‹ Afrique. Tableau generalChapitre 139 sur 232 · CONSTITUTION POLITIQUE · texte numérisé non relu

CONSTITUTION POLITIQUE

COLONIES ET AUTRES POSSESSIONS, AGRICUL- TURE , COMMERCE, INDUSTRIE, ARMEES, RELIGION ET LITTERATURE DES CARTHA- GINOIS.

L'histoire du peuple carthaginois n'est pas tout entière dans la série des événements que nous avons racontés.

Pour connaître à fond Carthage et son histoire , il faut aller plus avant et pénétrer, si nous pouvons nous exprimer ainsi, dans les secrets de son organisation intérieure. Dès l'antiquité, ceux qui ont écrit sur cette puissante république ne se sont point bornés à consigner, dans leurs livres, les guerres et les traités de paix ou d'alliance ; ils ont encore étudié sa constitution politique; son système d'administration; l'étendue de ses possessions , de son commerce , de ses richesses et de ses forces militaires; sa religion, etc. Nous nous proposons, à notre tour, d'aborder séparément chacun de ces points, et d'exposer, dans un court sommaire , en nous appuyant sur l'autorité des écrivains de l'antiquité, tous les renseignements qui nous ont été transmis sur cet important sujet (*).

Constitution. — A Carthage, le pouvoir était aux mains d'une puissante aristocratie. Toutefois, il ne faudrait pas croire qu'entre cette aristocratie et celle que l'on rencontre à Sparte ou à Rome, il existât une parfaite ressemblance. En effet , à Carthage, il n'y avait point de noblesse fondée sur des souvenirs de conquête ou sur une gloire héréditaire, mais une noblesse qui tirait en général tout son éclat de l'étendue de ses richesses. Il est vrai qu'à certaines époques , on vit s'élever dans la république des hommes qui acquirent une grande renommée, et qui transmirent à leurs familles, pour un temps plus ou moins long, toute leur illustration. Mais nous devons ajouter que ce fait ne se produisit que rarement dans l'histoire de Carthage ; et si les Magon , les Hannon et les Rarca se virent en possession, pendant de nombreuses années, des dignités de l'État et de la considération publique , c'est que , dans ces familles, les richesses se perpétuaient

(*) Nous nous sommes aidé aussi des travaux de la critique moderne, et nous avons consulté fréquemment les chapitres que Hecren a consacrés à Carthage, dans son grand ouvrage sur la politique et le commerce des peuples de l'antiquité

CARTHAGE

aussi bien que les vertus. Trois siècles avant notre ère , Aristote avait saisi la différence qui existait entre l'aristocratie carthaginoise et l'aristocratie qui gouvernait Sparte. Il a insisté sur cette distinction; et les faits qu'il a rassemblés, à ce sujet, dans sa Politique, nous fournissent sur la constitution de Carthage de précieux renseignements. Aristote nous a encore appris que, dans la république, les riches étaient les seuls qui parvinssent aux magistratures. Il s'exprime formellement à cet égard : « On pense à Carthage, dit-il , que celui qui veut exercer une fonction publique doit avoir non-seulement de grandes qualités, mais encore de grandes richesses. »

Pouvoirs djï l'État; grande

ASSEMBLÉE (oÛfJW.YiTOç) ; CONSEIL SU- PREME ou des Cent (-yepeiwa) ; assemblées du peuple; suffètes; généraux: censeur des mœurs; attributions des differents pou- VOIRS de l'État. — La grande assemblée (cu^)cXr(T0î) était un corps permanent qui se composait de l'élite des Carthaginois, c'est-à-dire , des hommes qui avaient acquis par leurs richesses une, grande influence. Dans un État où les citoyens les plus notables sont les citoyens les plus riches , les fonctions publiques ne sont point héréditaires. Comme nous l'avons dit, par suite de l'instabilité des grandes fortunes, l'aristocratie carthaginoise devait non point changer dans son essence, mais se renouveler sans cesse.

La grande assemblée était soumise à cette loi ; et vraisemblablement les places vacantes furent souvent remplies par des hommes qui n'avaient reçu aucune illustration de leurs aïeux , mais qui , à force de travail et de peine , par le commerce ou par l'industrie, étaient parvenus à acquérir des richesses considérables. Les écrivains anciens ne nous ont point donné de renseignements sur l'organisation intérieure du sénat carthaginois. Toutefois, d'après quelques indications empruntées aux historiens, il nous est permis de croire que les membres qui le composaient étaient fort nombreux. La grande as-

9e Livraison. (Carthage.)

semblée («ChraXvroç) paraît avoir été un corps délibérant ; c'était à Carthage ,

f>our employer une expression moderne, e pouvoir législatif, comme la petite assemblée ftepouota) qu' Aristote appelle le conseil suprême, était le pouvoir exécutif. Le conseil suprême , qui reçut la dénomination particulière de •ytp&uffia, se composait de cent membres. Dans le principe, il n'avait été qu'un démembrement de la grande assemblée , un comité chargé spécialement de faire la police de l'État , et de juger les magistrats et les généraux prévaricateurs. Le conseil des Cent ne cessa point de se recruter parmi les notables de la république : mais peu a peu il se fit conférer des pouvoirs extraordinaires, et il finit par se réserver la connaissance des affaires les plus importantes, et par s'arroger le droit de décider dans les grandes circonstances. Ajoutons ici que plusieurs écrivains de l'antiquité ont compris les deux assemblées sous le nom commun de synédrin (cwtëpwv).

« La sphère du sénat à Cartha- « ge , dit fieeren, en y réunissant « le grand conseil ( aû-yxXviT&ç ) et le «conseil des Cent (^epouata), paraît « avoir été en général la même que « celle (\u sénat romain. Toutes les « transactions avec l'étranger lui sont « confiées. Les rois ou suffètes qui le « présidaient y font des rapports ; il «reçoit les ambassadeurs, il délibère « sur toutes les affaires d'État, et son « autorité était si grande qu'il décidait « même de la guerre et de la paix , «quoique, pour la forme, la ratifica- « tion allât quelquefois au peuple (*). » Nous savons, en effet, qu'il existait à Carthage des assemblées du peuple.

