‹ Afrique. Tableau generalChapitre 191 sur 232 · SECONDE CONQUÊTE DE L'ESPAGNE · texte numérisé non relu

SECONDE CONQUÊTE DE L'ESPAGNE

par les vandales. — Chassés de la Gaule par Constance, l'un des plus habiles généraux de l'Empire, les Goths, commandés par Ataulfe, franchirent les Pyrénées, et envahirent la portion de l'Espagne qui était restée au pouvoir des Romains. Peu de temps après , Ataulfe fut assassiné dans son palais de Barcelone. Mais celui qui profita du crime fut tué, à son tour, après un règne de sept jours (415). La nation reconnut alors, pour roi, Wallia, frère d'Ataulfe. Sous ce nouveau chef, les Goths se firent, en Espagne, les auxiliaires des Romains et ils commencèrent , contre les barbares qui les avaient devancés dans la Péninsule, une guerre qui dura deux ans (416- 418). Ils exterminèrent d'abord les Vandales - Silingi qui s'étaient établis dans la Bétique , puis ils battirent les Alains. Ceux qui purent échapper au fer des vainqueurs se réfugièrent en Galice, auprès de Gundéric, chef de l'autre portion de la nation vandale.

Les historiens anciens nous ont appris que Wallia ne songea pas toujours à faire la guerre au profit des Romains.

Ainsi , il voulut, comme autrefois Alaric, conduire les Goths en Afrique.

Mais une tempête ayant englouti, dans le détroit de Gadès , une partie de la flotte qui portait ses trésors et son

armée, il renonça à son expédition.

Trop faible, dès lors, pour songer aux vastes entreprises, il accepta la proposition que lui fit l'Empire, de s'établir, avec sa nation, au midi de la Gaule, où on lui céda la seconde Aquitaine et la Novempopulanie(419).

Quand les barbares Vandales, Alains et Suèves, que Wallia avait refoulés dans les montagnes du nord-ouest de l'Espagne, apprirent que les Goths avaient abandonné la Péninsule, ils reprirent les armes pour conquérir de nouveau les riches provinces du Midi, d'où la force les avait expulsés. Alors recommencèrent les désordres de la première invasion.

La mésintelligence éclata bientôt entre les Suèves et les Vandales. Les Romains crurent sans doute que, grâce à cette désunion, ils pourraient enfin arracher l'Espagne aux barbares. Mais ils furent trompés dans leur attente; et, au moment même où Astérius venait prêter aux Suèves les secours de l'Empire, les Vandales, par un brusque mouvement, se jetèrent sur la Betigue qu'avaient occupée autrefois leurs frères les Silingi (420). Ils achevèrent en peu de temps la conquête de toute la partie méridionale de la Péninsule.

C'est depuis cette double occupation par les Vandales que la Bétique prit le nom d'Andalousie (Fandalousia) que nous lui donnons encore aujourd'hui.

Cependant les Romains ne pouvaient se résigner à laisser au pouvoir des barbares la plus belle et la plus riche des provinces de l'Espagne. Ils rassemblèrent donc une armée considérable , à la tête de laquelle on plaça un général plus présomptueux qu'habile , Castinus. L'armée romaine , qui comptait dans ses rangs un grand nombre d'auxiliaires goths commandés par Théodéric, entra dans l'Andalousie, où elle ne tarda pas à rencontrer les Vandales. « Attaqués par une armée très-supérieure à la leur, les Vandales semblaient devoir être exterminés; ils furent en effet très -vivement poussés et réduits à une position désespérée , dans laquelle il leur fallut accepter une bataille décisive. Des écrivains dignes

de foi disent des choses singulières de leur conduite en ce moment de détresse. Ils se présentèrent sur le champ de bataille, faisant porter en cérémonie , devant eux , je ne sais lequel des livres sacrés des chrétiens, la Bible ou l'Évangile. Sans prendre garde à cet acte de piété des Vandales, l'armée romaine fondit sur eux , comme sûre de la victoire. Ce fut elle qui fut pleinement défaite, mise en fuite, et ne s'arrêta qu'à ïarracone, après avoir perdu près de vingt mille hommes (422) (*). » Un officier, renommé déjà dans l'Empire pour ses actions d'éclat et son habileté dans la guerre , Boniface , avait accompagné Castinus dans son expédition. Mais voyant avec peine l'inexpérience de celui qui dirigeait les opérations, blessé par ses hauteurs, et prévoyant d'ailleurs le mauvais résultat de l'entreprise , il quitta l'armée avant la bataille. On raconte aussi que les Goths abandonnèrent, au moment décisif, le général romain.

