DERNIÈRE AMBASSADE DE SYPHAX A SCIPION*, RÉPONSE DE SCIPION
Le rusé Asdrubal avait rendu à sa patrie un service important, en compromettant Syphax auprès des Romains. Mais il n'avait pas oublié que ce prince avait récemment donné sa parole à Scipion; il connaissait l'esprit inconstant du roi barbare, et il désirait l'amener à une rupture définitive avec Rome. Il détermina donc Syphax, tant par ses discours que par les caresses de Sophonisbe, à envoyer en Sicile des ambassadeurs, qui déclarèrent à Scipion que les promesses de leur maître n'étaient plus un motif suffisant pour qu'il passât en Afrique.
Ils lui apprirent que Syphax avait épousé la fille d'Asdrubal, et qu'en conséquence de ce mariage, qui le réconciliait avec les Carthaginois, il désirait que la guerre entre les deux
NUMIDIE ET MAURITANIE
républiques se fit toujours loin de l'Afrique, pour qu'il ne fût pas dans la triste nécessité de se prononcer pour l'un ou l'autre peuple. Ils terminèrent en déclarant que si les Romains venaient attaquer Carthage, Syphax ne pourrait se dispenser de combattre pour la contrée qui lui avait donné naissance, et pour la patrie de son épouse et de son beau-père. Un tel langage équivalait à une déclaration de guerre. Scipion avait beaucoup compté sur Syphax pour la réussite de son projet; mais les menaces d'un Numide ne pouvaient faire reculer un Romain. Scipion répondit à Syphax pour l'exhorter à ne point violer les lois de l'hospitalité; il lui parla au nom de sa foi, de sa conscience; il invoqua le respect du aux dieux, témoins et vengeurs des traités. Tous ces motifs n'étaient guère propres à toucher le barbare; mais, en répondant ainsi, Scipion mettait la modération et la justice de son côté. Il se hâta de renvoyer les ambassadeurs numides; et quand ils furent partis, il lit croire à ses soldats qu'ils étaient venus pour l'exhorter à presser son départ, et il représenta Syphax comme faisant des vœux pour son entreprise, aussi bien que Massinissa. Telles furent les négociations de Rome et de Carthage avec les souverains de la Numidie avant la fin de la seconde guerre punique. Elles nous font comprendre toute l'importance que les deux rivales attachaient à l'assistance de ces princes; et les détails dans lesquels nous sommes entrés à ce sujet forment le coin-* plément de l'histoire de cette seconde guerre punique dont l'ensemble a été présenté plus haut, dans la partie de ce volume qui traite de Carthage.
AFFAIRES INTÉRIEURES DE LA NU- MIDIE; MORT DE GALA; DÉSALCÈS; CAPUSA ; LUCUMACÈS ; USURPATION
de mezétule. — La fidélité de Massinissa au parti romain a déterminé Tite-Live à insérer dans son histoire un long épisode sur les variations de fortune que ce prince eut à subir alors en perdant et en recouvrant son royaume; et cet intérêt, inspiré par
Massinissa à l'écrivain romain , nous a valu un des fragments les plus considérables que nous ayons sur l'histoire intérieure de la Numidie.
Pendant que Massinissa combattait encore en Espagne pour les Carthaginois , le roi Gala, son père, mourut. Selon la coutume qui régissait la succession royale , Désalcès , frère de Gala, monta sur le trône à sa place.
Désalcès était déjà d'un âge trèsavancé ; il mourut aussi peu de temps après , et l'héritage paternel passa entre les mains de Capusa, l'aîné de ses deux fils , dont le plus jeune était encore enfant. Mais Capusa ne sut pas s'affermir sur un trône qu'il ne devait qu'au droit de la naissance, et nullement à son propre mérite. Il y avait alors chez les Numides Massyliens un homme appelé Mezétule, qui n'était pas étranger par son origine à la race royale, mais qui sortait d'une famille ennemie et toujours en rivalité avec celle qui possédait alors le pouvoir.
