PARTAGE DU ROYAUME ; LA DIS- CORDE ÉCLATÉ ENTRE LES PBINCES
— Les trois princes songèrent d'abord à se partager les provinces que Micipsa leur avait léguées. Après des arrangements pris et acceptés d'un commun accord , Adherbal reçut pour sa part les terres confinées entre YAmpsa<7a(Oued-el-Kebir), la Tucca (Zaïne), et'le Muthul (Hamise) ; Jugurtha fut appelé à régner des rives de la Mulucha jusqu'à celles de YAmpsaga; tout le reste des États de Micipsa tombait en partage à Hiempsal (*).
(*) Nous empruntons ces délimitations si précises à un excellent travail deM. L. Marcus. Nous devons déclarer ici que nous nous conformerons en général, dans le récit qui va suivre, aux opinions émises dans ce tra-
Ce fut à l'occasion du partage que la discorde éclata entre les trois princes. Jugurtha aurait hésité longtemps peut-être à mettre à exécution ses projets ambitieux , s'il n'avait été violemment excité et entraîné malgré lui par le caractère fougueux et hautain de Hiempsal. Un jour, dans une réunion des trois princes , Hiempsal , le plus jeune , s'assit à la droite d'Adherbal , afin que Jugurtha n'eût pas la place du milieu, que les Numides regardent comme la plus honorable ; cependant, à la fin, pour se débarrasser des instances de sori frère, il consentit, quoique avec peine , à siéger d'un autre côté. Ce fut dans la. même réunion que Jugurtha ayant insinué qu'il convenait d'annuler les mesures prises par Micipsa dans les cinq dernières années de sa vie , parce que le roi ne jouissait plus alors de toute sa raison , Hiempsal repartit vivement : « .l'y consens ; vous cessez donc d'être roi, puisque vous n'avez été appelé à partager le royaume que depuis trois ans. » Cette réponse fit sur l'âme de Jugurtha une vive impression , et il résolut de ne pas tarder à tirer vengeance de celui qui l'avait outragé.
JUGURTHA ASSASSINE HIEMPSAL; ADHERBAL IMPLORE L'ASSISTANCE DES ROMAINS*, PARTIALITÉ DU SÉ- NAT; DES COMMISSAIRES SONT EN- VOYÉS en Afrique (de 118 à 114 de notre ère). — Après avoir accompli le partage d'un commun accord , les princes s'étaient séparés. Hiempsal se rendit à Thermida (*). Jugurtha, qui
vail , qui a pour titre : Parallèle entre les opérations militaires de Métellus et de Marius contre Jugurtha , les premières invasions des Arabes et les exploits des Français dans l'Algérie. C'est à la suite de la traduction de l'ouvrage de Mannert , faite en commun avec M. Duesberg, que M. Marcus a rejeté, sous forme d'appendice , le travail très-remarquable dont nous parlons.
(*) « Thermida ou Tlùrmida paraît être la même ville que Timida de la Proconsulaire, ou province de Carthage. Cette ville porte souvent le nom de Regia dans les Actes de l'Église ; son emplacement coïncide,
L'UNIVERS
avait introduit ses soldats dans la ville, par trahison, l'y fît assassiner. La nouvelle de ce meurtre se répandit bientôt; mais Jugurtha, sans tarder, appelle autour de lui ses partisans , qui étaient nombreux et dévoués , et se met en mesure de s'emparer de toute la Numidie. Adherbal épouvanté s'était hâté d'envoyer des ambassadeurs à Rome, pour implorer l'assistance du sénat. Toutefois, sans attendre leur retour, il s'avance contre les meurtriers de son frère, à la tête des Numides qui se sont dévoués à sa fortune. Mais les soldats de Jugurtha étaient plus braves et mieux exercés que les siens ; dès le premier combat il fut vaincu , et forcé de se réfugier dans la partie de l'Afrique qui avait été réduite en province romaine. De là il gagna l'Italie et Rome. Le vainqueur ne fut pas complètement rassuré par la fuite d'Adherbal ; il craignait les Romains, et, pour diminuer l'effet que devaient produire sur le sénat les plaintes de celui qu'il avait dépouillé , il envoya , de son côté, avec des sommes considérables en or et en argent , des émissaires qui devaient gagner à sa cause les plus notables patriciens. Ces émissaires s'adressèrent d'abord aux nobles romains que Jugurtha avait connus au siège de Numance; puis, à l'aide de ces anciens amis, ils en gagnèrent de nouveaux.
L'or et les promesses firent alors dans les esprits un si grand changement , qu'après avoir été l'objet de "la haine la plus vive , Jugurtha, suivant le témoignage de Salluste, jouit tout à coup des bonnes grâces et de la faveur de la noblesse. Quand on assigna un jour à Adherbal pour entendre ses plaintes , sa cause, dans le sénat, était déjà perdue.
