‹ Afrique. Tableau generalChapitre 172 sur 232 · LA GUERRE RECOMMENCE ; RÉVOLTE · texte numérisé non relu

LA GUERRE RECOMMENCE ; RÉVOLTE

de vacca (108 av. notre ère). —Une chose pouvait favoriser Jugurtha , c'était la désunion qui existait entre Métellus et ses principaux officiers. Marius, fatiguédeservir en second dans l'armée, aspirait alors au premier rang. Suivant une vieille tradition, un aruspice lui dit un jour, pendant un sacrifice, qu'il était réservé à de grandes et merveilleuses destinées. Marius prit les secrets mouvements de son ambition pour la voix du ciel; et, après le siège de Zama, il déclara à Métellus qu'il était décidé à quitter l'Afrique pour briguer leconsulat. Celui-ci, orgueilleux comme tous les patriciens, se moqua des projets de son lieutenant, plébéien sans naissance, sans richesses et sans crédit. Marius ne pardonna point à Métellus ses dédains et ses paroles pleines d'ironie. Il fomenta le mécontentement parmi les troupes, et fit si bien, que bientôt officiers et soldats écrivirent à Rome pour se plaindre de Métellus et demander son rappel. Dans toutes les lettres Marius était loué sans mesure , et représenté comme le seul homme capable de mener à bonne fin la guerre d'Afrique.

Ce fut sur ces entrefaites que Jugurtha recommença la guerre. Son premier soin fut de reprendre Vacca , où Métellus avait mis garnison. Il gagna les habitants , qui , à un jour donné , se jetèrent sur les soldats romains et les massacrèrent. Titius ïurpiiius Silanus , leur commandant , fut

de Vacca (Bedja), aux confins du territoire romain et du royaume de Numidie.

L'UINIVERS.

le seul qui échappa; il parvint à se sauver et à rejoindre le consul. A la nouvelle du massacre de Vacca, Métellus part en toute hâte avec une légion et un détachement de cavalerie.

Il se jette sur la ville , qui ne s'attendait point à une attaque aussi prompte; et quand il est maître des portes et des murs, il tire du massacre de ses soldats une affreuse vengeance. Les habitants de la grande et opulente Vacca sont égorgés , et leurs biens livrés au pillage.

TRAHISON DE BOMILCAR. — Métel-

lus s'était vengé, mais il n'avait pas vaincu Jugurtha. Le roi numide avait fait de grands préparatifs , rassemblé des troupes, et il pouvait résister longtemps encore aux Romains. Pour abattre enfin cet ennemi redoutable, le consul , suivant en cela les traditions invariables de la politique du sénat, eut recours aux plus odieux moyens ; il entretint des traîtres aux côtés mêmes de Jugurtha. Parmi eux se trouvait Bomilcar, dont nous avons déjà parlé. Cet homme se mit à la tête d'un vaste complot, qui échoua par un concours de circonstances que Salluste nous a fait connaître, et que nous devons rappeler, à notre tour , dans ce récit. Bomilcar, à l'instigation de qui Jugurtha avait entamé le traité de soumission qu'il abandonna ensuite par crainte , se voyant suspect au roi et se défiant de lui , aspirait à un changement; il cherchait une ruse pour le perdre, et travaillait nuit et jour pour mettre à exécution son criminel dessein. A force de tentatives, il engagea enfin dans son complot Nabdalsa , homme considérable parmi les Numides , par sa naissance , ses biens et ses qualités. Nabdalsa jouissait de toute la laveur du roi , qui lui confiait volontiers , dans ses expéditions , des corps de troupes nombreux, et l'initiait au secret de toutes ses affaires. Bomilcar et son complice fixèrent ensemble le jour où ils dresseraient un piège à Jugurtha, et convinrent , pour le reste, de régler leurs démarches suivant l'occurrence. Nabdalsa alla joindre l'armée qu'il avait ordre de tenir autour des

