FIN DE JUBA ET DES CHEFS DU
parti pompéien. — Mais les habitants d'Utique, qui n'étaient pas à la hauteur de son héroïsme , refusèrent de le seconder, et Caton échappa à César par une mort volontaire. Tous les autres ennemis de César succombèrent aussi d'une manière misérable.
Sittius ayant vaincu et tué Sabura, le royaume de Juba ne pouvait plus offrir un asile sûr aux fugitifs : Faustus Sylla et Afranius furent pris par Sittius, au moment où ils fuyaient en Espagne avec quinze cents chevaux.
Scipion, qui était parvenu à gagner la mer, fut arrêté par le mauvais temps, et surpris par la flotte de Sittius à Hippone , où il relâcha. Il se tua sur son vaisseau. Juba ne fut pas plus heureux ; après la bataille de Thapsus, il s'était enfui avec Pétréius, et il était parvenu, en se cachant le jour dans les métairies et marchant la nuit seulement, à rentrer dans son royaume.
La défaite et la mort de Sabura, la présence de Sittius avaient provoqué une défection presque universelle. Juba se présenta d'abord devant Zama (*), qui était sa capitale, et où se trouvaient sa femme et ses enfants. Il y avait mis en sûreté ses trésors et tout ce qu'il possédait de plus précieux. Les habitants de Zama étaient violemment irrités contre lui. Avant de partir pour marcher contre César, Juba, ayant quelques doutes sur l'issue de la lutte, avait pris ses mesures pour entourer sa mort volontaire , supposé qu'il fût vaincu, d'une pompe sanguinaire, digne de son orgueil et de sa cruauté. Il avait fait dresser sur la place publique de la ville un vaste bûcher sur lequel il déclara qu'il jetterait les habitants
(*) Cette ville de Zama-Regia (Zoouario), n'est pas le bourg de Zama près duquel Aiiuibal fut vaincu.
NUMIDIE ET MAURITANIE
de la ville, après les avoir égorgés, et qu'il s'y brûlerait ensuite lui-même avec sa femme, ses enfants , et toutes ses richesses. Les habitants de Zama, que cette résolution avait remplis d'épouvante, apprirent avec joie la victoire de César et les succès de Sittius. Quand ils surent que Juba approchait, ils fermèrent leurs portes et refusèrent de le recevoir. Ni les menaces qu'il proféra d'abord , ni les prières auxquelles il s'abaissa ensuite, ne purent les fléchir. Enfin Juba se réduisit à demander qu'on lui rendît sa femme et ses enfants, et on lui refusa encore cette satisfaction. Alors il prit le parti de se retirer dans sa maison de campagne avec Pétréius et quelques cavaliers. Les habitants avaient prié César de venir les protéger, et celuici avait quitté Utique et marchait rapidement vers Zama ; tout se portait sur ses pas et se rendait à lui. Juba vit que le moment de mourir était venu. Il fit préparer un grand festin, et après le repas que Pétréius avait partagé avec lui , ils se précipitèrent l'un sur l'autre, espérant se tuer mutuellement; mais Juba, qui était plus fort, immola Pétréius, et lui survécut.
Il essaya de se percer lui-même , et, n'ayant pas réussi, il se fit égorger par un esclave.
LA. NUMIDIE RÉDUITE EN PRO- VINCE romaine (46 avant notre ère).
— César étant venu à Zama , réduisit la Numidie en province romaine. Il en donna le gouvernement à Salluste, qu'il décora du titre de proconsul. On sait que Salluste commit de grandes exactions dans sa province. Dion pense qu'il reçut de César des instructions secrètes 1 sans lesquelles il n'aurait osé prévariquer si ouvertement.
Les habitants de Zama, qui avaient les premiers résisté à Juba, furent récompensés par l'exemption de toute espèce d'impôts. Sittius, qui avait rendu de si grands services à César, fut mis en possession du territoire voisin de Cirta , dont il s'était emparé, et qui s'appela aussi, depuis ce temps, colonie des SUtiens. Le fils de Juba , encore enfant, fut épargné par le vainqueur, qui fit
vendre à Zama tous les domaines de ce roi, et les biens des citoyens romains établis dans cette ville" qui avaient soutenu la cause de Juba. Ainsi se termina cette guerre d'Afrique , à laquelle César n'employa que cinq mois et demi. Le résultat en était immense : l'Afrique , qui appartenait au parti aristocratique, venait de passer, comme les autres provinces, entre les mains du parti contraire; et la Numidie, qui avait soutenu la cause des grandes familles patriciennes , espérant dans ce conflit se soustraire à toute espèce de sujétion , cessait d'être un royaume, et tombait dans la condition de province romaine. Toutefois, la partie occidentale de la Numidie et la Mauritanie étaient libres encore; mais leur asservissement ne devait pas tarder.
