C. Oanmit
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CARTHAGE
attaqué à l'improviste par Himilcon, surnommé Phamœas , général de la cavalerie carthaginoise. Le consul perdit cinq cents hommes dans cette rencontre.
Les Romains s'approchèrent alors des murs de la ville et tentèrent un nouvel assaut, mais cette fois encore ils furent repoussés par les Carthaginois. Cet échec fit croire à Manilius que du côté où il avait établi son camp Carthage était inexpugnable , et il ne renouvela point ses attaques. Censorinus ne perdait point courage , et il conservait toujours l'espoir d'emporter la ville en donnant l'assaut par la Tœnia. Pour rendre plus faciles ses manœuvres, il élargit, en comblant une partie du lac, l'étroit espace où campaient ses soldats ; puis il fit construire deux énormes béliers pour battre la partie faible des murailles. Mises en mouvement par d'innombrables mains, les deux machines ouvrirent bientôt une large brèche. Les Carthaginois ne restaient point inactifs et ils relevaient pendant la nuit la partie des murailles qui s'était écroulée. Mais ils ne tardèrent point à voir que le travail des nuits était insuffisant pour réparer toutes les brèches que les machines faisaient pendant le jour; alors ils s'élancèrent hors des remparts avec des torches, et ils incendièrent les deux béliers. Les Romains, à leur tour, essayèrent de pénétrer dans la ville par les brèches qui n'avaient point été réparées. Ils apercevaient de loin, par l'ouverture des murailles, les Carthaginois rangés en bataille, et cette vue les irritait; ils se précipitèrent sur l'ennemi qui les attendait de pied ferme, et une lutte terrible s'engagea. Enfin les Romains furent repoussés avec perte, et ils couraient déjà le danger d'être massacrés jusqu'au dernier, lorsque le jeune Scipion , qui servait dans l'armée en qualité de tribun, s'avança avec des troupes de réserve, et assura par ses prudentes dispositions le salut et la retraite des soldats qui fuyaient.
On était en plein été, et la canicule faisait ressentir toutes ses ardeurs.
Des exhalaisons pestilentielles s'éle-
vaient du lac de Tunis, où se trouvait la flotte romaine. Déjà les équipages étaient soumis aux malignes influences de la saison, lorsque Censorinus ordonna aux commandants des vaisseaux de quitter le lac pour entrer dans la mer. Les Carthaginois protitèrent de cette circonstance ; ils observèrent le vent et lancèrent un jour des brûlots contre les vaisseaux romains. La flamme se communiqua à plusieurs galères, et peu s'en fallut alors que toute la flotte ne fût incendiée. Peu de temps après ce dernier événement , Censorinus fut rappelé à Rome pour assister aux comices où l'on devait élire les nouveaux consuls.
Après le départ de Censorinus les Carthaginois redoublent d'activité; imprudence du consul Manilius; l'armée romaine est sauvée plusieurs fois par le jeune Scipion; expédition de Manilius CONTRE LE CAMP DE NÉPHÉ-
ris ; 149 avant notre Ère. — Quand les Carthaginois eurent appris le départ de Censorinus, leur audace s'accrut, et ils conçurent le hardi projet d'attaquer Manilius dans ses retranchements. Ils sortirent de nuit , et ils se précipitèrent sur le camp romain. En peu de temps le désordre fut au comble dans l'armée de Manilius. Déjà les Carthaginois avaient arraché une partie des palissades, lorsque Scipion les repoussa avec une troupe de cavaliers, et les força à rentrer dans la ville. Au milieu du tumulte, le jeune tribun s'était élancé hors du camp ; il avait tourné l'armée ennemie, et l'avait attaquée par derrière. Effrayés alors par l'arrivée imprévue d'une troupe de cavaliers, les Carthaginois avaient pris la fuite, et s'étaient retirés derrière leurs murailles. C'était la seconde fois que Scipion sauvait une armée romaine.
Depuis cette vive alerte, le consul Manilius se montra vigilant et se tint sur ses gardes. Puis, au lieu d'une palissade, il construisit un mur autour de son camp. Malgré ces précautions, l'armée romaine courait encore de grands dangers. Les vivres lui man-
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quaient. Les convois que l'on envoyait , par mer, à Manilius, étaient souvent interceptés par les Carthaginois. Pour protéger les débarquements, le consul avait fait élever un fort sur la côte ; mais, depuis longtemps, les provisions qu'il recevait ne pouvaient lui suffire. 11 réunit alors dix mille fantassins et deux mille cavaliers, et il leur ordonna de se répandre dans les campagnes pour enlever les blés et le fourrage.
Ce corps d'armée eut bientôt à redouter les attaques de Phamaeas. Le général de la cavalerie carthaginoise se cachait dans les vallées, et, lorsqu'il voyait les fourrageurs romains épars çà'et là dans la campagne, il se précipitait sur eux , et les massacrait. Parmi les tribuns qui commandaient à tour de rôle les soldats qui sortaient du camp, Scipion était le seul que Phamseas n'osât point attaquer. En effet, le jeune tribun maintenait ses soldats dans une discipline sévère; il ne leur permettait point de s'écarter des rangs ; et, lorsqu'il envoyait une troupe pour couper l'herbe et enlever le blé, il faisait garder les fourrageurs par de forts détachements de cavaliers et de fantassins. Scipion ne tarda point à rendre de nouveaux services à l'armée; d'abord il repoussa les Carthaginois qui avaient essayé d'enlever le fort que le consul avait bâti au bord de la mer; ensuite il sauva Manilius et les soldats romains qui s'étaient imprudemment engagés dans une expédition contre Asdrubal.
Le général carthaginois avait établi son camp à ÎSTéphéris. C'était de là qu'il envoyait Phamaeas pour harceler les soldats romains. Le consul, malgré les avis de Scipion, prit un jour la résolution d'attaquer Asdrubal dans ses retranchements. Il se mit en marche et il se dirigea, à travers un pays qui lui était inconnu , vers l'armée ennemie. Les Romains n'étaient plus séparés du camp d'Asdrubal que par un espace de trois stades lorsqu'ils rencontrèrent un fleuve. En cet instant, Scipion conseilla à INJanilius de rétrograder. Alors quelques-uns des tribuns, qui étaient jaloux de la gloire de Scipion , s'écrièrent que fuir à la vue
de l'ennemi , c'était montrer plus de lâcheté que de prudence. « Au moins, ajouta Scipion , restons de ce côté du fleuve , et attendons qu'A sdrubal vienne nous présenter la bataille, v Les tribuns repoussèrent encore cet avis. « Si nous devons ici , dit l'un d'eux , obéir à Scipion , et non point au consul , je suis prêt à jeter mon épée. » Après cette vive altercation, Manilius passa le fleuve. Il y eut bientôt entre les Carthaginois et les Romains une sanglante mêlée ; mais il est vraisemblable que l'avantage ne resta point aux Romains , car, immédiatement après la bataille, ils se disposèrent à la retraite. Parmi eux, dit Appien, il y en avait déjà un grand nombre qui se repentaient d'avoir donné à Manilius le conseil d'entreprendre cette périlleuse expédition.
Au moment où l'armée , en se retirant , arriva aux bords du fleuve , l'embarras fut extrême , car on ne trouvait qu'un petit nombre de bateaux pour transporter les soldats d'une rive à l'autre. Les Romains , craignant alors d'être attaqués pendant les lenteurs du passage, rompirent leurs rangs, et bientôt , parmi eux, le désordre fut à son comble. Asdrubal épiait tous leurs mouvements. Quand il crut l'instant favorable, il se précipita sur eux et en lit un grand massacre. Trois tribuns des légions restèrent au nombre des morts ; c'étaient les mêmes qui naguère avaient conseillé à Manilius de persister dans son dessein, et de livrer bataille aux Carthaginois. L'armée romaine courait grand risque d'être exterminée tout entière, lorsque Scipion , prenant avec lui un corps de cavalerie, arrêta l'ennemi par ses habiles manœuvres. Il attira sur lui tout l'effort des Carthaginois , et donna le temps aux Romains de passer sur l'autre rive. Le consul et son armée se trouvant ainsi hors du péril , Scipion , avec ses cavaliers, se jeta dans le fleuve, au milieu d'une grêle de traits , et il parvint, non sans peine, à rejoindre ceux qu'il avait sauvés.
