‹ Afrique. Tableau generalChapitre 134 sur 232 · ÉTAT INTÉRIEUR DE CARTHAGE · texte numérisé non relu

ÉTAT INTÉRIEUR DE CARTHAGE

(*) Caton était au nombre de ces commissaires.

PARTIS QUI DIVISENT LA. RÉPUBLI- QUE ; CARTH AGE, APRÈS LA DEUXIÈME GUERRE PUNIQUE, CONSERVE EN- CORE ASSEZ DE PUISSANCE POUR INS- PIRER DES CRAINTES SÉRIEUSES AUX

Romains. — Il n'y eut longtemps à Carthage que les âeux partis qui, à l'époque de la deuxième guerre punique, avaient eu pour chefs Hannon et Annibal. Le parti d'Hannon, comme nous l'avons dit, représentait l'ancienne aristocratie carthaginoise, et le parti cP Annibal, connu dans l'histoire sous le nom de faction Rarcine, était le parti populaire, et si nous en jugeons par ses actes, le parti vraiment national. Après la bataille de Zama, la faction Rarcine ne perdit rien de son influence. Annibal était revenu à Carthage , où sa grande renommée lui avait acquis la considération de tous et l'avait porté aux premières dignités de la république. Toutefois, l'aristocratie ne subissait point sans peine la supériorité de la faction Rarcine. Quand Annibal voulut introduire dans la république d'utiles réformes, quand il attaqua les juges qui usaient tyranniquement du pouvoir qui leur avait été confié , quand il força à une restitution ceux qui avaient dilapidé les trésors de l'État, les premières familles de Carthage, parmi lesquelles se trouvaient les magistrats prévaricateurs, lui vouèrent une haine implacable. Comme le parti aristocratique ne pouvait triompher, par la force , de la faction Barcine, il eut recours à un odieux moyen. Il entretint à Rome des émissaires qui dénonçaient comme attentatoires aux traites conclus chacune des actions d'Annibal. Les Romains accueillirent, sans y croire peut-être, les délations de l'aristocratie carthaginoise contre celui dont le nom seul était pour eux un objet de terreur. Annibal, on le sait, s'expatria pour échapper à ses ennemis. Privée de son chef et obligée de céder aux circonstances, la faction Rarcine abandonna le pouvoir au parti aristocratique, que les historiens de l'antiquité ont justement flétri en le qualifiant de parti romain. Bientôt, par suite des succès de Massinissa et

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des relations fréquentes des Numides avec Carthage, il se forma dans la république une troisième faction : celleci favorisait ouvertement les prétentions du roi de Numidie , et se montrait non moins hostile que l'aristocratie au parti vraiment national.

Rassurés par la lutte des factions et par les dissensionsqui éclataient chaque jour au sein de la ville, se fiant d'ailleurs sur la vigilance de Massinissa, leur fidèle allié, les Romains faisaient la guerre en Espagne, en Illyrie et en Grèce, et ils attendaient patiemment l'occasion de porter le dernier coup à la puissance carthaginoise. Par son langage et par ses actes, Carthage semblait encore ôter aux Romains tout sujet de crainte. Elle remplissait ses engagements, payait exactement le tribut qui lui avait été imposé, et quand les Romains entreprenaient uneguerre, elle leur prêtait une loyale assistance (*). Il arriva un jour â R.ome des ambassadeurs qui annoncèrent que les Carthaginois avaient amassé au bord de la mer un million de boisseaux de blé et cinq cent mille boisseaux d'orge, et qu'ils étaient prêts à les faire transporter où il plairait au sénat. Les ambassadeurs ajoutèrent : « Ce présent « et ce service sont loin, sans doute, « de répondre à notre bonne volonté et « aux bienfaits du peuple romain ; mais « vous savez que dans d'autres temps « et lorsque la fortune des deux peu- « pics était également prospère, nous « avons maintes fois rempli les devoirs « de bons et fidèles alliés. » Ce langage abject et une si entière soumission entretenaient les Romains, à l'égard de Carthage, dans une complète sécurité.

