centre qui était opposé aux éléphants, les premiers rangs furent renversés et foulés aux pieds par ces masses énormes. Le reste du corps de bataille, à cause de sa profondeur, resta quelque temps inébranlable. Mais lorsque les derniers rangs , enveloppés par la cavalerie et par les armés à la légère , furent contraints de faire volte-face pour leur tenir tête, et que ceux qui avaient forcé le passade au travers des éléphants rencontrèrent la phalange des Carthaginois , qui n'avait pas encore chargé , et qui était en bon ordre , la position des Romains fut tout à fait désespérée.

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Les uns furent écrasés par les éléphants; les autres, sans sortir de leurs rangs , périrent sous les javelots de la cavalerie et des troupes légères. II n'y en eut qu'un petit nombre qui cherchèrent leur salut dans la fuite ; mais dans cette plaine rase et unie, ils ne purent échapper aux poursuites des éléphants et de la cavalerie. Cinq cents hommes, qui s'étaient ralliés autour de Régulus, furent faits prisonniers avec lui. Les Carthaginois perdirent en cette occasion huit cents soldats étrangers qui étaient opposés à l'aile gauche des Romains ; et de ceux-ci , il ne se sauva que les deux mille qui , en poursuivant l'aile droite des ennemis, s'étaient tirés de la mêlée, et qui parvinrent, contre toute espérance, a se réfugier dans les murs de Clypéa. L'armée victorieuse rentra en triomphe dans Carthage, traînant enchaînés le proconsul romain et les cinq cents soldats qui avaient été pris avec lui.

L'ivresse des Carthaginois, après cette victoire , fut d'autant plus grande, que le succès était inespéré. Us célébrèrent leur triomphe par des fêtes religieuses, des festins publics et des réjouissances de toute espèce. Xanthippe , qui avait sauvé Carthage d'une ruine presque certaine, prit le sage parti de se retirer bientôt après dans sa patrie. Il eut la prudence de s'éclipser, de peur que sa gloire , jusque-là pure et entière, après le premier éclat éblouissant qu'elle avait jeté, ne s'amortît peu à peu et ne soulevât contre lui l'envie et la calomnie, redoutables surtout pour un étranger qui , loin de son pays , n'a ni parents , ni amis , ni aucun appui pour se défendre. Appien et Zonare rapportent que les Carthaginois, bassement jaloux de la gloire de Xanthippe, et humiliés de devoir leur salut à un étranger, le firent périr par trahison, en le reconduisant dans la Grèce. Mais ce fait est peu probable; aucun des historiens latins ne le rapporte; et certes, s'ils l'avaient connu, ils n'auraient pas laissé échapper une aussi belle occasion de couvrir d'un opprobre éternel ces ennemis du nom romain , envers lesquels ils montrent

d'ailleurs une haine si violente , et presque toujours si injuste.

Nouvelle expédition en Afbique; bataille navale entbe les Romains et les Cabthaginois ; naufbage et destbuction de la flotte bomaine. — La nouvelle de la défaite et de la prise de Régulus ne découragea point les Romains. Ils s'occupèrent aussitôt à construire une nouvelle flotte et à sauver ceux de leurs concitoyens qui avaient échappé à ce désastre. Les Carthaginois soumirent d'abord les Numides , et recouvrèrent sans peine la plupart des villes qui avaient embrassé le parti des Romains.

Mais ils attaquèrent inutilement Clypéa , dont la garnison fit une opiniâtre résistance. Après avoir vainement employé tous les moyens pour la réduire, ils furent contraints de lever le siège. Sur l'avis qu'ils reçurent alors, que les Romains équipaient une flotte, et se disposaient à passer de nouveau dans l' Afrique, ils radoubèrent leurs anciens vaisseaux, en construisirent de neufs, et se mirent en mer avec deux cents galères complètement équipées, pour observer l'arrivée de l'ennemi.