Au moment où Asdrubal avait commencé le combat, quatre cohortes romaines avaient été séparées du gros
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de l'armée. Pour être en mesure de se défendre, elles s'étaient retranchées sur une éminence. Là elles ne tardèrent point à être assiégées par toute l'armée carthaginoise. Les Romains ne s'aperçurent qu'après le passage du fleuve * de l'absence de ces quatre cohortes. Le consul et ses soldats furent alors en proie à de vives inquiétudes.
Ils ne savaient à quoi se résoudre :
les uns voulaient marcher encore une fois à l'ennemi pour délivrer leurs compagnons assiégés; les autres, au contraire , prétendaient qu'en essayant d'arracher à la mort un petit nombre d'hommes, on risquait de compromettre le salut de l'armée tout entière. Déjà ce dernier avis semblait prévaloir, lorsque Scipion dit au consul :
« Nos soldats courent le plus grand danger, et nous ne devons point les laisser périr. C'est maintenant qu'il faut avoir recours à l'audace. Si vous voulez me confier une partie de votre cavalerie, j'essayerai de les délivrer, ou je mourrai avec eux. » Quand Scipion se mit en marche avec la troupe qu'il avait choisie, l'armée le suivit des yeux avec tristesse , car on craignait que lui-même ne revint pas.
Mais, contre toute espérance, il délivra les cohortes assiégées , et les ramena au camp de Manilius. Par sa noble conduite, le jeune Scipion s'attira l'admiration des soldats. Ses louanges étaient dans toutes les bouches. On le proclamait le digne héritier de Paul Emile son père, et des Scipions qui l'avaient adopté. On disait même , et c'était l'opinion commune dans-1'armée, qu'il avait pour conseiller et pour protecteur le dieu qui jadis avait accompagné le vainqueur d'Annibal , et lui avait dévoilé les secrets de l'avenir.
Cependant l'armée romaine continuait sa retraite au milieu des plus grands dangers , car Phamœas la suivait de près avec sa cavalerie, et ne cessait de la harceler. Elle croyait enfin toucher au terme de ses longues fatigues, et déjà elle se préparait à rentrer dans son camp, lorsqu'elle fut attaquée inopinément par la garnison
8e Livraison. (Carthage.)
de Carthage. Elle livra alors un nouveau combat dans lequel elle perdit encore plusieurs soldats.
Mort de Massinissa; Gulussa vient au secoues des romains ; Manilius entreprend une seconde expédition contee le camp de népheris *, phamœas trahit les Carthaginois et passe dans le camp des Romains; Scipion et Phamœas vont a Rome ; 149 et 148 avant notre Ère. — Sur ces entrefaites, on vit arriver en Afrique des commissaires envoyés par le sénat romain ; ils devaient, à leur retour, faire un rapport fidèle sur l'état de l'armée et sur les événements qui s'étaient accomplis. Les commissaires examinèrent tout avec soin dans le camp de Manilius. Là, ils remarquèrent le sentiment d'admiration qu'inspirait non point seulement aux soldats , mais encore aux tribuns et au consul , la conduite de Scipion. Ils revinrent à Rome, où ils firent part au sénat de toutes leurs observations. Il est vraisemblable qu'après ce rapport, les Romains conçurent des craintes sérieuses au sujet de la guerre d'Afrique, et qu'ils doutèrent du succès de leur entreprise, car ils envoyèrent alors des ambassadeurs à Massinissa pour lui demander des secours contre les Carthaginois.
Quand les ambassadeurs arrivèrent en Numidie, Massinissa avait cessé de vivre, et ses trois fils, Gulussa, Micipsa et Manastabal , s'étaient partagé ses vastes États.
Peu de temps avant sa mort, le vieux roi avait mandé Scipion, et l'avait chargé de régler les affaires de sa succession. Celui-ci s'était empressé d'accourir pour rendre ce dernier service au compagnon et à l'ami de son illustre aïeul. Se conformant aux intentions de Massinissa mourant , Scipion avait réglé les partages au gré de tous les héritiers , et après s'être acquitté avec sagesse des fonctions délicates qu'il avait acceptées, il était revenu avec Gulussa au camp de Manilius. Les Romains ne tardèrent point à voir qu'ils avaient dans le jeune roi de Numidie un précieux auxiliaire , car, avec ses
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cavaliers agiles et expérimentés, il prévenait toutes les ruses de Phamœas, et réprimait ses audacieuses tentatives.
Il arriva un jour , pendant l'hiver , que Phamœas et Scipion eurent ensemble un entretien. Ils suivaient l'un et l'autre, avec leurs soldats, les bords d'un torrent, et ils n'étaient séparés que par le courant profond et rapide, lorsque Scipion, qui redoutait les ruses du général carthaginois, s'avança en tête de sa troupe pour reconnaître les chemins. Phamaeas , de son côté , se sépara de ses soldats , et courut en avant, accompagné d'un seul cavalier.
Scipion , persuadé que le Carthaginois ne cherchait que l'occasion de lui parler, prit avec lui un de ses amis et marcha jusqu'à un endroit d'où il pouvait se faire entendre de Phamœas ; il lui cria alors : « Puisque vous ne pouvez sauver Carthage, pourquoi ne point songer à votre propre sûreté?
— Et que dois-je espérer des Romains, dit Phamaeas, moi, qui leur ai fait tant de mal? — Vous pouvez tout espérer, répondit Scipion, et dès aujourd'hui je m'engage, au nom de mes concitoyens, à vous accorder la vie sauve et une récompense. — Je me fie à vos paroles , répliqua Phamœas.
Toutefois, je ne veux me décider qu'après mûre réflexion. Je vous ferai connaître plus tard la détermination que j'aurai prise. » A ces mots , Phamœas et Scipion rejoignirent leurs soldats.
Cependant le consul Manilius voulait effacer, par un éclatant succès, la honte de sa première expédition contre IVéphéris. Il fit donc ses préparatifs, et après avoir ordonné aux soldats de se pourvoir de vivres pour quinze jours, il se mit en marche et se dirigea vers le camp d'Asdrubal. Cette fois , Manilius se montra plus circonspect que dans sa première expédition, mais il ne fut pas plus heureux. Quand il se trouva en vue des Carthaginois , il ne tarda pas à comprendre que son entreprise devait échouer, et bientôt il songea à la retraite. Mais le consul, malgré ses précautions, ne pouvait rétrograder sans courir les plus grands
dangers , et il redoutait déjà pour son armée les attaques d'Asdrubal. Le général et les soldats étaient en proie à la crainte et à la honte, lorsqu'un des cavaliers numides de Gulussa apporta une lettre à Scipion. On l'ouvrit en présence de Manilius, et on y lut ces mots : « Je me trouverai tel jour à tel endroit ; je vous attends. Dites à vos soldats de se tenir prêts à recevoir celui qui se présentera à eux pendant la nuit. » Quoique la lettre ne fût point signée , Scipion comprit aisément qu'elle lui avait été adressée par Phamœas. Au jour convenu, il se dirigea, avec l'assentiment du consul, vers l'endroit qui lui avait été désigné. Il y trouva Phamœas qui l'aborda et lui dit : « Je suis prêt à passer dans votre camp; c'est à vous que je me confie, et je remets mon sort entre vos mains. » Après un court entretien, le général carthaginois rejoignit les siens. Le lendemain , Phamœas mit sa cavalerie en bataille, puis il ordonna aux officiers de sortir des rangs. Quand ils furent rassemblés, il leur parla en ces termes : « Si nous pouvions encore sauver Carthage, vous me verriez tenter avec vous les plus grands efforts pour écarter de notre malheureuse patrie le danger qui la menace. Mais aujourd'hui que tout espoir est perdu, j'ai dû songer à me sauver moi-même.
