‹ Afrique. Tableau generalChapitre 133 sur 232 · EST ANÉANTIE DANS UNE BATAILLE · texte numérisé non relu

EST ANÉANTIE DANS UNE BATAILLE

203 avant notre Ère. — Les Carthaginois avaient enfin levé une armée, et Syphax avait embrassé sincèrement leur alliance. Asdrubal s'avança alors avec des forces considérables contre Scipion, qui avait mis le siège devant Utique. L'armée carthaginoise s'arrêta non loin des retranchements romains, et se partagea en deux camps. Dans celui d'Asdrubal, on comptait trente mille hommes de pied et trois mille chevaux, et dans celui des Numides, que commandait Syphax, dix mille chevaux et cinquante mille hommes d'infanterie. Les deux camps étaient séparés par un espace de dix stades.

Scipion, qui envoyait fréquemment des émissaires à Syphax pour le ramener à l'alliance romaine, apprit bientôt que dans le camp des Cartha-

ginois, comme dans celui des Numides , ïes soldats étaient logés dans des cabanes faites de planches, de branches d'arbres et de joncs. Il conçut alors un hardi projet. Tant que dura l'hiver, il ne cessa point d'envoyer à Syphax des messagers qui semblaient préparer, par l'intermédiaire du roi des Numides, un traité de paix entre les Romains et les Carthaginois. Ces négociations sans cesse renouvelées donnaient à Asdrubal et aux autres chefs de son armée une sécurité trompeuse et endormaient leur vigilance. Au retour du printemps, Scipion, par une attaque simulée, sembla porter toutes ses forces vers Utique. Asdrubal et Syphax étaient loin alors de soupçonner les véritables projets du général romain. Un soir, Scipion donna ordre à ses tribuns de faire prendre les armes aux soldats.

Quand ils furent prêts à marcher, il se mit à leur tête, et s'avança vers le camp des Carthaginois, quittait éloigné du sien, dit Polybe, de soixante stades. Il arriva aux retranchements ennemis vers la fin de la troisième veille. Il avait partagé son armée en deux corps. Lœlius et Massinissa se portèrent sur le camp des Numides et ils mirent le feu aux premières cabanes. L'incendie se propagea avec une effrayante rapidité, et bientôt toutes les cabanes des Numides furent la proie des flammes. Massinissa gardait les issues, et presque tous ceux qui essayèrent d'échapper au feu furent massacrés. Scipion, de son côté, porta l'incendie et le massacre dans le camp des Carthaginois. Asdrubal et Syphax parvinrent, il est vrai, à s'échapper, mais, dans cette nuit désastreuse, ils avaient fait des pertes considérables.

Quarante mille hommes avaient perdu la vie et cinq mille étaient tombés au pouvoir des Romains. A la nouvelle de l'incendie des deux camps, les Carthaginois furent plongés dans la consternation. Les sénateurs s'assemblèrent pour délibérer. Après de vives discussions, il fut décidé qu'une nouvelle armée se mettrait en campagne sous la conduite d'Asdrubal. On fit des levées; on soudoya quatre mille Celtibériens ,

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et Syphax ne tarda point à donner au général carthaginois le secours de ses Numides. Asdrubnl avait réuni environ trente mille hommes, lorsqu'il fut encore attaqué par les Romains. Au moment où Scipion avait appris que les Carthaginois rassemblaient de nouvelles forces, il avait abandonné le siège d'Utique pour aller combattre Asdrubal. Après cinq jours de marche , il était arrivé dans un lieu que Polybe appelle les Grandes-Plaines. C'est là que fut livrée une bataille qui enleva à Carthage sa dernière armée et ses dernières ressources.

délibération du senat carthaginois après la bataille des Grandes-Plaines; Scipion s'empare de Tunis; attaque dirigée contre la flotte romaine qui assiégeait Utique; les Carthaginois ENVOIENT DES AMBASSADEURS

a Rome; Annibal débarque a Leptis; 203 et 202 avant notre ère.

— Le résultat de la bataille des Grandes-Plaines porta la terreur dans l'âme des Carthaginois et leur fit perdre toute espérance. Les sénateurs décidèrent alors qu'on fortifierait la ville, qu'on ferait les préparatifs nécessaires pour soutenir un siège, et qu'on rappellerait d'Italie Magon et Annibal. Le danger était pressant en effet; Scipion, mettant à profit sa victoire, s'avançait sur Carthage, et déjà il était maître de Tunis. Les Carthaginois essayèrent alors une diversion; ils envoyèrent des vaisseaux pour attaquer la flotte romaine qui assiégeait Utique, et ils forcèrent Scipion à quitter Tunis et à voler au secours d'une partie de son armée. Après cette entreprise qui ne leur réussit point, les Carthaginois, privés des secours de Syphax leur allié, qui était attaqué dans ses propres États par Lœlius et Massinissa, demandèrent une trêve à Scipion, et envoyèrent des ambassadeurs à Rome pour'demander la paix. Mais en cette circonstance, comme en bien d'autres, ils se montrèrent peu scrupuleux pour remplir les engagements qu'ils avaient bris; ils s'emparèrent, à la faveur de la trêve, d'un convoi de deux cents

navires qui apportaient de la Sicile les provisions destinées à l'armée de Scipion. Alors, sans doute, les Carthaginois fondaient de grandes espérances sur l'arrivée d'Annibal (*). Ce général , en effet, avait obéi aux ordres du sénat de Carthage, et il était parti pour l'Afrique avec son armée. Mais ce ne fut point sans une profonde douleur, et les historiens anciens l'ont attesté, qu'il abandonna cette Italie dont il n'avait pas cessé de rêver la conquête, et où il avait dépensé, pendant quinze années, tant de courage et de génie. Annibal aborda à Leptis; puis il vint à Adrumète, où il prit quelques jours de repos, et de là il se rendit à Zama.

Annibal et Scipion entrent en

CONFÉRENCE ; BATA1LLEDEZaMA(**).