Mais bientôt leurs craintes se réveillèrent, et ils portèrent toute leur attention sur cette ville, qu'après la bataille d? Zama ils croyaient abattue et privée de ses dernières ressources.

Nous avons déjà dit, en parlant de la contestation qui s'était élevée entre les Carthaginois et Massinissa au sujet

(*) Pendant la guerre contre Persée , les Carthaginois avaient envoyé des vaisseaux aux Romains.

de la province de Tysca et du territoire des Grandes-Plaines, que les Romains avaient envoyé des commissaires en Afrique. Pour pénétrer jusqu'au territoire qui faisait l'objet du débat, ces commissaires traversèrent une contrée qui appartenait aux Carthaginois. Ils virent alors des campagnes fertiles, embellies par une savante agriculture, et où l'on rencontrait d'immenses approvisionnements. Après avoir rempli leur mission, ils entrèrent à Carthage.

Là ils furent frappés d'étonnement. En effet, peu d'années s'étaient écoulées depuis la victoire de Scipion , et cependant Carthage semblait avoir réparé toutes ses pertes. Elle brillait par ses richesses, et dans ses rues circulait une innombrable population. Les commissaires revinrent à Rome, où, rappelant leurs impressions, ils racontèrent ce qu'ils avaient vu. « Carthage, disaient-ils, s'est relevée de ses défaites et elle a repris toutes ses forces. Dès à présent, les richesses et la puissance de cette ville ennemie doivent nous inspirer des craintes sérieuses. »

Ce fut alors que Caton laissa tomber dans le sénat des figues qu'il portait dans sa toge. Les sénateurs admiraient la beauté et la grosseur de ces figues, lorsqu'il leur dit : « La terre qui les produit n'est qu'à trois journées de Rome. » Caton ne se bornait pas à faire des allusions, il exprimait ouvertement sa pensée, et l'on sait qu'à cette époque il terminait tous ses discours par ces mots : « J'opine pour la destruction de Carthage. » Il trouva, il est vrai, quelques contradicteurs dans le sénat, mais la majorité de l'assemblée partageait ses opinions. La destruction de Carthage fut donc résolue, et le sénat romain n'attendit plus qu'une occasion favorable ponr mettre son projet à exécution. Cette occasion ne tarda pas à se présenter.

- Les partisans de Massinissa sont expulsés de carthage par le parti démocratique ; guerre entre les Carthaginois et le roi de Numidie; 152-149 avant notre ère. — Au moment même où les Romains préparaient la destruction de

CARTHAGE

Carthage, cette ville était en proie à de violentes dissensions. Vers l'année 152 le parti démocratique l'emporta, et fit condamner à l'exil quarante citoyens qui appartenaient à la faction du roi Massinissa. Dans cette circonstance, le peuple s'engagea par serment à ne jamais rappeler ceux qu'il venait d'expulser. Les citoyens bannis se retirèrent alors en Numidie : là ils pressèrent vivement Massinissa de déclarer la guerre à leurs concitoyens. Le roi, dit un historien ancien , cédant moins aux conseils qu'on lui donnait qu'à sa propre inclination , n'hésita point à s'engager dans une nouvelle lutte contre les Carthaginois. D'abord il résolut d'envoyer à Carthage ses deux fils Gnlussa etMicipsa, pour exiger qu'on rappelât ceux de ses partisans que le peuple avait bannis. Gulussa et Micipsa touchaient déjà aux portes de Carthage lorsqu'ils apprirent que, par ordre des magistrats, il leur était défendu d'entrer dans la ville. On raconte qu'à leur retour, les fils du roi de Numidie furent attaqués par les Carthaginois , et qu'après avoir vu périr plusieurs hommes de leur escorte ils n'échappèrent qu'avec peine à ceux qui les poursuivaient. Massinissa profita de ces circonstances pour s'emparer de la ville d'Oroscope , qu'il avait respectée jusqu'alors, pour ne point violer trop ouvertement les traités. Une tentative aussi audacieuse mit fin à toutes les hésitations des Carthaginois. Ils levèrent quarante-cinq mille fantassins et quatre cents cavaliers, et ils placèrent Asdrubal à la tête de cette armée.