Je m'empresse d'ajouter que je ne vous ai point oubliés. Les R.omains se sont engagés à vous accueillir, vous comme moi, si toutefois vous consentez à suivre mon exemple. Réfléchissez à mes paroles , et voyez ce qu'il vous reste à faire. » En achevant ces mots, il se dirigea vers les Romains, suivi de deux mille cavaliers. Alors Hannon, rassemblant les débris de la troupe de Phamœas, ramena au camp d'Asdrubal les soldats qui ne s'étaient point laissé séduire par de honteuses promesses, et qui, au jour du danger, n'avaient point désespéré du salut de Carthage.
Quand l'armée romaine vit arriver Scipion accompagné de Phamœas et des autres transfuges , elle s'avança à sa rencontre et l'accueillit comme un triomphateur. La joie du consul était
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extrême, car il sentait qu'il pouvait continuer sa retraite sans crainte d'être inquiété par les Carthaginois. Il se mit donc en marche et hâta son retour.
Peu de temps après cette expédition qui avait duré vingt jours, Manilius apprit que Calpurnius Pison avait été choisi pour le remplacer dans le commandement de l'armée. Ce fut alors que Scipion partit pour Rome avec Phamaeas. Les soldats accompagnèrent le jeune tribun jusqu'à son vaisseau; ils priaient les dieux de le ramener en Afrique, car lui seul, disaient-ils, pouvait détruire Carthage. A Rome, Scipion reçut les éloges du sénat. Quant à Phamaeas, on le combla de présents, et on lui fit entendre qu'on lui donnerait bien plus encore, s'il restait fidèle aux nouveaux engagements qu'il avait contractés. Phamaeas fit les plus grandes promesses, et il ne tarda pas a partir pour l'Afrique, où il rejoignit le camp des Romains.
Le consul Calpurnius Pison et L. Mancinus viennent prendre le commandement de l'armee d'Afrique ; succès des Carthaginois ; LES FRÈRES DE GULUSSA HÉsitent a envoyer des secours aux Romains; trourles a Carthage; 148 avant notre ère. — Au commencement du printemps, on vit arriver en Afrique le consul Calpurnius Pison et L. Mancinus qui avait été choisi pour commander la flotte romaine. L'armée que leur laissa Manilius était si faible et si découragée, qu'ils n'osèrent point attaquer Carthage, et qu'ils se bornèrent à porter la guerre dans la contrée qui avoisinait le camp. Ils vinrent d'abord assiéger par terre et par mer la ville de Clypea; mais cette première tentative ne fut point heureuse, et ils furent repoussés. Peu de temps après, Pison entra dans une ville qu'il pilla, malgré la promesse formelle qu'il avait faite aux habitants de respecter toutes leurs propriétés.
Ce succès lui fut plus funeste qu'utile, car les autres cités de l'Afrique, se défiant de la parole de Pison, refusèrent d'écouter ses propositions, et elles aimèrent mieux se défendre jusqu'à
la dernière extrémité que de se rendre. Calpurnius Pison se dirigea alors avec son armée vers Hippone. Cette ville avait une forte citadelle, de bonnes murailles et un excellent port. Située non loin de Carthage et d'Utique , elle avait pris part à la guerre , et elle interceptait chaque jour les convois des Romains. Le consul voulait se venger avec éclat sur les habitants d'Hippone, et il espérait en outre recueillir, après la prise de la ville , un riche butin. Mais ses espérances furent déçues.
Les assiégés furent vainqueurs clans deux sorties , et avec l'aide des Carthaginois, ils incendièrent les machines des Romains. Le siège d'Hippone dura tout l'été. Pison , désespérant enfin d'emporter la place, se retira à Utique, où il prit ses quartiers d'hiver. La fortune semblait favoriser Carthage. L'armée d'Asdrubal n'avait encore éprouvé aucune perte. Le consul Pison n'avait pas été plus heureux que ses prédécesseurs Manilius et Censorinus , et au moment même où les Romains levaient le siège d'Hippone , huit cents cavaliers numides abandonnaient Gulussa pour s'enfuir dans le camp des Carthaginois. De plus, ceux que Rome comptait au nombre de ses alliés, en Afrique, commençaient à manifester une grande irrésolution. Micipsa et Manastabal , frères de Gulussa, n'avaient point cessé de dire qu'ils étaient disposés à envoyer aux Romains des armes et de l'argent, mais ils ne se hâtaient point de remplir leurs promesses , et ils attendaient l'issue des événements. Alors, les Carthaginois sentirent leur courage s'accroître, et ils purent espérer un instant d'échapper au danger qui les menaçait. D'abord, ils mirent des troupes clans les provinces voisines de Carthage; puis, ils répandirent dans toutes les parties de l'Afrique des émissaires qui avaient pour mission d'exciter les populations à faire la guerre aux Romains. Ces émissaires , qui se rendirent aussi auprès des rois Micipsa et Manastabal, disaient que les Romains n'étaient point invincibles; que deux fois ils avaient échoué contre Asdrubal, à
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JYéphéris , et que naguère encore ils avaient été forcés de lever le siège d'Hippone. Ils ajoutaient : « Vous êtfes menacés comme nous, car si Carthage succombe, les Romains ne tarderont point à porter leurs armes victorieuses jusque sur votre propre territoire. »
Les Carthaginois firent plus encore:
iJs envoyèrent, s'il faut en croire Appien, des ambassadeurs en Macédoine à celui qui se disait le fils du roi Persée. Ils l'exhortèrent à poursuivre avec ardeur la guerre contre les Romains , et ils s'engagèrent à lui fournir de l'argent et des vaisseaux.
Au moment même où les Carthaginois déployaient une si grande activité et manifestaient hautement leurs espérances, des querelles intestines agitaient la république. Asdrubal, qui deux fois, àNéphéris, avait vu échouer l'armée de Manilius, voulait alors devenir le magistrat suprême de l'Etat et commander dans Carthage. Pour réussir, il accusa le chef de la république, qui, comme nous l'avons dit plus haut, s'appelait aussi Asdrubal, et se trouvait lié par les liens de la parenté à la famille de Massinissa, d'entretenir avec Gulussa de coupables intelligences. Quoique cette accusation fut calomnieuse, dit un historien ancien, le premier magistrat de Carthage subit le châtiment réservé aux traîtres , et fut mis à mort (*).
élection des consuls a rome ; scipion est porté au consulat par les suffrages unanimes du peuple; Mancinus se présente devant les murs de carthage et donne un assaut ; scipion , en Afrique , sauve d'une perte certaine Mancinus et ses troupes; 147 avant notre ère. — La nouvelle des échecs reçus par le consul Calpurnius Pison jeta'la crainte dans l'âme des Romains. Us commençaient à croire que Carthage ne pouvait être détruite, lorsque tout à coup le souvenir des actions glorieuses accomplies par Scipion vint
(*) Nous dirons plus bas ce qu'il faut penser du témoignage d'Appien , lorsque cet historien nous parle d'Asdrubal.
les rassurer. A Rome , les citoyens se racontaient à l'envi chacun des exploits du jeune tribun, et tous disaient que pour terminer promptement la guerre, il fallait élever Scipion au consulat, et l'envoyer en Afrique. Lorsque le jour des comices fut arrivé, Scipion brigua l'édilité, mais le peuple, d'une voix unanime, le nomma consul. Ce choix du peuple était une infraction aux lois, car le nouvel élu n'avait point encore atteint l'âge où l'on pouvait parvenir, dans la republique , à la première des dignités. Toutefois, après quelque hésitation, le sénat ratifia ce qui avait été fait dans les comices. Scipion reçut le commandement de l'armée d'Afrique, et , avant son départ, il fut autorisé à lever en Italie et ailleurs de nombreux soldats.