Mais, comme l'a remarqué le savant historien que nous venons de citer, ces assemblées n'exerçaient point une influence réelle sur 'les affaires de PÊtat(**) .II arrivait toutefois qu'en certai-

(*) Heereu , De la politique et du commerce, des peuples de l'antiquité, t. IV, ue la traduction française,]!. 140.

(**) En parlant ici de la constitution carthaginoise , nous n'avons en vue que l'épo-

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nés circonstances l'intervention du peuple était jugée nécessaire. Quand les pouvoirs supérieurs, qui secomposnient des deux assemblées et des suffètes , n'étaient point d'accord, c'était le peuple qui décidait. Les deux suffètes ou rois étaient placés à la tête du gouvernement (*). Cependant leur auto-

que où la république par ses conquêtes, par la grandeur et la nature de ses entreprises, parle nombre des peuples tributaires, était florissante et se trouvait à l'apogée de sa puissance et de sa splendeur. A celte époque, le gouvernement , à Cartilage, était purement aristocratique et, comme nous l'avons dit , le peuple n'avait dans les affaires de l'Étal qu'une faible part d'action C'est le jeu des institutions qui étaient en vigueur, pendant cette période que nous venons d'expliquer.^Tlus tard , au moment où Carlhà&e se trouva en contact avec Rome, et après de longue» guerres et de*; désastres multiplies, il se lit dans la constitution de graves changements. Le peuple à son tour voulut interwnir dans le gouvernement et se ménager dans les affaires de l'État une grande influence. L'aristocratie soutint une lutte opiniâtre contre cette prétention nouvelle et elle accabla de toute sa haine la famille fiarca qui appuyait les réclamations de la démocratie! Cependaùt,au temps des guerres puniques, les circonstances étaient changées, et des événements imprévus nécessitaient, peut-être, dans la constitution des réformes extraordinaires. Si l'aristocratie s'était prêtée de son plein gré aux rélorn.i s demandées par le peuple, Carthage eût peut-être échappé aux humiliations et aux malheurs sans nombre qui vinrent fondre sur elle pendant un demi siècle (202-146 avant notre ère); peut-être aussi eût-elle évité une entière destruction. C'est l'opinion de Montesquieu : «Carthage, dit-il, périt parce que, lorsqu'il fallut retrancher les abus, elle ne put souffrir la main de son Annibal mèmv.»(Grandeur et décadence des Romains, ch. viii.) Annibal, on le sait, fut, après Amilcar son père, le chef du parti démocratique. Au reste, nous avons raconté plus haut, avec quelque étendue, les changements survenus dans la constitution de Carthage et la lutte de la démocratie contre l'aristocratie. Voyez principalement p. 80, 97 et suiv. , io3, 108, 109, 121 et suiv.

(*) Suivant les traditions , le gouvernement monarchique avait précédé, à Carthage,

rite était loin d'être illimitée , et ils ne pouvaient , à eux seuls, contre-balancer la puissance du conseil des Cent et de la grande assemblée. Il fallait, il est vrai, que, pour l'adoption des mesures jugées indispensables par les assemblées , ils donnassent leur adhésion. Quand celte adhésion manquait , le sénat avait encore un moyen de l'emporter. Il s'adressait au peuple, qui décidait. Ce qui relevait la dignité des suffètes à Carthage, c'était moins l'importance des fonctions que les distinctions honorifiques. Ainsi, ils avaient la préséance dans les assemblées. Us étaient choisis parmi les membres les plus influents du sénat, mais leur élection était ratifiée par le peuple. Leur pouvoir était à vie, et par conséquent soumis à l'élection. Nous voyons quelquefois les suffètes prendre en main le commandement des armées de terre et des flottes, mais se commandement n'était point inhérent à leurs fonctions. Tout nous porte à croire, au contraire, que l'on abandonnait plus volontiers aux suffètes ce qui concernait l'administration civile. La république apportait le plus grand soin dans le choix de ses généraux : on prenait pour commander les armées, ceux qui, dans les guerres, s'étaient distingues patleur courage ou leurs talents.D'abord c'était le conseil supérieur oit des Cent qui nommait; ensuite la grande assemblée et le peuple sanctionnaient la nomination. En plusieurs circonstances, le choix fut laissé à l'armée ellemême; ainsi, pendant la guerre des Mercenaires, au moment où un funeste dissentiment éclata entre Lannon et Amilcar, les soldats reçurent pouvoir d'élire un chef unique : "ils se prononcèrent, on Je sait , en faveur d'Amilcar. Enfin , pour terminer cette nomenclature , nous dirons que Cornélius I\epos parle d'un magistrat qui ,

le gouvernement républicain. Malchus, qui commanda en Sicile et en Sardaigne (536-5 3o avant notre ère) , est le premier Carthaginois qui, dans l'histoire, porte le titre de suffète. Voy. plus haut, p. 3.

CAR.THAGE.

à Carthage , aurait été revêtu des fonctions de censeur des mœurs.

Nous ne pouvons nous arrêter sur les institutions judiciaires des Carthaginois, car nous n'avons sur ces institutions que des données incomplètes.

Nous savons cependant qu'il existait des magistrats spéciaux pour juger les affaires civiles et criminelles.

Système de gouvernement a l'égard des peuples tributaires sur le continent africain et des colonies. — Carthage tenait dans une étroite dépendance toutes les villes qui lui étaient soumises sur le continent africain. Loin de leur conférer des privilèges étendus, elle les traitait en villes conquises, et elle montra parfois à leur égard une extrême dureté. Elle leur faisait payer de lourds impôts, et, lorsqu'il s'agissait de percevoir, le fisc de la république procédait avec une inflexible rigueur. Les gouverneurs délégués pour administrer les villes avaient mission, avant tout, de faire entrer de grosses sommes dans le trésor public , et les percepteurs em ployaient souvent d'énergiques moyens pour extorquer l'argent des tributaires.

