GUERRE PUNIQUE EN AFRIQUE , EN
Sicile et en Sardaigne; 219-207 avant notre Ère. — Au commencement de la deuxième guerre punique, Sempronius s'était emparé de l'île de Malte ; mais il n'avait point essayé d'attaquer les Carthaginois sur leur propre territoire. Servilius, qui avait tenté une
descente en Afrique , avait été repoussé avec perte; et depuis lors, jusqu'à l'arrivée de Scipion en 204 , Carthage n'eut pas besoin de rassembler des soldats pour défendre ses murailles contre les attaques des armées romaines. Il est vrai qu'en 213, Syphax, roi d'une partie de la Numidie, se déclara pour les R.omains ; mais il en coûta peu aux Carthaginois pour combattre ce nouvel ennemi. Ils reçurent dans leur alliance Gula, chef d'une autre partie de la INumidie, qui les aida puissamment à refouler Syphax et les siens jusque dans la Mauritanie Tingitane.
Ainsi, pendant quinze ans, Carthage put disposer de toutes ses forces pour lutter contre Rome , en Espagne , en Sardaigne, en Sicile et en Italie.
Carthage, en effet, ne songeait point seulement à combattre les armées romaines qui se trouvaient en Espagne et en Italie, elle voulait encore ressaisir les provinces que les guerres précédentes lui avaient enlevées , et relever en Sardaigne et en Sicile ses anciens établissements. Après la bataille de Cannes, au commencement de l'année 215, elle envoya en Sardaigne une armée considérable, sous le commandement d'Asdrubal. Mais bientôt ses espérances s'évanouirent; l'armée de Sardaigne fut anéantie, et Asdrubal fut conduit à Rome à la suite du triomphateur.
Mais c'était principalement sur la Sicile que s'était portée l'attention des Carthaginois. Dans les premières années de la guerre, ils avaient équipé une flotte nombreuse pour faire une descente dans l'île; mais cette flotte, comme nous l'avons dit plus haut, avait été détruite près de Lilvbée, par le préteur /Emilius. Une perte aussi considérable fut loin d'enlever tout espoir aux Carthaginois; ils entretinrent dans la Sicile des émissaires , qui excitaient la population à se révolter contre les Romains. Puis, ils équipèrent encore de nombreux vaisseaux ; et, peu de temps après la bataille de Cannes, le propréteur T. Otacilius écrivit au sénat : « Les États dHiéron sont « dévastés par une flotte carthaginoise.
« Au moment où, sur les instances de « ce roi , je me disposais à lui porter «secours, on est venu m'apprendre « qu'une autre flotte ennemie se tenait « vers les îles Egates , toute prête , « dès qu'on me saurait parti pour pro- « téger la côte de Syracuse, à fondre « sur Lilybée et sur les autres villes « de la province romaine. Envoyez « donc des vaisseaux , si vous voulez « défendre Hiéron votre allié, et vos « possessions de la Sicile. » Quand Hiéron, qui avait été pendant cinquante ans le fidèle allié des Romains, mourut et laissa sa royauté de Syracuse a son petit-fils Hieronyme, un grand changement se fit en Sicile. La rébellion fomentée par les Carthaginois éclata , et près de soixante et dix villes se soulevèrent contre les Romains.
Marcellus fut alors envoyé pour assiéger Syracuse. Les Carthaginois, de leur côté, firent les plus grands efforts pour soutenir les Siciliens qui avaient embrassé leur parti. Bomilcar, Himilcon , Hannon et Mutine luttèrent souvent avec succès contre les armées romaines. La prise de Syracuse, par Marcellus , ne termina point la guerre : les Carthaginois se maintinrent sur tous les points; et, pendant plusieurs années, ils obtinrent sur leurs ennemis d'importants avantages. Une trahison rendit inutiles ces longs efforts de Carthage. Mutine livra Agrigente aux Romains, qui ne tardèrent point à rentrer en maîtres dans les autres villes. C'était en l'année 210; dès lors, les Carthaginois abandonnèrent pour toujours fa Sicile qu'ils disputaient aux Romains depuis si longtemps.