Au commencement de l'été, les Romains partirent avec trois cent cinquante vaisseaux , sous le commandement des deux consuls Marcus ^Emilius et Servius Fulvius , et se dirigèrent vers l'Afrique. Ils rencontrèrent près du promontoire Hermseum, la flotte carthaginoise , l'attaquèrent sur-lechamp , et l'ayant mise en déroute , lui prirent quatorze vaisseaux avec tout leur équiqage. Néanmoins , après cette victoire , ils évacuèrent Clypéa, emmenèrent la garnison et prirent le chemin de la Sicile. On a lieu de s'étonner que les Romains, avec une flotte si nombreuse et après une victoire si décisive, n'aient songé qu'à évacuer Clypéa et à en retirer sa garnison, au lieu de tenter la conquête de l'Afrique, que Régulus, avec beaucoup moins de forces, avait presque achevée.

Zonare ajoute , il est' vrai , que les Romains remportèrent , près de Clypéa , une grande victoire sur l'armée

de terre des Carthaginois. Mais il s'accorde avec Polybe sur l'évacuation de Clypéa par les Romains. Eutrope en donne pour motif le défaut de subsistances.

Une navigation favorable avait amené la flotte romaine jusqu'en Sicile.

Les pilotes avaient conseillé de retourner de suite en Italie pour éviter la saison des tempêtes qui approchait.

Mais les consuls, méprisant leurs avis, s'obstinèrent à vouloir reprendre quelques villes maritimes qui tenaient encore pour les Carthaginois. Cette imprudence fut la cause d'un désastre épouvantable. Ils furent assaillis tout h coup d'une si violente tempête, que sur trois cent soixante-quatre vaisseaux , ils purent à peine en sauver quatre-vingts.

L'activité des Carthaginois sut mettre à profit cette faveur de la fortune. Ils envoyèrent une armée en Sicile, formèrent le siège d'Agrigente , prirent en peu de jours cette ville, qui ne reçut point de secours , et la ruinèrent entièrement. Il paraissait probable que toutes les autres places des Romains auraient le même sort et seraient obligées de se rendre aux Carthaginois; mais la nouvelle du puissant armement que l'on préparait à Rome donna du courage aux alliés, et les engagea à tenir ferme contre les ennemis. En effet , dans l'espace de trois mois , deux cent vingt galères furent mises en état de faire voile.

Onzième année de la guerre; tentative inutile des romains sur Drépane ; prise de Cephalœdium et de palerme ; 254 avant l'ère vulgaire. — Les deux nouveaux consuls , Cnéius Cornélius Scipio Asina et Aulus Atilius Calatinus , chargés du commandement delà flotte, se rendirent d'abord à Messine, où ils recueillirent les bâtiments qui avaient échappé au naufrage de l'année précédente. Delà, avec trois cents vaisseaux de guerre, ils abordèrent à Cephalœdium, qui leur fut livrée par la trahison de quelques habitants. Us essayèrent ensuite de s'emparer de Drépane; mais les secours qu'y introduisirent

les Carthaginois les forcèrent de renoncer au siège de cette ville. Loin de se laisser décourager par cette tentative infructueuse, ils allèrent mettre le siège devant Palerme (*) , capitale de toutes les possessions carthaginoises en Sicile. Us s'emparèrent du port , et les habitants ayant refusé de se rendre, ils travaillèrent à environner la ville de fossés et de retranchements. Comme le pays était couvert d'arbres jusqu'aux portes de la ville, les palissades, les agger et les machines avancèrent rapidement. Us poussèrent vigoureusement leurs attaques, et renversèrent avec le bélier une tour située sur le bord de la mer. Les soldats montèrent à l'assaut par la brèche, et après avoir fait un grand carnage, s'emparèrent de cette partie de la plac$ qu'on appelait la Nouvelle Ville. Les habitants de la Vieille Ville, manquant de vivres, offrirent de se rendre, à condition qu'on leur laisserait la vie et la liberté. Les consuls n'acceptèrent point cette proposition, mais fixèrent leur rançon a deux mines par tête (**). Il y en eut dix mille qui se rachetèrent à ce prix ; tous les autres , au nombre de treize mille, furent vendus à l'encan avec le reste du butin.

La prise de cette ville fut suivie de la reddition de plusieurs autres places (***), dont les habitants chassèrent la garnison carthaginoise et embrassèrent le parti des Romains.

Les consuls laissèrent une garnison dans Palerme et retournèrent à Rome.

Pendant leur traversée, les Carthaginois leur dressèrent une embuscade et leur enlevèrent quelques vaisseaux chargés d'argent et de butin.