quartiers où étaient les Romains, pour les empêcher de ravager impunément la campagne; mais, frappé de la grandeur du crime qu'il allait commettre, il resta dans l'inaction au jour marqué. Bomilcar, impatient d'exécuter son projet, et craignant d'ailleurs que l'épouvante ne fit changer de dessein à son complice , lui écrivit par des gens affidés , pour lui reprocher son hésitation et sa pusillanimité. « C'est à vous d'opter lui disait-il en terminant, entre les récompenses et les supplices. » Au moment même où arriva cette lettre, Nabdalsa , fatigué d'un exercice violent , se reposait sur son lit. Il lut d'abord la lettre de Bomilcar , puis il médita longuement sur son contenu ; enfin , il s'abandonna au sommeil. Il avait pour confident un Numide qui le servait, et auquel il avait fait part de tous ses projets , excepté du dernier. Celui-ci , sur l'avis qu'il a de l'arrivée d'un message, pensant que, suivant sa coutume, on peut avoir besoin de son ministère ou de son talent, entre dans la tente de son maître , prend , tandis qu'il dort , la lettre de Bomilcar , et la lit avec attention. Quand il a connaissance de la conspiration , il se hâte d'aller trouver le roi. Nabsalda s'éveille peu de temps après, ne trouve plus sa lettre, et apprend de ses esclaves tout ce qui s'est passé : il fait d'abord poursuivre le dénonciateur; mais voyant qu'il ne pouvait l'atteindre, il va lui-même implorer la clémence de Jugurtha, et le conjure avec larmes de ne point le soupçonner de complicité dans la trahison qu'on lui avait dévoilée. Le roi lui pardonna en effet; mais il fit mourir Bomilcar et plusieurs de ses complices. Depuis cette conspiration, Jugurtha ne goûta plus un seul instant de repos. En proie, de jour et de nuit, aux plus vives inquiétudes, le moindre mouvement, le bruit le plus léger l'épouvantaient. Quelquefois , dans les circonstances où il n'y avait pas même l'apparence du danger, il s'éveillait en sursaut , se jetait sur ses armes , et donnait l'alarme à ses troupes. Les accès de sa frayeur

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ressemblaient, s'il faut en croire les historiens romains, aux accès de la folie.

DERNIÈRE CAMPAGNE DE MÉTEL- LUS CONTRE JUGURTHA (108 avant

notre ère). — « Les mouvements des troupes numides , dit M. Marcus (*) , vont bientôt se ressentir de la perplexité d'esprit où se trouve leur chef. Métellus en profite pour fondre sur elles à l'improviste, et les met en déroute. Sa victoire lui vaut la conquête de Cirta (Constantine) , qui le reçoit dans ses murs , pendant que son adversaire va gagner la forteresse de Thala (**) par des voies détournées , en traversant des lieux déserts , avec les transfuges et une partie de sa cavalerie. Thala était une ville grande et opulente ; Jugurtha y faisait élever ses enfants d'une manière digne de leur rang, et il y avait mis beaucoup d'or en réserve. La place avait deux fontaines devant ses portes; mais il fallait franchir un espace de cinquante milles romains (16 lieues deux tiers) pour trouver de nouveau de l'eau dans la direction de la route que l'armée romaine avait à suivre pour marcher contre Thala. Cependant Métellus ne recule point devant cette difficulté; on charge des bêtes de somme des vivres nécessaires pour faire subsister l'armée expéditionnaire pendant dix jours, ainsi que d'outrés de cuir et de vases de bois qu'on remplit d'eau puisée dans la rivière qui se trouvait à cinquante milles de distance de ladite place (***). Une pluie abondante qui tombe du ciel, la veille de l'arrivée

(*) Voy. l'Appendice à Mannert déjà cité, p. 761.

(**) Il ne faut pas confondre, comme l'ont fait quelques savants, Thala avec Thelepte. Ce sont deux villes différentes. La ville de Thala, dont parle Salluste, était située non loin de l'endroit où le Bousellam et le Oued-Zianin se réunissent pour former YJjebbi.