Événements de la deuxième guerre punique en espagne depuis le départ d'annieal jusqu'au moment ou asdbubal pé- NÈTRE en Italie ; 219-207 avant notre ère. — Dans les premiers temps de la guerre, Publius Cornélius Scipion avait été envoyé en Espagne pour prévenir les projets d'Annibal. Il se rendait au poste qui lui avait été assigné, lorsqu'il apprit que le général carthaginois, après avoir franchi les Pyrénées, traversait la Gaule et se diri-
geait vers l'Italie. Il avait essayé, comme nous l'avons dit, d'engager un combat sur les bords du Rhône; mais son ennemi lui avait échappé, et Scipion n'avait revu Annibal que sur les bords du ïésin. Toutefois, Cnéus Scipion, le frère du consul, avait continué sa route vers l'Espagne avec une armée nombreuse. Il avait à peine opéré son débarquement à Empories qu'il vainquit Hannon , et se rendit maître de toutes les contrées qui se trouvent comprises entre l'Ëbre et les Pyrénées.
L'année suivante (217), Asdrubal luimême fut vaincu , et Cnéus Scipion , après avoir traversé l'Èbre, parcourut, avec son armée victorieuse, toute la côte jusqu'aux colonnes d'Hercule. Les Carthaginois éprouvèrent alors en Espagne des revers multipliés. Ils avaient à combattre tout à la fois et l'armée des Scipions (*) , et les indigènes qui se déclaraient pour les Romains. Asdrubal avait déjà perdu la meilleure partie de ses forces lorsqu'il reçut ordre du sénat de Carthage, après la bataille de Cannes , de remettre le gouvernement de l'Espagne à Himilcon , et de partir avec son armée pour rejoindre Annibal en Italie. Il se mit en marche; arrivé au bord de l'Èbre, il rencontra l'armée romaine qui s'opposait à son passage. Asdrubal livra bataille, fut vaincu et rejeté en Espagne. Quand la nouvelle en vint à Rome, par une lettre des Scipions, la joie fut universelle. On sentait toute l'importance de cette victoire qui empêchait Asdrubal de passer en Italie. Carthage envoya des renforts à ses armées d'Espagne ; mais les deux Scipions/ Publius et Cnéus , ne cessèrent point de vaincre.
Ils livrèrent deux grandes batailles sous les murs d'Illiturgi et d'Intibili , où ils firent éprouver aux Carthaginois des pertes considérables. Ces derniers succès eurent un immense résultat, car, suivant la remarque de Ïite-Live, presque tous les peuples de l'Espagne se déclarèrent alors pour les Romains.
(*) Publius était venu rejoindre son frère et lui avait amené trente vaisseaux et huit mille soldats.
L'UNIVERS
Les Carthaginois ne furent point découragés partant de revers, et ils firent les plus grands efforts pour soutenir en Espagne les armées que commandaient alors Giseon, Magon et Asdrubal. Cependant, chaque année amenait pour eux de nouveaux désastres : en '214 , ils furent vaincus dans guatre batailles, à Illiturgi, à Bigerra, à Munda et à Auringe. « Après cette «brillante campagne, dit Tite-Live, « les Romains éprouvèrent un senti- « ment de honte en songeant que Sa- « gonte était depuis huit ans au pouvoir « de leurs ennemis. Us chassèrent de « la ville la garnison carthaginoise, et « y rappelèrent ceux des anciens ha- « bitants qui avaient échappé aux mal- « heurs de la guerre. » Par un brusque changement, la fortune devint bientôt contraire aux Romains. Les deux Scipions qui, tant de fois, avaient été vainqueurs, périrent avec une partie de leur armée. Rome était sur le point de perdre en Espagne le fruit de ses nombreux succès, lorsqu'elle envoya dans cette province le fils de Publius, pour commander les légions. Le jeune Scipion se dirigea vers l'Espagne avec trente galères et dix mille hommes. Il joignit ces dix mille hommes aux troupes que Néron avait amenées l'année précédente, et aux débris de l'armée qui avait combattu si glorieusement sous les ordres de son père et de son oncle. Scipion illustra bientôt son commandement par une action d'éclat : il se porta sur Carthagène , qu'il prit d'assaut après un combat qui n'avait duré que quelques heures. Dans cette ville réputée inexpugnable, les Carthaginois avaient déposé l'argent et les approvisionnements qui servaient à la solde et à l'entretien de leurs armées. Au reste, pour se faire une idée de l'immensité des pertes que firent alors les Carthaginois, il suffit de lire dans Tite- Live l'énumération suivante : « On « s'empara d'une prodigieuse quantité « de machines de guerre : c'étaient cent « vingt catapultes de la première gran- « deur , deux cent quatre-vingts de « grandeur moyenne , vingt-trois grann des balistes, cinquante-deux petites,
« un nombre considérable de scorpions « grands et petits, d'armes offensives « et défensives; on prit aussi soixante- « quatorze drapeaux. On porta au gé- « néral une grande quantité d'or et «d'argent, cleux cent soixante-seize « coupes d'or, presque toutes du poids « d'une livre, dix-huit mille trois cents « livres d'argent monnayé et ciselé, et « beaucoup de vases du même métal.