Les habitants des campagnes n'étaient pas traités avec plus de modération, et, en plusieurs circonstances, on enleva aux cultivateurs propriétaires la moitié de leurs revenus. Les habitants des villes et des campagnes qui restaient soumis par la force gardaient le souvenir de ces odieuses exactions, et lorsqu'un ennemi mettait le pied sur le sol de Carthage, ils se rangeaient de son côté et lui prêtaient aide et appui. Cette haine des peuples tributaires contre la république se manifesta surtout avec violence à l'époque de la guerre des Mercenaires (*).

Carthage suivit la même règle de conduite à l'égard de ses colonies. Elle leur lit sentir quelquefois sa prééminence d'une manière tyrannique. Ainsi, elle les obligeait à fermer leurs ports aux marchands étrangers. C'était à Carthage seulement qu'on achetait les produits des contrées lointaines, et

(*) Voyez plus haut, p. 68 et 69.

par ce monopole, qui était loin de contribuer à la prospérité des colonies , la république gagnait d'incalculables richesses. La métropole avait soin de transporter, là où elle établissait des colons, ses dieux et son culte. La conformité des croyances religieuses était assurément un lien puissant; mais Carthage eut encore recours à d'autres moyens pour retenir les colonies sous sa dépendance. Elle plaçait dans chacune d'elles des magistrats carthaginois chargés de l'administration civile et militaire, etsouvent elle adjoignait aces magistrats une garnison de mercenaires.

Étendue de la puissance carthaginoise ; peuples soumis a Carthage SUR LE CONTINENT AFRICAIN ;

colonies. — Carthage, après sa fondation, se trouva en lutte avec les peuples qui l'avoisinaient. Elle triompha cependant, et elle compta enfin au nombre de ses tributaires tous les ennemis qui l'avaient attaquée. Par un long contact, les hommes qui habitaient autour de Carthage et de quelques autres établissements phéniciens se mêlèrent peu à peu aux colons venus de ïyr ou de Sidon,et, par suite de la fusion qui s'était opérée, ils reçurent le nom de Liby-Phéniciens. Dans les provinces voisines de Carthage s'élevèrent bientôt des villes nombreuses, et le sol fut embelli et fertilisé par une savante agriculture. Indépendamment des peuples sédentaires qui s'étaient presque assimilés aux Phéniciens, il y avait encore des nomades qui s'étaient soumis à la puissance carthaginoise. A l'ouest, quelques-unes des peuplades de la Numidie payaient un tribut. Au midi, jusqu'au lac Triton, et à l'est, jusqu'à la gronde Syrte, on distinguait parmi les tributaires de Carthage les Ausenses, les Maxyes, les Machlyes, les Lotophages et 'les Nasamons. La soumission ou l'alliance de toutes ces tribus était précieuse à la république; les unes lui servaient de barrière contre les invasions, et les autres, en transportant ses denrées jusqu'aux rives du Niger, facilitaient son commerce dans l'intérieur de l'Afrique. ■»

Colonies. — Il ne faut pas ranger

au nombre des colonies carthaginoises certaines villes qui peut-être, bien avant Carthage elle-même, avaient été fondées par des Phéniciens sur les côtes de l'Afrique. Salluste nous apprend que la plupart des villes du littoral, aux environs de Carthage, telles qu'Adrumète,Hippo-Zarytes,la petite Leptis, devaient leur origine à des émigrations phéniciennes. Il en était de même pour Utique et la grande Leptis. La ville d'Utique formait un Etat indépendant et n'était point soumise à Carthage. Dans deux traités que Polybe nous a conservés et qui furent faits avec les Romains (509 et 348 avant notre ère), et encore dans un autre traité qui fut conclu avec Philippe, roi de Macédoine, à l'époque de la seconde guerre punique, les Carthaginois mentionnèrent Utique comme ville alliée et non point comme ville tributaire. Il semble même , d'après ces traités , qu'ils la placèrent sur le même rang que Carthage.

Après avoir donné une nomenclature des villes et des ports qui se trouvent sur la côte septentrionale de l'Afrique jusqu'aux colonnes d'Hercule, Scylax ajoute: «Les villes et places commerçantes, depuis les Hespérides (la grande Syrte) jusqu'aux colonnes d'Hercule , appartiennent toutes aux Carthaginois. » Carthage en effet, dans un but commercial, avait fondé des établissements nombreux sur le littoral africain, ou bien encore elle avait placé des comptoirs dans les villes qui ne lui devaient point leur origine. Carthage, par sa position et par la nature de ses entreprises, était animée de l'esprit de conquête. Il fallait pour les intérêts de son commerce, qui recevait chaque jour de nouveaux développements ,qu'elle accrût et multipliât ses possessions dans l'intérieur des terres et au delà des mers. Elle combattait sans cesse pour acquérir, dans les provinces qui l'a voisinaient, de nouveaux territoires et de nouveaux alliés, et pour placer, dans les contrées lointaines explorées par ses navigateurs , des colonies ou des comptoirs.

Cette nécessité de s'agrandir la jeta

dans mille entreprises diverses qui toutes eurent un plein succès , jusqu'au moment où elle se trouva en contact avec les Romains.

Sardaigne. — Justin parle d'une expédition des Carthaginois contre la Sardaigne. Cette expédition, qui eut lieu vraisemblablement entre 600 et 550 , est une des premières que Carthage ait dirigées contre cette île. La Sardaigne était, sans contredit, une des possessions les plus importantes des Carthaginois dans la Méditerranée.

Tous les peuples de l'île furent soumis , à l'exception de quelques indigènes qui se retirèrent dans les montagnes. Les Carthaginois, pour assurer leurs établissements dans ce pays qui leur offrait de précieuses ressources, fondèrent deux villes, Caralis et Sulchi.