Après cette trahison, tous ne revinrent point en Gaule, et Théodéric vit sans doute un grand nombre des siens se mêler aux futurs conquérants de l'Afrique.

Après la défaite de l'armée impériale, les Vandales se trouvèrent les seuls maîtres du pays. Us parcoururent alors, en ravageant et en pillant, l'Espagne dans tous les sens, et ruinèrentSéville et Carthagène. Les maux de la Péninsule furent portés au comble, quand les barbares, joignant le fanatisme et l'intolérance à leurs passions ordinaires, exercèrent contre les catholiques, par esprit de secte, de violentes persécutions. L'Espagne fut ainsi soumise, pendant six ans, à la

(*) M.Fauriel ; Histoire de la Gaule méridionale, t. I , p. i53. Nous ne partageons pas l'opinion de M. Fauriel, qui croit qu'en l'année 422 les Vandales étaient encore païens. Nous pensons , comme nous l'avons dit précédemment, qu'en Pannonie, déjà , le chrislianisme avait fait' de grands progrès parmi eux. Nous ajouterons même que ce fut, suivant nous, dans les contrées voisines du Danube qu'une partie de la nation adopta rarianisme.

L'UNIVERS

plus intolérable des dominations. Puis, quand les Vandales eurent enlevé au pays ses dernières ressources, ils firent des courses au dehors; montés sur les vaisseaux qu'ils avaient trouvés à Carthagène, ils se livrèrent à la piraterie, et , s'il faut en croire d'anciens récits, ils visitèrent plus d'une fois , pour les piller, les îles Baléares et les côtes de la Mauritanie (425-428). Les barbares étaient à peine entrés dans les provinces méridionales de l'Espagne, qu'ils portèrent leurs regards vers l'Afrique; et dès lors, comme les Goths, au temps d'Alaric et de Wallia , ils aspirèrent à la possession de cette chaude et riche contrée. Toutefois , ils hésitaient encore à franchir la mer étroite qui les séparait de la Mauritanie, lorsque le comte Boniface mit fin à leurs irrésolutions, et leur fournit l'occasion et les moyens d'accomplir la conquête qu'ils avaient rêvée.

LE COMTE BONIFACE. — TOUS les

écrivains du cinquième siècle s'accordent à voir, dans Boniface, un grand homme de guerre et un habile administrateur. Cependant, il est vraisemblable qu'ils ne nous ont transmis que la moindre partie des actions glorieuses de celui qu'ils ont tant loué. On sait que déjà , en l'année 4 1 3, Boniface s'illustra en défendant Marseille contre les Goths. Nous avons dit que plus tard, en 422, il avait pris part à l'expédition de Castinus, mais qu'il s'était retiré assez tôt pour qu'on ne pût lui reprocher d'avoir contribué au mauvais succès de l'entreprise. Honorius aurait pu , sans doute , accuser Boniface d'avoir abandonné l'armée romaine au moment du danger; mais il préféra, dans ces temps désastreux, ménager un homme qui pouvait servir utilement l'Empire, et il le fit partir pour l'Afrique , dont il lui avait confié le gouvernement. Boniface, dans sa province, mit tous ses soins à comprimer les soulèvements des Maures ou des Romains séditieux ; il administra sagement, et se montra juge sévère , mais équitable et éclairé.

La mort d'Honorius n'ébranla point sa fidélité. Il ne voulut pas recon-

naître un officier du palais, appelé Jean , qui s'était fait proclamer empereur en Italie; et il aida de ses armes et de ses conseils Placidie, et son jeune fils Valentinien. Les efforts du gouverneur de l'Afrique, dans ces moments de troubles , furent plus efficaces que tous les secours venus de l'Orient pour renverser l'usurpateur. Placidie était donc redevable à Boniface du pouvoir qu'elle allait exercer au nom de son fils Valentinien. Aussi , dans les premiers moments de sa joie et de son triomphe, elle se montra reconnaissante pour celui qu'elle regardait comme le plus habile et le plus loyal défenseur de l'Empire. Mais bientôt les vues coupables d'un ambitieux enlevèrent à Valentinien son meilleur général et sa plusricheprovince. Aétius voulait faire oublier, par des excès de zèle, son ancien attachement pour l'usurpateur et ses rapports avec les barbares. D'autre part, il songeait à perdre Boniface, dont la gloire et la loyauté l'importunaient. Il fit croire à Placidie que le gouverneur de l'Afrique trahissait l'Empire. Il ajoutait , pour donner plus de poids à ses paroles, qu'assurément Boniface refuserait d'obéir, si on le rappelait en Italie. Placidie recourut a l'expédient qu'on lui indiquait. Elle rappela Boniface ; mais celui-ci, averti par Aétius que de grands dangers le menaçaient s'il venait pour se justifier, ne tint compte des lettres impériales, et il refusa de quitter l'Afrique. L'intrigue avait donc réussi : on croyait, dans le palais, à la trahison de Boniface; et Boniface, de son côté, accusait l'empereur et sa mère d'ingratitude. Placidie résolut alors d'envoyer des troupes contre le rebelle. Elle les confia à trois chefs, Mavors , Galbion et Sinox, que Boniface défit successivement. Les conseillers de Placidie et de l'empereur ne perdirent point courage après cet échec; ils rassemblèrent une armée considérable, qu'ils placèrent sous les ordres de Sigiswulde. Dans ce pressant danger, et parce qu'il sentait qu'il ne pouvait lutter seul avec succès contre toutes les forces de l'Empire, Bo-