Cependant, le chef de la flotte romaine , L. Mancinus, s'était approché de Carthage et il avait essayé de s'emparer de la ville par surprise. Il s'était porté sur un point des murailles que les Carthaginois négligeaient de garder, parce que cette partie de l'enceinte était défendue par une chaîne de rochers très-escarpés et par une mer semée d'écueils et de bas-fonds. A la vue de quelques-uns de leurs compagnons qui pénétraient dans la ville, tous les soldats de la flotte de Mancinus s'élancèrent impétueusement, la plupart sans armes , vers l'endroit des fortifications qui avait été forcé. Là ils se crurent dans une forte position et ils y passèrent la nuit; mais bientôt ils s'aperçurent qu'ils couraient de grands daîigers : ils manquaient de vivres , et ils pensaient avec effroi que les Carthaginois , supérieurs en nombre, pouvaient facilement les repousser et les précipiter dans la mer du haut des rochers. Mancinus se hâta d'envoyer quelques hommes à Utique, pour demander à Pison de prompts secours. Les craintes des Romains étaient fondées, car le lendemain, au lever de l'aurore, ils furent attaqués de tous côtés par les Carthaginois. Mancinus comptait à peine cinq cents hommes armés parmi ceux qui s'étaient élancés avec lui pour surprendre la ville. Il
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soutint longtemps le choc des assaillants; mais enfin il céda du terrain, et déjà il allait succomber avec les siens lorsqu'on aperçut au loin sur la mer de nombreux vaisseaux. C'était Scipion qui arrivait. Il avait reçu à Utique les lettres de Mancinus/et il s'était hâté de mettre à la voile et de se diriger vers Carthage. Quand les Carthaginois virent approcher cette nouvelle flotte romaine, ils revinrent se placer derrière leurs murailles, et Scipion put recueillir sur ses vaisseaux Mancinus et les soldats qui l'avaient suivi. Mancinus fut renvoyé en Italie, et Serranus lui succéda dans le commandement de la flotte romaine. Alors Scipion réunit ses troupes , et il songea à continuer d'une manière suivie et régulière le siège de Carthage. Pour mettre à exécution le projet qu'il avait conçu , il vint camper non loin de cette ville avec toute son armée. Les Carthaginois, de leur côté, s'avancèrent hors des murs pour prendre position en face du camp romain , et ils ne tardèrent point à voir arriver dans leurs retranchements Asdrubal, le premier de leurs généraux, et Bithya, transfuge numide, qu'ils avaient mis à la tête de leur cavalerie. Asdrubal et Bithya amenaient avec eux six mille fantassins et mille cavaliers d'élite.
Scipion bétablit la discipline
DANS l'aEMÉEEOMAINE; 147 AVANT
notée èee. — Scipion, à son retour en Afrique , avait remarqué dans la disci-
{)Iine de l'armée romaine un funeste reachement. Sous le commandement de Pison , les soldats s'étaient habitués à vivre dans le désordre ; chaque jour ils sortaient du camp, contre les lois militaires, pour se livrer au pillage et à la rapine, et chaque jour aussi une multitude d'étrangers s'introduisaient dans les retranchements pour vendre ou pour acheter. Puis, il y avait sans cesse entre les soldats des querelles , des rixes et de sanglants combats. Scipion porta remède au mal, en déclarant que les moindres fautes seraient punies par des châtiments sévères. Il chassa alors du camp ceux qui n'étaient point enrôlés, et il enleva aux soldats
tous les objets qui n'étaient propres qu'à les corrompre et à les amollir.
Après avoir rétabli dans son armée l'ordre et la discipline , Scipion résolut enfin de diriger une attaque contre les murs de Carthage.
Scipion peend le faubourg de Mégara; les soldats carthaginois SE EÉFUG1ENT DANS LE QUAB- TIEE DE LA CITADELLE; 147 AVANT
notée èee. — « Pendant la nuit, dit Appien (*), et quand l'ennemi ne s'y attendait pas, Scipion dirigea une double attaque contre la partie de Carthage qu'on appelait Mégara. C'est unquartier très-grand qui est contigu aux murs extérieurs. Ayant envoyé des troupes pour attaquer sur un point, il se porta lui-même à vingt stades de distance, avec des haches ,"des échelles et des leviers , en gardant le plus profond silence. Les sentinelles carthaginoises placées sur les murs de Mégara , averties de son approche, ayant poussé le cri d'alarme, son corpsd'armée et celui qui faisait la fausse attaque y répondirent par un cri terrible. * Les Carthaginois furent effrayés de voir, la nuit, tant d'ennemis les assaillir de deux côtés à la fois. Cependant il ne put s'emparer des murs , malgré tous ses efforts. Heureusement une tour déserte, située hors des murs qu'elle égalait en hauteur, s'élevait à peu de distance de leur enceinte. Scipion y fait monter de jeunes soldats intrépides qui , avec des solives et des planches appuyées sur la tour et le mur, forment un pont, renversent l'ennemi qui défendait la muraille, s'en emparent, sautent dans Mégara, et après avoir brisé une des portes y introduisent Sci-
(*) Pour certains détails du siège nous reproduirons fidèlement le récit d'Appien. Comme les passages de ce récit qui servent à déterminer la position des différents quartiers de la ville assiégée et des lieux qui l'avoisinent , ont été rendus avec une scrupuleuse exactitude par M. Dureau de ia Malle , nous nous proposons de citer quelquefois les excellentes traductions que Ton rencontre dans les Recherches sur ia topographie de Carthage,
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pion. Il y entre avec quatre mille hommes , et , par une prompte fuite , les Carthaginois, comme si le reste de la ville était pris, se sauvent dans Byrsa. Les cris des prisonniers , le tumulte qu'ils entendaient derrière eux, effrayèrent tellement les Carthaginois qui étaient dans le camp retranché , hors des murs, qu'ils abandonnèrent aussi cette position et se réfugièrent avec les autres dans la citadelle. Mais comme le faubourg de Mégara était rempli de jardins plantés d'arbres fruitiers, séparés par des clôtures en pierres sèches, des haies vives d'arbustes épineux, ctcoupés par de nombreux canaux profonds et tortueux , Scipion , craignant de s'engager dans ce terrain difficile dont les voies étaient inconnues aux Romains, et où l'ennemi, à la faveur de la nuit, pouvait lui dresser une embuscade , s'arrêta et lit sonner la retraite. »
ASDEUBAL MASSACRE LES PRISON- NIERS romains; MOYENS EMPLOYÉS PAR ASDRUBAL POUR DOMINER DANS LA VILLE ; SCIPION ENLEVE AUX CAR- THAGINOIS TOUTE COMMUNICATION AVEC LE CONTINENT; FAMINE A CAR- THAGE; Î47 AVANT NOTRE ERE. —
Le lendemain, quand le jour parut, Asdrubal, à la vue des ennemis qui campaient dans Mégara , fut en proie à la douleur et à la colère. Il rassembla alors les soldats romains qui avaient été pris pendant la guerre, et après les avoir livrés à d'horribles mutilations , il les fit précipiter du haut des murailles. Il croyait sans doute, dit l'historien du siège, enlever ainsi à ses concitoyens tout espoir de traiter avec les Romains ; mais cette horrible exécution n'eut point le résultat qu'il attendait. Asdrubal s'aperçut bientôt qu'il avait soulevé contre lui de violentes haines. On lui reprocha même, en plein sénat, d'avoir montré, en égorgeant ses prisonniers, plus de cruauté que de prudence. Pour étouffer les plaintes des mécontents, il fit tuer ceux qui, parmi les sénateurs, se déclaraient ses adversaires et blâmaient sa conduite. Dès lors, il régna dans la ville par la terreur.