202 ANS AVANT NOTRE ERE. — C'était sur les instances du sénat carthaginois qu'Annibal était venu camper à Zama. Cependant l'armée romaine se trouvait encore assez éloignée de cette ville, qui est à cinq journées de Carthage du côté du couchant. Bientôt Annibal leva son camp , pour se rapprocher encore desRomains.Déjà la bataille entre le général carthaginois et Scipion était inévitable, lorsque ces deux illustres chefs se rendirent à une entrevue.

La conférence, comme il était facile de le prévoir , n'eut aucun résultat , et l'on se prépara au combat. Scipion rangea ses troupes dans l'ordre suivant : il mit les hastaires sur la première ligne,

(*) Magon de son côté avait quitté la Cisalpine et venait au secours de sa patrie lorsqu'il mourut en mer, à la hauteur delà Sardaigne.

(**) Les écrivains modernes s'accordent généralement pour donner à cette bataille le nom de Zama. Cependant la bataille fut livrée loin de cette ville, entre Killa et Naragara (V. Tive- Live et Appien). Le théâtre de l'action n'est point indiqué d'une manière précise dans Polybe, mais il est facile de voir, par le récit de cet historien , que les Carthaginois el les Romains n'en vinrent aux mains qu'à une assez grande distance de Zama. Il faut ajouter (pie, suivant Appien, il y eut à Zama, quelques jours avant la grande bataille, un combat entre des cavaliers romains et carthaginois.

L'UNIVERS

et laissa des intervalles entre chaque cohorte ; à la seconde ligne il plaça les princes : les cohortes des princes étaient posées non vis-à-vis des intervalles de la première ligne, comme cela se pratique chez les Romains, mais les unes derrière les autres avec des intervalles entre elles, à cause des nombreux éléphants qui se trouvaient dans l'armée ennemie. Les triaires formaient la réserve. Sur l'aile gauche était Lœlius avec la cavalerie d'Italie, et, sur la droite, Massinissa avec ses Numides. Scipionjeta des vélites dans les intervalles de la première ligne, et leur donna ordre de commencer le combat, de manière pourtant que s'ils étaient repoussés ou ne pouvaient soutenir le choc des éléphants, ils se retirassent, par les intervalles, derrière l'armée. Annibal, de son côté, plaça sur le front de son armée plus de quatre-vingts éléphants; les mercenaires, Liguriens, Gaulois, Baléares et Maures, occupaient la première ligne; derrière eux , sur la seconde ligne , se trouvaient les Africains et les Carthaginois ; enfin à la troisième ligne , qui était éloignée de la seconde de plus d'un stade (*), on voyait les troupes qui avaient fait les guerres d'Italie.

Dans les deux armées, les Numides commencèrent la bataille par des escarmouches. Ensuite Annibal fit avancer les éléphants. L'infanterie romaine eut beaucoup à souffrir de cette attaque , mais les éléphants se retirèrent par les intervalles que Scipion avait ménagés sur sa triple ligne, et, à coups de traits, on les chassa hors du champ de bataille. Alors Lœlius et Massinissa se précipitèrent sur les corps de cavalerie qui leur étaient opposés , et les

(*) Tous ces détails sont empruntés à Polybe. La narration d'Appien est très-circonstanciée , mais elle est remplie d'un foule de traditions mensougères. Nous devons dire aussi , qu'en ce qui concerne les derniers événements de la deuxième guerre punique, Appien est souvent en contradiction avec Polybe et Tite-Live. Pour le récit de la bataille de Zama nous avons donc préféré Polybe à l'historien alexandrin.

mirent en déroute. Cependant l'infanterie s'était abordée. Les soldats soudoyés par Carthage se battirent d'abord avec un grand courage; mais voyant que la seconde ligne restait immobile et ne venait point à leur secours , ils lâchèrent pied et se précipitèrent sur les Africains et les Carthaginois. La seconde ligne d'Annibal , attaquée tout à la fois par les mercenaires et les Romains , fut taillée en pièces. Le général carthaginois ne voulut pas que les fuyards vinssent se mêler aux soldats qui lui restaient : il ordonna au premier rang de la troisième ligne de leur présenter la pique, ce qui les obligea de se retirer le long des ailes dans la plaine. Scipion se porta alors avec toute son infanterie, hastaires, princes et triaires réunis, sur la troisième ligne d'Annibal. Le combat fut long et acharné, et la victoire était encore indécise, lorsque Laelius et Massinissa, qui revenaient de la poursuite, se jetèrent, par derrière, sur l'infanterie carthaginoise et en firent un grand carnage. Ce fut ainsi que se termina la bataille. Les Romains perdirent dans cette mémorable journée plus de quinze cents hommes; mais, du côté des Carthaginois, vingt mille soldats restèrent sur la place et vingt mille furent faits prisonniers. Après cette terrible défaite, Annibal se sauva en toute hâte à Adrumète (*).

(*) Folard , dans le commentaire qui accompagne le récit de Polybe sur la bataille de Zama., a jugé peut-être Annibal avec trop de sévérité. Après avoir essayé de démontrer, par une longue série d'arguments, que la conduite du général carthaginois , avant et pendant la bataille, ne répondit point à sa réputation de prudence et d'habileté, il ajoute : «Polybe, Tite-Live, et un « grand nombre d'auteurs fort éclairés parmi « les modernes , ne peuvent s'empêcher « d'admirer la merveilli use disposition d'An- « nibal dans cette bataille : passe pour Tite- « Live et pour ces derniers ; ils n'ont pas « cru devoir se morfondre à faire l'analyse « de ces deux ordres de bataille. Ils ont « suivi le sentiment général, sans pénélrer « plus loin ; mais que Polybe , qui était un «homme judicieux, grand historien, et

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Avant la bataille, dit Polybe, nonseulement l'Italie et l'Afrique, mais encore l'Espagne , la Sicile et la Sardaigne étaient en suspens et suivaient les événements avec une vive anxiété.

La victoire de Scipion mit fin aux incertitudes et rendit les Romains maîtres du monde.