Les paroles adressées par Adherbal
selon toutes les apparences avec celui de la moderne Jama , prise à tort par plusieurs géographes de notre époque, pour l'ancienne Zama Regia, dont le nom actuel est Zouarin.n M. Marcus; voy. les notes qui suivent sa traduction de la Géographie de l'Afrique ancienne, par Mannert , p. 702.
aux sénateurs furent touchantes. Après avoir exposé ses malheurs , il dévoila indirectement les manoeuvres des émissaires de Jugurtha, et laissa entendre que plusieurs parmi ses juges avaient été gagnés à l'avance. « Pères conscrits, dit-il, Massinissa nous a formés , par sa conduite et par ses paroles , à ne nous attacher qu'au peuple romain, à ne faire ni alliances ni confédérations nouvelles, à nous croire très-puissants par votre amitié seule ; et si la fortune de votre empire venait à changer, à nous ensevelir en même temps sous ses ruines. Votre valeur et la faveur des dieux ont assuré votre grandeur et votre puissance ; tout seconde vos vues et obéit à vos lois; rien donc de plus aisé pour vous que de venger les injures faites à vos alliés. La seule chose que je craigne, c'est que quelques-uns de vos citoyens, séduits par des liaisons peu éclairées avec Jugurtha , ne traversent vos intentions; et j'apprends, en effet, qu'ils n'épargnent ni efforts, ni brigues, ni importunités auprès de chacun de vous, pour vous engager à ne rien décider en son absence, et sans avoir examiné le fond de l'affaire; qu'ils m'accusent d'exagérer et de feindre que j'ai été forcé de fuir, quoique je sois libre de rester dans mon royaume. Puissé-je le voir , le parricide auteur de mes maux, réduit à feindre comme moi ! Puissiez vous un jour, vous ou les dieux immortels , prendre connaissance des affaires des hommes , afin que le malheureux qui aujourd'hui s'enorgueillit et se prévaut de ses crimes , livré alors à tous les supplices imaginables, soit rigoureusement puni de son ingratitude envers notre père , de l'assassinat de mon frère , et de mes propres malheurs. » Après avoir écouté Adherbal , les sénateurs donnèrent la parole aux ambassadeurs de Jugurtha. Us dirent que les Numides avaient tué Hiempsal à cause de sa cruauté; qu'Adherbal, ayant été l'agresseur, se plaignait, après avoir été vaincu, de n'avoir pu réussir dans son entreprise; que Jugurtha conjurait le sénat de ne le point croire autre qu'on ne l'avait
Connu à Numance , et de ne pas s'en rapporter aux invectives de son ennemi plutôt qu'à ses actions. Les discours étant terminés , les deux parties quittèrent l'assemblée. Le sénat entra alors en délibération. Le nombre de ceux qui avaient été gagnés par l'or de Jugurtha était plus grand qu'Adherbal lui-même, dans ses craintes, ne l'avait pensé. Quelques hommes austères se levèrent, il est vrai , pour prendre la défense de l'opprimé; mais leurs paroles furent étouffées par ceux qui voulaient justifier Jugurtha. « Le parti victorieux dans le sénat, dit Salluste, fut celui qui préférait la richesse ou la faveur à la justice. Il fut arrêté que dix commissaires régleraient, entre Jugurtha et Adherbal, le partage des États de Micipsa. On mit à la tête de cette commission Lucius Opimius , personnage fameux, et qui avait alors un grand crédit dans le sénat, pour avoir, pendant son consulat, fait périr Caïus Gracchus avec M. Fulvius, et poussé jusqu'à la barbarie la victoire de la noblesse sur le peuple. Il s'était déclaré à Rome pour Jugurtha, et ce prince le reçut avec une distinction particulière ;*à force de présents et de promesses , il l'amena au point d'en obtenir le sacrifice de sa réputation, de son devoir, en un mot, de ses plus chers intérêts : il tenta les autres commissaires par les mêmes voies, et la plupart se laissèrent gagner; bien peu préférèrent leur devoir à l'argent. Dans le partage, la partie de la Numidie, voisine de la Mauritanie, qui est la plus fertile et la plus peuplée , fut assignée à Jugurtha ; l'autre partie, qui a plus d'apparence que d'avantages réels , et qui est mieux pourvue en ports de mer et en édifices, devint la portion d' Adherbal. »
LA GUERRE RECOMMENCE ENTRE JUGURTHA ET ADHERBAL ; CELUI-CI EST VAINCU; SIEGE DE CIRTA; PRISE DE LA VILLE; MORT D' ADHEREAL
(112 et 113 avant notre ère). — Après le départ des commissaires, Jugurtha, enhardi par le succès que ses envoyés avaient obtenu dans le sénat, et comp-
tant d'ailleurs , pour ses entreprises futures , sur la puissance de son or, n'hésita point à reprendre les armes et à faire une guerre injuste au malheureux Adherbal. Ce n'était point seulement une large part de la Numidie qu'il convoitait, il voulait encore régner seul sur les vastes contrées qui avaient appartenu jadis àMassinissa et à Micipsa. II se jeta donc avec des corps armés sur les frontières d'Adherbal , porta le ravage dans les campagnes et dans les villes, et fit un grand butin. Adherbal , qui connaissait la force et les ressources de son rival , n'essaya point de se venger : il tenta encore la voie des négociations.