« Cependant, ajoute Appien , après la prise de Mégara, Scipion fit brûler le camp retranché que les Carthaginois avaient abandonné la veille, lorsqu'ils s'enfuirent dans la ville , et maître de tout l'isthme (*) , il le coupa par un fossé prolongé d'une mer à l'autre, qui ne s'éloignait pas des murs ennemis de plus d'une portée de trait. Les assiégés l'inquiétaient toujours dans cette opération où le soldat, sur un développement de vingt-cinq stades, devait tour à tour travailler et combattre. Ce fossé achevé (qui était la circonvallation), il en fit un autre de même grandeur à une faible distance (la contrevallatioîi), qui regardait le continent de l'Afrique; il y ajouta deux fossés transversaux qui donnèrent à l'ouvrage total la forme d'un parallélogramme, et les hérissa tous de palissades. Derrière les palissades s'élevait Vagger. Du côté qui regardait Carthage, il construisit un mur dans toute la longueur des vingt-cinq stades, de douze pieds de haut, sans les parapets et les tours qui flanquaient la courtine par intervalle. La largeur du mur était moitié de la hauteur. Au milieu , était une tour en pierre très-haute, surmontée d'une tour de bois à quatre étages, d'où la vue plongeait dans la ville. Il acheva cet ouvrage en vingt jours et vingt nuits. Toutes les troupes y furent employées, les soldats se relayant tour à tour pour travailler et se battre, pour manger et pour dormir. »
Dans ces lignes, l'armée romaine trouva une forte position contre l'ennemi. De plus, en coupant l'isthme dans toute sa longueur, Scipion obtint un important résultat; il empêcha l'arrivée des convois qui , par la route du continent, avaient fourni jusqu'alors d'abondantes provisions aux Carthaginois assiégés. Une grande famine ne tarda pas à se faire sentir à Carthage. Les habitants, qui ne pouvaient percer les lignes de Scipion pour rétablir leurs communications avec le continent , ne se procuraient des vivres qu'avec une
(y) Voyez plus bas la Topographie de Carthage.
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extrême difficulté. Ils étaient forcés de sortir avec leurs vaisseaux, et de faire un long détour pour prendre au loin , sur le rivage , les provisions que leur amenait h grand'peine Bithya, le général de leur cavalerie. Encore ces courses ne se faisaient point sans danger, car il fallait que les vaisseaux, à leur départ et à leur arrivée, évitassent la flotte romaine qui croisait devant la ville. D'un autre côté, Carthage ne pouvait tirer aucun secours des pays étrangers. Depuis le commencement de la guerre, son commerce avait été anéanti , et les marchands n'osaient plus pénétrer dans ses ports. Les convois qui arrivaient par mer ne pouvaient subvenir à tous les besoins, et Asdrubal se vit bientôt forcé de ne distribuer des vivres qu'aux trente mille soldats qu'il avait choisis pour combattre. Alors la population de Carthage qui, pendant la guerre, s'était encore accrue des habitants de la campagne , fut en proie à d'effroyables souffrances.
Asdrubal essaie de traiter avec les Romains; son entrevue avec Gulussa; réponse de Scipion; 147 ayant notre ere. — Pressé de tous côtés par l'ennemi , environné d'une foule immense dont les maux déjà si grands et si profonds s'aggravaient sans cesse , Asdrubal perdit courage. Ce fut alors que, sans espoir de réussir, il eut recours aux négociations. Il s'adressa, non point directement àSeipion^ mais au roi de Numidie, Gulussa, et il lui demanda une entrevue. Appien ne parle point de ces négociations; mais Polybe, qui se trouvait dans le camp romain à l'époque du siège de Carthage , les raconte avec assez d'étendue. Nous donnons ici la curieuse narration de ce dernier historien (*).
« Asdrubal, le chef des Carthaginois, était un homme vain, rempli de jac-
(*) Fragments du livre xxxix. — Comme Appien, clans ses Puniques, n'a fait que reproduire le récit de Polybe, il y a lieu de s'étonner qu'il n'ait pas même mentionné l'entrevue d' Asdrubal et de Gulussa.
tance, et qui, en toutes circonstances, se montrait dépourvu des qualités que possèdent ordinairement ceux qui veulent commander et dominer dans une république. Voici , entre plusieurs autres, un exemple de sa vanité. Quand il arriva au lieu désigné à Gulussa pour l'entrevue, il parut armé complètement et couvert d'un riche manteau de pourpre. 11 s'était fait accompagner par dix soldats. Cependant il laissa ses gardes derrière lui , à vingt pas environ, et du bord du fossé qui le protégeait , par un signe qu'il devait plutôt attendre que donner, il fit comprendre au roi de Numidie qu'il pouvait approcher. Gulussa, au contraire, vint à l'entrevue sans escorte, et vêtu, suivant l'usage des Numides , avec la plus grande simplicité. Lorsqu'il fut près d Asdrubal, il lui demanda pourquoi il s'était couvert d'une cuirasse et muni de toutes ses armes : « Qui done craignez-vous? lui dit-il. — Je crains les Romains, reprit le Carthaginois. — Je le vois bien, repartit Gulussa, car, s'il en était autrement , vous ne resteriez pas , sans cause , enfermé dans votre ville. Mais enfin, que souhaitez vous de moi? — Je vous prie, dit Asdrubal, d'être notre intercesseur auprès du général romain. Vous pouvez lui promettre , au nom de tous mes concitoyens, que s'il épargne Carthage et la laisse subsister, il trouvera en nous une entière soumission. » Gulussa se prit à rire, et s'adressant au chef carthaginois : « Vos paroles sont des paroles d'enfant. Quoi! dans l'état déplorable où vous êtes, assiégés par mer et par terre , n'ayant plus de ressources et ne conservant pas même des espérances , vous n'avez pas d'autres propositions à faire que celles qu'on a rejetées à Utique , avant le siège? — Nos affaires ne sont point aussi mauvaises que vous le pensez , répondit Asdrubal. Nos alliés arment au dehors pour notre défense (*) , et
(*) Polybe ajoute : il ne savait pas ce qui s' était passé dans la Mauritanie. INous ignorons aussi les événements qui s'étaient accomplis alors dans cette partie de l'Afrique.
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les troupes que nous avons placées sur différents points de notre territoire , n'ont point encore été attaquées. Mais c'est surtout dans les dieux que nous mettons notre confiance. Ils sont trop justes pour ne point nous venger de la perfidie des Romains. Dites au consul, je vous prie, que même après ses brillants succès, les dieux et la fortune peuvent faire triompher notre cause.
Enfin, dites-lui que les Carthaginois ont pris la résolution de se faire massacrer jusqu'au dernier plutôt que de se rendre. » Ici finit l'entrevue, mais avant de se séparer , Asdrubal et le roi de Numidie s'engagèrent à revenir au même endroit trois jours après.
« Rentré au camp, Gulussa rendit compte à Scipion de l'entretien qu'il avait eu avec Asdrubal. Scipion se mit à rire, et dit : « En vérité, je ne conçois pas qu'après avoir massacré cruellement nos captifs, cet homme ose encore nous reprocher d'avoir violé les lois divines et humaines. » Mais le roi de Numidie fit alors remarquer à Scipion qu'il était de son intérêt de finir au plus tôt la guerre; que, sans parler des cas imprévus , le jour où l'on ferait à Rome de nouveaux consuls ne tarderait pas à arriver, et qu'il était à craindre, si l'hiver se passait en d'inutiles attaques , qu'un autre ne vînt lui ravir, sans l'avoir mérité, les honneurs du triomphe. Scipion sentit aisément la justesse de ces réflexions, et il chargea Gulussa d'annoncer au général carthaginois, de sa part, qu'il lui accordait à lui, à sa femme, à ses enfants et à dix familles parentes ou amies, la vie et la liberté, et qu'il lui permettait en outre d'emporter de Carthage dix talents de son bien , et d'emmener avec lui ceux qu'il voudrait choisir parmi ses esclaves. Gulussa , avec des offres qui devaient , ce semble, être agréables à Asdrubal, s*e rendit le troisième jour à l'endroit fixé pour l'entrevue.