(***) Cette rivière est le Oued-elDzahab, qui se jette dans la rivière de Constantine (ancienne Cirta), aux environs de l'ancienne Tucca Finis.

des troupes romaines sous les murs du fort, leur fait bien augurer de leur entreprise. Effectivement, Thala se rend au bout d'un siège de quarante jours ; mais Jugurtha s'était enfui nuitamment du fort à l'approche de l'ennemi.

Il s'en alla, suivi de peu de gens, dans le pays des Gélules, peuple farouche et barbare qui ne connaissait point le nom romain. Il les assemble , les accoutume peu à peu à garder les rangs, à suivre les enseignes, à exécuter les ordres du commandant , en un mot à s'acquitter de toutes les fonctions de la guerre. En même temps il amène Bocchus, son beau -père, qui régnait dans la Mauritanie Tingitane, a lui prêter main forte contre les Romains.

Les deux rois marchent sur Cirta, où Métellus avait déposé le butin fait à Thala et le gros bagage de ses troupes. Le général romain fait dresser un camp bien retranché dans le voisinage de Cirta, pour v attendre le choc de l'ennemi; mais celui-ci n'ose point l'y attaquer. Sur ces entrefaites, Métellus apprend que le peuple avait annulé le choix que le sénat avait fait de lui pour la direction de la guerre contre Jugurtha pour l'année à venir, et qu'il l'avait conféré à Marius , revêtu de la dignité consulaire pour cet espace de temps. Cette nouvelle le fortifie dans la résolution de ne pas sortir de son Gamp; toutefois, les jours qu'il y passa ne furent [joint perdus : il les employa à détacher Bocchus de l'alliance avec Jugurtha, et il eut la satisfaction de voir qu'il n'entreprit rien contre les Romains tant qu'il resta en Afrique. »

DÉPART DE MÉTELLUS; RETOUR DE MARIUS EN AFRIQUE; SES PRE- MIERS SUCCÈS ; PRISE DE CAPSA

( 107 avant notre ère). — Marius avait enfin obtenu de Métellus , après de vives instances, de retourner en Italie. Arrivé à Rome, il s'était ligué avec les tribuns, et s'était montré l'un des ennemis les plus acharnés des patriciens. Ses violents discours plus que ses glorieux services lui avaient concilié l'affection du peuple. Aussi , quand le temps des comices arriva ,

L'UNIVERS

Marius, au grand regret des sénateurs et des nobles, fut élevé au consulat.

Il se fit donner alors le commandement de l'armée d'Afrique. Il disposa tout pour réussir; il leva des soldats dans les classes qui lui étaient dévouées et auxquelles il devait son élévation , se pourvut abondamment de vivres, d'argent et d'armes, et s'embarqua enfin pour l'Afrique. Il aborda en peu de jours à Utique. Le commandement de l'armée lui fut remis par le lieutenant Publius Rutilius; car Métellus , évitant la présence de Marius , s'était hâté de retourner à Rome.

Arrivé à ses quartiers , le nouveau consul y maintint la discipline sévère qu'avait établie son habile prédécesseur; puis il mit son armée en mouvement. Il l'habitua aux marches , aux fatigues, et, par des combats partiels, il entretint son ardeur. Il battit plus d'une fois les tribus qui prêtaient aide et appui à Jugurtha , et obtint sur le roi lui-même un avantage considérable aux portes de Cirta. Mais ce que Marius recherchait avant tout, c'était une de ces actions d'éclat qui, comme la prise de Thala, pouvait illustrer d'un coup toute une campagne. Il voulut donc, comme Métellus, s'emparer d'une place considérable, et enlever ainsi à son ennemi une de ses principales ressources. Il jeta les yeux sur Capsa (*). Cette ville était située au milieu d'un désert inculte, et entièrement privé d'eau. Marius fit ses préparatifs avec prudence; et quand il eut pourvu pour plusieurs jours aux besoins de son armée , il se mit en marche. Il surprit Capsa un matin, et s'y jeta avec ses troupes. Il brûla la ville, massacra ou vendit les habitants ; il se montra si cruel, que sa conduite parut odieuse à ceux-là même qui , comme Salluste, essayèrent de le justifier. « Cette rigueur, contraire aux lois de la guerre , dit l'historien , ne vint ni de l'avarice , ni de la cruauté du consul ; mais la place était pour

(*) Capsa (Gafsa) était la ville principale de la partie orieutale de la Gétulie Numide.