Asdrubal se mit en marche, et il vit bientôt ses forces augmentées de six mille cavaliers numides qui avaient abandonné le camp de Massinissa. Dans les premiers combats qui furent livrés, les Carthaginois obtinrent l'avantage.

Mais Massinissa usait de ruse, et par une fuite simulée il attira peu à peu Asdrubal et son armée sur un terrain inculte et parsemé, d'un grand nombre d'éminences. Le roi de Numidie resta alors dans la plaine, et les Carthaginois s'emparèrent des lieux élevés, croyant se ménager ainsi une forte position.

Enfin , il y eut entre les deux armées une grande bataille. Pendant cette sanglante mêlée qui dura un jour entier, Massinissa, âgé alors de quatre-vingthuit ans, courait à cheval parmi les siens, remplissant tout à la fois, dit Appien, les devoirs du général et du soldat. Vers le soir, la victoire était encore douteuse lorsque les deux armées se séparèrent.

Le jeune Scipion se trouvait à cette bataille, mais il n'y prit aucune part : il se tenait à distance, sur une colline, et de là il suivait avec attention les mouvements des deux armées. Plus tard, il répéta souvent qu'il avait assisté à de nombreuses batailles, mais qu'il n'avait jamais éprouvé un plaisir aussi vif quedanscettejournée,oùil avait vu aux prises plus de cent mille combattants.

Il est vraisemblable qu'après cette bataille Asdrubal conçut des craintes sérieuses sur l'issue de la guerre , car il pria Scipion de s'employer pour rétablir la paix entre les Carthaginois et Massinissa. Il disait que Carthage était prête à céder une portion de son territoire (*) ; il promettait en outre, au nom de ses concitoyens, de faire payer à Massinissa mille talents : deux cents immédiatement, et huit cents à une certaine époque que l'on fixerait d'un commun accord. Le roi de Numidie accepta ces propositions, mais il voulut aussi qu'on lui renvoyât ses transfuges. Sur le refus des Carthaginois, les négociations furent rompues.

Alors Massinissa environna d'un fort retranchement la colline sur laquelle se trouvait l'armée d'Asdrubal.

Il intercepta l'arrivée des convois , et il fit si bonne garde que les Carthaginois, ne pouvant sortir de leur camp pour se procurer des vivres, furent bientôt en proie à une horrible famine. Quelques jours encore après la bataille , Asdrubal et les siens auraient pu traverser les rangs de l'armée ennemie et revenir à Carthage ; mais ils avaient appris que des ambassadeurs romains

(*) Suivant Appien , c'était le territoire qui se trouvait aux environs des Emportes.

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s'étaient rendus auprès de Massinissa , et ils comptaient sur leur intervention. Us furent trompés dans leurs espérances ; car, dit Appien , les ambassadeurs romains avaient reçu pour mission de mettre fin à la lutte si Massinissa était vaincu , mais d'encourager ce prince à poursuivre la guerre s'il était vainqueur. Ces premiers moments d'hésitation perdirent les Carthaginois.

Massinissa redoubla de vigilance, et l'armée assiégée fut réduite aux dernières extrémités. Quand les Carthaginois eurent épuisé les vivres qui leur restaient, ils tuèrent les chevaux et les bêtes de somme. Puis ils employèrent les cuirs pour apaiser la faim qui les dévorait. Les chaleurs de Tété se faisaient sentir alors dans toute leur violence. Les mauvais aliments , l'inaction , une brûlante atmosphère ne tardèrent point à amener la peste dans l'armée carthaginoise. Les soldats, renfermés dans un étroit espace, mouraient par milliers; et l'odeur qu'exhalaient les cadavres entassés développait et accroissait de jour en jour la terrible maladie. Déjà ia plus grande partie de l'armée carthaginoise avait succombé, lorsque Asdrubal tenta encore une fois, pour se sauver, la voie des négociations. Massinissa consentit à faire la paix aux conditions suivantes : « Que les Carthaginois lui rendraient ses transfuges; qu'ils lui payeraient en cinquante ans cinq cents talents d'argent ; qu'ils s'engageraient par serment à rappeler les citoyens qu'ils avaient bannis, et que les soldats qui se trouvaient encore dans le camp assiégé sortiraient un à un, sans armes, et qu'ils traverseraient ainsi son armée. » Asdrubal accepta ces dures conditions.