« Asdrubal y vint aussi. Il portait
Il est vraisemblable que Polybe avait raconté ces événements, mais son récit n'est point parvenu jusqu'à nous.
encore ses armes et son manteau de pourpre. A sa démarche lente et grave on eut dit qu'il jouait, dans une tragédie, le rôle du tyran. Le général carthaginois était gras de sa nature, mais ce jour-là son embonpoint parut plus grand qu'à l'ordinaire. Par sa grosseur et son teint enluminé, cet homme ressemblait bien plus aux bœufs que l'on engraisse dans les marchés, qu'au chef d'une ville assiégée qui souffrait des maux inexprimables. Après avoir connu , par Gulussa , les offres du consul, il s'écria, en se frappant la cuisse à coups redoublés : k Je prends les dieux et la fortune à témoin que le soleil ne verra jamais Carthage détruite et Asdrubal vivant. Un homme de cœur n'est nulle part plus noblement enseveli que sous les ruines de sa patrie, quand il n'a pu la sauver. » Résolution généreuse, magnifiques paroles qu'on ne peut trop admirer! mais plus tard, au jour du danger, on vit bien qu'Asdrubal n'était qu'un lâche et un fanfaron. D'abord, on peut lui reprocher d'avoir fait, au milieu de gens affamés, de somptueux repas et d'avoir insulté, en quelque sorte, par son embonpoint aux souffrances de ses concitoyens. Alors, en effet, le nombre de ceux qui échappaient à la famine par la mort ou la fuite était immense. Asdrubal se montrait impitoyable ; il raillait les uns, accablait les autres d'outrages , et souvent même il tuait ceux qui lui faisaient ombrage. A force de sang répandu , il intimida tellement la multitude , qu'il conserva jusqu'au bout , dans Carthage assiégée , une puissance aussi absolue que le pourrait être celle d'un roi juste dans une ville heureuse. »
Examen du jugement que Polybe ET QUELQUES AUTRES HISTO- KIENS ONT PORTÉ SUR ASDRUBAL. —
Il ne faudrait peut-être point admettre sans restriction le témoignage de Polybe et de quelques autres écrivains amis de Rome, lorsqu'ils font le portrait d'Asdrubal et qu'ils essayent d'apprécier son caractère et ses actes.
Pendant les six années qui précédèrent la ruine de Carthage, Asdrubal ma-
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nifesta contre les ennemis de son pays une haine trop vive pour que les Romains et tous ceux qui s'étaient attachés à leur fortune aient pu le juger sans prévention et avec impartialité.
Nous avons rapporté fidèlement l'opinion de Polybe et celle d'Appien qui a suivi avec tant d'exactitude le récit de l'illustre Mégapolitain , et on a vu que cette opinion était sévère. 11 est vraisemblable encore que Ïite-Live, dans la partie de son histoire qui n'est point arrivée jusqu'à nous, n'avait pas épargné le blâme au dernier chef des Carthaginois. Voilà sans doute de graves , d'imposantes autorités. Toutefois , en nous servant du récit même de Polybe et d'Appien, nous pouvons, sinon transformer Asdrubal en un grand capitaine et le montrer comme un homme exempt de fautes, au moins prouver qu'il aima sincèrement sa patrie , et que toutes ses actions ne furent pas, comme l'ont prétendu des écrivains ennemis, contraires à la prudence et à la justice.
Au moment même où pour la première fois, l'histoire fait mention d'Asdrubal, nous le voyons figurer à Cartilage dans le parti populaire, c'està-dire dans les rangs des ennemis implacables du nom romain. Bientôt il acquiert assez d'influence parmi ses concitoyens, pour accomplir avec eux et par eux une importante révolution.
Il fait bannir de la ville les partisans de Massinissa. Puis , il entreprend une guerre utile et juste contre le roi de Numidie, qui, fidèle allié de Rome, n'avait cessé , depuis un demi-siècle , d'attaquer les Carthaginois et de leur porter de continuels dommages. Asdrubal, nous l'avons dit, échoua dans son expédition contre Massinissa.
Alors, mettant à profit les malheurs publics , les amis des Romains reprirent assez d'audace à Cartilage pour proscrire le chef du parti populaire.
Non contents de condamner à mort Asdrubal et ses adhérents, ils vendirent leur patrie aux Romains; ils envoyèrent à Libybée trois cents otages (les Carthaginois n'en avaient remis que cent aux vainqueurs après la bataille
de Zama) , et ils livrèrent aux consuls Manilius et Censorinus toutes leurs armes. Au moment même où les traîtres, en désarmant Carthage, préparaient le triomphe des ennemis, le chef du parti populaire rassemblait vingt mille soldats. Il prévoyait sans doute que ses concitoyens désabusés ne tarderaient point à le rappeler. En effet , au retour des ambassadeurs qui étaient allés recevoir à Utique la réponse des consuls, il y eut dans la ville une sanglante réaction. Le parti vraiment national se releva plein de force et d'énergie , pour engager contre Jes Romains une dernière et terrible lutte.
Au jour du danger , Asdrubal oublia les vieilles injures, et proclamé général par la voix du peuple, il se hâta d'offrir à ses concitoyens les soldats qu'avec tant de sagesse il avait réservés pour la défense de la patrie. Tandis que les Carthaginois assiégés repoussaient glorieusement les premiers assauts de l'armée romaine, il se maintint dans son camp de Néphéris, devant lequel vinrent échouer deux fois les légions de Manilius. Enfin, lorsque Scipion étant consul, Carthage eut à soutenir des attaques sérieuses et multipliées, il se jeta dans la ville et la défendit jusqu'au moment où il ne vit plus autour de lui qu'un monceau de ruines.
Les historiens de l'antiquité ont accusé Asdrubal de cruauté, et nous avons rapporté précédemment les faits qu'ils ont donnés à l'appui de leur assertion. Mais nous devons remarquer que ceux-là même qui , après l'arrivée des Romains en Afrique, furent victimes de la réaction populaire, étaient soupçonnés, nous pourrions dire convaincus de s'être vendus à l'ennemi et de trahir leur patrie. Ainsi le magistat suprême que fit mourir Asdrubal, était le petit-fils de Massinissa, l'ami des Numides, et, de l'aveu d'Appien, il ne perdit la vie que pour avoir été accusé d'avoir entretenu avec Gulussa de coupables intelligences. Ailleurs, l'historien alexandrin nous apprend qu'après le massacre des prisonniers romains, quelques-uns des sénateurs reprochèrent à Asdrubal d'avoir agi avec plus
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de cruauté que de prudence, et de leur avoir enlevé tout espoir de traiter avec V ennemi; il ajoute que pour étouffer leurs plaintes, Asdrubal les fit tuer. Certes, quand on a suivi avec attention l'histoire des six années qui précèdent la ruine de Cartbage, on est tenté de croire que ceux qui , au moment même où l'ennemi s'était rendu maître d'une partie de la ville , proclamaient hautement que l'on pourrait encore réussir par la voie des négociations, étaient des traîtres et les amis des Romains. Nous ne voulons point ici excuser les crimes ou les fautes qu'Asdrubal a commis ; nous essayons seulement de montrer qu'il a pu se faire que le dernier général carthaginois ait été calomnié par les ennemis de Carthage.