La Sardaigne est mentionnée expressément dans les deux premiers traités que Carthage fit avec Rome. Par l'un de ces traités, les Romains peuvent entretenir des relations commerciales avec la Libye, c'est-à-dire, avec les habitants du territoire carthaginois en Afrique, et avec la Sardaigne; par l'autre, Carthage leur défend de naviguer vers ces deux pays. La Sardaigne, nous le répétons , était pour les Carthaginois une précieuse acquisition , car elle leur fournissait du blé en abondance, et, dans les temps de guerre, elle fut plus d'une fois le grenier de Carthage.

Corse. — La possession de la Corse n'offrait pas les mêmes avantages.

Toutefois, les Carthaginois, sans trop se soucier d'une contrée qui ne devait pas leur rapporter de grands profits, ne se montrèrent point indifférents lorsqu'il s'agit de savoir à qui appartiendraient les côtes de la Corse. Ainsi , quand les Phocéens, fuyant la domination des Perses, vinrent chercher dans l'île une nouvelle patrie et y fondèrent Alalia, les Carthaginois s'unirent aux Etrusques pour les expulser.

Les Phocéens cédèrent à une coalition si puissante, et ils se dirigèrent vers un autre pays pour trouver enfin un asile et un durable établissement. La Sardaigne et la Corse appartenaient à Carthage, lorsque les Romains se rea-

CARTHAGE

dirent maîtres de ces deux îles en 237, au moment où finissait la guerre des Mercenaires.

Sicile. — On connaît assez la position et l'état florissant de la Sicile dans l'antiquité, pour savoir combien sa possession devait être utile à Cartilage. Mais jamais la commerçante cité, malgré ses efforts réitérés*, ne parvint à la posséder dans son entier.

Elle rencontra sans cesse des obstacles , et le plus grand fut assurément la rivalité 4es Syracusains, qui, eux aussi, voulaient dominer en maîtres absolus dans toute l'étendue de la Sicile. Ce qui ouvrit à Carthage l'entrée de l'île, ce fut d'abord sa parenté avec Eryx,Panorme , Motya, Soloes, Lilybée, et quelques autres villes qui étaient d'origine phénicienne; ensuite les rivalités qui existaient entre les différentes colonies grecques. Après avoir fondé leurs premiers établissements sur la côte qui avoisine Lilybée, les Carthaginois ne tardèrent point à s'étendre, et à pousser leurs conquêtes jusque dans la partie orientale de la contrée. Nous devons remarquer ici que, par suite du système de gouvernement adopté par la métropole a l'égard de ses colonies, les villes carthaginoises de la Sicile ne furent jamais bien florissantes. Carthage les maintenait dans un rang très-inférieur au sien, et ces villes, gênées dans leur développement, ne pouvaient rivaliser avec les colonies grecques ni par leur splendeur ni par leur population. Cependant Carthage connaissait toute l'importance d'une bonne position en Sicile. A partir du jour ou elle eut dans la partie occidentale de l'île de solides établissements, elle devint conquérante, et, comme nous l'avons dit, elle essaya de s'agrandir. Ce fut alors qu'une guerre terrible éclata entre elle et les Syracusains ses rivaux. Dans cette guerre qui dura plusieurs siècles (de l'an 41 0 à l'an 264 avant notre ère) , les Carthaginois prodiguèrent leurs trésors et leurs soldats; ils ne se laissèrent point abattre par les succès de Gélon , de Denys l'Ancien et d'Agathocle, et l'on ne saurait dire quelle aurait été l'issue de la lutte, si les

Romains n'avaient franchi le détroit de Messine pour descendre à leur tour' dans cette sanglante arène. Il résulta de cette guerre, dont les succès étaient partagés, que l'étendue du territoircarthaginois, en Sicile, varia sane cesse. Tantôt les Syracusains étaiens réduits à défendre leurs propres mut railles, tantôt Carthage ne conservait en Sicile que Motya ou Lilybée. Cependant, depuis l'année 383, le petit fleuve Halykus était regardé comme une ligne de démarcation entre les deuxparties belligérantes. On sait, par le récit qui précède, comment, après une guerre qui avait duré plus de vingt ans, les Carthaginois, vaincus par les Romains, furent obligés de renoncer a la conquête de la Sicile.

Iles Baléares. — S'il faut en croire Diodore, Carthage eut des relations avec les îles Baléares deux siècles seulement après sa fondation. Les Carthaginois surent apprécier de bonne heure toute l'importance de ces îles. Ils y fondèrent une ville, Éréstis, qui offrait aux navigateurs un excellent port, et qui brillait par la beauté de ses édifices. Les îles Baléares servaient d'entrepôt aux marchands qui allaient en Espagne, et elles fournissaient aux armées de Carthage des soldats renommés [tour leur habileté à lancer au loin des projectiles , et surtout à se servir de la fronde.

Petites îles de la Méditerranée. — Entre l'Afrique et la Sicile on voyait les deux îles de Gaulos et de Mélita, qui , à une époque fort reculée, avaient appartenu aux Phéniciens.

Carthage s'en empara, et elles lui servirent de stations pour son commerce.

A Mélita ( Malte ) se trouvaient de nombreuses manufactures pour la fabrication des tissus. Dans ces îles, comme dans toutes les autres possessions de la république, il y avait une garnison de mercenaires à laquelle était préposé un officier carthaginois.

Espagne. — Il serait difficile de préciser le temps où Carthage mit le pied pour la première fois sur le sol de l'Espagne. Toutefois, il est avéré que déjà, à une époque fort ancienne, les

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Carthaginois envoyèrent des colons sur les côtes de Vlbérie. Nous savons , au reste, que les Phéniciens les avaient devancés en fondant des établissements célèbres, Gadès entre autres, sur la côte méridionale de l'Espagne. Les rapports de Carthage florissante avec la péninsule ibérique furent tout pacifiques. Plus tard seulement, quand la république, épuisée par de longues guerres , se vit enlever par les Romains la Sicile . la Corse et la Sardaigne, elle changea de système à l'égard de l'Espagne : elle ne se contenta plus des établissements fondés sur les cotes par les Phéniciens ou par elle-même; elle essaya de pénétrer dans l'intérieur du pays, de conquérir de grandes provinces et de compenser ainsi les pertes considérables qu'elle avait faites. Là , en effet, les produits de la terre et les mines à peine explorées étaient encore pour elle une source abondante de richesses. Nous ne rappellerons point ici la lutte qu'elle soutint dans la péninsule ibérique pour consolider ses établissements et assurer ses conquêtes, car nous avons résumé plus haut l'histoire de la domination carthaginoise en Espagne.