Douzième , treizième et quatorzième ANNÉES DE LAPREMIÈRE GUER- RE PUNIQUE , 253 A 250 AVANT L'ÈRE

chrétienne. — L'année suivante, les consuls C. Servilius Cœpio et Caius Sempronius Rlœsus passèrent en Afri-

(*) Anciennement Panormus.

(**) i8-2 fr. o,5 c. La rançon des dix mille fut donc de 1,829,500 fr.

(***) Jétine , Petrinum , Solunte , Tyndaris, etc.

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que avec toute leur flotte. Ils se bornèrent à longer la côte et à faire de ternes à autre des descentes , dont le seul résultat fut le pillage de quelques campagnes , tant les Carthaginois avaient bien pourvu alors à la garde et à la sûreté de leur pays. Ils retournèrent à Rome , en côtoyant les côtes de la Sicile et celles de l'Italie. Mais au moment où ils doublaient le cap Palinure, ii s'éleva une furieuse tempête qui submergea cent cinquante vaisseaux de guerre et un grand nombre de bâtiments de charge. Quelle que fût la constance des Romains, tant de désastres consécutifs abattirent leur courage. Ils renoncèrent à disputer l'empire de la mer, que les vents et les flots semblaient leur refuser. Ils mirent désormais tout leur espoir dans leurs légions, et se bornèrent à équiper soixante vaisseaux pour transporter en Sicile les vivres et les munitions nécessaires à leurs armées.

Ce découragement des Romains releva la confiance des Carthaginois. Jamais , depuis le commencement de la guerre , l'état de leurs affaires n'avait été plus florissant. Les Romains les avaient laissés maîtres de la mer , et ils commençaient à concevoir une meilleure opinion de leurs troupes de terre. En effet, les Romains , depuis la défaite de Régulus , qui avait été décidée surtout par les éléphants , s'étaient fait de ces animaux belliqueux une idée si terrible , que pendant les deux années suivantes, où ils campèrent souvent dans les campagnes de Lilybée et de Sélinunte, à cinq ou six stades de l'ennemi , ils n'osèrent ni accepter le combat , ni descendre dans la plaine.

Privés de cette confiance qui leur faisait ordinairement chercher la bataille avec joie, ils se retranchaient soigneusement sur des montagnes escarpées et dans des positions inaccessibles. Aussi toutes leurs opérations, pendant ces deux années de la guerre , se bornèrent-elles aux sièges presque insignifiants de Thermes et de Lipari.

Cependant les Carthaginois, jugeant l'occasion favorable pour reprendre l'offensive , résolurent d'augmenter les

4* Livraison. (Carthage.)

forces qu'ils avaient en Sicile. Mais comme leur trésor était épuisé par les dépenses énormes d'une si longue guerre, ils envoyèrent une ambassade à Ptolémée Phila'delphe, roi d'Egypte, pour le prier de leur prêter deux mille talents (*). Celui-ci, qui était allié des deux peuples , après avoir vainement interposé sa médiation pour les réconcilier , refusa le prêt sollicité par les Carthaginois , en disant qu'il ne convenait pas à un ami de fournir des secours contre ses amis.

Alors les Carthaginois épuisèrent toutes leurs ressources , et expédièrent en Sicile Asdrubal avec deux cents vaisseaux, cent quarante éléphants et vingt mille hommes, tant d'infanterie que de cavalerie. Ce général employa toute l'année suivante à exercer ses troupes et ses éléphants, et les armées romaines ne firent dans cette campagne aucune action qui mérite d'être rapportée.

Quinzième année de la première guerre punique ; les carthaginois sont eattus par les romains sous les murs de palerme ; 250 avant l'ère yulgaire. — Le sénat romain, voyant s'augmenter de jour en jour le découragement des légions qui faisaient la guerre en Sicile , revint sur sa première résolution , et se décida à tenter de nouveau sur mer la fortune des armes. Les nouveaux consuls Caius Atilius Régulus et Lucius Manlius Vulso furent chargés de préparer et d'équiper avec le plus grand soin une nouvelle flotte. Lucius Cœcilius Metellus , l'un des consuls de l'année précédente , fut continué dans le commandement de l'armée de Sicile avec le titre de proconsul.