niface s'adressa aux Vandales. Il fit savoir au chef* de la nation qu'il était prêt à partager l'Afrique avec lui , s'il prenait l'engagement de l'aider et de le défendre contre leurs communs ennemis. Les Vandales acceptèrent avec joie cette alliance qui leur ouvrait le chemin d'un pays qu'ils convoitaient depuis longtemps, et qui leur donnait, pour auxiliaire , le plus redoutable des Romains.

CAUSES DE L'INVASION DES VAN- DALES en Afrique. — Par quels motifs les barbares, qui se trouvaient en possession de l'Andalousie, ont -ils quitté, pour une lointaine expédition, pour un établissement incertain sur une terre qu'ils ne connaissaient pas, cette riche et belle contrée qui les invitait à un long séjour? Plus d'un historien a essayé de résoudre cette question. On a dit que l'Espagne offrait aux Vandales une position trop défavorable. Là , en effet , ils avaient à redouter non point seulement les Romains, mais encore les Goths, ces anciens et terribles ennemis qui avaient déjà visité plus d'une fois la Péninsule. Le souvenir des victoires de Wallia était présent à tous les esprits. Puis, pour ces hordes qui voulaient encore piller et s'enrichir, l'Espagne était un pays épuisé. D'autre part , pour les courses au dehors et la piraterie , la contrée était mal choisie; il fallait une position plus centrale, sur les côtes d'Afrique, par exemple, et sur ces côtes, une ville comme Carthage , qui eût également à sa portée l'Orient et l'Occident. D'ailleurs , occuper l'Afrique, c'était enlever à l'Empire la meilleure partie de ses forces; c'était tarir, pour lui , les sources de la vie , que de lui prendre cette province qui était, depuis plusieurs siècles, le grenier du monde. On a dit aussi que Genséric, en conduisant les Vandales en Afrique , n'avait d'autre but que de légitimer, à leurs yeux , son élévation nouvelle. Il voulait faire oublier, par une expédition glorieuse , que lui , fils illégitime, avait tué son frère Gundéric, le vrai roi , et qu'il retenait ses dix neveux , avec leur mère, dans une dure

captivité. Enfin, on a énuméré, parmi les motifs qui ont pu déterminer les Vandales à passer en Afrique , l'espérance bien fondée qu'ils avaient de voir accourir auprès d'eux , pour les aider, les Maures, tous les sectaires persécutés , les Romains mécontents , et le comte Boniface.

Nous croyons qu'on ne peut faire un choix parmi ces causes diverses, et que, pour être vrai, on doit les accepter toutes. Cependant, à tant de raisons alléguées jusqu'ici par les historiens, il faut ajouter, suivant nous, le vague instinct qui poussait chaque jour les barbares à se mouvoir et à se déplacer. Quand ils s'engageaient dans des voies inconnues, ils marchaient hardiment, car ils croyaient obéir à une mystérieuse et fatale impulsion.

«La main de Dieu, dit Salvien, qui avait jeté les Vandales au delà des Pyrénées pour châtier l'Espagne , les conduisait à la dévastation de l'Afrique.

Ils n'agissaient point en vertu de leurs propres déterminations; c'était, de leur aveu, une force irrésistible, divine, qui les entraînait. »

entrée des vandales en afrique; forces et ressources des envahisseurs; conquête des trois mauritanies. — Au moment où les Vandales, à l'appel de Boniface, faisaient leurs préparatifs pour passer en Afrique , le roi Gundéric fut assassiné. Les récits opposés des contemporains n'ont pu jeter un voile sur cet événement. Tous les historiens modernes s'accordent à dire que Genséric, fils illégitime de Godigiscle, et frère de Gundéric , fut l'auteur du crime. Nous devons ajouter que les Vandales ne paraissent point avoir hésité à prendre pour chef le meurtrier qui , plus d'une fois, sans doute, leur avait donné lieu d'admirer son habileté et ses audacieuses résolutions.