On dit que Gulussa tomba à l'improviste, avec ses cavaliers numides, sur les soldats désarmés qui avaient repris le chemin de Carthage, et qu'il les massacra.

Dans cette guerre, les Carthaginois perdirent cinquante -huit mille hommes (*). Il n'y eut qu'Asdrubal , le chef

de l'armée , et un petit nombre de soldats, qui revinrent à Carthage, et qui survécurent à un si grand désastre.

Les Carthaginois envoient des ambassadeurs pour prevenir la colère des romains ; reponse du sénat romain ;utiqce abandonne l'alliance de Carthage ; 149 avant notre Ère. — Les Carthaginois virent bientôt toute l'étendue du danger qui les menaçait. C'était moins le roi de Numidie et son armée victorieuse qu'ils craignaient alors , qu'un autre ennemi bien plus redoutable. Us savaient que les Romains prendraient occasion de la guerre qui avait été faite à Massinissa, leur fidèle allié , pour faire éclater contre Carthage leur vieille inimitié et toute leur animosité. «En cela, dit Appien, ils ne furent point trompés. En effet, aussitôt que les Romains eurent appris la défaite des Carthaginois, ils firent des levées dans toute l'Italie ; et , sans dévoiler leurs projets, ils ordonnèrent à leurs soldats de se tenir prêts à partir. »

Les Carthaginois, de leur côté, eurent recours à un dernier moyen pour prévenir, s'il en était temps encore, les attaques des Romains. Ils condamnèrent à mort Asdrubal, Carthalon, et quelques autres qui s'étaient ouvertement prononcés pour la guerre contre Massinissa. Puis ils envoyèrent des ambassadeurs à Rome , pour déclarer que les seuls coupables étaient ceux que l'on venait de condamner. Dans le sénat romain, on répondit aux ambassadeurs : «Pourquoi n'avez -vous « point fait cette déclaration au com- « mencement de la guerre? Pourquoi « n'avez-vouscondamné Asdrubal etses « complices qu'après la victoire de Mas- «sinissaetvotrepropredéfaite?»Pleins de trouble, les Carthaginois s'écrièrent alors : « Si vous nous croyez coupa- «bles, dites -nous au moins comment «nous pouvons obtenir notre pardon.»

Le sénat ne leur dit que ces mots :

« En donnant satisfaction au peuple « romain. » On interpréta diversement,

(*) Asdrubal n'eut d'abord avec lui que quarante-cinq mille hommes , mais pendant

la guerre , son armée reçut de nombreux renforts.

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à Carthage, la réponse du sénat romain. Il s'agissait, suivant les uns, d'ajouter de nouvelles sommes au tribut imposé par Scipion, et, suivant les autres , de céder à Massinissa le territoire qu'on lui disputait. Enfin, pour mettre un terme à toutes les incertitudes, on résolut d'envoyer une seconde ambassade. Arrivés à Rome , les Carthaginois furent introduits dans le sénat. « Que devons-nous faire , demandèrent-ils, pour donner satisfaction aux Romains ? — Vous le savez , » dirent les sénateurs; et ils renvoyèrent les ambassadeurs avec cette vague réponse.

Une triste nouvelle vint porter au comble la frayeur des Carthaginois.