Carthage n'avait point de colonies en Gaule et en Italie. Dans la première de ces deux contrées, Massilia, fondée par les Phocéens ses ennemis, dans la seconde, Rome et les villes de la Campanie, lui faisaient une trop redoutable concurrence. Il paraît cependant qu'elle eut de fréquents rapports avec la Gaule, car on voit des légions entières de Gaulois dans ses armées de mercenaires.

côtes occidentales de l'afrique et de l'Europe ; Périples d'Hannon et d'Himilcon. — Les Carthaginois franchirent le détroit de Gadès et ils explorèrent une partie des côtes occidentales de l'Afrique et de l'Europe. Nous savons que le roi Hannon fut chargé de passer le détroit et de fonder des colonies sur différents points de la côte africaine. I! conduisait avec lui trente mille Liby-Phéniciens qui devaient peupler les nouveaux établissements. A la même époque,

Himilcon explorait la côte occidentale de l'Europe. Les fragments de Festus Avienus, qui parle de ce périple, ne nous apprennent rien de certain sur le but et le résultat du voyage d'Himilcon.

Trésor public; ses revenus. — Le trésor public, à Carthage, se remplissait facilement, soit par la rentrée des impôts et des tributs , soit par la part considérable que l'État se réservait dans les découvertes importantes que faisaient chaque jour ses colons ou ses navigateurs. En ce qui concerne cette dernière branche de revenus, Carthage, comme nous l'avons dit précédemment, trouva dans l'exploitation des mines de l'Espagne d'inépuisables richesses. Les revenus fixes et réguliers consistaient dans les tributs que payaient les peuples soumis. Les villes, dans toute l'étendue des possessions carthaginoises, donnaient de l'argent ; les cultivateurs, et en général ceux qui n'habitaient point la côte, s'acquittaient en nature envers le fisc et ses agents. La Sardaigne et la Sicile envoyaient le blé qui servait aux approvisionnements publics. Carthage s'enrichissait aussi par les droits qu'elle percevait à l'entrée de> ports de la capitale et des colonies. Bien souvent elle se procura de l'argent par la piraterie. Parfois elle confisqua la charge des vaisseaux qui stationnaient dans son port; mais elle n'avait recours à ces moyens violents que dans les moments de détresse et lorsque de grands dangers la menaçaient, comme à l'époque de la guerre "des Mercenaires. Toutefois, hâtons-nous de le dire, quand le péril s'était éloigné, quand le calme renaissait, elle s'empressait de restituer, et elle indemnisait les marchands qui avaient eu à souffrir de ses injustes saisies. Ce qui contribua principalement à rendre Carthage riche et florissante, ce fut la prospérité de chacun des individus soumis à ses lois. En effet, par lagriculture, le commerce et l'industrie, presque tous étaient parvenus à se procurer l'aisance et le bien-être.

Agriculture. — Les Carthaginois

habituèrent de bonne heure à la vie rurale les populations indigènes qui les avoisinaieni. Eux-mêmes ne se portèrent point exclusivement vers le commerce ou l'industrie ; ils s'adonnèrent aussi aux travaux de la campagne.

L'agriculture, dans les terres de la domination carthaginoise, était parvenue à un haut degré de perfectionnement. Les étrangers qui parcouraient les environs de Carthage, traversaient, non sans admiration, les campagnes, que de savants procédés avaient transformées en de véritables jardins. «La « contrée qu'Agathocle, après son dé- « barquement en Afrique, traversa à « la tête de son armée, était, suivant « Diodore , couverte de jardins , de « plantations, et coupée de canaux qui « servaient à les arroser. De superbes « maisons de campagne décelaient les « richesses des propriétaires. Ces de- « meures offraient toutes les commo- « dites de la vie, car, dans l'intervalle « d'une longue paix , les habitants y « avaient entassé tout ce qui peut flatte ter la sensualité. Le sol était planté « de vignes, d'oliviers et d'autres ar- « bres fruitiers. D'un côté s'étendaient « des prairies où paissaient des trou- « peaux de bœufs et de brebis; de l'au- « tre, dans les contrées basses, se trou- « vaient d'immenses haras. On voyait « partout l'aisance, car les Carthàgi- « nois les plus distingués y avaient des « possessions et rivalisaient de luxe. » Polybe nous apprend que la campagne de Carthage offrait encore le même aspect au moment où l'armée de Regulus descendit en Afrique, c'est-àdire cinquante ans après l'expédition d'Agathocle. Entre toutes les provinces que les Carthaginois possédaient sur le sol de l'Afrique, la By/acène i-enait le premier rang par son extrême fécondité. « Cette contrée habitée par « des Libyens, dit Scylax , est très-terri tile et elle offre un magnifique aspect. « Elle abonde en troupeaux, et ses « habitants sont très-riches. »

Heeren a fait une remarque importante que nous devons rappeler ici , c'est que , dans les provinces de l'Afrique soumises à Carthage, l'agriculture

n'était pas seulement pratiquée dans toutes ses branches, mais encore traitée dans des écrits que les Romains ne dédaignèrent pas de faire traduire dans leur langue (voy. l'alinéa que nous avons consacré à la littérature des Carthaginois). Le savant historien ajoute :

« A Carthage , l'amour de Pagricul- « ture semble même avoir surpassé «■ l'amour pour le commerce. Dans « l'antiquité, l'état de commerçant « n'était pas le plus estimé, et iT est « vraisemblable que les Carthaginois « eurent à cet égard une opinion con- « forme à celle des autres peuples.