Jugurtha d'un grand avantage, et pour nous d'un difficile accès ; d'ailleurs, on avait affaire à une nation inconstante, perfide, qui jusque-là n'avait été retenue ni par les bienfaits , ni par la crainte. » La prise de Capsa donna à Marius, dans l'armée et à Rome, beaucoup de crédit et de considération.

MARIUS S'EMPARE DE LA FORTE- RESSE OU ÉTAIENT DÉPOSÉS LES TRÉSORS DE JUGURTHA; ARRIVÉE DE SYLLA EN AFRIQUE. — Le SUCCès

rendit le consul de plus en plus audacieux. Non loin du Mulucha (*) , qui séparait la Numidie de la Mauritanie , où régnait Bocchus, s'élevait, au milieu d'une plaine, un rocher d'une étendue considérable et d'une immense hauteur. Au sommet de ce rocher était une forteresse, où Tonne pouvait arriver que par des sentiers étroits, et bordés de toutes parts de précipices ( **). C'était dans cette forteresse que Jugurtha avait déposé ses trésors.

Marius voulut s'en emparer , et, sans se rendre compte des difficultés de l'entreprise, il vint établir son camp au pied du rocher. II eût échoué peutêtre, sans l'audace d'un soldat ligurien. Celui-ci découvrit sur le flanc de la montagne, à distance du camp romain, un sentier qui n'était pas gardé par l'ennemi; il fit part au consul de sa découverte. Marius envoya des troupes légères vers le point qui lui était désigné, et, pour cacher son dessein , il se porta d'un autre côté, et feignit de vouloir emporter la place. Tandis qu'il occupe les soldats de Jugurtha, le Ligurien et ses compagnons gravissent le rocher, et pénètrent dans l'intérieur de la forteresse en escaladant la partie des murs qui n'était point gardée.

Ce fut ainsi que Marius se rendit maître des trésors de Jugurtha. Sur ces entrefaites, Sylla, qui avait été nommé questeur de l'armée d'Afrique, arriva au camp avec un puissant renfort de cavalerie.

(*) La Molouya.

(**) L'emplacement de cette forteresse correspond, suivant M. Marcus, à celui du château fortifié appelé par les Arabes Kalaat-el-Ouecl , ou le château de la rivière.

NUMIDIE ET MAURITANIE

BOCCHUS SE JOINT A JUGURTHA ; MARIUS REMPORTE DEUX VICTOIRES SUR LES ROIS ALLIÉS ; IL PREND SES

quartiers d'hiver. — Après tant d'heureux succès, Marius voulut donner du repos à ses troupes, et ii se mit en marche vers la côte pour prendre ses quartiers d'hiver. Jugurtha, malgré ses pertes, n'était point abattu. Il avait entraîné dans son alliance Bocchus, roi de la Mauritanie. Les deux rois avaient sous leurs ordres une cavalerie considérable , avec laquelle ils surveillaient la retraite de l'armée romaine. Un soir , ils se jetèrent à l'improviste sur Marius, non en corps ni en ordre de bataille, mais en foule et par pelotons formés au hasard. Cette attaque inattendue jeta d'abord le désordre parmi les Romains. Ils se défendirent avec peine jusqu'au moment où Marius, après avoir rallié ses soldats , occupa deux éminences. Les Numides n'osèrent point le forcer dans cette position; ils se contentèrent d'environner les collines. Pendant la nuit, au moment où ils se livraient au repos, le consul les surprit à son tour, leur fit éprouver de grandes pertes, et continua sa marche. Pendant quatre jours l'ennemi ne reparut pas; mais aux environs de Cirta, les cavaliers de Jugurtha et de Bocchus attaquèrent les Romains par quatre côtés.