Ce ne fut qu'après le retour de ses ambassadeurs , qui avaient été reçus avec mépris et insulte, et lorsque son ennemi pénétra de nouveau dans son royaume avec une puissante armée, qu'il se décida à lever des troupes. Jugurtha n'avait rien tant désiré que de l'amener à cette extrémité. Les deux armées se rencontrèrent un soir, aux environs de Cirta. Pendant la nuit qui suivit cette rencontre, les soldats d' Adherbal se livrèrent au repos, en attendant le jour qui devait éclairer la bataille; mais Jugurtha, profitant de l'obscurité, se jeta à l'improviste sur le camp de ses ennemis, plongés dans le sommeil ; il remporta une facile victoire , et extermina tous ceux qui lui opposèrent de la résistance. Adherbal, escorté d'un petit nombre de cavaliers, se sauva en toute hâte à Cirta. Il était suivi de près par les vainqueurs , qui ne s'arrêtèrent qu'aux portes de la ville, défendues par des soldats italiens. Jugurtha voulant finir la guerre d'un coup, et comptant sur un facile succès , vint investir Cirta. Mais la ville, par sa position et par la bravoure des soldats italiens , était bien défendue. Jugurtha fut donc forcé de commencer un siège en règle. Il employa de nombreuses machines , et donna de fréquents assauts pour emporter la place. Cependant le bruit des événements qui s'accomplissaient alors en Afrique était venu jusqu'à Rome.
Le sénat envoya trois députés aux
L'UNIVERS
deux rois, pour arranger, s'il était temps encore, tous leurs différends à l'amiable. Jugurtha trompa les Romains par des paroles pleines de soumission, et en protestant de son bon droit. Les députés revinrent en Italie sans avoir délivré Adherbal , et laissant toutes choses indécises.
Jugurtha redoubla alors de surveillance, et pressa de plus en plus le siège de Cirta. Adherbal , prévoyant les maux qui l'attendaient, résolût de s'adresser encore une fois au sénat romain. Il choisit , parmi ceux qui l'avaient accompagné dans sa fuite, deux hommes dévoués , et prêts à braver pour lui tous les périls. Il les encouragea par des promesses, et les pressa de traverser le camp ennemi et de gagner le rivage. Ils devaient se rendre en Italie, etdemander au sénat romain une prompte assistance. Les deux Numides réussirent à échapper à l'ennemi, et en peu de jours ils portèrent à Rome la lettre d' Adherbal. Touchés des prières du roi assiégé et de ses pressantes instances , les sénateurs décidèrent que de nouveaux députes partiraient sans retard pour l'Afrique.
On les choisit parmi les personnages qui jouissaient dans la république, par leur âge et les charges qu'ils avaient remplies, d'une grande illustration.
Arrivés àUtique, ils signifièrent à Jugurtha que, dans un bref délai, il eut à se rendre auprès d'eux dans la province romaine. Jugurtha hésitait. Il voulut tenter encore , avant d'obéir aux ordres des députés , de prendre Cirta par la force. Il donna un assaut général, mais il échoua. Il se décida alors à se rendre dans la province romaine. Accompagné d'un petit nombre de cavaliers, il se présenta devant les envoyés du sénat, qui lui firent de terribles" menaces. Il ne se laissa point déconcerter; il eut recours à l'astuce, et peut-être à l'argent; et , après bien des conférences inutiles, les Romains quittèrent l'Afrique sans avoir l'ait lever le siège de Cirta. A cette nouvelle, le désespoir s'empara d' Adherbal et de la garnison de la ville assiégée. Les Italiens , qui jusqu'alors
avaient combattu si bravement, perdirent courage, et prirent la résolution de se sauver à tout prix. Us conseillèrent à Adherbal de remettre sa personne et la ville entre les mains de Jugurtha, en stipulant toutefois qu'il aurait la vie sauve; et jls lui firent encore espérer, pour l'avenir, l'appui du sénat. Ce conseil était vn ordre, et le malheureux roi, abandonna sa personne et la ville à son implacable ennemi. Oubliant ses serments, Jugurtha livra Adherbal aux plus affreux tourments ; puis il fit massacrer toute la garnison, sans épargner les Italiens, qui invoquèrent en vain, comme leur sauvegarde, la majesté du peuple romain.