Asdrubal avait remarqué que , pendant les précédentes campagnes, les Romains avaient tacitement fait l'aveu de leur crainte en évitant toujours les occasions de combattre en bataille rangée. Instruit que l'un des consuls était retourné en Italie avec la moitié des troupes , que Metellus était resté seul en Sicile avec l'autre moitié; pressé

(*) ii millions.

L'UNIVERS

d'ailleurs par les instances de ses soldats, qui brûlaient de marcher à l'ennemi , il résolut de profiter de ces circonstances favorables pour engager une action décisive. Il partit donc de Lilybée avec toutes ses forces , et vint camper sur la frontière du territoire de Palerme. Métellus se trouvait alors dans cette ville avec son armée.

Celui-ci, ayant appris pardes espions carthaginois qu'il avait eu l'adresse de surprendre qu'Asdrubals'avançaitdans le dessein de lui livrer bataille', affecta de montrer de la crainte pour inspirer à son ennemi une plus aveugle confiance , et se tint soigneusement enfermé dans ses murailles. Cette terreur simulée accrut en effet la témérité d' Asdrubal. Il franchit les défilés, s'avance dans la plaine , mettant tout à feu et à sang , et porte le ravage jusqu'aux portes mêmes de Palerme. Métellus ne lit encore aucun mouvement dans l'espoir d'engager les Carthaginois à franchir la rivière d'Orethus , qui coule le long de la ville, et ne laissa même paraître sur les remparts qu'un petit nombre de soldats. Asdrubal donna dans le piège. Il lit passer la rivière à son infanterie et à ses éléphants, et, plein de mépris pour les Romains , il dressa ses tentes presque sous les murs de la ville, sans daigner même les protéger par un fossé et par un retranchement. Métellus aussitôt fit sortir quelques troupes légères pour harceler les Carthaginois et les engager à mettre toutes leurs forces en bataille. Alors, voyant que son stratagème avait complètement réussi , il place une partie de ses vélites , armés de javelots, en avant du fossé et des murs de la ville, avec ordre de lancer tous leurs traits contre les éléphants dès qu'ils seraient à portée, et, s'ils se trouvaient trop pressés, de se jeter dans le fossé pour en sortir ensuite et revenir à la charge. Il fait mettre sous leurs mains, au pied des murailles, une grande provision de javelots , dispose sur les rem- Îiarts ses archers et ses frondeurs , et ui-même, avec ses soldats pesamment armés , se tient derrière la porte opposée à l'aile gauche des Carthaginois,

envoyant sans cesse de nouveaux secours à ses vélites qui étaient engagés avec l'ennemi. Les conducteurs des éléphants, piqués d'une noble émulation et voulant avoir l'honneur de la victoire, chargent tous à la fois les premiers rangs des Romains , les renversent et les poursuivent hardiment jusqu'au bord du fossé. Mais alors, les éléphants , accablés d'une grêle de flèches qu'on faisait pleuvoir du haut des murs , et des traits que leur lançaient les vélites rangés en avant du mssé, entrent en fureur , se tournent contre les Carthaginois, écrasent tous ceux qui se trouvent sur leur passage et portent le désordre et la confusion dans leurs rangs. Métellus, qui n'attendait que ce moment , sort avec ses légions rangées en bon ordre , et tombe sur le flanc des ennemis , effrayés et déjà plus d'à moitié vaincus. Aussi n'eut-il pas de peine à achever leur défaite. On en tua un grand nombre sur le champ de bataille; on en fit un grand carnage dans la fuite, et, pour surcroît de malheur, un accident , qui aurait dû leur être favorable , contribua encore à leur désastre. La flotte carthaginoise ayant paru dans ce moment, tous se précipitèrent au-devant d'elle , dans l'espoir d'y trouver leur salut.

Mais, avant de pouvoir atteindre les galères, ils furent ou écrasés par les éléphants, ou tués par les Romains qui les poursuivaient, ou submergés dans les flots. Les Carthaginois perdirent dans cette journée vingt mille soldats, et tous leurs éléphants tombèrent au pouvoir de l'ennemi.

Métellus , outre l'honneur d'une victoire si mémorable, eut encore la gloire d'avoir rendu leur ancienne confiance aux légions romaines qui, dès ce moment, restèrent maîtresses de la campagne. Asdrubal, après sa défaite, se réfugia à Lilybée. Ce seul malheur fit oublier aux Carthaginois tous les services que cet habile général leur avait rendus. Il fut condamné pendant son absence, et, lorsqu'il revint à Carthage , il fut arrêté et mis à mort.