Utique , qui depuis tant de siècles était la fidèle alliée de Carthage, avait envoyé des ambassadeurs à Rome pour déclarer qu'elle était prête à recevoir la domination romaine. Le sénat accueillit avec joie la soumission volontaire de cette ville, qui avait de bons ports et de fortes murailles; et, dès lors, il ne cacha plus ses projets de guerre. Il donna ordre aux deux consuls Manilius et Censorinus de se diriger vers Utique. Les consuls avaient en outre une mission secrète; c'était de ne point terminer la guerre avant d'avoir détruit Carthage. Manilius et Censorinus partirent avec une flotte considérable , et bientôt ils arrivèrent en Sicile.

Les Carthaginois livrent aux Romains, pour obtenir la paix, trois cents otages et toutes leurs armes; les consuls en Afrique; PERFIDIE DES PiOMAlNS; 149

avant notre ère. — Les Carthaginois n'étaient point préparés à la guerre. Ils avaient perdu récemment une armée, et, depuis leur dernière défaite, ils n'avaient point encore levé de nouvelles troupes. Quant à leur ville, elle manquait d'approvisionnements et n'était point en état de soutenir un long siège. Ils furent donc forcés de recourir aux négociations.

Ils choisirent pour ambassadeurs Giscon, Amilcar,Mides, Gillica etMagon, et ils leur confièrent des pleins pou-

voirs. Quand les envoyés carthaginois entrèrent à Rome , ils apprirent le départ de l'armée et des deux consuls.

Ils ne balancèrent point alors, et ils annoncèrent au sénat que leurs concitoyens se mettaient , eux et leurs biens, à la discrétion du peuple romain. On leur répondit : « Puisque vous avez « pris cette sage résolution , le sénat « vous laisse votre liberté, vos lois et « votre territoire. Toutefois, aucune de « ces choses ne vous sera accordée , « si vous n'envoyez à Lilybée, avant « un mois, trois cents otages pris dans « les premières famillesde la république, « et si vous refusez de vous soumettre « aux ordres des consuls.» On congédia ainsi les ambassadeurs, et en même temps on fit avertir secrètement Manilius et Censorinus de ne point s'écarter des instructions qu'ils avaient reçues.

La réponse du sénat romain fut loin de dissiper les craintes des Carthaginois. Ils ne savaient à quoi se résoudre , et ils hésitèrent longtemps avant d'envoyer à Lilybée les otages qu'on leur avait demandés. Au moment où les jeunes gens choisis parmi les plus nobles familles montèrent sur les vaisseaux qui devaient les transporter en Sicile, toute la ville fut plongée dans la tristesse. Ceux qui avaient payé une part du funeste tribut pleuraient et poussaient des cris comme dans un jour de funérailles , et ce qui redoublait la commune affliction, c'est qu'on prévoyait bien que des sacrifices si grands et si douloureux ne pourraient apaiser les Romains. Enfin les vaisseaux levèrent l'ancre et se dirigèrent vers la Sicile. Quand les otages furent livrés, les consuls refusèrent encore de dévoiler aux ambassadeurs carthaginois les véritables projets du sénat romain; seulement ils leur dirent : « Vous saurez à Utique ce que vous avez à faire pour obtenir la paix. »

Manilius et Censorinus ne tardèrent point à passer en Afrique. Ils laissèrent leurs vaisseaux dans le port d Utique, et ils conduisirent leurs soldats non loin de cette ville, à l'endroit même où , vers la fin de la deuxième guerre

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punique, Scipion avait campé; c'est là qu'ils reçurent les ambassadeurs carthaginois". Censorinus leur dit alors :