Les Carthaginois envoient des amr assadeubs a Scipion; réponse de Scipion; délibération du sénat carthaginois; le sénat et le peuple romain approuvent le traité de paix conclu par sdpion; fin de la deuxième guerre punique; 202 et 20j avant notre ère.— Annibal s'était enfui d'abord à Adrumète; puis, rappelé à Carthage, il était venu dans cette ville qu'il n'avait point vue depuis trente-six ans. Il conseilla alors aux Carthaginois de de-

« tout ensemble un excellent homme de « guerre ; que Polybe , tlis-je , soit le pre- « mier qui ;iit été de ce sentiment, et qu'il « ait donné le branle à celui de tous les « autres, voilà ce qui me surprend. Serait- « ce en vue de relever la gloire de Scipion « qui était son ami, ou prévenu par les « grandes actions d'Annibal , ou faute de

«réflexion? Pour peu qu'on ait de

« connaissance de la guerre , on verra qu'An- « nibal ne se surpassa jamais moins que

« dans celte bataille Quoiqu'il soit

« toujours dangereux d'être singulier dans « son opinion , et d'aitaquer, comme j'ai « fait , un sentiment généralement reçu , je « ne puis que je ne dise que cet ordre de « bataille est très-peu digne d'envie el de

« l'éloge de Scipion J'avoue qu'il n'y

« a qu'une voix sur l'excellence de l'ordre « de bataille adopté à Zama par Annibal ; « mais ce ne doit pas être une raison pour « me soumettre à l'opinion de ces gens-là. « Ils ont profondément examiné celte mé- « thode , dira-l-on, fort bien ; cela ne doit « pas m'empècher d'examiner à mon tour « et voir s'ils ne se sont pas trompés. Il est « aisé de juger si la chose méritait d'être « examinée. Il n'y a rien qui doive empê- « cher de reconnaître des fautes dans un «c homme extraordinaire, ainsi que dans un « autre. Personne n'est exempt de fautes, et «c le plus partait est celui qui en a le moins « commis. Annibal peut être mis d-e ce « nombre. »

mander la paix aux Romains. On envoya donc des ambassadeurs à Scipion , qui leur ordonna de se rendre à Tunis où il conduisait son armée. Scipion songea un instant à faire le siège de Carthage, et à terminer la guerre par la ruine de cette ville. Mais bientôt, craignant que, pendant les longueurs du siège qu'il méditait, un successeur ne vînt lui enlever le fruit de ses nombreux succès et toute sa gloire , il résolut d'accorder la paix aux Carthaginois. Voici à quelles conditionsilvoulut traiter :

« D'une part, les Carthaginois garderont en Afrique toutes les places qu'ils avaient avant la dernière guerre, ainsi que les terres , les esclaves et les autres biens dont ils étaient en possession ; à partir de la conclusion du traité, il ne sera fait contre eux aucun acte d'hostilité; ils continueront à vivre suivant leurs lois et leurs coutumes, et on ne leur imposera point de garnisons.

« D'autre part , les Carthaginois restitueront aux Romains tout ce qu'ils leur ont injustement enlevé pendant les trêves; ils leur remettront tous les prisonniers de guerre et transfuges qu'ils ont pris ou reçus; ils abandonneront tous leurs longs vaisseaux , à l'exception de dix galères; ils livreront tous leurs éléphants ; ils ne feront aucune guerre ni au dehors , ni au dedans de l'Afrique sans l'adhésion du peuple romain ; ils rendront à Massinissa les maisons, terres, villes et autres biens qui lui ont appartenu ainsi qu'à ses ancêtres ( les Romains se réservaient de désigner les pays où se trouvaient ces biens de Massinissa) ; ils fourniront des vivres à l'armée romaine pendant trois mois; ils payeront la solde de cette armée jusqu'au moment où le sénat et le peuple romain auront statué sur les articles du traité; ils donneront dix mille talents d'argent en cinquante ans , en payant chaque année deux cents talents euboïques ; enfin , comme garantie du traité, le consul choisira cent otages dans la jeunesse carthaginoise. »

Quand les ambassadeurs qui avaient

été envoyés à Tunis revinrent à Cartilage, et firent connaître le résultat de leur négociation , il y eut dans le sénat une grande hésitation. Plusieurs sénateurs étaient d'avis de rejeter les conditions proposées; et parmi eux, Giscon essaya par un discours de motiver son opinion. Il commençait à parler lorsque A nnibal s'élança vers lui et l'arracha de son siège. Aussitôt de violents murmures éclatèrent daus l'assemblée. « Vous me pardonnerez , dit Annibal , si j'ai commis une faute contre les usages. Vous savez que sorti de ma patrie à l'âge de neuf ans , je n'y suis revenu qu'après trente-six ans d'absence. Veuillez donc me pardonner la faute que j'ai commise , et ne considérer que mes intentions qui sont celles d'un bon citoyen. » Annibal ajouta que rejeter, dans un danger si pressant, la paix accordée par Scipion , c'était vouloir la ruine de Carthage. Il termina en disant : « Ne délibérez point sur les articles, mais recevez-les avec joie. Offrez des sacrifices aux dieux, et priez -les de faire en sorte que le peuple romain ratifie le traité que l'on nous propose. » Le sénat se rendit à l'opinion d'Annibal, et fit partir des ambassadeurs pour conclure la paix. Ces ambassadeurs se dirigèrent vers Scipion qui campait à Tunis, et de là ils allèrent à Rome.

Introduits dans le sénat, Asdrubal Hœdus, l'un d'eux , prit la parole et implora la pitié des Romains. On leur accorda la paix , et le traité conclu par Scipion fut ratifié par le peuple et les sénateurs. Alors, les ambassadeurs revinrent en Afrique.

«Les Carthaginois, dit Tite-Live, « livrèrent leurs vaisseaux de guerre, « leurs éléphants , les transfuges , les « esclaves fugitifs et quatre mille pri- « sonniers , parmi lesquels se trouva «un sénateur, Q. Terentius Culleo.