GUERRE DES ROMAINS ; CALPUR- NIUS BESTIA ET SCAURUS; JUGUR- THA CORROMPT LES GENERAUX RO- MAINS (112 avant notre ère).— Quand ces nouvelles vinrent à Rome, l'indignation du peuple fut portée à son comble, et le sénat se vit contraint d'adopter contre Jugurtha des mesures énergiques. L. Calpurnius Bestia, l'un des consuls, fut désigné pour porter la guerre en Numidie. Ce fut en vain que le roi numide envoya en Italie son fils, et deux de ses plus intimes confidents. On leur refusa l'entrée de Rome, et Calpurnius, réunissant ses légions, passa de Rhegium en Sicile, et de là en Afrique. Le consul commença la guerre avec vigueur; il ravagea la Numidie , et s'empara de quelques villes. Calpurnius , s'il faut en croire Salluste , était un homme brave et habile; mais ces qualités étaient gâtées par une insatiable avarice. Quand Jugurtha connut le caractère du général qui lui était opposé, il se mit à l'œuvre pour le corrompre. 11 tenta également, par son or, le lieutenant Scaurus , qui , par prudence plutôt que par vertu, lui avait d'abord été opposé. Calpurnius ne résista point aux offres , sans doute considérables , qu'on lui fit. Après avoir reçu l'or du Numide, ce cœur malade (l'avarice, dit Salluste, changea aisément de vues.
Cependant , il fallait traiter secrètement avec Jugurtha. Celui-ci , comme
NUMIDIE ET MAURITANIE
par soumission, se rendit au camp ro main, où il essaya, en présence de tous les officiers, de se disculper des crimes et des manquements de foi qu'on lui reprochait. En public, il ne cessa de protester de ses bonnes intentions; mais en secret il s'arrangea avec Calpurnius et Seaurus , et avec eux il se débarrassa de la guerre aux conditions suivantes : il livra au questeur deCalpurnius trente éléphants , du bétail, un grand nombre de chevaux , et une somme d'argent peu considérable. A ce prix, comme le consul le lui avait promis, il devait rentrer en grâce auprès du peuple romain. A près ce traité, Calpurnius, enrichi mais déshonoré, revint à Rome pour l'élection des magistrats.
JUGURTHA A ROME ; LES TRIBUNS MEMMIUS ET BÉBIUS *, MASS1VA EST ASSASSINÉ ; JUGURTHA SORT DE
rome (111 av. notre ère). — « Quand on eut, dit Salluste , la nouvelle de ce qui s'était passé en Afrique, et de la manière dont les choses s'y étaient faites, il n'y eut à Rome ni lieu , ni assemblée où l'on ne s'entretînt de la conduite du consul. Le peuple en avait un vif ressentiment ; les sénateurs étaient fort embarrassés , et ils ne savaient s'ils devaient ratifier une prévarication si marquée, ou casser ce qui avait été réglé par le consul. C'était surtout Te crédit de Seaurus , le conseiller et l'associé de Bestia dans cette affaire , qui les empêchait le plus de se déclarer pour la raison et la justice. » Cependant le peuple, excité par les tribuns, surtout par l'éloquence de C. Memmius, se décida à mander Jugurtha à Rome. Il voulait vérifier, par les dépositions du roi numide, le crime de prévarication que l'on reprochait au consul et à Seaurus. On envoya donc en Afrique le préteur L. Cassius, qui donna à Jugurtha un sauf-conduit. Le roi n'était pas encore décidé ou préparé à lutter ouvertement contre Rome ; il résolut d'obéir , comptant cette fois encore, non sans raison, sur la puissance de son or et de ses présents. Il gagna en effet à sa cause un homme dont l'assistance , dans cette
conjoncture, devait être plus efficace pour lui que celle de ses anciens amis les sénateurs. C'était le tribun du peuple C. Bébius. Quand Jugurtha parut devant l'assemblée, on l'accabla de toutes parts , malgré son humble contenance , d'injures et de menaces. Le tribun Memmius contint le peuple, et lui rappela que le roi avait reçu un sauf-conduit. Puis il interrogea Jugurtha sur ses crimes, et sur ses rapports avec les nobles romains. On attendait une réponse, lorsque C. Bébius, usant du privilège de sa charge, se tourna vers le roi , et lui défendit de parler. L'indignation du peuple fut portée à son comble; et Bébius, malgré les clameurs et les menaces de ceux qui l'environnaient , persistant à imposer silence à Jugurtha , l'assemblée , à la fin , se sépara. Dès lors le roi numide, et ceux que l'enquête proposée par Memmius avait menacés , reprirent courage.