Mezétule, affectant une haine violente contre la royauté, acquit un grand crédit dans la nation , et l'excita à la révolte. Quand il fut assez fort, il marcha contre Capusa, qui fut forcé d'en venir aux mains avec le rebelle. Dans ce combat, où il s'agissait de sa couronne , Capusa fut vaincu , et resta avec ses principaux partisans sur le champ de bataille. Alors les tribus qui formaient son royaume reconnurent pour chef Mezétule, qui prit l'autorité, en refusant habilement le titre de roi. Il couronna même un enfant, Lucumacès, le seul qui eut survécu de la postérité de Capusa , et gouverna comme tuteur de ce jeune prince. Mezétule rechercha l'amitié de Carthage; il épousa une femme d'une des principales familles de cette ville, qui était nièce d'Annibal , et qui avait déjà été donnée en mariage à Désalcès. Il renoua avec Syphax les liens d'une ancienne hospitalité. Il prenait toutes ces précautions contre Massinissa , dont il craignait le retour et les tentatives.
MASSINISSA REVIENT EN NUMIDIE ; IL EST VAINQUEUR DE MEZÉTULE ET DE LUCUMACÈS ; IL PACIFIE LA NU-
L'UNIVERS
midie ( 206 avant notre ère ). -~ En apprenant la mort de son père et le meurtre de Capusa , Massinissa quitta l'Espagne et passa en Mauritanie (206). Depuis longtemps il ne cherchait qu'un prétexte pour abandonner les Carthaginois , qui , de leur côté , se défiaient de ses dispositions. Aussi , au rapport d' Appien, Asdrubal, craignant les résultats de son retour en Numidie, essaya-t-il de le faire assassiner. Massinissa échappa, et" se présenta auprès de Bocchar, roi des Maures. Il obtint de lui , par les plus humbles et les plus pressantes prières , un corps de 4,000 hommes, qui devaient seulement lui servir d'escorte pour le voyage, Bocchar refusant de lui donner du secours pour la guerre qu'il allait entreprendre. A peine arrivé sur les frontières de l'ancien royaume de Gula , Massinissa fait un appel à ses amis et à ceux de son père. Environ 500 Numides vinrent le trouver. Il renvoie les cavaliers maures avec lesquels il avait traversé les États de Syphax, et, réduit à d'aussi faibles ressources , mais plein d'ardeur et d'espérance, il entreprend la conquête de l'héritage paternel. Le hasard lui procura une heureuse rencontre. Lucumacès , épouvanté à son approche , se rendait chez Syphax pour demander du secours. Massinissa le surprit en chemin , le vainquit , et le força à se réfugier dans Thapsa, près de laquelle s'était livré le combat. Ensuite, ayant investi la ville, il l'emporta presque aussitôt : de ceux qui entouraient Lucumacès, une partie se rendit au vainqueur , une autre fut massacrée, et le reste parvint, avec le roi, à gagner le royaume de Syphax. Le bruit de cet heureux commencement s'étant répandu partout, les Numides accoururent en foule auprès de Massinissa, et parmi eux se trouvaient des vétérans de Gula , qui avaient à cœur le rétablissement de son iîls , et qui se dévouèrent à lui. De part et d'autre on se prépara à une action décisive. Mézétule et Lucumacès avaient une armée plus considérable que celle de Massinissa; car, outre leurs partisans,
ils avaient encore reçu de Syphax un corps de 15,000 fantassins; leur cavalerie s'élevait à 10,000 hommes.
Malgré l'infériorité de ses forces, Massinissa eut l'avantage. Il dut la victoire au courage des vieux soldats de son père et à sa propre expérience de la guerre, qu'il avait acquise en combattant en Espagne. Le jeune roi et son tuteur se réfugièrent , avec une petite troupe de cavaliers , sur le territoire carthaginois. Massinissa avait recouvré son royaume; mais comme il prévoyait qu'il aurait bientôt à soutenir une guerre plus dangereuse avec Syphax , il jugea à propos de se réconcilier avec son parent. Il fit proposer à Lucumacès de revenir en Numidie , l'assurant qu'il occuperait auprès de lui le même rang, et qu'il jouirait des mêmes honneurs que Désalcès auprès de Gula. Quant à Mézétule, il lui promettait le pardon, et la restitution de tous ses biens. L'un et l'autre accepta, revint dans la Numidie, qui aurait pu être tranquille sans les ennemis du dehors.