« Tous ces objets furent comptés et « pesés devant le questeur Caius Fia- « minius ; on trouva encore quarante « mille boisseaux de froment et deux « cent soixante-dix mille boisseaux d'or- « ge. Soixante-trois vaisseaux furent « pris dans le port; parmi ces vaisseaux « il y en avait plusieurs qui étaient « chargés de blé, d'armes, de cuivre, «de fer, de voiles, de cordages, et « d'autres agrès nécessaires à l'équipe- « ment d'une flotte. » La prise de Carthagène et la politique de Scipion qui, par des actes de clémence et de modération, savait gagner aux Romains les populations indigènes^ portèrent en Espagneun coup mortel à ladomination carthaginoise. Toutefois, au moment même où Carthage venait d'éprouver de si grandes pertes , Asdrubal , par un dernier effort, mit à exécution le projet qu'il avait conçu depuis longtemps. Il passa l'Èbre,5 entra dans les Gaules par les Pyrénées, et après avoir franchi les Alpes, il pénétra enfin en Italie.
Asdrubal en Italie; bataille
SUR LES BORDS DU MÉTAURE ; l'AR-
mée d'asdrubal est exterminee; Annibal concentre toutes ses forces dans le brutium; 207 avant notre Ère. — - Asdrubal commit une grande faute en s'arrêtant dans la Cisalpine et en mettant le siège devant Plaisance. Rome eut le temps de faire de nouvelles levées et d'organiser deux armées pour résister aux ennemis qui la menaçaient au nord et au midi. Asdrubal 's'aperçut enfin de sa faute , et il essaya de la réparer en se hâtant de traverser l'Italie pour rejoindre Annibal. Mais arrivé en Ombrie, il rencontra le consul Livius sur les bords du Métaure. Néron , que Rome
CARTHAGE
avait opposé à Annibal, connaissait depuis longtemps, par des lettres interceptées, les plans d'Asdrubal. Il avait confié son armée à un de ses lieutenants, et il était venu dans le camp de son collègue Livius avec quelques troupes d'élite. Une bataille sanglante fut livrée sur les bords du Métaure.
Asdrubal y perdit la vie, et son armée tout entière fut exterminée. Alors Néron revint dans son camp; il portait avec lui la tête d'Asdrubal, qu'il fit jeter dans les retranchements d'Annibal. On dit qu'à la vue de cette tête, Annibal s'écria : « Je reconnais la fortune de Carthage. » En effet, tout espoir de triompher des Romains en Italie lui était désormais enlevé. C'est pourquoi il partit aussitôt de Canouse, et, rassemblant les troupes qui lui restaient, il concentra toutes ses forces dans le Brutium, à l'extrémité de l'Italie.
Fin de la deuxième guerre punique en Espagne, depuis le départ d'Asdrubal jusqu'à la prise de Gades; 209-205 avant notre ère.