« Scipion fit conduire les vaisseaux en « pleine mer pour y être brûlés ; ils « formaient , suivant quelques histo- « riens , un total de cinq cents bâti- « ments à rames. L'aspect de cet em- «brasement, qui tout à coup vint « frapper les regards , causa aux Car-

« thaginois une douleur aussi profonde « que s'ils avaient vu l'incendie même « de Carthage. » Quand il fallut faire le premier payement des contributions, les sénateurs carthaginois manifestèrent une vive affliction , et plusieurs d'entre eux versèrent des larmes amères. Alors Annibal se prit à rire : sur le reproche que lui fit Asdrubal Hœdus d'insulter par sa joie à la douleur publique, dont il était la première cause, il répondit : «Si l'œil qui distingue les mouvements extérieurs pouvait lire au fond de l'âme , il serait facile de reconnaître que ce rire qui vous choque n'est pas l'expression de la joie, mais plutôt d'un délire causé par l'excès du malheur. Toutefois, ce rire est encore moins déplacé que votre douleur. Quoi ! au moment où l'on arrachait les dépouilles de Carthage, quand on la désarmait, vous ne pleuriez point; et, dans ce jour où chaque citoyen doit payer sa part du tribut , on dirait que la perte de votre or est une véritable calamité publique. Hélas ! je crains qu'avant peu vous ne vous aperceviez que ce qui vous coûte aujourd'hui des larmes, était de tous vos maux le plus léger ! »

Scipion, avant de quitter l'Afrique, ajouta aux États que Massinissa tenait de ses ancêtres Cirta et les autres villes qui avaient appartenu à Syphax. C'était pour le récompenser de sa fidélité et l'attacher de plus en plus au parti des Romains. Ainsi Carthage, épuisée d'argent par d'onéreuses contributions , sans armées de terre et sans flotte, se voyait livrée à la discrétion de sa rivale. Toutefois , Rome craignit encore qu'elle ne pût se relever de tant de désastres; et, pour la tenir toujours faible et toujours humiliée, elle accrut la puissance de Massinissa, Y ennemi éternel du peuple carthaginois. Au moment où Scipion partit pour aller recevoir le triomphe , il était déjà évident que le traité qui avait mis fin à la deuxième guerre punique ne faisait qu'ajourner la ruine de Carthage.

Carthage humiliée par les Romains APRÈS LA DEUXIÈME GUERRE

punique; ambassadeurs envoyés

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aux Carthaginois par les Romains; réponse des Carthaginois aces ambassadeurs; 20 1-195 avant notre ère. — Après avoir succombe , Carthage ne tarda pas à sentir combien étaient rigoureuses et dures les lois que Romevictorieuse imposait à ses ennemis. Dès lors, en effet, elle fut obligée de subir, jusqu'au moment de sa ruine, une longue série d'humiliations et d'injustices. Ainsi, les Romains avaient à peine ratifié le traité qui termina la guerre, que les Carthaginois s'empressèrent de remplir leurs nouveaux engagements et de se soumettre à toutes les conditions qu'ils avaient acceptées. Ils croyaient sans doute avoir satisfait aux exigences des vainqueurs, lorsque des ambassadeurs se présentèrent à eux , et parlèrent ainsi au nom de Rome :

« Amilcar, vn de vos concitoyens, est «resté clans la Gaule; il a levé une « armée de Gaulois et de Liguriens , et « il fait la guerre aux Romains contre « la foi des traités. Si vous désirez «conserver la paix, rappelez Amilcar « pour le livrer au peuple romain. »

Ils ajoutèrent encore : « Tous les trans- « fuges n'ont point été rendus; il en «est resté un grand nombre, qui, « dit-on, se montrent publiquement à « Carthage. Vous devez en faire une « recherche exacte et les arrêter, afin « de les remettre aux Romains d'après « les termes du traité. »

Amilcar avait agi sans la participation des Carthaginois; ceux-ci ne pouvaient donc lui ordonner de suspendre une guerre à laquelle ils étaient étrangers. Toutefois, à la voix des ambassadeurs romains, ils s'humilièrent, et firent cette réponse : « Tout ce qui est en notre « pouvoir, c'est d'exiler Amilcar et de « confisquer ses biens. A l'égard des « transfuges, nous avons restitué ceux « que des recherches exactes nous ont « fait découvrir. Nous nous proposons , « à ce sujet, d'envoyer des députés au « sénat romain pour lui donner des « explications satisfaisantes. » Les Carthaginois ne se bornèrent point à protester ainsi, par leurs paroles, contre la malveillance de leurs ennemis, ils

7e Livraison. (Carthage.)

se hâtèrent encore d'envoyer à Rome deux cent mille mesures de blé et autant à l'armée de Macédoine. Quant à Amilcar, il perdit la vie dans une bataille où les Gaulois furent vaincus (*).

Nous devons ajouter ici que les ambassadeurs qui étaient venus à Carthage avaient mission de poursuivre leur route en Afrique, et de se présenter à Massinissa pour lui offrir de riches présents, et le féliciter, nonseulement d'avoir reconquis les États de ses pères, mais encore d'avoir dépouillé de son royaume Syphax, l'allié des Carthaginois.

Conduite d' Annibal pendant la paix*, les réformes qu'il opere dans le gouvernement de carthage soulèvent contre lui le PARTI aristocratique; Annibal échappe aux Romains par la fuite; 195 avant notre ère. — Quand la guerre fut terminée, Annibal, chef de la faction Barcine, fut porté par ses concitoyens aux plus hautes dignités de la république. Bientôt il usa de son pouvoir et de son influence pour opérer dans le gouvernement de Carthage d'importantes réformes; mais il ne put attaquer certains vices de la constitution sans se faire, dans le parti aristocratique, d'implacables ennemis. A cette époque, l'ordre des juges exerçait dans la ville une domination d'autant plus absolue et tyrannique, que les charges de cet ordre étaient inamovibles. Les juges disposaient, suivant leurs caprices , des biens , de l'honneur et de la vie même des citoyens. Il suffisait d'avoir déplu à l'un d'eux pour être exposé à la haine de tous les autres.