Les Carthaginois envoient Ré-

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gulus à Rome pour négocier la paix ; son opinion dans le senat ;

SON SUPPLICE ET SA MORT. — Ce nOU-

veau désastre, joint aux pertes considérables que les Carthaginois avaient éprouvées sur terre et sur mer dans les dernières campagnes, les engagea à ouvrir des négociations de paix. Ils

fiensèrent que par l'entremise de Réguus, ils pourraient obtenir des conditions plus favorables ou du moins l'échange de leurs prisonniers, dont quelques-uns appartenaient aux premières familles de Carthage. On lui avait fait prêter serment de revenir s'il ne réussissait pas dans sa négociation. Il partit donc pour Rome avec les ambassadeurs des Carthaginois ; mais lorsqu'il fut arrivé, il ne voulut jamais entrer dans la ville, quelques instances que lui fît le sénat, alléguant pour motif de son refus que, suivant les coutumes de leurs ancêtres , un député des ennemis ne pouvait point y être introduit, mais qu'on devait lui donner audience hors de l'enceinte de Rome.

Les sénateurs s'étant donc assemblés hors des murs, Régulus leur dit :

« Les Carthaginois , pères conscrits , nous ont envoyés vers vous ( car moi aussi , par le droit de la guerre , je suis devenu leur esclave), et nous ont chargés de demander la paix à des conditions qui puissent être agréées des deux peuples, sinon d'insister au moins sur l'échange des prisonniers. »

Après avoir prononcé ces mots , il se retirait en silence avec les ambassadeurs. Les consuls le pressaient vivement d'assister à la délibération; mais il n'y consentit qu'après avoir obtenu la permission des Carthaginois, qu'il regardait comme ses maîtres.

Les propositions de paix furent écartées ; la délibération ne roula que sur l'échange des prisonniers. Invité par les consuls à donner son avis , il répondit qu'il n'était plus sénateur ni même citoyen romain depuis qu'il était tombé entre les mains de l'ennemi ; mais il ne refusa pas d'émettre son opinion comme simple particulier. Il n'avait qu'un mot à prononcer pour recouvrer, avec sa liberté, ses biens, ses dignités,

sa femme, ses enfants, sa patrie. Mais cette âme ferme et constante sacrifia toutes ses affections à l'intérêt de son pays , et déclara nettement qu'on ne devait point songer à faire l'échange des prisonniers; qu'un tel exemple aurait des suites funestes pour la république ; que des citoyens qui avaient eu la lâcheté de livrer leurs armes à l'ennemi étaient indignes de compassion et incapables de servir utilement leur patrie; que pour lui-même, en le perdant, ils ne perdraient que les débris d'un corps usé par la vieillesse et par la guerre, tandis que les généraux carthaginois , qu'on leur proposait d'échanger, étaient tous dans la vigueur de l'âge, et pouvaient rendre longtemps encore de grands services à leur pays.

Les sénateurs admiraient , mais n'osaient accepter cedévouement sublime.

Ils ne se rendirent enfin que sur les vives instances de Régulus lui-même, qui, par une générosité sans exemple , s'immolait à l'intérêt de sa patrie.

L'échange fut donc refusé ; mais la famille, les amis, les concitoyens de Régulus employèrent presque la force pour le retenir. Le grand pontife luimême assurait qu'il pouvait rester à Rome sans être parjure à son serment. Rien ne put ébranler la généreuse obstination de cette âme inflexible. Il partit de Rome pour se rendre à Carthage, sans se laisser attendrir ni par la vive douleur de ses amis, ni par les larmes de sa femme et de ses enfants. Cependant il n'ignorait pas quels supplices affreux l'attendaient à son retour; mais il redoutait plus le parjure que la cruauté de ses ennemis.

En effet, lorsque les Carthaginois apprirent que c'était sur l'avis même de Régulus que l'échange des prisonniers avait été refusé, "ils lui firent souffrir les plus affreux tourments. Ils le tenaient longtemps renfermé dans un noir cachot , d'où , après lui avoir coupé les paupières, ils le faisaient sortir tout à coup pour l'exposer au soleil le plus vif et le plus ardent. Ils l'enfermèrent ensuite dans un coffre hérissé de pointes de fer, où il expira,

L'UNIVERS

miné par la douleur et par les fatigues d'une insomnie perpétuelle.