— La prise de Carthagène et le départ d'Asdrubal avaient livré aux Romains toute l'Espagne citérieure ou Tarragonaise. Magonet Giscon, avec les débris des armées carthaginoises, se maintenaient, il est vrai, dans la Bétique ; mais Soi pion vint encore les attaquer dans ce dernier asile. Ce fut en vain que Carthage envoya alors à ses généraux de nouvelles troupes commandées par Hannon; elle perdit sa dernière armée dans une grande bataille livrée sur les confins de la Bétique, et bientôt elle ne posséda plus, dans la Péninsule, que la ville de Gades. Le roi Massinissa, qui jusqu'alors était resté fidèle aux Carthaginois, et qui les avait puissamment aidés dans les guerres d'Espagne, passa aux Romains avec ses Numides. Scipion, de son côté, se rendit en Afrique auprès de Syphax, qu'il gagna à l'alliance de Rome, et il réunit ainsi contre Carthage les rois des deux Numidies. Enfin la prise de Gades, qui suivit de près ces événements, plaça l'Espagne tout entière sous la domination romaine.
Fin de la deuxième guerre punique en Italie, depuis la bataille du Métaure jusqu'au départ d' Annibal; 207-203 avant notre ère.
— Depuis l'instant où la mort de son frère Asdrubal avait fait évanouir ses plus belles espérances, Annibal, comme nous l'avons dit, avait concentré toutes ses forces dans le Brutium. A force d'expédients, d'habileté et de courage, il se maintenait dans cette position contre tous les généraux romains. Cependant les armées que Rome lui opposait lui enlevaient chaque jour quelques-unes des villes qui avaient embrassé son parti, et le refoulaient peu à peu à l'extrémité de l'Italie. Au moment même où Carthage venait de perdre l'Espagne, il put espérer un instant de reprendre l'offensive et de reporter la guerre sur un théâtre plus digne de lui. Il apprit que Magon, son frère, avait débarqué en Ligurie avec une armée, et qu'il se préparait à marcher sur ses traces en traversant l'Italie; mais cette fois encore Annibal fut déçu dans ses espérances. Magon , après quelques succès, fut vaincu avec les Gaulois ses alliés. Ce fut alors que Carthage, pressée en Afrique par les Romains, appela à son aide Magon et Annibal.
Les Romains portent la guerre en Afrique; expéditions de Valerius Ljsvinus et de L^lius ; Se ipion débarque en Afrique avec une armée romaine; ses premiers succès ; 207 - 204 avant notre ère. — Après la bataille du Métaure, les Romains avaient essayé de porter la guerre sur le territoire de Carthage. Dès l'année 207, Valérius Lœvinus avait débarqué en Afrique, et il avait poussé ses ravages jusque sous les murs d'Utique. Là se termina son expédition. A son retour, il rencontra une flotte carthaginoise, la battit et lui fit éprouver de grandes pertes. Scipion, dès son arrivée en Sicile, avait envoyé Lselius pour reconnaître et piller les côtes de l'Afrique. Lui-même, après avoir obtenu l'adhésion du sénat, ne tarda pas à suivre son lieutenant. Avant son départ, il
avait fondé de grandes espérances sur l'alliance qui unissait Syphax aux Romains; mais il apprit bientôt qu'Asdrubal, en donnant sa fille Sophonisbe à Syphax, avait entraîné ce roi des Numides dans le parti des Carthaginois. D'autre part, Massinissa, qui était resté fidèle à Rome, avait perdu ses États. Ces fâcheuses nouvelles ne purent arrêter Scipion. Il débarqua avec trente mille hommes, et, à son arrivée, il rencontra Massinissa qui amenait avec lui deux cents cavaliers.
Quand les Romains touchèrent le sol de l'Afrique, une terreur profonde se répandit à Carthage et dans toutes les villes voisines. Les Carthaginois, dans leur imprévoyance, n'avaient point songé à rassembler une armée. Ils organisèrent à la hâte quelques troupes de cavaliers qui furent battues par les Romains. Ce ne fut que lorsque les premières craintes se dissipèrent, et au moment où Scipion s'arrêta vers Utique, que les Carthaginois firent les préparatifs nécessaires pour arrêter l'invasion.
Scipion assiège Utique; il surprend ASDRUBAL ET SYPHAX ; IL MET LE FEU AUX CAMPS DES CARTHA- GINOIS et des Numides; quarante