Jugurtha , débarrassé d'Adherbal , et arrivé à ses fins, puisqu'il se trouvait seul maître de la Numidie, eût évité peut-être la guerre avec Rome , si, par un excès d'audace, il ne se fût porté, sous les yeux mêmes de ses ennemis et de ses accusateurs, à un nouveau crime. Il y avait alors dans la ville un fils de Gulussa; on l'appelait Massiva. Le successeur de Calpurnius dans le consulat, Spurius Albinus, lui fit espérer une part de la Numidie, et l'engagea, dans ce but, à présenter une requête au sénat. Albinus désirait moins soutenir le fils de G ulussa qu'exciter en Numidie une guerre qui , comme il le prévoyait, nécessiterait l'envoi d'une armée consulaire. Massiva se laissa tenter; mais ses démarches lui coûtèrent la vie. Jugurtha fit aposter, par Bomilcar, son parent, des assassins qui tuèrent le nouveau prétendant. Cet attentat porta le dernier coup au crédit de Jugurtha. Il eut beau protester de son innocence, répandre son argent à pleines mains, il ne put se soustraire à l'indignation publique. Bomilcar parvint à "se sauver et à regagner la Numidie; 6t Jugurtha lui-même , sur l'ordre du se*
t UNIVERS.
nat, fut obligé de quitter l'Italie. On dit qu'au moment où il sortit de Rome , il tourna ses regards vers la ville , et s'écria , après quelques instants d'une profonde méditation : « O « ville vénale, tu périras bientôt, si tu « trouves un acheteur ! »
GUERRE CONTRE JUGURTHA ; CON- DUITE DE SPURIUS ALBINUS ET DE SON FRÈRE AULUS ; L'ARMEE RO- MAINE PASSE SOUS LE JOUG (110 av.
notre ère). — La guerre était donc décidée. En conséquence, le consul Spurius Albinus passa en Afrique avec d'abondantes provisions et des renforts considérables. Il commença la campagne avec vigueur, comptant sur un prompt et heureux succès. Mais il avait affaire à un ennemi habile, plein d'expédients et de ruses , qui l'amusa par de feintes soumissions , lui lit perdre en délais un temps précieux , et rendit vaines toutes ses opérations. Quand le consul retourna à Rome pour les comices, les légions romaines n'avaient fait en Numidie aucun progrès. Spurius Albinus avait laissé en partant le commandement des troupes à son frère Aulus, qui avait été propréteur.
Aulus voulut mettre à profit l'autorité dont il jouissait, pour s'illustrer par une action d'éclat, ou pour forcer Jugurtha à lui payer de grosses sommes d'argent. C'est pourquoi il ordonna aux troupes de sortir de leurs quartiers d'hiver, et au mois de janvier il s'avança à marches forcées sur la place de Suthul , où le roi avait déposé ses trésors (*). « La rigueur de la saison,
(*) « Salluste dit, en parlant de Suthul , que le propréteur Aulus Posthumius marcha sur celte ville avec quarante mille hommes, dans l'espoir de s'emparer des. trésors que Jugurtha y avait entassés; mais le prince numide le surprit, et le força de capituler avec tout son monde. Orose (v. i5) raconte que cet événement a eu lieu près de Calama ; or, la position de celte place, qu'Edrisi nomme Calema, est connue; c'est la ville moderne de Guelma, où les troupes françaises avaient établi un camp foitifié lors de la première expédition contre Constantine; donc Suthul correspond également à Guelma. Cette synonymie a été établie pour
dit Salluste, et la situation avantageuse de la place, en rendaient la prise et même le siège impossibles ; car, située au sommet d'une montagne escarpée, les murailles en étaient environnées d'une plaine limoneuse , dont les pluies d'hiver avaient fait un marais. Cependant , soit par feinte , afin d'intimider le roi, soit par un désiraveugle de s'emparer de ce poste , à cause des trésors qu'il renfermait, Aulus lit avancer les galeries , élever des terrasses , et préparer toutes les choses nécessaires au succès de l'entreprise. » Néanmoins Jugurtha, pour dégager la place, employa une ruse qui lui réussit. Il se montra disposé à se soumettre -, puis, pour inspirer à Aulus une confiance encore plus grande, il feignit de se sauver avec les troupes qui jusqu'alors avaient surveillé les opérations de l'armée romaine. Le propréteur n'hésita pas un instant à poursuivre l'ennemi , qu'il croyait réduit à la dernière extrémité. C'est ainsi que le roi numide l'attira peu à peu dans des lieux d'un difficile accès, et se prépara à frapper un grand coup. Une nuit, pendant qu'Aulus et ses soldats, pleins de sécurité, se livraient au repos , Jugurtha , favorisé par les ténèbres et aussi par la trahison , se jeta sur le camp romain. Il y pénétra aisément. Si les Numides , au lieu de
la première fois par M. Dureau de la Malle, dans un article publié dans le Journal des Débats, sur les routes qui mènent de la côte à Constantiue, et plus tard dans sa description de la province de ce nom (p. 20). On a depuis copié à Guelma plusieurs inscriptions latines, dont quelques-unes ont été publiées, par les soins de M. Hase, dans le Journal des savants, de 1837. Il serait bien plus intéressant d'éditer les légendes en caractères inconnus qui couvrent, à ce qu'on dit, plusieurs ruines de Guelma, parmi lesquelles on distingue surtout treize tourelles et un cirque d'une étendue considérable. Il ne faut pas confondre Calama avec Cala, dont Possidius, l'auteur de la Vie de saint Augustin, était évêque à l'arrivée des Yandales en Afrique. » Marcus; voyez les notes qui suivent sa traduction de Mannert, p. 702.