« Nous savons que les grandes familles « de la république possédaientdes biensft fonds et vivaient de leurs revenus, « mais nous ne trouvons aucun fait « qui prouve qu'elles aient fait quelque « négoce. » Ici, nous le croyons, Heeren s'est exprimé avec quelque exagération , mais il n'en reste pas moins démontré jusqu'à l'évidence, par le témoignage des écrivains de l'antiquité, que les Carthaginois , tout en se livrant au commerce et à l'industrie, donnèrent les plus grands soins aux travaux de l'agriculture.

Commerce et industrie. — Carthage fut pendant plusieurs siècles l'entrepôt de toutes les richesses du monde ancien. Ses vaisseaux lui amenaient chaque jour les produits des contrées les plus lointaines, et ses caravanes, qui traversaient les déserts, apportaient les trésors de l'intérieur de l'Afrique H même de l'Orient (*).

Commerce par mer. — On peut juger de retendue du commerce maritime de Carthage par le nombre de ses colonies. Nous avons énuméré précédemment les villes et les provinces qui avaient reçu ses colons ou qui étaient soumises a" sa domination. De tous ces points divers arrivaient dans ses ports des vaisseaux chargés de précieuses marchandises. Carthage, nous l'avons dit , recevait de la Sicile et de la Sardaigne de grandes provisions de blé ,

(*) Voyez sur le commerce de Carthage Wilhelm Bôtticher {Geschichte der Carthager), p, 66 et suiv. Berlin, 1827.

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mais elle prenait encore dans ces deux îles , ainsi que dans la Corse , du miel et de la cire. Il est vraisemblable que les Carthaginois exploitèrent les mines de métaux qui sont en Sardaigne , et que, pour leur commerce de pierres fines, ils surent tirer profit des sardoines que l'on rencontre fréquemment dans ce pays. Ils trouvaient à Lipara et dans les petites îles qui l'entourent, du bitume, et à Ilva (l'île d'Elbe) du minerai de fer. Les îles Baléares, où ils achetaient de nombreux esclaves, leur fournissaient en outre du vin , de l'huile et une laine très-fine et tres-recherchée. Les mulets des îles Baléares étaient aussi fort estimés.

Les produits naturels de l'Espagne formaient une branche très-importante du commerce de Carthage. Mais ce qui attira principalement l'attention de la république vers l'Espagne, ce fut l'exploitation des mines, qui produisaient alors abondamment et qui étaient pour elle la source d'immenses richesses. Tout nous porte à croire que les Carthaginois comme les Phéniciens firent un grand commerce avec les côtes occidentales de l'Afrique et de l'Europe. Les vaisseaux de Carthage, après avoir franchi le détroit de Gaclès, montaient au nord jusqu'aux îles Cassitérides, d'où ils revenaient chargés d'étain ; on prétend même qu'ils allaient chercher l'ambre jusque sur les côtes de la mer Baltique. Carthage entretint aussi des relations avec la Gaule, malgré la concurrence de Massilia.

Dans la partie orientale de la Méditerranée, le commerce des Carthaginois était beaucoup moins étendu ?[ue dans la partie occidentale. Touteois, ils avaient encore, pour les produits de leur industrie, de nombreux débouchés en Grèce et en Italie. C'était là principalement que, outre les pierres fines et les esclaves noirs, ils vendaient les objets sortis de leurs manufactures.

Commerce par terre. —Le commerce par terre était très-actif et trèsétendu. Des caravanes arrivaient du fond de l'Arabie , et , passant par les

stations du désert , depuis l'Egypte jusqu'à Ammonium, et depuis Ammonium jusqu'à la grande Leptis, ou jusqu'aux tentes des premières tribus nomades soumises à Carthage, elles transmettaient les trésors de l'Orient. D'un autre côté , le commerce par terre s'étendait jusqu'au Niger, ou les Carthaginois envoyaient du sel et d'autres produits, et recevaient des grains d'or en échange. Outre les grains d'or, les Carthaginois tiraient de l'intérieur de l'Afrique des esclaves noirs, des dattes et des pierres précieuses, que Pline appelle Carbunculi carchedonii. Les peuples nomades étaient, si nous pouvons nous exprimer ainsi, les intermédiaires de ce grand commerce. Ils se chargeaient de porter les marchandises à leur destination. Cependant les Carthaginois eux - mêmes se joignaient quelquefois aux caravanes, et nous savons qu'un certain Magon , marchand de Carthage, fit trois fois le voyage du désert.

Industrie. — A Carthage , il y avait plus de commerce que d'industrie. Les Carthaginois échangeaient souvent , sans les livrer à la fabrication , les produits qu'ils allaient recueillir dans les contrées lointaines. Toutefois, la magnificence et le luxe qui éclataient à Carthage attestent que , dans cette ville florissante, les arts manuels étaient pratiqués et cultivés avec soin. Certaines branches de l'industrie reçurent chez les Carthaginois de grands âéveloppements; nous citerons , entre autres , la fabrication des tissus. Dans l'antiquité, les étoffes qui sortaient des fabriques carthaginoises étaient fort recherchées. Athénée nous apprend qu'un Grec, nommé Polémon , avait fait un traité spécial sur la fabrication de ces étoffes (*). Carthage possédait , dans l'île de Malte , de nombreuses manufactures qui produisaient des tissus renommés pour leur finesse et leur beauté.

Monnaies. — Frappait-on , à Carthage, des monnaies d'or et d'argent?

(*) L'ouvrage de Polémon était iniitulé ;

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C'est là une question que les numismates n'ont point encore résolue. Il existe des monnaies qui ont été frappées par les Carthaginois dans les villes de la Sicile , et qui portent une inscription punique. Il est vraisemblable que la métropole n'attendit point l'exemple de ses colonies pour avoir une monnaie. Toutefois, il est à peu près certain que les Carthaginois apprirent dans les villes grecques de la Sicile les éléments de l'art numismatique. Si, dans les premiers siècles qui suivirent sa fondation , Carthage n'eut point de monnaies , c'est que dans les pays où elle pénétrait le commerce se faisait par échange.