Cette nouvelle apparition des Numides était aussi imprévue que la première; aussi ellejetaf"abord le désordre dans l'armée consulaire. Cependant, grâce à l'activité et au courage de Marius et de Sylla son questeur , l'ennemi est forcé de prendre la fuite. Les Romains entrèrent enfin à Cirta.

IRRÉSOLUTION DE BOCCHUS; IL TRAITE AVEC LES ROMAINS*, IL TRA- HIT et livre jugurtha (106 avant notre ère). — Découragé par sa dernière défaite , Bocchus songea à traiter avec les Romains. Quand le consul connut ses dispositions, il lui envoya Sylla et Aulus Manlius, son lieutenant, qui lui avait déjà rendu de grands services pendant la guerre. Ces deux officiers eurent une entrevue avec le roi de Mauritanie, qui demanda l'alliance

de Rome, et promit d'abandonner Jugurtha. Mais, après le départ de Sylla et de Manlius, il changea brusquement de résolution. Ce ne fut qu'au moment où le consul prépara une nouvelle expédition , qu'il parut se décider franchement à faire la paix. Il envoya des ambassadeurs au camp de Marius , puis à Rome. Là, on répondit en ces termes à ses propositions : « Le sénat et le peuple romain ne perdent jamais le souvenir des bons et des mauvais offices qu'on leur rend. Néanmoins, puisque Bocchus se repentde sa faute, ils la lui pardonnent : pour ce qui est de leur alliance et de leur amitié, on les lui accordera lorsqu'il les aura méritées. » Bocchus ne pouvait se méprendre sur le sens de ces dernières paroles , et dès lors il chercha , non sans hésiter souvent encore , à remplir les intentions du sénat. Voici les curieux détails que Salluste nous a transmis sur l'odieuse trahison qui mit fin d'un coup à la guerre d'Afrique :

« Bocchus écrivit à Marius de lui envoyer Sylla, afin de remettre à son arbitrage la décision de leurs intérêts communs. Le consul l'y envoya avec une escorte de cavalerie, d'infanterie, et de frondeurs des îles Baléares ; il y avait en outre des archers et une cohorte pélignoise , tous armés légèrement, afin d'aller plus vite, mais aussi en sûreté avec cette armure qu'avec toute autre contre les faibles traits des ennemis. Cependant , le cinquième jour de la marche, Volux, fils de Bocchus, parut tout à coup dans la plaine avec un corps de cavalerie qui n'était que de mille hommes, mais qui, marchant écartés et sans ordre , firent craindre à Sylla et aux autres que le nombre n'en fût plus grand, et que ce ne fût un corps d'ennemis. Chacun se prépare donc au combat , essaye ses armes et ses traits, et se tient sur ses gardes : on a quelque crainte ; mais la confiance l'emporte, comme il est naturel à des vainqueurs qui rencontrent des gens qu'ils ont vaincus plusieurs fois. Cependant, les cavaliers envoyés à 1q découverte rapportèrent , comme

L'UNIVERS

il était vrai , qu'il n'y avait rien à craindre.