Siège de Lilybée par les Romains. — Cependant les consuls partirent de Rome avec quatre légions et une flotte de deux cents voiles , dans le dessein de venger la mort de Régulus , et de profiter de la victoire de Palerme pour chasser entièrement les Carthaginois de la Sicile. Après avoir réuni à leur armée toutes les forces qui étaient dans cette province , ils résolurent défaire le siège de Lilybée, espérant qu'après la prise de cette ville, rien ne pourrait plus s'opposer à leur passage en Afrique. Les Carthaginois sentaient, aussi bien que les Romains, de quelle importance était cette place, soit pour la défense de l'Afrique, soit

f»our la conquête de la Sicile. Aussi es deux peuples employèrent-ils tout ce qu'ils avaient de forces pour l'attaquer et pour la défendre.

Lilybée est située sur le promontoire du même nom qui est tourné du côté de l'Afrique. Cette ville , que les Carthaginois avaient fortifiée avec le plus grand soin, était entourée d'épaisses murailles , d'un fossé profond et de lagunes salées presque impraticables.

C'est à travers ces lagunes que s'ouvrait l'entrée du port, dont l'accès était très-difficile pour ceux qui ne connaissaient pas parfaitement la rade. Les Romains ayant établi leurs camps sur deux points opposés de la ville qui se rapprochaient de la mer, les joignirent entre eux par des lignes fortifiées d'un fossé , d'un mur et d'un retranchement.

Ils dirigèrent leurs premières attaques contre la tour la plus proche qui regardait l'Afrique, ajoutant toujours de nouveaux ouvrages aux premiers, et s'avançant de plus en plus. Enfin, ils renversèrent six tours contiguës à celle dont nous avons parlé, et entreprirent d'abattre les autres avec le bélier. Dans ce but, ils commencèrent à combler, pour y établir leurs machines, le fossé qui, selon Diodore, avait soixante coudées de large et quarante de profondeur, et ils poussèrent avec une constance inébranlable ce long et pénible travail. Déjà plusieurs tours

avaient été renversées ; d'autres menaçaient ruine, et les assiégeants s'avançaient de plus en plus vers l'intérieur de la place. Alors la terreur et la consternation se répandirent dans la ville, quoique la garnison fût de dix mille soldats, sans compter les habitants, et qu'Imilcon, leur commandant, déployât dans la défense de la place un courage et une habileté remarquables. En effet, l'infatigable activité de ce général pourvoyait à tous les besoins, et déjouait tous" les efforts des ennemis. S'ils creusaient une mine, il en ouvrait une autre pour les traverser ; s'ils parvenaient à faire une brèche, elle était aussitôt réparée; si une portion du mur s'écroulait, un autre mur s'élevait en arrière pour le remplacer. Toujours vigilant et attentif, toujours présent au milieu du danger, il ne laissait ni ses soldats en repos , ni ceux des assiégeants en sûreté, opposant ses ouvrages , ses mines et ses armes, aux ouvrages, aux mines et aux armes des Romains. Il épiait sans cesse l'occasion de mettre le feu aux machines des assiégeants, et, pour y parvenir, le jour, la nuit , à tous les instants favorables, il faisait de brusques sorties, et livrait des combats acharnés, plus meurtriers quelquefois que des batailles rangées.

Pendant qu'Imilcon se défendait si courageusement , quelques officiers des soldats étrangers formèrent entre eux le complot de livrer la ville aux Romains , espérant entraîner dans leur défection les troupes qu'ils avaient sous leurs ordres. Le général, dont la vigilance avait pénétré ce projet de révolte, ne perd pas un instant. Il rassemble sur le forum tous les mercenaires; il réveille dans leurs âmes les sentiments d'affection et de fidélité qu'ils doivent à Carthage et à leur général; il leur fait payer l'arriéré de leur solde; et enfin, par ses promesses, par son éloquence, il les détermine à punir les traîtres, et à se dévouer entièrement avec lui à une cause qu'ils ont défendue jusque-là avec tant de courage et de gloire.

Annibal passe a travers là

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