Annibal essaya d'attaquer les juges qui depuis longtemps étaient devenus odieux au peuple. Un jour qu'il siégeait à son tribunal, il s'éleva fortement contre eux, et les accusa d'avoir anéanti, par l'abus qu'ils avaient fait de leur pouvoir et par leur arrogance,

(*) Tite-Live nous apprend que, suivant certains historiens , Amilcar fut pris pendant la bataille et qu'on le vit paraître à. Rome , dans un triomphe.

L'UNIVERS

l'autorité des lois et des magistrats.

Quand Annibal s'aperçut que la multitude écoutait son discours avec faveur, il fit passer une loi qui portait : « qu'à l'avenir, on élirait chaque année de nouveaux juges , et que personne ne pourrait être juge deux ans de suite. » Cette grande mesure fut accueillie avec joie par le peuple, mais elle ne fit qu'irriter de plus en plus la faction aristocratique. Bientôt une autre loi, faite dans un but d'utilité publique, acheva d'exaspérer tous les ennemis d'Annibal. Depuis longtemps, les revenus de l'État étaient dilapidés par ceux-là même à qui la république les avait confiés , ou enlevés par les grands, qui se les partageaient comme une proie. Les sommes destinées à payer le tribut annuel imposé par les Romains se trouvant ainsi détournées, le peuple était soumis à d'onéreuses contributions. Annibal, après avoir pris une connaissance exacte de l'étendue des revenus de l'État, força à une restitution les détenteurs des'deniers publics. Dès lors, il fut exposé à toute la haine de l'aristocratie. Ses ennemis écrivirent à Rome pour l'accuser d'entretenir avec le roi de Syrie, Antiochus, de coupables intelligences.

Les Romains, qui craignaient toujours Annibal, prêtèrent une oreille favorable à ses accusateurs, et ils résolurent, malgré l'opposition de Scipion l'Africain, de s'emparer de sa personne. Ils envoyèrent à Carthage C. Servilius, M. Claudius Marcellus et Q. Terentius Culléo, qui, d'après les conseils des ennemis d'Annibal, cachèrent le but de leur voyage. Quand ils furent arrivés , Annibal ne se trompa point sur leurs projets. Il fit ses préparatifs , et le jour même de sa fuite on le vit se promener longtemps sur la place publique. Quand le soir fut venu, il se rendit à une des portes de la ville, suivi seulement de deux hommes qui ignoraient son dessein. Des chevaux l'attendaient, et il partit aussitôt. Le lendemain, il arriva au bord de la mer, entre Acholla et Thapsus, et là il s'embarqua sur une galère que depuis longtemps il tenait prête et

équipée. C'est ainsi qu'Annibal quitta l'Afrique; et dans sa fuite, dit Tite- Live, il pensait plus souvent à la triste destinée de Carthage qu'à ses propres malheurs.

La nouvelle de la disparition soudaine d'Annibal se répandit bientôt à Carthage. Les bruits les plus divers circulaient parmi la foule qui s'était rassemblée dans la place publique. Les uns disaient qu'il avait pris la fuite ; les autres, et c'était le plus grand nombre, affirmaient qu'il avait été tué par les émissaires des Romains; enfin, on apprit par des marchands qu'Annibal s'était montré dans l'Ile de Cercine.

Les ambassadeurs romains , trompés dans leur attente, se présentèrent au sénat de Carthage, où ils dirent : « qu'ils n'ignoraient pas qu'Annibal entretenait des relations avec Philippe de Macédoine, Antiochus , lesÉtoliens, et tous les ennemis de Rome; qu'il ne se donnerait point de repos qu'il n'eût allumé la guerre dans le monde entier ; que les Carthaginois ne devaient pas laisser ces manœuvres impunies, s'ils voulaient prouver au peuple romain qu'ils étaient complètement étrangers aux projets d'Annibal. » Les Carthaginois répondirent à ces arrogantes paroles, qu'ils étaient disposés à se soumettre en toutes choses aux volontés du peuple romain. Mais déjà il était hors de leur pouvoir de combler les vœux de Rome, car Annibal en fuyant s'était mis à l'abri de la haine et de la perfidie de tous ses ennemis.

A.XMBAL CHEZ ANTIOCHUS ; SES TENTATIVES POUR RALLUMER LA GUERRE CONTRE LES ROMAINS ; IL ESSAIE, PAR UN DE SES EMISSAIRES, DE SOULEVER LES CARTHAGINOIS.

195-193 avant notre Ère. — Annibal, après une heureuse navigation, arriva à Tyr, où il fut reçu comme dans une seconde patrie. Il ne fit pas un long séjour dans cette ville , et il s'empressa de se rendre à Antioche.

Quand il apprit que le roi de Syrie était absent, il se remit en mer et il se dirigea vers Éphèse, où il rencontra enfin Antiochus. Ce prince était alors dans de grandes incertitudes, et

CARTHAGE

il ne savait s'il devait entreprendre la guerre contre les Romains. L'arrivée d'Annibal mit lin à toutes ses irrésolutions. On apprit bientôt à Rome qu'Antioclius faisait de grands préparatifs. Cette fois encore, les Carthaginois vinrent dénoncer Annibal au sénat romain , et l'accuser d'avoir été l'instigateur de la guerre qui allait commencer. En effet, Annibal, qui avait gagné la confiance d'Antiocbus, lui avait inspiré une partie de sa haine contre les Romains. II ne cessait de lui dire que Rome était l'ennemie de tous les peuples, que, pour lui résister, il fallait la prévenir et l'attaquer en Italie. Il s'offrait pour conduire une expédition dans cette contrée, qu'il avait abandonnée avec tant de regret , et il disait au roi de Syrie, que si le théâtre de la guerre était porté encore une fois en Italie, Carthage elle-même ne tarderait point à reprendre les arme?. Après avoir fait goûter ses projets à Antiochus, il voulut connaître les intentions de ses concitoyens. Il envoya à Carthage un émissaire adroit, le Tyrien Ariston , auquel il ne confia point de lettres, mais seulement des instructions verbales, et il l'adressa à ceux qu'il comptait encore au nombre de ses amis.