« Volux, en arrivant, s'adresse au questeur, et lui dit que son père l'envoie pour recevoir les Romains et pour les escorter. Ils marchent ensemble ce jour-là et le suivant sans aucune alarme; mais le soir, après que le camp est posé, le prince maure accourt précipitamment vers Sylla, d'un air inquiet et effrayé; il lui dit qu'il vient d'apprendre par ses espions que Jugurtha n'est pas loin, et il le presse vivement de se dérober secrètement avec lui pendant la nuit. Sylla lui répond avec fierté qu'il ne craint point un Numide battu tant de fois ; qu'il est assez rassuré par la confiance qu'il a dans la valeur de ses troupes; mais que quand sa perte serait infaillible, il resterait, plutôt que de trahir ceux qui ont été confiés à sa garde. Le prince, là-dessus, lui conseillant de décamper, du moins pendant la nuit, il approuve cet avis , et sur-le-champ il ordonne aux soldats de prendre de la nourriture, d'allumer beaucoup de feux dans le camp , et d'en sortir en silence à la première veille. Après cette marche nocturne, qui avait fatigué tout le monde, Sylla, au lever du soleil, traçait un camp, lorsque des cavaliers maures viennent annoncer que Jugurtha est campé en avant, à quelque deux milles de distance. Cette nouvelle jette l'épouvante parmi nos gens ; ils se croient trahis, et engagés par Volux dans une embuscade ; quelques-uns même sont d'avis qu'il faut s'en venger sur sa personne, et ne pas laisser impuni un crime si atroce.

« Mais Sylla, quoiqu'il ait les mêmes pensées, s'oppose à cette violence; il exhorte les siens à avoir bon courage ; il leur représente qu'il est souvent arrivé à une poignée de braves de l'emporter sur le grand nombre; que, moins ils se ménageront dans l'action, plus ils seront en sûreté; qu'il est honteux, quand on a les armes en main, de ne compter que sur la fuite.

Ensuite, ayant pris les dieux à témoin de la perfidie de Bocchus , il ordonne à Volux de sortir du camp.

« Celui-ci le prie avec larmes de se désabuser; il l'assure qu'il n'y a de sa part aucune connivence, et que c'est simplement un effet de l'adresse de Jugurtha, qui a eu connaissance de sa marche par le moyen des espions; qu'au reste, ce prince ayant peu de monde, et n'ayant d'espérance et de ressource que dans la protection de Bocchus, il est probable qu'il n'osera rien entreprendre ouvertement sous les yeux du fils de son protecteur ; que le parti donc qui lui paraît le meilleur est de traverser son camp en plein jour; et que pour lui, soit qu'on veuille envoyer les Maures en avant ou les laisser au lieu même où l'on est, il ira seul avec Sylla. Cet expédient, vu la conjoncture, est approuvé; on part aussitôt, et l'on passe sans accident, parce que Jugurtha, surpris d'un abord si imprévu, ne sait à quoi se déterminer. Peu de jours après, on arrive au rendez-vous.

« Il y avait auprès de Bocchus un Numide, nommé Aspar, faisant sa cour assidûment et avec succès; Jugurtha ayant su que Sylla avait été mandé , l'avait envoyé d'avance à titre d'agent, et pour pénétrer adroitement les desseins de Bocchus. Il y avait encore Dabar, fils de Massugrada, de la maison de Massinissa ; mille excellentes qualités lui avaient gagné les bonnes grâces et la faveur du roi maure. Bocchus ayant déjà éprouvé, en plusieurs occasions , qu'il était affectionné aux Romains, se hâta de le députer vers Sylla , pour lui dire de sa part qu'il est prêt à se soumettre; qu'il ait à choisir lui-même le jour, le lieu et le moment de la conférence; qu'aucun engagement n'a prévenu leur délibération commune; que l'envoyé de Jugurtha ne doit faire aucun ombrage ; qu'on ne l'a appelé que pour traiter plus librement, parce que l'on ne pouvait autrement se dérober aux artifices de ce prince. Pour moi , ajoute Salluste, j'ai des preuves que Bocchus, par une insigne mauvaise foi plutôt que dans aucune des vues qu'il prétextait, amusait tout à la fois les Romains et le roi numide par des espé-

NUMIDIE ET MAURITANIE

rances de paix; qu'il avait souvent balancé s'il livrerait Jugurtha aux Romains, ou Sylla à ce prince; et que son penchant le décidait contre nous, mais que la crainte le détermina en notre faveur.