RENSEIGNEMENTS SUR LE GOUVER- NEMENT , LA RELIGION, LA LANGUE, LA MANIÈRE DE COMEATTRE, LES MOEURS ET LES COUTUMES DES NU- MIDES.—La victoire de César à Thapsus termina pour toujours les destinées politiques de la Numidie. Ce royaume est devenu province romaine, et l'opposition aux envahissements de Rome, tentée par son dernier roi, ne pourra plus se reproduire. Le nom même de la Numidie, sans disparaître entièrement, se restreint dans de plus étroites limites ; celui de Mauritanie va bientôt en désigner toute la partie orientale. La Numidie ne sera plus qu'une partie de la domination romaine en Afrique; et si nous la voyons encore reparaître pour quelques instants à titre de royaume , cette apparente résurrection ne sera qu'une mesure administrative ordonnée par Auguste , et dans laquelle il faudra bien se garder de voir un véritable affranchissement. Aussi , au moment où cette nation est effacée de l'histoire pour se confondre dans la vaste unité de l'empire romain , il importe de recueillir quelques indications éparses dans les écrivains de l'antiquité sur les coutumes , les mœurs, la manière d'être des Numides. Ces renseignements n'ont pu trouver leur place dans le récit qui vient d'être présenté j
L'UNIVERS
mais, pour traiter complètement ce sujet , il est à propos de les réunir dans un chapitre séparé. Tout ce que nous avons pu recueillir sur ce peuple se réduit à peu de chose , car aucun historien ancien n'a été curieux de décrire les mœurs des Numides ; voilà pourquoi nous voulons faire un tout de ces détails, qui ne peuvent avoir quelque importance que par leur réunion.
L'autorité des rois numides, comme Syphax, Massinissa, Juba, paraît avoir été absolue. Cependant elle devaittrouver des limites dans le pou voir des petits chefs de tribus qui les reconnaissaient pour leurs maîtres. Ces chefs , assez semblables aux émirs chez les Arabes, étaient souvent en révolte, tantôt isolés, tantôt réunis ; et ce n'était que par la force et le despotisme que les souverains venaient à bout de les contenir. Jamais il n'y eut complète unité politique dans la Numidie. On voit à toutes les époques de son histoire des chefs non soumis au prince qui s'était rendu dominant, et combattant dans le parti opposé. Carthage s'attacha toujours à conclure avec les différents chefs numides des traités par lesquels elle en obtenait des troupes mercenaires. Aucun écrivain n'a parlé du gouvernement intérieur de la Numidie : on ignore de même si quelques-uns des princes numides ont été législateurs, et quelles lois ils peuvent avoir portées. Nul doute que des princes comme Massinista , Micipsa , Jugurtha lui-même , n'aient établi souvent des dispositions législatives ; mais on sera toujours dans une ignorance complète sur ce point. Isidore de Séville, dans ses Origines, dit que quelques lois des Mèdes et des Perses s'observaient dans plusieurs districts de la Numidie; et il adopte l'opinion de Salluste, que ce pays avait été peuplé par une colonie de Mèdes et de Perses. On ne peut faire aucun cas de cette assertion.
Hérodote a parlé longuement , au quatrième livre de son histoire, des peuples de la Libye , mais particulièrement de ceux qui habitaient le long
des deux Syrtes. Il décrit aussi quel-
Î[ucs-unes clés tribus qui occupaient a Bysacène et les environs de ce qu'il appelle le fleuve Triton ; mais il ne va pas au delà , et ses recherches , si curieuses sur les nations de l'Afrique septentrionale, s'arrêtent à peu près au point où commence la Numidie proprement dite. Cependant on y voit que tous les peuples qui s'étendaient dans l'Afrique occidentale avaient aussi le nom général de Libyens ; et ce qu'il y a de singulier , c'est qu'Hérodote applique le nom de Nomades ou Numides à ceux qui habitaient entre les frontières de l'Egypte et le fleuve Triton, et qu'il les oppose aux Libyens de l'ouest à l'océan Atlantique , auxquels il refuse cette dénomination, qui leur fut plus tard exclusivement réservée. Cette distinction importante , qui n'est faite par aucun autre auteur, prouve que le nom de Numidie ne fut donné par les Grecs aux provinces situées au delà des Syrtes que dans les temps postérieurs à Hérodote. Pline, Solin et Strabon, en indiquant que les Numides de leur temps observaient les mêmes coutumes que les Libyens nomades d'Hérodote, nous autorisent à extraire du passage de cet écrivain quelques traits généraux sur la religion de ces barbares, dont on ne sait rien d'ailleurs. « Pour les serments et la divination , dit-il (*) , ils observent les pratiques suivantes : ils jurent par les hommes qui passent parmi eux pour avoir été les plus justes et les plus braves, et ils placent la main sur leurs tombeaux. Pour deviner, ils vont dans les sépulcres de leurs ancêtres, font leur prière et s'y endorment, et le songe qu'ils ont alors leur tient lieu d'oracle. Pour gage de foi, ils se donnent réciproquement à boire dans le creux de la main : et, s'ils n'ont aucun liquide, ils prennent de la poussière à terre et la lèchent.» Plus loin, Hérodote parle des Machlyes et des Ausiens, tribus qui habitaient aux environs du lac Triton ide , séparées par le fleuve
(*) Hérodote, liv. iv.