Dès qu'Ariston parut à Carthage, l'objet de sa mission fut connu de tous : alors la faction aristocratique conçut de grandes craintes. Les sénateurs étaient d'avis de faire comparaître Ariston devant les magistrats, de l'envoyer à Rome s'il ne pouvait donner sur son voyage des explications satisfaisantes, et ils disaient qu'on devait maintenir la république, non-seulement à l'abri de tout reproche, mais encore de tout soupçon.

Appelé devant les magistrats, Ariston fit valoir, comme moyen de défense, l'impossibilité où l'on était de produire contre lui des preuves écrites. Cependant il ne put trouver pour son voyage un prétexte plausible, et il montra un extrême embarras lorsqu'on lui fit observer qu'il n'avait eu des entretiens qu'avec les membres de la faction Rarcine. Après avoir entendu Ariston, les

sénateurs commencèrent à délibérer; mais bientôt des débats s'élevèrent dans le sénat, les avis furent partagés, et on se sépara ce jour-là sans avoir pris une décision. Quand le soir fut arrivé, Ariston, vraisemblablement d'après les conseils des amis d'Annibal, vint avec des placards dans un des endroits les plus fréquentés de la ville, et il les suspendit au-dessus du tribunal où siégeaient chaque jour les magistrats. Lui-même, vers la troisième veille , s'embarqua et prit la fuite. Le lendemain, lorsque les suffètes se rendirent à leur tribunal pour rendre la justice , on aperçut les placards ; on les détacha et on eh fit lecture. Us portaient : « que les instructions données à Ariston, n'étaient point secrètes et qu'elles ne s'adressaient à aucun citoyen en particulier, mais à tous les sénateurs. » Cette déclaration qui compromettait les familles les plus illustres, fut cause qu'on ralentit toutes les poursuites; cependant on crut nécessaire d'envoyer une ambassade à Rome , pour informer les consuls et le sénat de ce qui s'était passé.

Premières attaques de MASSInissa contre les carthaginois qui implorent l'intervention des Romains; opinion de Polybe et

DE TlTE-LlVE SUR LA CONDUITE DU SÉNAT ROMAIN; 193 AVANT NOTRE

ère. — Massinissa ne tarda pas à voir que le stratagème d'Ariston avait inspiré aux Romains des craintes sérieuses; il profita de cette circonstance, et aussi des divisions qui existaient au sein de Carthage entre le sénat et le peuple , pour agrandir ses États. Il attaqua les Carthaginois, et il exerça de grands ravages sur les terres qui leur étaient soumises. Polybe a parlé en peu de mots de cette tentative de Massinissa.

Il suffira, nous le croyons, de lire le court récit de cet historien pour connaître le système de conduite que les Romains avaient adopté alors à l'égard des Carthaginois. « En Afrique, dit Po- « lybe , Massinissa avait été fortement « tenté de s'emparer du territoire qui « se trouve aux environs de la petite « Syrie, et qu'on appelle Emporta. 11

L'UNIVERS

« y avait sur ce territoire un grand nombre de villes (*) ; le pays était beau, et on en tirait des revenus très -considérables. Il prit enfin la c résolution d'envahir cette riche contrée. Il se rendit maître des campagnes; mais, lorsqu'il voulut attaquer les villes , il rencontra de « grands obstacles. Les Carthaginois « les défendirent si bien , qu'il ne put y entrer. Pendant toutes ces hostilités, les Carthaginois envoyaient des ambassadeurs à Rome pour se plaindre du roi de Numidie; et le roi y députait aussi de sa part, pour se justifier contre les Carthaginois.

L'équité voulait qu'on se 'prononçât pour Cartilage; cependant les îiom a in s fa vorisaien t Massin issa , non que le bon droit fût du côté de ce prince y mais parce qu'il était de r intérêt du sénat de décider en sa faveur. Voici la cause des hos- < tilités : le roi de Numidie ayant « demandé à traverser le territoire voisin de la petite Syrte pour poursuivre un rebelle appelé Aphtérate (**), les Carthaginois lui avaient refusé le passage. Ce refus leur coûta « cher. Ils furent tellement pressés par « Massinissa, qu'à la fin ils perdirent la campagne et les villes; ils furent même obligés de payer cinq cents talents pour les revenus qu'ils avaient perçus depuis le commencement de « la contestation. »

Les Carthaginois, pendant toute la durée de la lutte, n'avaient cessé d'invoquer le traité par lequel Scipion , après sa victoire , fixant les limites de leurs possessions, avait enclavé dans ces limites la contrée qu'on appelle Emporia. Les Romains ne pouvaient ouvertement violer le traité, et, d'autre part, leur intention n'était pas de dépouiller Massinissa de sa nouvelle conquête. Pour mettre de leur côté, au moins, les apparences de la justice, ils eurent recours au moyen suivant.

(*) Tite-Live prélend au contraire que dans tout le pays il n'y avait qu'une seule ville. C'était I.eptis.

(**) Tite-Live l'appelle Jplùr.