« Sylla répondit qu'il dirait peu de chose en présence d'Aspar; qu'il s'expliquerait sur le reste sans témoin, ou du moins devant peu de personnes : il régla en même temps ce qui lui serait répondu. Quand ils furent assemblés comme ils en étaient convenus, Sylla dit qu'il était venu de la part du consul pour savoir si Rocchus entendait prendre le parti de la guerre ou celui de la paix. Le roi , conformément aux instructions qu'il avait reçues, lui dit de revenir dans dix jours; qu'il n'était pas encore décidé, mais qu'il lui donnerait ce jour-là une réponse précise. Là-dessus, chacun se retira dans son camp. Mais quand la nuit fut bien avancée, Bocchus fit venir Sylla secrètement; ils ne prirent tous deux que des interprètes sûrs; mais ils y ajoutèrent Dabar, homme de probité, qui, en qualité de tiers, leur prêta le serment qu'ils jugèrent à propos d'exiger; et aussitôt le roi parla le premier en ces termes :

« Je n'ai jamais pensé qu'étant le « plus grand roi de cette contrée , et «maître d'un des plus puissants États «que je connaisse, je puisse avoir des «obligations à un simple particulier; «et véritablement, Sylla, avant que je « vous connusse , plusieurs ont im- « ploré mon secours avec succès ; j'ai « même prévenu les prières de quel- « ques autres, et jamais je n'ai eu be- «soin de personne. Cette diminution « de puissance, si affligeante pour d'au- « très, est pour moi un sujet de joie. «J'ai à me féliciter d'avoir besoin de « votre amitié, qui est pour mon cœur « le plus précieux des biens. Vous pou- « vez là-dessus me mettre à l'épreuve : « armes , soldats , argent , enfin tout « ce que vous jugerez à propos, pre- «nez-le, disposez-en à votre gré; et « tant que vous vivrez, ne me regardez «jamais comme quitte envers vous :

« ma reconnaissance sera toujours en-

« tière. Quant à mes dispositions à l'é- « gard de votre république, apprenez- « les en deux mots. Je n'ai jamais fait «ni voulu faire la guerre au peuple «romain; mes frontières ont été atta- «quées, j'ai pris les armes pour les « défendre : j'y renonce, puisque vous «le voulez. Faites, à votre gré, la « guerre à Jugurtha ; le fleuve Mulu- «cha, qui bornait mes États et ceux «de Micipsa, est une barrière que je « ne passerai point, et je ne la laisserai «point passer à Jugurtha; si vous «exigez quelque autre chose qui soit « digne de vous et de moi , je ne vous « la refuserai point. »

«Sur ce qui lui était personnel, Sylla répondit en peu de mots et avec modestie; sur ce qui concernait la paix et les intérêts communs, il s'étendit davantage. Il finit par faire entendre au roi que le sénat et le peuple romain, ayant eu la supériorité des armes, ne regarderaient point ses promesses comme une faveur, et qu'il faudrait y ajouter quelque action qui pût leur plaire; qu'il avait pour cela une belle occasion , puisqu'il pouvait disposer de Jugurtha; que s'il le livrait aux Romains, ils lui en auraient la plus grande obligation; que leur amitié, leur alliance, et la partie de la Numidie qu'il réclamait, en seraient aisément le prix.

« Le roi fit d'abord beaucoup de résistance : il observa qu'il tenait à ce prince parle sang, par une alliance, par un traité; qu'il avait d'ailleurs à craindre que ce manque de fidélité ne révoltât ses sujets , à qui Jugurtha était cher et les Romains odieux. A la fin , fatigué des instances reitérées de Sylla, il promit de faire ce qu'on lui demandait. Puis, après avoir pris leurs mesures, ils se séparèrent.