NUMIDIE ET MAURITANIE
Triton, et que l'on peut considérer comme appartenant à la vraie Numidie. «Ces peuples, dit-il, célèbrent chaque année , en l'honneur de Minerve , une fête dans laquelle leurs jeunes filles, divisées en deux bandes, luttent ensemble à coups de pierres et de bâtons. Elles prétendent par là honorer à la manière de leur père la déesse indigène, celle que nous appelons Minerve... Ils disent encore que Minerve est fille de Neptune et du lac Tritonide; mais qu'ayant eu envers son père quelque sujet de mécontentement, elle se donna elle-même à Jupiter , qui l'adopta pour sa fille
Voici maintenant leur manière de sacrifier. Ils coupent comme prémices l'oreille de l'animal , et la jettent pardessus la maison. Cela fait, ils lui tirent le cou en arrière. Ils ne sacrifient qu'au soleil et à la lune. Tous les Libyens sacrifient à ces divinités; mais ceux des environs du lac Tritonide sacrifient principalement à Minerve, et, après elle , à Triton et à Neptune... Je crois que le cri des fêtes vient de ce pays, car il est fort en usage chez les Libyennes , et dans leur bouche il est beau. Les Nomades ensevelissent leurs morts à la manière des Grecs, à part les Nasamons , qui les enterrent assis , ayant grand soin, au moment où l'âme s'en va, de tenir l'homme sur son séant, de crainte qu'il ne meurecouché à la renverse. » Nulle part Hérodote ne parle de statues , de temples , de prêtres, chez les Nomades. On peut présumer que les Numides, voisins des Carthaginois , adoptèrent quelquesunes des divinités phéniciennes , surtout si l'on admet qu'ils étaient venus eux-mêmes de la Phénicie.
Les Numides parlaient une langue qui leur était propre , avaient un alphabet particulier; mais leur langue n'était point éloignée de la langue phénicienne, et leurs lettres ressemblaient assez à celles de l'alphabet punique (*). Nous avons établi , par des analogies tirées du langage,queces peuples étaient
(*) Voyez plus haut les étymologies des principaux noms de localités delà Numidie.
d'origine araméenne. Le nom même de Numidie, revendiqué par les Grecs, peut être rapporté aux langues de l'Egypte et de la Phénicie. Le mot nome signifiant partie, portion, division, est égyptien ou syriaque, et le mot ida ou yeda, dans les mêmes idiomes, signifie places, limites , contrée. Par la réunion de ces deux mots , le nom de laNumidie s'explique d'une manière aussi naturelle que par une étymologie grecque.
Les Numides étaient divisés en tribus. Strabon compare leur manière de vivre à celle des Arabes Scénites. Comme eux , ils parcouraient avec leurs troupeaux les vastes contrées qu'ils occupaient, dressant leurs tentes là où ils trouvaient de l'eau et des pâturages, et les abattant lorsqu'ils avaient tout épuisé. Leurs tentes, qu'ils appelaient mapalia ou magaria, étaient de forme oblongue, et ressemblaient , dit Salluste, à un vaisseau renversé.
D'autres tribus plus sédentaires habitaient dans des villages formés de cabanes , et s'adonnaient à la culture du sol en même temps qu'à l'éducation du bétail. Ces mœurs se retrouvent encore dans les mêmes contrées chez les Berbers ou Kabayles, descendants des indigènes de l'Afrique, et chez les Bédouins ou Arabes du désert, race qui n'habita ce pays que depuis l'apparition de Mahomet. Les Numides des villes n'étaient que les imitateurs de la civilisation carthaginoise ou romaine, et n'ont plus la même originalité que ceux qui restaient errants.