NUMIDIE ET MAURITANIE
mettre leur victoire à profit , ne s'étaient livrés au pillage , l'armée d'Aulus périssait tout entière. Mais ils donnèrent le temps aux Romains, sinon de s'armer pour combattre , au moins de fuir par toutes les issues , et de se rassembler sur une hauteur voisine. Le résultat de cette nuit fut pour Rome une humiliation non moins grande que celle des Fourches Caudines. En effet, dès le matin, Jugurtha fit investir de toutes parts la hauteur où les Romains s'étaient réfugiés. Ceux-ci avaient laissé leurs armes dans le camp, ils ne pouvaient donc résister.
Ils avaient, pour sortir du danger où les avait jetés leur imprudent général, à choisir entre la mort et la honte. Ils préférèrent la honte. Voici à quelles conditions Aulus traita pour lui et les siens avec Jugurtha : son armée devait passer sous le joug , et sortir en dix jours de la Numidie.
Dès qu'on sut à Rome la nouvelle de ce traité, l'indignation fut extrême. Le sénat, se rendant alors l'interprète de tous les bons citoyens, déclara que, sans son ordre et celui du peuple , on n'avait pu faire aucun traité. D'autre part, le consul Albinus se hâta de lever des recrues pour l'armée , et de demander des troupes auxiliaires, comptant que par sa promptitude, et à l'aide de forces supérieures , il parviendrait à battre Jugurtha , et à réparer ainsi le honteux échec subi par son frère. Il revint donc en Afrique ; mais il n'y trouva que des soldats démoralisés, qui vivaient dans la licence et l'indiscipline, et il se vit contraint de renoncer à ses entreprises et de rester en repos.
MÉTELLUS ; IL RETABLIT LA DIS- CIPLINE DANS l'abmée ROMAINE ; CRAINTES DE JUGURTHA ( 109 avant
t notre ère ). — Métellus lui succéda. C'était un homme habile et courageux, qui, malgré son opposition au peuple, était estimé de tous les citoyens pour ses bonnes qualités. On avait foi , à l'avance, en ses succès, parce qu'on le savait incorruptible. Métellus, avant de se rendre en Numidie, fit à Rome et chez les alliés de grands approvi-
sionnements et de fortes levées ; puis il s'embarqua pour l'Afrique. Là , à la vue des désordres qui régnaient parmi les troupes, il comprit aisément que la négligence de Spurius Albinus et de son frère Aulus était l'unique cause du désastre éprouvé par les armes romaines. Il résolut de porter au mal un remède prompt et énergique. Avant de se mettre en campagne et de commencer une guerre décisive, il rétablit la discipline dans le camp. 11 endurcit les soldats aux fatigues par de rudes exercices , et leur enleva tout ce qui pouvait les porter à la mollesse et à la lâcheté. Il décampait chaque jour , faisait de longues marches, puis s'arrêtait pour élever de forts retranchements qu'il abandonnait bientôt. En peu de temps son armée se trouva aguerrie , vigilante et pleine de vigueur : alors commença la guerre. Jugurtha connaissait Métellus. Il ne lui restait, pour éloigner de sa personne et de ses États un ennemi si dangereux, qu'un dernier moyen, la ruse ; et il l'employa. Il fit porter au consul, par des ambassadeurs, des paroles de soumission , déclarant que si on accordait à lui et à ses enfants la vie sauve, il était prêt à abandonner son royaume et ses richesses à la discrétion du peuple romain. Métellus ne se fia point, avec raison , à ces trompeuses avances, et rejeta les prières du roi numide; il fit plus, il essaya de gagner les ambassadeurs de Jugurtha , les excitant par de grandes promesses à trahir et à livrer leur maître ; puis , sans tarder, il entra en Numidie.