« Livrez-nous vos armes. Dès aujourd'hui, elles sont devenues inutiles, « puisque vous désirez sincèrement la « paix. » Les Carthaginois se résignèrent à ce dernier sacrifice ; seulement ils déclarèrent aux Romains qu'Asdrubal avait rassemblé vingt mille hommes, et qu'ils ne pouvaient contraindre les soldats de cette armée à livrer leurs armes. « Laissez-nous ce soin, ajoutè- « rent les consuls, et retournez à Car- « thage. » On vit bientôt arriver au camp romain d'innombrables chariots tout chargés d'armes et de machines de guerre. Ils étaient suivis des ambassadeurs carthaginois et d'une foule de citoyens qui tenaient un rang distingué dans la république. « En ce jour, ditPolybe, on put apprécier toute la puissance de Carthage, car elle livra plus de deux cent mille armures et deux mille catapultes. » Se croyant maîtres déjà d'un ennemi pris au dépourvu et désarmé, les deux consuls n'hésitèrent plus à faire connaître la volonté du peuple romain. Censorinus s'adressa aux Carthaginois, et leur fit entendre ces terribles paroles : « Aban- « donnez Carthage, et choisissez, sur le « territoire que Rome vous a laissé, un « emplacement pour y transporter vos « demeures. Toutefois, que la ville nou- « velle soit éloignée de la mer au moins « de trois lieues. Rome nous a en^Jyés « pour détruire Carthage.» Quand Censorinus eut achevé, les Carthaginois donnèrent tous les signes de la plus vive affliction. Ils pleuraient, déchiraient leurs vêtements, se jetaient à genoux, et invoquaient les dieux, qu'ils prenaient à témoin de la perfidie-des Romains. Les consuls, pour échapper à de si justes plaintes , et pour ne pas voir plus longtemps cette scène de douleur, dirent aux Carthaginois :

« Hâtez-vous d'obéir aux ordres du « sénat. Retournez promptement à Car- « thage. Vous n'avez rien à redouter, car « vous n'avez point encore perdu à nos «yeux l.e caractère sacré qui défend et « protège les ambassadeurs. » Puis ils

ordonnèrent aux licteurs d'éloigner les Carthaginois.

Les ambassadeurs reviennent a Carthage; ils font connaître au sénat la réponse des consuls; tumulte dans la ville; les carthaginois se préparent a soutenir un siege; 149 avant notre ère. — Se fondant sur le récit d'Appien, quelques historiens ont pensé, avec raison peut-être, qu'il y avait des traîtres parmi les ambassadeurs carthaginois. En effet, Appien nous apprend qu'après avoir connu la volonté du peuple romain, les ambassadeurs s'approchèrent des consuls et leur dirent : « Si vous nous abandonnez , nous serons massacrés par nos concitoyens avant d'avoir achevé le récit de notre mission. Nous vous prions de diriger votre flotte vers Carthage, afin que la vue de vos vaisseaux vienne en aide à nos paroles, et fasse comprendre au peuple la nécessité où il se trouve aujourd'hui d'obéir à vos ordres. » Censorinus partit alors avec vingt galères à cinq rangs de rames, et il vint croiser sur la côte de Carthage. Parmi les ambassadeurs, il y en eut plusieurs qui ne furent point encore assez rassurés par cette démonstration du consul et qui s'enfuirent par différents chemins; les autres ne balancèrent point à se diriger vers la ville pour apporter la fatale nouvelle à leurs concitoyens.

A' Carthage, on attendait avec impatience le retour de ceux qu'on avait envoyés au camp des Romains. Une partie des habitants s'était portée sur les murailles, l'autre se tenait sur la route d'Utique, afin d'épier le moment de leur arrivée. Ils parurent enfin. Du plus loin qu'on les vit, on courut à leur rencontre. La démarche des ambassadeurs et la tristesse qui était peinte sur leurs visages jetèrent bientôt la foule qui les environnait dans une inexprimable angoisse. On les abordait, on les pressait de questions, mais ils avançaient toujours et gardaient le silence. Quand ils arrivèrent à la porte de la ville, tout Je peuple se précipita vers eux. Comme ils res-

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taient silencieux, on voulut les massacrer. Effrayés par les cris et les menaces qui les accueillaient de toutes parts, ils dirent alors, pour échapper au danger, qu'ils allaient communiquer au sénat les nouvelles qu'ils apportaient. Aussitôt le calme sembla renaître; les flots pressés de la multitude s'ouvrirent et laissèrent aux ambassadeurs un libre passage.