« Asdrubal , disent Polybe et Appien, régnait sur le peuple par la terreur, et il conserva jusqu'à la Jin, sur la multitude, une autorité sans bornes. » On peut croire aussi qu'Asdrubal régna sur la multitude, moins par la terreur que parce qu'il était l'élu de cette multitude et le chef du parti populaire.
Enfin, il n'est pas vraisemblable qu'au moment où les Carthaginois assiégés subissaient de cruelles privations et souffraient de la famine, Asdrubal se soit fait un jeu de la misère publique, et qu'il ait insulté à ses concitoyens malheureux, en donnant à quelques-uns de ses amis de somptueux banquets. « Scipion, dit Polybe, fit annoncer au général carthaginois qu'il lui accordait à lui, à sa femme, à ses enfants , et à dix familles parentes ou amies, la vie et la liberté, et qu'il lui permettait, en outre, d'emporter de Carthage dix talents de son bien, et d'emmener avec lui ceux qu'il voudrait choisir parmi ses esclaves. » Pourquoi Asdrubal repoussat-il alors les propositions de Scipion?
Pourquoi préféra-t-il à une retraite tranquille où il aurait trouvé le repos et le bien-être, le séjour de Carthage? Assurément, pour se livrer à la bonne chère et pour donner de splendides festins, c'était mal choisir son lieu que de
s'enfermer dans une ville assiégée qui souffrait toutes les horreurs de la famine.
On peut reprocher à Asdrubal de s'être écrié un jour en présence de Gulussa : « Le soleil qui éclairera la destruction de Carthage ne me verra point vivant. » Comme il survécut à la ruine de sa patrie, Polybe a pu dire:
« On vit bien au jour du danger que ces grandes et belles paroles étaient sorties de la bouche d'un fanfaron. »
Ajoutons encore, avant de terminer, qu'entre tous les torts d'Asdrubal, le plus grand peut-être a été celui d'avoir succombé et d'avoir abandonné, comme sa malheureuse patrie , le soin de sa gloire à des historiens étrangers.
Suite du récit; Scipion ferme l'entrée des ports par une jetée; les Carthaginois s'ouvrent une nouvelle issue et mettent une flotte a la mer; combat naval; 147 avant notre Ère. — Pour priver les Carthaginois des vivres qu'ils recevaient par mer, et leur enlever leurs dernières ressources , Scipion résolut de fermer l'entrée du port. « A partir de la bande de terre qui était entre le lac et la mer, dit Appien, il fit jeter une digue qui s'avançait presque en droite ligne vers l'embouchure du port, peu distante du rivage. Cette jetée avait vingt-quatre pieds de large au sommet et quatre-vingt-seize à la base (*). Scipion disposait d'une nombreuse armée qu'il faisait travailler jour et nuit, et les Carthaginois, qui d'abord avaient ri de ce projet gigantesque, allaient se trouver entièrement bloqués, car, ne pouvant recevoir de vivres par terre, et la mer leur étant fermée , la faim les eût contraints de se rendre à discrétion. C'est alors qu'ils entreprirent d'ouvrir une nouvelle issue dans une autre partie de
(*) « Cette jetée fut construite comme celles des rades de Cherbourg et de Plymouth l'ont été depuis, en lançant à flot perdu d'énormes qtiariiers de roches qai , par leur cohésion et l'inclinaison de leur plan , pussent résister à l'action de la mer. » M. Dureau de la Malle.
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leur port qui regardait la pleine mer.
Ils choisirent ce point parce que la profondeur de l'eau et la violence des vagues qui s'y brisent rendaient impossible aux Romains de le fermer avec une digue. Hommes, femmes et enfants y travaillèrent jour et nuit, en commençant par la partie intérieure , et avec tant de secret que Scipion ne put rien savoir des prisonniers qu'il fit alors, sinon qu'on entendait un grand bruit dans les ports , mais qu'on en ignorait la cause et l'objet. En même temps, les assiégés construisaient avec d'anciens matériaux des trirèmes et desquinquérèmes avec une adresse et une activité singulières. Enfin, lorsque tout fut prêt, les Carthaginois, au point du jour, ouvrirent la communication avec la mer, et sortirent avec cinquante trirèmes et un grand nombre d'autres navires qui avaient été appareillés avec le plus grand soin, et de manière à jeter la terreur parmi les Romains. »
Ceux-ci, en effet, à la vue de la flotte carthaginoise, furent frappés de crainte. Les lourds et pesants vaisseaux de la station romaine n'avaient ni rameurs ni soldats, car les équipages étaient descendus à terre pour aider Scipion dans ses travaux. Si les Carthaginois, par une attaque soudaine, s'étaient portés sur les vaisseaux ainsi désarmés, ils auraient obtenu une victoire aisée, et ils auraient anéanti d'un coup toutes les forces navales de l'ennemi ; mais ils se contentèrent de se montrer et d'insulter les Romains par de vaines démonstrations. Quand trois jours après ils vinrent présenter le combat, l'occasion favorable était perdue et ils n'avaient plus les mêmes chances de succès : les rameurs et les soldats avaient regagné leurs vaisseaux , et les Carthaginois trouvèrent une flotte toute préparée à recevoir leurs attaques. Ils n'hésitèrent point cependant , et une lutte terrible s'engagea. On se battit pendant une journée entière, et ce ne fut que vers le soir que les Carthaginois, fatigués et non vaincus, se dirigèrent vers "la nouvelle entrée du port. Par cette entrée,
qui était fort étroite, les vaisseaux ne pouvaient pénétrer qu'en petit nombre a la fois et qu'avec une extrême difficulté. Alors, pour ne point être attaquées par les Romains , pendant les lenteurs de la retraite, les trirèmes carthaginoises remontèrent le long de la côte et jetèrent l'ancre vers un quai qui avait servi autrefois au débarquement des marchandises (*). Au moment même où les bâtiments légers venaient de se mettre à l'abri dans le port et où les gros navires s'arrêtaient non loin des murailles, la proue tournée vers la mer, on vit arriver la flotte ennemie. Il fallut encore soutenir une nouvelle attaque. Quoique les Romains eussent à se défendre et contre les équipages des vaisseaux et contre les troupes de terre qui étaient placées sur le quai, ils firent cependant éprouver à la flotte des assiégés des pertes considérables. La nuit mit fin au combat. Alors seulement les gros navires des Carthaginois parvinrent à se réfugier dans le port.
Les Carthaginois attaquentles Romains pendant la nuit et brulent LEURS MACHINES DE GUERRE ;
du côté de la mer, scipion reste maître des ouvrages avancés des Carthaginois; 147 avant notre ère. — Le lendemain matin, Scipion s'empara du quai à l'abri duquel s'était placée la flotte carthaginoise. « Cet ouvrage, dit Appien, devenait un point d'attaque très-avantageux pour entamer le port ( le Cothôn ). Alors ayant amené beaucoup de machines et battu avec des béliers la fortification intermédiaire ( le rempart élevé dans la longueur du quai par les Carthaginois ) , il en renversa une partie. Les assiégés firent une sortie la nuit et se portèrent contre les machines des Romains, non par terre, car c'était impraticable, ni avec des vaisseaux, car la mer sur ce point est pleine de
(*) Ce quai était très-large. De peur qu'il ne servît d'esplanade à l'ennemi pour l'attaque des murailles, les Carthaginois l'avaient coupé dans sa longueur par un fossé et un rempart.
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bas-fonds : ils y marchèrent tout nus, portant des torches non allumées pour n'être pas aperçus de loin. Ils entrent dans la mer sans être vus , et s'avancent les uns à la nage, les autres ayant de l'eau jusqu'à la poitrine. Lorsqu'ils sont arrivés près des machines , ils allument leurs torches, et alors le feu les ayant découverts, ils reçurent sur leurs corps nus de terribles blessures.