Ils envoyèrent en Afrique des commissaires qui devaient terminer la contestation. Voici les curieux renseignements que nous donne Tite-Live sur la manière dont ces commissaires s'acquittèrent de leur mission : « Publius « Scipion l'Africain, C. Cornélius Cé- « thégus et M. Minucius Rufus, après « avoir écouté et examiné l'affaire, ne « se prononcèrent pour aucune des « deux parties, et ils laissèrent toutes « choses indécises. Onne sait s'ils agi- « rent ainsi de leur propre mouve- « ment, ou s'ils ne firent que se « conformer aux instructions qu'ils « avaient reçues ; mais il est certain « que les circonstances voulaient qu 'on « laissât les Carthaginois et le roi de « Numidie dans une complète mésin- « telligence ; autrement Scipion, par « la connaissance exacte qu'il avait « de toute l'affaire , aurait pu tran- « cher la difficulté. »

Dernières années de la vie d'Annibal; 193-183 avant notre ère. — Annibal , dans son exil , vit bientôt avec douleur qu'Antiochus restait inactif et mettait en oubli ses utiles conseils. Des courtisans, jaloux de la faveur dont il jouissait , avaient inspiré au roi de Syrie des doutes sur sa sincérité. Il y avait déjà , dans les rapports d'Annibal et d'Antiochus, quelque refroidissement lorsque des ambassadeurs romains arrivèrent en Asie. L'un d'eux, Villius, se rendit à Éphèse, où il se ménagea , dit-on , de fréquents entretiens avec le chef carthaginois.

A la suite de ces entretiens diversement interprétés, Antiochus craignit une trahison, et il cessa de confier ses projets à Annibal.

Ici , la tradition place une anecdote célèbre que nous allons rapporter.

P. Scipion l'Africain était au nombre des ambassadeurs romains qui se rendirent à Éphèse. Dans une entrevue qu'il eut avec Annibal, il lui demanda quel était celui de tous les généraux qu'il plaçait au premier rang. — Alexandre, répondit Annibal. — Et au second rang? — Pyrrhus. — Et au troisième? — Moi - même. — A quel rang vous ph'ceriez-vous , dit Scipion

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en riant , si vous m'aviez vaincu ? — Je me placerais avant Alexandre, avant Pyrrhus , et avant tous les autres généraux, repartit Annibah Scipion , ajoute la tradition , fut touché de cette louange imprévue, qui le mettait ainsi hors de toute comparaison (*).

Annibal souffrit d'abord, sans proférer une plainte, les injurieux soupçons d'Antiochus. Mais, enfin, il ne 'put résister au désir de se justifier et de combattre les perfides insinuations de ses ennemis. Il se rendit un jour auprès d'Antiochus , et lui dit : « O roi , « j'étais bien jeune encore lorsque mon « père Amilcar quitta Carthage pour « aller en Espagne. Avant son départ , « il me conduisit à l'autel où il sacri- « fiait aux dieux ; et , là , il me fit pro- « mettre de vouer une haine éternelle « aux Romains. Ce serment prêté à « mon père , devant les dieux , je l'ai « gardé religieusement jusqu'à ce jour.

« C'est pour ne point violer ce solennel « engagement que j'ai abandonné Car- « thage asservie, et que je suis venu « dans vos États. Si vous trom- « pez mes espérances , j'irai , fidèle à « mon premier serment, j'irai partout « où je saurai qu'il y a des soldats et « des armes , afin de susciter des en- « nemis aux Romains. Je hais les Ro- « mains, et j'en suis haï: mon père « Amilcar et les dieux sont témoins de « la vérité de mes paroles. O roi , si « vous songez à faire la paix avec les « Romains , vous pouvez m'enlever « votre confiance ; mais si vous vous « préparez à leur faire la guerre, sa- « chez qu' Annibal est le meilleur et le « plus dévoué de vos conseillers (**). » Ces paroles , dit Tite-Live , produisirent une telle impression sur l'esprit du roi qu'il rendit à Annibal toute sa confiance, et qu'il se décida enfin à déclarer la guerre aux Romains.

(*) Voy. Tite-Live. — Plutarquc, dans la vie de Pyrrhus, raconte aussi cet entretien. Suivant lui, Annibal mit Pyrrhus au premier rang, Scipion au deuxième, et lui même se plaça au troisième. La tradition sur laquelle Plutarque fondait son récit ne faisait point mention d'Alexandre.

(**) Voy. Tite-Live et Cornélius Nepos.

Antiochus fit , il est vrai , des préparatifs; mais il agit avec tant de lenteur et tant de négligence , qu'Annibal vit s'évanouir alors ses dernières espérances. Le roi de Syrie passa en Grèce, où, par sa folle conduite, il perdit une bataille, et donna aux Romains un prétexte pour entrer en Asie. Au moment où il regagnait en fuyant sa ville d'Ëphèse, Antiochus, dit-on, reconnut la sagesse des plans d'Annibal.

Mais le repentir venait trop tard et ne pouvait le sauver, car déjà une armée romaine se préparait à l'attaquer dans ses États. Les événements justifièrent les prédictions d'Annibal. Les Romains passèrent en Asie , et Antiochus fut vaincu. Toutefois, pendant la guerre , le général carthaginois n'abandonna point celui qui lui avait accordé l'hospitalité. Il aida le roi de Syrie de ses conseils et de sa longue expérience, jusqu'au jour où ce prince fit la paix avec les Romains. Alors Annibal, cédant encore une fois à la mauvaise fortune , alla chercher un nouvel asile. Il se rendit auprès de Prusias , et ce fut en Bithynie qu'il passa les dernières années de sa vie. Il y vivait en repos lorsque des ambassadeurs romains arrivèrent à la cour de Prusias. L'un d'eux, Flamininus, reprocha au roi de donner asile au plus implacable ennemi des Romains. Prusias comprit aisément que les reproches de Flamininus étaient des menaces, et il résolut de tuer ou de livrer celui qui lui était uni par les liens de l'hospitalité. Quand Annibal vit qu'il ne lui restait aucun moyen de fuir, il prit du poison; et, avant de mourir, il chargea d'imprécations Prusias et les Romains. Telle fut la fin de cet homme que s<fn génie , ses brillantes victoires , ses malheurs sans nombre et sa haine contre Rome ont rendu à jamais célèbre.