PREMIÈRES OPÉRATIONS DE MÉ- TELLUS. — D'abord il ne rencontra point l'ennemi. « Les maisons, dit Salluste , comme s'il n'eût pas été question de guerre, étaient habitées, et les campagnes couvertes de bestiaux et de laboureurs; les officiers du roi venaient des villes et des hameaux au devant de l'armée , et offraient de fournir du blé, déporter les provisions, de faire enfin tout ce qui leur serait ordonné. » Métellus néanmoins, malgré ces apparences, marchait en ordre de bataille et avec les plus grandes
3e Livraison. (Numidie et Mauritanie.)
L'UNIVERS
précautions ; il se tenait à la tête des troupes, et Caïus Marius, son lieutenant , formait l'arrière-garde avec la cavalerie. L'armée romaine s'avança ainsi, sans être inquiétée, jusqu'aux environs de Vacca, l'une des villes les plus florissantes de la Numidie (*). INlétellus envoya garnison dans cette place , qui lui offrait pour ses opérations de grands avantages. Alors Jugurtha essaya encore une fois d'obtenir la paix.
Ce fut en vain; le consul poussa les ambassadeurs à la trahison, et les renvoya. Trompé dans ses espérances, Jugurtha n'hésita plus , et rassembla des troupes pour tenter la fortune des armes. Il fit d'abord observer par ses cavaliers la marche de Métellus; et quand il put se rendre compte de la direction que prenait l'ennemi, il partit en toute hâte pour occuper, sur la route que devaient parcourir les Romains, une forte position.
BATAILLE DU MÏJTHUL. — Dans la
partie de la JNumidie où se trouvait alors l'armée de Métellus, était un fleuve nommé Muthul, qui avait sa source au midi (**). A vingt milles de ce fleuve, et parallèlement à son cours, s'élevait une montagne stérile et inculte, vers le milieu de laquelle venait aboutir une longue colline couverte de myrtes et d'oliviers sauvages. Il n'y avait entre la colline et la montagne qu'une plaine, ou plutôt une gorge étroite entièrement privée d'eau. Ce fut sur la colline que se posta Jugurtha. Il détacha d'abord Bomilcar avec une partie de son infanterie et ses éléphants, et lui ordonna de continuer sa marche en suivant le défilé. Ce dé-
(*) Vacca répond à Bedja. M. Marcus, dans ses notes sur Mannert, réfute avec raison le géographe allemand, qui voit dans Jiedja l'ancienne ville de Bulla regia, pag. yo3 ; voy. aussi p. 679.
(**) Mannert (trad. par MM. Duesberg et Marcus , p. 442) , confondant le Mut/mi de Salluste avec le Rubricatus de Ptolémée , voit dans ce fleuve la Seybouse. M. Marcus, dans ses noies (p. 703), prétend avec raison , suivant nous , que le Muthul n'est point la Seybouse, mais YHamise.
tachement, comme le montre les événements qui suivirent, devait attaquer les Romains en tête, au moment où Jugurtha se jetterait tout à la fois, avec les troupes qui lui restaient, sur leur arrière-garde et sur leurs flancs. Dans ce but, le roi numide prit position sur le penchant de la colline, non loin de l'étroite plaine où devait passer Métellus. Celui-ci, en effet, parut bientôt au sommet de la montagne. En descendant vers la plaine, il examina la colline qui était placée devant lui, et il ne tarda pas à reconnaître l'ennemi. Cependant, à cause des bruyères et des arbrisseaux qui cachaient en partie les hommes et les chevaux, il ne put ni connaître les forces, ni se rendre compte des projets de Jugurtha. Pour ne point s'avancer témérairement, il fit faire halte à ses troupes, puis il changea ses dispositions. Il plaça trois corps de réserve à sa droite, qui était proche de l'ennemi; entre les bataillons il jeta les frondeurs et les archers, et mit toute sa cavalerie sur les ailes. Après avoir pris toutes ses mesures et rangé son armée en bataille, il descendit dans la plaine. Les Numides ne firent aucun mouvement. Métellus, que cette inaction rendait de plus en plus défiant, et qui craignait d'être arrêté trop longtemps dans un pays sans eau, voulut, sans plus tarder, se diriger vers le Muthul. Il détacha donc Rutilius, un de ses lieutenants, avec les cohortes armées à la légère et une partie de la cavalerie, pour s'assurer, non loin du fleuve, d'une forte position. Rutilius se mit en marche et prit l'avance. Quant au consul, il s'avança au petit pas, en colonne serrée. Son arrière-garde avait à peine dépassé les Numides, que ceux-ci, par une conversion rapide, se jetèrent sur elle à Pimproviste; puis, la débordant des deux côtés, ils attaquèrent les Romains tout à la fois sur les derrières et sur les flancs. Jugurtha avait eu soin d'abord de faire occuper par 2,000 fantassins la partie de la montagne d'où le consul était descendu en plaine. L'apparition subite des Numides jeta la confusion dans l'armée
NUMIDIE ET MAURITANIE
romaine. Au premier choc, les rangs furent rompus; mais Mételius parvint peu à peu à rallier ses soldats. La mêlée dura jusqu'à la nuit. A la fin, les Romains voyant qu'ils ne pouvaient battre en retraite, qu'ils perdaient une partie de leurs avantages dans cette action où la tactique était inutile, s'apercevant d'ailleurs que le jour était à son déclin, gagnèrent, sur les ordres de Mételius,' le sommet de la colline. Les Numides ne pouvaient songer à les forcer dans cette position, et ils prirent la fuite.