Mais telle fut leur audace et la force de leur désespoir, que, malgré ce désavantage , ils enfoncèrent les Romains et brûlèrent leurs machines. La terreur même fut si grande, que Scipion fut contraint de faire tuer quelques-uns des fuyards pour forcer les autres à rentrer dans le camp, oùj'Is passèrent tout le reste de la nuit sous les armes. Les Carthaginois , après avoir brûlé les machines, retournèrent à la nage dans la ville. »
Les Carthaginois se hâtèrent de réparer la partie de leurs fortifications qui était tombée sous les coups du bélier, et ils y élevèrent des tours en bois de distance en distance. Mais les Romains, après avoir construit d'autres machines , renouvelèrent bientôt leurs attaques : ils incendièrent quelques-unes des tours , en lançant contre elles des vases remplis de poix et de soufre enflammés. Enfin Scipion se rendit maître des ouvrages avancés des Carthaginois. Il éleva alors un mur en brique , égal en hauteur aux remparts de la ville et à peu de distance de ces remparts; puis il plaça sur ce mur, qui était protégé par un fossé, quatre mille hommes de trait. Il pensait que ce corps d'armée , dans une position inexpugnable, suffisait pour contenir les assiégés pendant toute la durée de la grande expédition qu'il allait entreprendre.
Expédition de Scipion contée l'abmée qui se tient a Nephéris; le camp des carthaginois est pris; siege de néphjéius; plusieurs villes se rendent aux romains ;
147 AVANT NOTRE ERE. — Jusqu'aux
derniers événements que nous venons de raconter, une chose avait entretenu le courage et les espérances des Car-
thaginois : c'était la présence à Néphéris d'une armée nombreuse fortement retranchée, et qui paraissait surveiller, malgré l'éloignement, toutes les opérations des Romains. Scipion avait toujours à redouter une double attaque; et lorsque parfois il songeait aux expéditions malheureuses du consul Manitius , il n'était point sans inquiétudevIl crut, non sans raison, que la destruction de l'armée delXéphéris pouvait seule hâter les travaux du siège et consommer la ruine de Carthage. Il se mit donc en marche avec une partie de ses troupes, et il se dirigea, avec Laclius et Gulussa, vers le camp carthaginois. Diogène y commandait depuis le jour où Asdrubal s'était jeté dans la ville assiégée. Scipion prit position non loin de Néphéris. Il s'aperçut bientôt qu'en deux endroits les retranchements carthaginois s'étaient écroulés. Il prit alors la résolution de recourir à un expédient qui lui avait déjà réussi plusieurs fois : il se porta avec ses troupes vers une des brèches, et là, tandis qu'il occupait Diogène par une attaque simulée, mille hommes qu'il avait cachés s'élancèrent dans le camp par l'autre brèche. Tandis que les soldats romains faisaient dans l'intérieur des retranchements un horrible massacre, Gulussa et ses cavaliers numides poursuivaient et tuaient dans la campagne tous ceux qui avaient pris la fuite. « Dans cette journée, dit Appien, soixante-dix mille hommes perdirent la vie, dix mille furent pris, et quatre mille seulement parvinrent à s'échapper. »
L'armée carthaginoise ayant été anéantie d'un seul coup, les Romains se présentèrent devant les murs de Néphéris. Après un siège de vingt-deux jours, Scipion se rendit maître de la place. Ce rouveau succès eut un grand résultat. Quand Néphéris eut succombé, toutes ks villes avoisinantes se soumirent aux Romains. Toutefois, au moment même où s'évanouissaient leurs dernières espérances, les Carthaginois assiégés n'en persistèrent pas moins dans l'héroïque résolution de se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
CARTHAGE
SCIPION ATTAQUE LE PORT DE CARTHAGE ; PRISE DU Cothôn ; LES
Romains dans Carthage; combat acharné dans les rues qui conduisaient de la place puelique a la citadelle ; 146 ayant notre ère. — Scipion avait passé une année presque entière à préparer par de sûres opérations la ruine de Carthage (*). Après avoir détruit pendant l'hiver l'armée de Diogène, pris Néphéris, reçu la soumission des villes d'Afrique qui tenaient encore pour les Carthaginois, il résolut, aux approches de la belle saison, de tenter de vigoureuses attaques et de frapper les derniers coups. Il se dirigea d'abord vers le port qui était appelé Cothôn; Asdrubal, qui croyait avoir découvert les projets du général romain, fit mettre le feu, pendant la nuit, à la partie quadrangulaire de ce port. Tandis qu'il fixait sur ce point toute son attention, Lœlius escalada la partie ronde du Cothôn qui était opposée à la partie quadrangulaire, et il ouvrit ainsi l'entrée de Carthage à l'armée romaine.
Rientôt le port et les fortifications qui l'entouraient furent au pouvoir de l'ennemi. Scipion alors pénétra dans la ville, et il s'établit, pour la nuit,
(*) « Si l'on examine attentivement l'ensemble du récit d'Appien et l'histoire du siège de Carthage pendant les trois ans de sa durée, on sera convaincu que, malgré les forces immenses en troupes de terre et de mer employées par les Romains, il était nécessaire de procéder de cette manière lente et circonspecte pour obtenir la victoire. La position admirable de Carthage défendue par plusieurs enceintes séparées , indépendamment du Cothôn, l'égalité des forces entre l'assaillant et l'assiégé, contraignirent Scipion à exécuter ses travaux gigantesques de circonvallation. Il lui fallut marcher pas à pas dans celte lutte difficile. Il est même probable que , si les Romains, par une perfidie plus que purique, n'eussent enlevé d'abord aux Carthaginois , déçus par l'espoir de conserver la paix , leurs armes , leurs machines et leurs vaisseaux, celte troisième guerre se serait encore terminée par un traité et n'aurait pas eu pour résultat la ruine et la destruction de Carthage.» lil. Dureau de la Malle.
avec ses soldats sur la place publique. Le lendemain, au point du jour, il appela à son aide quatre mille hommes de troupes fraîches. Au moment où ceux-ci entrèrent à Carthage , ils se précipitèrent dans le temple d'Apollon , et , sans tenir compte des menaces de leurs officiers, ils enlevèrent les lames d'or qui couvraient la statue de la divinité. Ils n'obéirent aux ordres de Scipion que lorsqu'ils eurent partagé entre eux ces dépouilles sacrilèges, qui valaient bien, dit un historien de l'antiquité, une somme de mille talents.
Quand Scipion eut fait tous ses préparatifs pour attaquer Ryrsa, il se mit en marche avec ses troupes. Mais bientôt il s'aperçut qu'il ne parviendrait point sans peine jusqu'au pied de la citadelle. Trois rues étroites, bordées de chaque côté de maisons à six étages, montaient de la place publique à Ryrsa. Les soldats de Scipion étaient à peine entrés dans ces rues qu'une bataille terrible s'engagea. Les Romains furent alors accablés par une grêle de traits et de pierres. Il fallait pénétrer et se battre dans chaque maison, et à chaque étage. Les Carthaginois étaient partout, dans la rue, sur les toits, et l'armée romaine ne pouvait avancer que lentement et pas à pas.
La ville présentait en ce moment un spectacle horrible; les uns périssaient par l'épée, les autres par les traits qui étaient lancés; d'autres enfin, en tombant du haut des maisons , étaient reçus sur les piques des soldats. On entendait aussi le bruit des armes qui se choquaient, les plaintes, les gémissements et les cris de douleur des blessés et des mourants. Enfin , après une lutte prolongée et des efforts inouïs , Scipion arriva devant Byrsa. Ce fut alors que voulant se ménager un vaste emplacement pour les manœuvres de ses troupes, il fit mettre le feu au quartier de la ville qu'il venait de traverser.
Incendie de Carthage ; cinquante mille Carthaginois demandent LA YIE ET SORTENT DE LA
citadelle ; Asdrubal et les
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