« Dès le lendemain, Bocchus manda Aspar, envoyé de Jugurtha; il lui dit que, par l'entremise de Dabar, il sait, de Sylla même, qu'il y a des moyens de terminer la guerre ; qu'il s'informe doncàcesujetdesintentionsduroison maître. Celui-ci , bien joyeux, se rend au camp de Jugurtha. Pourvu d'amples instructions, il revient en dili-

L'UNIVERS

gence à celui de Bocchus, après un voyage de huit jours ; il lui déclare que Jugurtha est disposé à tout ce qu'on voudra; mais qu'il se lie peu à Marius ; que l'on a déjà traité plusieurs fois de la paix avec les généraux romains sans aucun effet; qu'au reste Bocchus, pour la sûreté des deux rois et pour hâter la paix , devrait , sous prétexte d'en conférer, ménager un congrès général, où il lui livrerait Sylla ; que quand il aurait entre les mains un homme de cette importance, le sénat et le peuple romain ne manqueraient pas d'ordonner la conclusion du traité, et qu'on ne laisserait pas au pouvoir des ennemis un homme du premier rang, qui serait prisonnier non par une lâcheté, mais par son zèle pour la république.

«Le roi maure, après de longues réflexions, promit enfin de le faire.

S'engageait-il avec Jugurtha par feinte ou avec vérité? Je l'ignore. Toutefois, après qu'on eut réglé le temps et le lieu du congrès pour traiter de la paix, Bocchus faisait venir tantôt Sylla , tantôt l'agent de Jugurtha; il les recevait avec honnêteté, et leur faisait à tous deux les mêmes promesses :

tous deux, également satisfaits, étaient pleins de confiance. Mais on dit que, la nuit qui précéda le jour marqué pour la conférence, le roi maure, après avoir mandé ses confidents, prit tout à coup un autre parti, et les congédia; et que, livré à une foule de réflexions, et changeant plusieurs fois d'air, de couleur, de maintien, comme de pensées, son extérieur, malgré son silence, fitassez connaître l'état intérieurdeson âme. A la fin pourtant, il fit venir Sylla, et concerta avec lui les mesures pour surprendre le roi numide. Lorsqu'au jour marqué l'on annonça que Jugurtha approchait, Bocchus,* suivi d'un petit nombre des siens, s'avança avec notre questeur, comme par civilité, jusque sur une éminence à portée de la vue de ceux qui étaient en embuscade. Le prince numide, avec la plupart de ses amis , s'y rend aussi sans armes, comme on en était convenu ; aussitôt on donne le signal , et

ceux qui sont apostés l'enveloppent de toutes parts. On fait main basse sur ceux qui l'accompagnent ; pour lui, on le livre pieds et poings liés à Sylla, qui le mène à Marius. »

FIN DE LA. GUERRE (106); TRIOM- PHE DE MARIUS ; MORT DE JUGUR- THA (104). — Quand on sut à Rome que Jugurtha était tombé au pouvoir de Marius, la joie fut extrême. Jusqu'alors les courages avaient été abattus par les désastres répétés qu'avaient éprouvés en Gaule les armes romaines. Les flots de barbares qui inondaient cette belle contrée se rapprochaient de plus en plus de l'Italie.

La prise de Jugurtha soulagea pour un instant, de leurs inquiétudes et de leurs craintes, le peuple et le sénat. Marius parut grand à tous les yeux; et, comme le dit Salluste, on le regarda dès ce moment comme l'espérance et l'appui de la république. On le fit consul pour la seconde fois, et on lui décerna, d'une voix unanime, le commandement des troupes qui devaient combattre en Gaule. Mais avant de partir pour une guerre nouvelle, il triompha, au milieu des acclamations générales, pour les victoires qu'il avait remportées en Afrique. Quanta Jugurtha, il suivit enchaîné le char du vainqueur. On dit que, pendant le triomphe, l'excès du malheur et de la honte lui enleva la raison. Jeté dans un cachot, il fut livré aux outrages des geôliers, qui lui arrachèrent ses riches vêtements, et lui déchirèrent les oreilles pour avoir ses anneaux d'or. Ce fut en pénétrant dans l'humide prison qu'il se prit à rire, et s'écria : « Par Hercule! les étuves des Romains sont bien froides! » On le laissa sans nourriture, et, avant de mourir, il fut en proie, pendant six jours entiers , aux affreux tourments de la faim (104).

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