Romilcar ne fut pas plus heureux que Jugurtha. Il laissa d'abord passer Rutilius; puis, quand il sut que le lieutenant du consul avait assis son camp et se tenait au repos, il disposa ses fantassins et ses éléphants, et s'apprêta à l'attaquer. Rutilius fut averti de l'approche de l'ennemi par les tourbillons de poussière que soulevait, en marchant sur un sol aride, la troupe de Bomilcar. Il se hâta de sortir de ses retranchements et de se mettre en bataille. On se chargea bientôt de part et d'autre avec un grand acharnement.
Les Numides tinrent bon jusqu'au moment où les Romains eurent pris quatre éléphants et tué tous les autres, au nombre de quarante. Ils se sauvèrent ensuite, et n'échappèrent à la mort qu'à la faveur de la nuit. Rutilius, après sa victoire, abandonna son camp, et rejoignit le gros de l'armée sur la colline où Mételius avait pris position. Le consul demeura quatre jours dans ses retranchements sans faire un mouvement. « Quant à Jugurtha, dit Salluste, il s'était retiré dans des lieux couverts de bois et fortifiés par la nature; il y formait une nouvelle armée plus nombreuse, mais sans expérience et sans force réelle, composée de gens plus propres à faire valoir les terres et les troupeaux qu'aux expéditions militaires. Cela vient de ce que chez les Numides il n'y a que la cavalerie de la garde du roi qui le suive dans une déroute; les autres soldats se dispersent, et chacun se retire où bon lui semble, sans enfreindre
en cela les lois de la guerre. Telle est la coutume du pays (*). »
(*) Voici comment M. L. Marcus détermine les lieux où s'accomplirent les événements que nous venons de raconter : «Mételius prit au printemps de l'an 109 le commandement des troupes romaines destinées à combattre contre le roi de Numidie. Il employa les premiers mois de son séjour en Afrique à rétablir la discipline dans les rangs de l'armée, et à laisser le soldat s'endurcir aux travaux et aux fatigues de la guerre par des exercices de tout genre. Ensuite , il pénétra dans la Numidie du côté de la Tucca. La première grande ville qu'il rencontra sur sa route dans le royaume de Jugurtha portait le nom de Vacca (Bedja)\ elle était située, suivant Salluste, à une journée de marche des lieux où les troupes romaines passèrent l'hiver de 109 à 108. De Vacca, Mételius s'avança sur les rives de
YHamisc, que Salluste appelle Muthul
La vaste chaîne de montagnes qui courait dans la même direction que le Muthul est figurée, dans le quatrième segment de la Table de Peutinger, sur la rive droite de l'Hamise ; elle s'étend sur cette carte de la source de cette rivière jusqu'auprès de son embouchure, et forme la partie nord-est du dos montueux que Ptolémée nomme Buzara.
La colline transversale dont Salluste fait mention paraît être identique avec la hauteur dont Abou-Obaïd signale l'existence à l'ouest de Tamedith, qui correspond à l'ancienne Zama, où Annihal fut vaincu par Scipion. Cette place était située dans le voisinage de Naragarra, au midi de la roule qui menait dudit endroit à Sicca Veneria. Les itinéraires marquent trente milles romains (dix lieues) d'intervalle entre ces deux places; Sicca était voisine du point de jonction de YHamise avec la Medjerdah ; il n'est donc pas surprenant que ce soit la première ville de la Numidie qui ait pris volontairement parti pour les Romains , immédiatement après leur victoire sur Jugurtha. La bataille du Muthul a eu lieu quelques jours après l'entrée de Mételius dans la ISumidie; elle fut donc livrée à quelques lieues de dislance , vers le couchant de l'embouchure de YHamise, qui est éloignée de Vacca d'environ dix-huit lieues en ligne droite. L'emplacement des lieux couverts de bois et d'un accès difficile , où Jugurtha se retira après sa défaite, doit être cherché dans