Forces militaires de Carthage ; ARMÉES NAVALES. — NOUS croyons indispensable de donner ici quelques détails sur les forces militaires de Carthage , sur ses armées de terre et de mer. Au rapport des historiens, il y avait deux ports à Carthage; l'un était destiné aux vaissaux du commerce, l'autre aux vaisseaux de guerre.

Ce dernier contenait ordinairement cent cinquante et deux cents galères.

Dans les premiers temps de la république, les vaisseaux étaient tous à trois rangs de rames. Mais les forces navales de Carthage s'accrurent considérablement à l'époque où elle entra en lutte avec les Romains. Alors aussi les Carthaginois firent de grands progrès dans l'art de construire les vaisseaux. En effet, nous voyons que, dans un combat livré à Régulus, la flotte carthaginoise se composait de trois cent cinquante galères , à cinq rangs de rames. Chaque galère portait cent vingt combattants et trois cents hommes pour la manoeuvre.

Armées de terre. — Les armées de terre entretenues par la république étaient considérables. Elles se composaient de soldats mercenaires que Carthage avait levés en différents pays. Cependant, dans chaque corps d'armée, il y avait une troupe où les Carthaginois seuls étaient admis. C'étaient les fils des grandes familles qui venaient s'exercer au métier des armes , et se préparer, dans les combats, aux

divers commandements des armées, La légion composée de Carthaginois était peu nombreuse. Si l'on en croit Diodore , il arriva une fois que , dans une armée de soixante et dix mille hommes, on ne compta que deux mille cinq cents Carthaginois. « Le « nombre des citoyens carthaginois « qui servaient dans les armées , dit « Heeren , n'était jamais considérable.

« Les peuples tributaires de l'Afrique , « que Polybe appelle toujours Libyens, « formaient l'élite des troupes. Ils « combattaient à cheval ou à pied, et « ils étaient le noyau de la grosse ca- « valerie et de la grosse infanterie. Ils « portaient de longues piques qu'An- «. nibal changea , après la bataille de « Trasimène , contre des armes ro- « maines. A côté de ces troupes se « rangeaient les Espagnols et les Gau- « lois. Les soldats espagnols étaient « les plus disci plinés des armées de la ré- « publique ; ils faisaient ordinairement « le service de la grosse infanterie. Ils «■ portaient des habits blancs de lin «avec des ornements rouges; une « grande épée, qui pouvait tout à la fois « frapper et percer , était la principale « de leurs armes. Les Gaulois com- « battirent de bonne heure dans les « rangs carthaginois. Dans la bataille '< ils étaient nus jusqu'à la ceinture, et « n'avaient qu'un sabre pour frapper « l'ennemi. L'Italie grossissait le nom- « bre des mercenaires de Carthage.

« Les Liguriens paraissent dans ses « armées au commencement de la lutte « contre Rome , et les Campaniens « déjà à l'époque des guerres contre « Syracuse. La république avait aussi « des Grecs à son service. Les îles Ea- « léares fournissaient à Carthage jus- «'qu'à mille soldats. Us portaient une « fronde qui avait presque l'effet de « nos petites armes à feu , car les « pierres qu'elles lançaient brisaient « les boucliers et les cuirasses. Dans « une bataille contre les habitants de « Syracuse , ils assurèrent , par leur « adresse , la victoire aux-Carthaginois. « Mais la force principale des armées a de Carthage consistait en cavalerie « légère, que la république tirait des

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« tribus nomades placées sur les deux « côtés de son territoire. Toutes ces «(tribus, depuis les Massyliens liini- « trophes jusqu'aux Maurusiens de- « meurant dans le Fez et le Maroc « modernes, avaient l'habitude de se « battre dans les armées des Carthagi- « nois, et d'être à la solde de cette na- « tion. La levée des troupes était faite , « dans les provinces de l'Afrique .aussi «bien qu'en Europe, par des séna- « teurs députés qui pénétraient jus- « qu'aux contrées les plus lointaines.

« Les cavaliers numides couraient sur «de petits chevaux non sellés, qui « él aient dressés à des évolutions ra- « pides, et qu'ils dirigeaient sans frein. « La [H'.'ui d'un lion ou d'un tigre leur « fournissait à la fois un vêtement et « une couche pendant la nuit; et, lors- « qu'ils combattaient à pied , un mor- « ceau de peau d'éléphant leur servait « de bouclier. Leur attaque était ter- « rible à cause de l'agilité de leurs « chevaux ; et la fuite n'avait rien de « honteux pour eux, puisqu'ils fuyaient « seulement pour faire une nouvelle at- « taque. La grosse cavalerie se compo- « sait , suivant Polybe, de Carthagi- « nois, de Libyens, d'Espagnols et de « Gaulois. » Dans les armées de Cartilage, on voyait aussi des éléphants qui étaient guidés par des Éthiopiens.

Heeren suppose que ce ne fut qu'après les guerres de Pyrrhus, en Sicile, que les Carthaginois' employèrent ees animaux dans les batailles.

Pour une partie de l'armée soudoyée par Carthage , le service militaire était permanent. Ainsi , comme nous l'avons déjà remarqué, il y avait des garnisons de mercenaires fixées dans les îles et les provinces soumises à la république. Les flottes et les armées de terre avaient des chefs distincts. Toutefois, les commandants des flottes étaient subordonnés aux généraux des armées de terre lorsqu'ils agissaient conjointement. Dans les autres circonstances, le commandant de la flotte recevait directement les ordres du sénat. Enfin , nous savons qu'il existait des casernes à Carthage. Dans les murs de la citadelle, on avait pratiqué des écuries

pour trois cents éléphants et quatre mille chevaux. Il y avait des logements pour vingt mille fantassins, et des magasins remplis de ce qui était nécessaire à la subsistance des hommes et des animaux employés à la guerre (voy.

plus bas la Topographie de Car thagè).