Le lieu où le sénat s'était réuni fut bientôt environné par une foule immense. Quand les ambassadeurs introduits dans l'assemblée firent connaître les ordres des consuls, les sénateurs poussèrent un cri auquel répondit, du dehors, la voix du peuple; puis, au moment où les ambassadeurs racontèrent ce qu'ils avaient dit pour fléchir les Romains , il y eut un morne silence ; enfin, quand on apprit que les consuls ne permettaient pas même aux Carthaginois d'envoyer à Rome une ambassade, les sénateurs firent entendre un nouveau cri. Le peuple en fureur força alors l'entrée du sénat et se précipita au milieu de l'assemblée.

En un moment, il y eut dans la ville un horrible tumulte/ On massacra les sénateurs qui avaient conseillé de livrer aux Romains les trois cents otages et toutes les armes; on poursuivit à coups de pierres les ambassadeurs, et on se jeta, pour user de représailles, sur les Italiens qui se trouvaient alors à Carthage; puis il y eut un grand' nombre de citoyens qui coururent aux portes et aux murailles pour les détendre contre l'ennemi que l'on attendait à chaque instant. « Toute la ville, dit Appien, était pleine de larmes, de fureur, de crainte et de menaces. »

Dans un danger si pressant, le sénat carthaginois se montra ferme et résolu ; il ordonna à tous les citoyens de se tenir prêts à combattre, et par un décret, qu'un héraut était chargé de lire publiquement, il affranchit les esclaves. On eut bientôt rassemblé de nombreux soldats. Asdrubal(*), qui avait déjà sous ses ordres vingt mille hom-

(*) C'était le même qui avait été condamné à mort pour avoir fait la guerre à Massinissa.

mes complètement armés, fut choisi pour commander, hors des murs de Carthage , les troupes de la république , et un autre Asdrubal, petit-fils de Massinissa par sa mère, fut chargé de veiller à la défense de la ville. Cette généreuse résolution, chez un peuple qui depuis un demi-siècle avait montré à l'égard de ses plus cruels ennemis tant de faiblesse et une si lâche condescendance, ne pourrait s'expliquer, si l'on ne savait que la révolution qui venait d'éclater dans la république avait remis le pouvoir aux mains de ceux qui aimaient sincèrement leur patrie. Quand les projets odieux des traîtres vendus à Rome et à Massinissa furent dévoilés, Carthage, comme au temps de la guerre d'Annibal, n'hésita point à confier ses destinées au parti démocratique. Dès lors, elle sembla se ranimer avec toutes ses forces pour engager contre ses ennemis un dernier et glorieux combat.

Les Carthaginois avaient envoyé au camp romain demander une trêve de trente jours. Cette trêve ne leur fut point accordée. Le refus des consuls, loin de les abattre, né fit que leur inspirer une nouvelle audace. Hommes et femmes se précipitèrent alors dans les temples et les édifices spacieux pour les transformer en ateliers. Là, ils travaillèrent nuit et jour, sans relâche, à la fabrication des armes, et bientôt ils eurent en nombre suffisant des piques, des épées et des boucliers. Il y eut un moment où l'on manqua de cordages pour les machines de guerre ; « alors, dit Appien, les femmes n'hésitèrent point à faire, pour la défense commune, le sacrifice de leurs cheveux. »

Commencement de la. troisième

GUERRE PUNIQUE ; MàNILIUS ET CEN- SORINUS S'APPROCHENT DE CARTHA- GE ; PREMIÈRES OPÉRATIONS DU SIE- GE; 149 AVANT NOTRE ÈRE. — Des