Lutte entre les Carthaginois et Massinissa ; les Carthaginois portent leurs plaintes a rome ; PARTIALITÉ des arbitres romains ;

1S2-152 AVANT NOTRE ÈRE. — Au

moment même où Annibal expirait dans une contrée lointaine, Carthage,

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vaincue et humiliée, s'était vue forcée de céder au roi de Numidie une nouvelle portion de son territoire. Plein de confiance dans l'amitié des Romains, et rassuré d'ailleurs par l'approbation tacite qu'ils avaient donnée à ses premières usurpations, Massinissa avait renouvelé les hostilités, et il avait encore enlevé une province aux Carthaginois. Ceux-ci envoyèrent des ambassadeurs à Rome pour porter plainte contre Massinissa. Les Romains nommèrent des arbitres qui prirent connaissance de l'affaire, mais qui ne se prononcèrent point. Toutefois, ils laissèrent provisoirement à Massinissa les terres qu'il avait conquises. Les Carthaginois protestèrent longtemps contre cette odieuse partialité. En effet , nous savons par Tite-Live que deux ans après l'envoi des commissaires, les Romains , pour apaiser les plaintes de Carthage, lui rendirent cent otages et lui garantirent la paix non -seulement avec eux-mêmes, mais encore avec Massinissa. Pendant quelques années, le roi de Numidie resta fidèle aux engagements que les Romains avaient pris pour lui ; mais enfin il ne put résister au désir de renouveler contre les Carthaginois une guerre qui lui procurait de si grands avantages.

Il réclama, comme sa propriété, une portion de territoire connue sous le nom de Grandes-Plaines , et une province appelée Tysca, où l'on comptait un grand nombre de villes. Tandis que les Carthaginois protestaient , au nom de la justice, contre cette nouvelle prétention , Massinissa s'empara des villes et du territoire.

Par le traité qui avait mis fin à la deuxième guérie punique, les Carthaginois se trouvaient tellement enchaînés qu'ils ne pouvaient repousser la violence par la violence , et recourir aux armes pour se défendre contra le roi de Numidie. En effet, il ne leur était pas permis de faire la guerre au delà de leurs frontières ; et quand bien même Piome les eût autorisés à user de représailles, ils étaient encore liés par un article du traité qui leur ordonnait formellement de vivre

en paix avec les alliés du peuple romain. Carthage ne savait que trop bien que Rome plaçait Massinissa au nombre de ses alliés' les plus fidèles et les plus dévoués. Un seul moven restait aux Carthaginois : c'était de porter leurs plaintes au sénat romain. Les ambassadeurs qu'ils envoyèrent alors demandèrent pour leurs compatriotes une de ces trois choses : ou de les autoriser à discuter avec Massinissa sur leurs droits respectifs au tribunal d'un peuple allié; ou de leur permettre d'opposer à une injuste agression une défense légitime ; ou bien , enfin , si la faveur l'emportait sur le bon droit, de déclarer une fois pour toutes ce qu'on voulait leur enlever pour le donner à Massinissa. « Si l'on ne veut ac- « corder aux Carthaginois , ajoutèrent « les ambassadeurs, aucune de ces trois « choses; et si, depuis la paix accordée « par Scipion , on a quelque tort à leur « reprocher, il faut agir franchement à « leur égard. Ils aiment mieux une ser- « vitude tranquille sous la domination « des Romains qu'une liberté exposée « aux violences de Massinissa. » Ce discours achevé, ils se prosternèrent en pleurant , et les sénateurs romains ne purent se défendre d'un mouvement de compassion. On jugea convenable d'interroger le fils du roi de Numidie, Gulussa , qui se trouvait alors à Rome. Gulussa,qui n'avait aucun moyen de justifier la conduite de son père, répondit que Massinissa ne lui ayant transmis aucune instruction, il ne pouvait donner les explications qui lui étaient demandées. Le sénat, après avoir délibéré , décida que Gulussa retournerait en Numidie pour avertir son père d'envoyer des ambassadeurs chargés de répondre aux plaintes des Carthaginois. « On a déjà faitbeaucoup, disait le sénat , et l'on fera plus encore pour récompenser Massinissa de son attachement sincère; mais on respectera la justice et l'on n'accordera rien à la faveur. Les Romains désirent que le territoire contesté reste à son possesseur légitime , et que les anciennes limites tracées entre les deux États soient respectées. Ils n'ont pas rendu

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aux Carthaginois vaincus leurs villes et leur territoire, pour leur arracher par violence, durant la paix, ce qu'ils n'ont pas voulu leur enlever par le droit de la guerre. »

On pourrait s'étonner de cette décision impartiale des Romains, si l'on ne savait qu'au moment même où ils paraissaient disposés à écouter les plaintes des Carthaginois , ils couraient de grands dangers. Le roi de Macédoine, Persée, avait envoyé des ambassadeurs aux Carthaginois , et il leur avait proposé de se liguer avec lui pour combattre leurs ennemis communs.

Ce fut alors que, pour prévenir cette redoutable coalition, le sénat se montra juste et blâma avec quelque sévérité les agressions de Massinissa.

Mais quand Persée fut vaincu , les Romains changèrent de langage, et ils ne montrèrent plus le même empressement pour donner satisfaction aux Carthaginois. Ils envoyèrent, il est vrai, des commissaires en Afrique (*); mais ces commissaires n'avaient point mission de forcer le roi de Numidie à restituer le territoire qu'il avait injustement usurpé; ils proposèrent seulement à Massinissa et aux Carthaginois de s'en remettre à leur arbitrage. Massinissa accepta volontiers , parce qu'il ne pouvait que gagner à un jugement prononcé par les Romains; mais les Carthaginois refusèrent. Ils disaient , pour raison , que le traité qui avait été donné par Scipion n'avait pas besoin de commentaire, qu'on devait seulement s'enquérir de ce qui avait été fait contre ce traité. Cette fois encore , les commissaires envoyés par Rome quittèrent l'Afrique sans prononcer un jugement.

Mais il était facile de voir que la question avait été tranchée en faveur de Massinissa. Dès lors , le roi de Numidie ne cessa de susciter aux Carthaginois de nouveaux embarras. Enfin, par ses attaques sans cesse renouvelées, il les entraîna dans une guerre qui devait amener leur ruine.

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