Le récit de la lutte terrible et dangereuse que les Carthaginois eurent à soutenir contre leurs propres soldats après la première guerre punique (*) , nous dispense d'entrer ici dans de longues considérations sur les avantages ou les périls réservés aux États qui entretiennent des armées composées tout entières de mercenaires. En terminant ce que nous avions à dire du système militaire des Carthaginois, nous devons encore faire une remarque , c'est que les Romains essayèrent constamment , depuis le jour où pour la première fois ils franchirent le détroit de Messine, de détacher de Carthage toutes les provinces où elle enrôlait des mercenaires. Ils lui enlevèrent la Sicile, la Corse et la Sardaigne; ils s'allièrent aux Phocéens de Marseille et à quelques-unes des nations qui habitaient le midi de la Gaule; en Espagne, par des actes de clémence et de générosité , ils se concilièrent un grand nombre de peuples; enfin, en Mauritanie et en ISumidie , à force d'adresse, ils se firent des amis nombreux et dévoués. Cette politique réussit aux Romains, qui anéantirent ainsi peu à peu, mieux qu'ils ne l'auraient fait par de grandes batailles, toutes les forces des Carthaginois.

Religion des Carthaginois. — Les émigrés qui fondèrent Carthage apportèrent avec eux , sur la côte d'Afrique, la religion de la Phénicie. Cependant, nous devons ajouter que, dans cette religion, par suite du long contact des Carthaginois avec les Libyens et les Grecs de la Sicile, il s'introduisit un grand nombre d'éléments étrangers. INous donnerons ici les noms des principales divinités adorées à Carthage. Le premier de tous les dieux était Baal ou Moloch, le seigneur, le

(*) Voyez plus haut p. 65 et suiv.

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roi du ciel. C'était le dieu suprême dans lequel les Grecs crurent voir Kronos, et les Romains Saturne. A ce dieu Baal, les Carthaginois associèrent la puissante déesse Astarté. La déesse Astarté ou Astaroth (ce mot répond à l'idée de souveraine du ciel et des astres) fut appelée par les Grecs Uranie, et par les Romains la Déesse cel'esté ou Junon. A près Baal et Astarté, nous devons mentionner le dieu Melcarth. Chaque année, Cartilage, par un pieux respect et en souvenir de sa parenté, envoyait dans sa vieille métropole un vaisseau chargé de riches offrandes pour le dieu Melcarth, qui était le génie tutélaire de la ville de Tyr. Les Carthaginois transportèrent dans toutes leurs colonies le culte de Melcarth (Hercule tyrien), aussi bien que celui de Baal et $ Astarté. Plusieurs écrivains de l'antiquité ont rangé aussi au nombre des dieux puniques Ësmun-Esculape, qui avait son temple sur la colline de Byrsa. Comme nous l'avons dit, les Carthaginois adoptèrent quelques-unes des divinités étrangères. Ils empruntèrent aux Grecs le culte de Cérès et de Proserpine, peut-être même celui d'Apollon; et, s'il faut en croire Diodore de Sicile, ils envoyèrent une fois des ambassadeurs au temple de Delphes. Les fonctions du sacerdoce étaient recherchées par les familles les plus illustres delà république ; cependant il n'y avait point à Carthage de caste sacerdotale (*).

« Le caractère de la religion cartha- « ginoise fut comme celui de la nation «qui la professa, mélancolique jus- « qu'à la cruauté. La terreur était le « mobile de cette religion, qui avait « soif de sang et s'environnait des plus « noires images. A voir les abstinen- « ces, les tortures volontaires, et suret tout les horribles sacrifices dont elle « faisait un devoir aux vivants, on s'é- « tonne peu que les morts aient dû leur « sembler dignes d'envie. Elle impo-

(*) Voyez sur la religon des Carthaginois le savant ouvrage de Muater {Religion der Carthager) ; voyez aussi Wilhelm Bôtticher {Geschiclite der Carthager), p. 77 et suiv.

sait silence aux sentiments les plus sacrés de la nature, elle dégradait les aines par des superstitions tour à tour atroces et dissolues , et l'on est réduit à se demander quelle influence vraiment morale elle put exercer sur les mœurs du peuple. Aussi le portrait que l'antiquité nous a laissé des Carthaginois est- il loin d'être flatteur: à la fois durs et servîtes, tristes et cruels, égoïstes et cupides, inexorables et sans foi, il semble que l'esprit de leur culte ait conspiré avec la jalouse aristocratie qui pesait sur eux, avec leur existence toute commerciale et industrielle, à fermer leurs cœurs aux émotions généreuses, aux besoins d'un ordre élevé. Ils pouvaient avoir quelques nobles croyances, mais dont la pratique se ressentait peu. Une déesse présidait à leurs conseils publics , mais ces conseils, ces assemblées se tenaient la nuit, et l'histoire dépose des terribles mesures qui s'y agitaient. Le dieu de la clarté solaire, Hercule , fut le patron de Carthage comme celui de Tyr ; il y donna l'exemple des grandes entreprises et des hardis travaux ; mais le sang y souillait sa lumière , et tous les ans, des victimes humaines tombaient au pied de ses autels aussi bien qu'aux fêtes de l'impitoyable Baal. Partout où les Phéniciens , où les Carthaginois après eux portèrent leur commerce et leurs armes, non-seulement à certaines époques , mais dans toutes les conjonctures critiques^ leur fanatisme exalté renouvela ces immolations sanguinaires. En vain Gélon de Syracuse, avec l'autorité de la victoire; en vain, par une pacifique influence, les Grecs euxmêmes tixés à Carthage tentèrent d'y mettre un terme, l'antique barbarie reparut sans cesse et se maintint dans la Carthage romaine. Au commencement du troisième siècle de notre ère, on découvre encore des vestiges de ce culte affreux , tout au moins alors pratiqué en secret. Dès l'an 655 de Rome, tous les sacrifices humains avaient été prohibés; mais

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« plus d'une fois les empereurs se trou- « vèrent dans la nécessité de répéter « cette défense, et nous devons ajouter « que, pendant longtemps, la sévérité « des lois romaines ne put mettre un «terme à ces hideuses immolations(*).»

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