Les Numides furent les meilleurs cavaliers de l'antiquité; leurs chevaux étaient excellents. « Oppien place la race des chevaux mauresques parmi celles qu'on estimait le plus de son temps; et Némésien, poète carthaginois du troisième siècle, nous a laissé un portrait frappant des individus de cette race, qui ressemblent en tout point aux chevaux de l'Algérie. Suivant cet auteur, le cheval maure de pure race, né dans le Jurjura , n'a pas de formes élégantes : sa tête est peu gracieuse , son ventre difforme , sa crinière longue et rude ; mais il est facile à ma-
L'UNIVERS
nier, il n'a pas besoin de frein, et on le gouverne avec une verge. Rien n'égale sa rapidité ; à mesure que la course échauffe son sang , il acquiert de nouvelles forces et une plus grande vitesse; enfin même, dans un âge avancé , il conserve toute la vigueur de ses jeunes années : aussi les anciens attachaient-ils un grand prix à ces précieux animaux. Chacun avait son nom , sa généalogie; venaient-ils à mourir, on leur dressait un tombeau et on leur consacrait une épitaphe. Voici la traduction d'un de ces curieux monuments, dont le texte se trouve dans le recueil d'inscriptions d'Orelli :
« Fille de la Gétule Harina,
« Fille du Gétule Equinus ,
o Rapide à la course comme les vents ,
« Ayant toujours vécu vierge,
« Sjieutima , tu habiles les rives du Léthé.
« C'est surtout dans les montagnes, suivant Solin, que les Numides élevaient des chevaux (*). » Les Numides, particulièrement les Massyliens, montaient ces excellents chevaux à cru, sans selles ni brides ; et ce que dit le poète Némésien est confirmé par les récits des historiens , qui nous représentent Massinissa, le meilleur et le plus infatigable cavalier de son temps, courant et combattant à cheval jusque dans sa vieillesse la plus reculée, sans aucun harnais. Les cavaliers numides furent très-recherchés comme auxiliaires par les Carthaginois d'abord, et ensuite par les Romains. Libres de leurs deux mains, ils combattaient avec beaucoup d'adresse et étaient très-habiles à lancer des dards. Ils avaient un soin extrême de leurs chevaux : ainsi les Numides d'Annibal , après la bataille de ïrasimène, lavèrent les membres de leurs coursiers, épuisés par le voyage et la guerre, avec des vins vieux que leur avait procurés le pillage de l'Ombrie et du Picénum. Virgile donne aux Numides l'épithète dHnfreni.
Les auteurs de V Histoire universelle tirent de cet usage l'explication du
(*) Nous empruntons cette citation à l'ouvrage de M. Dureau de la Malle sur la province de Constantine, p. 91,
mot Metago?iium, nom propre d'un promontoire, ainsi que du pays des Massyliens , appelé souvent terre métagonite. «Ce mot, disent-ils , est incontestablement équivalent à ceux de meteg jonihh ou metegjoniahh, quelqu'un qui met à part, ou qui a mis à part sa bride. Cette étymologie est bien plus naturelle que celle qu'on peut dériver de la langue grecque.» On a remarqué aussi que les Massyliens , quand ils étaient en guerre, tâchaient ordinairement d'en venir à une action générale pendant la nuit. La désertion n'était pas un crime aux yeux des Numides; après une déroute, ils pouvaient s'en retourner chez eux , s'ils n'aimaient mieux rester à l'armée :
aussi les voit-on fréquemment abandonner le parti pour lequel ils s'étaient engagés d'abord.
Outre la guerre, la chasse était une des principales occupations des Numides. Leur pays abondait en bêtes féroces ou sauvages, ânes, lions, éléphants, panthères, etc., qu'ils combattaient continuellement, autant pour le profit qu'ils tiraient de leur capture et de leurs dépouilles, que pour assurer leur tranquillité. Salluste nous indique qu'un grand nombre de guerriers périssaient dans ces expéditions ; car il dit que les Numides étaient d'une constitution si saine et si robuste , qu'ils parvenaient presque tous à un âge avancé , excepté ceux qui étaient tués dans la guerre ou dévorés par les bêtes féroces.
Les Numides étaient sobres : ils se nourrissaient ordinairement de grains, de légumes , mangeaient rarement de la viande, et buvaient trèspeu de vin. Ce régime explique leur longévité et leur vigueur. Appien ajoute encore, comme une autre cause des mêmes effets, que leur climat était fort tempéré, la chaleur en été n'approchant pas à beaucoup près de celle qu'il faisait dans les Indes et en Ethiopie dans la même saison. Leur passion dominante était l'amour : Tite-Live insiste , dans l'histoire de Syphax et de Massinissa , sur le penchant des Numides pour ce genre de plaisir ;
NUMIDIE ET BE LA MAURITANIE
Gl
aussi la polygamie était-elle autorisée i chez eux. Salluste dit que chez les ; Maures et les Numides les mariages ne forment pas une chaîne fort étroite, parce qu'en proportion de sa fortune on y prend beaucoup de femmes, les uns dix, d'autres davantage, et les rois beaucoup plus encore. Les Numides de la basse classe étaient presque nus, ou ne portaient que des vêtements misérables ; les Numides d'un rang supérieur portaient des habits longs et sans ceintures. Selon un fragment de Nicolas Damascène, ils comptaient le temps par nuits, et non par jours.
Tacite dit la même chose des Germains.