événements imprévus avaient arrêté Manilius et Censorinus. Le vieux roi de Numidie, Massinissa, n'avait point vu sans douleur les Romains descendre en Afrique pour lui arracher une conquête qu'il poursuivait depuis un demi-

siècle. Une chose surtout l'avait irrité , c'est que les Romains l'avaient laissé dans une ignorance complète de leurs desseins. Il témoigna, par ses messages, son mécontentement à Manilius et à Censorinus : ceux-ci étaient donc peu rassurés sur les dispositions de leur plus fidèle allié, lorsqu'ils reçurent des courriers qui annoncèrent que Massinissa enverrait des secours aux Romains, et qu'il leur prêterait, comme par le passé, une loyale assistance. Les consuls avaient encore un autre sujet de crainte; ils ne se procuraient des vivres qu'avec une extrême difficulté, et ils ne recevaient des convois que d'un petit nombre de villes situées au bord de la mer. Asdrubal tenait toute la campagne, et ii ne cessait d'envoyer à Carthage d'immenses approvisionnements. Cependant, après plusieurs jours passés dans l'incertitude, Manilius et Censorinus prirent enfin la résolution de venir attaquer Carthage, et ils se dirigèrent vers' cette ville avec toute leur armée.

Carthage était bâtie sur une presqu'île, entre Utique, au nord-ouest, et Tunis, au sud-ouest. Vers le continent, la ville était défendue par une triple défense : un fossé bordé d'une palissade, un mur d'une hauteur médiocre, et un autre mur d'une élévation considérable. Du côté de la mer, il n'y avait qu'une simple muraille.

Au nord, se trouvait un faubourg qu'on appelait la Ville neuve ou Mé~ gara. Un mur particulier séparait ce faubourg de l'ancienne ville. Au sud de Carthage se trouvaient deux ports; l'un était destiné aux vaisseaux marchands , l'autre aux vaisseaux de guerre. Les deux ports communiquaient à la mer par une entrée commune. Il fallait traverser le port marchand pour arriver au port militaire ou Cothôn. La place où se tenaient les assemblées du peuple était située près du Cothôn; et non loin de cette place, en se dirigeant vers le nord , on rencontrait la citadelle connue sous le nom de Byrsa.

Nous devons ajouter encore, afin de rendre plus clair le récit qui va suivre,

qu'il y avait au sud de Carthage une langue de terre étroite et allongée qui séparait le lac de Tunis de la mer.

Cette langue de terre s'appelait Taenia. Au point de jonction de la Taenia et de la presqu'île où est bâtie Carthage, s'élevait un mur qui n'était pas trèsélevé et qui n'avait qu'une médiocre épaisseur. C'était l'endroit le plus faible des fortifications de Carthage^).

Arrivés sous les murs de la ville, les deux consuls combinèrent les opérations du siège. Manilius se plaça sur le continent, au nord de Carthage, non loin vraisemblablement de la porte d'Utique. Censorinus avec la flotte se porta à l'extrémité de la Tœnia , vers la partie faible de la muraille. Manilius et Censorinus s'étaient promis une victoire aisée : ils croyaient Carthage dépourvue d'armes et de soldats , et déjà ils se préparaient à livrer l'assaut, lorsqu'ils virent sur les murailles des hommes bien armés et qui faisaient bonne contenance. Tant de résolution et d'audace chez les assiégés étonna les consuls. Ils furent contraints alors , pour ne point s'engager témérairement dans une périlleuse entreprise, de prendre de nouvelles dispositions. Enfin, après quelques moments d'hésitation , ils voulurent tenter l'assaut et ils essayèrent une double attaque, mais ils furent repoussés nar les Carthaginois.

Ce premier succès accrut encore le courage et l'ardeur des assiégés.

On vit bientôt paraître sur les bords du lac de Tunis l'armée d' Asdrubal.

Craignant à leur tour d'être enveloppés et assiégés, Manilius et Censorinus fortifièrent leurs camps et s'y tinrent renfermés ; obligés de se prémunir contre une double attaque, ils furent forcés de ralentir les opérations du siège. Asdrubal, en effet, surveillait tous les mouvements -des armées consulaires. Un jour, Censorinus ayant traversé le lac de Tunis pour se procurer le bois nécessaire à la construction des machines de guerre, il se vit

(*) Nous renvoyons nos lecteurs à la partie de notre travail que nous avons consacrée à la topographie de Carthage.

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