La mort de Gundéric n'ajourna pas la conquête de l'Afrique. D'un côté, les Espagnols , qui désiraient ardemment débarrasser la Péninsule de ses barbares envahisseurs, et, de l'autre, les émissaires de Boniface envoyaientde toutes parts, au détroit de Gadès , les vais-

seaux qui devaient transporter en Mauritanie, Genséric et sa nation. La foule s'apprêtait au départ , lorsqu'on apprit que les Suèves ravageaient les terres que les émigrants avaient abandonnées. Pour préserver, sans doute, de futures incursions ceux des siens qui, pour des causes diverses, restaient en Andalousie, Genséric rassembla son armée , et se mit à la poursuite des Suèves. Il les atteignit près de Mérida , et les précipita , avec leur chef Hermigar, dans la Guadiana.

Après cette victoire, il rejoignit sa flotte, et s'embarqua pour l'Afrique au mois de mai de l'année 429. « Notre imagination, accoutumée à exagérer et à multiplier les essaims de barbares qui semblaient tous sortir du Nord, sera étonnée sans doute du petit nombre de combattants que Genséric débarqua sur les côtes de la Mauritanie.

Les Vandales, qui , dans le cours de vingt ans, avaient pénétré depuis l'Elbe jusqu'au mont Atlas, se trouvaient réunis sous le commandement de leur roi. Son autorité s'étendait sur les Alains, dont la génération existante était passée des régions glacées de la Scythie sous le climat brûlant de l'Afrique. Des aventuriers goths, attirés par l'espoir du pillage , accouraient sous ses drapeaux ; et des provinciaux, ruinés et poussés au désespoir, s'enrôlaient, dans l'intention de réparer leur fortune par les mêmes moyens qui la leur avaient enlevée. Cependant l'armée de Genséric ne montait qu'à cinquante mille hommes effectifs ; et , quoiqu'il tâchât d'en augmenter l'apparence, en nommant quatre-vingts chiliarques ou commandants de mille soldats , le supplément illusoire des vieillards , des enfants et des esclaves n'aurait pas suffi pour porter la totalité à quatre-vingt mille hommes. Mais l'adresse du général et les troubles de l'Afrique lui procurèrent bientôt une multitude d'alliés. Les cantons de la Mauritanie qui bordent le grand désert et l'océan Atlantique, fourmillaient d'une race d'hommes hardis, dont le caractère sauvage avait été plus aigri que corrigé par la terreur

des armes romaines. Les Maures errants hasardèrent peu à peu de s'approcher du camp des Vandales; ils considéraient avec surprise les armes, les vêtements, l'air martial et la discipline de ces étrangers. La figure blanche et les yeux bleus des guerriers germains devaient, à la vérité, former un contraste bien frappant avec la couleur olivâtre et les yeux noirs des voisins de la zone torride. Lorsque les Vandales eurent vaincu les premières difficultés qui naissent de l'ignorance mutuelle d'un langage inconnu , les Maures embrassèrent sans hésiter l'alliance des ennemis de Rome; une foule de sauvages nus sortirent de leurs forêts et des vallées du mont Atlas, pour rassasier leur vengeance sur les tyrans civilisés qui les avaient chassés de leur pays natal (*). »

i Mais ces Maures, ennemis de la civilisation et des Romains, ne furent pas les seuls auxiliaires que rencontrèrent les Vandales en débarquant sur les côtes de l'Afrique. Les Romains eux-mêmes, suivant la remarque de Gibbon, devaient leur prêter aide et appui. Nous avons dit, en parlant du séjour des Vandales en Espagne, comment il se pouvait faire que les hommes vivant sous la loi de Rome préférassent parfois les troubles et les violences de la domination barbare aux rigueurs de l'administration impériale. En Afrique , comme en Europe, on trouvait cette odieuse et impitoyable fiscalité qui ruinait les villes et les campagnes (**). Il est donc vraisemblable que la masse des propriétaires urbains ou ruraux que le fisc avait dépouillés, jetés dans la plus déplorable des conditions, et qu'il poursuivait encore , se rangea du côté de Genséric. Mais, de tous ceux qui donnèrent assistance aux Vandales, les

(*) Gibbon; Histoire de la décadence et de la chute de l'empire romain , ch. 33.

(**) Je renvoie ici au chapitre intéressant où M. Papencordt parle de l'état de l'Afrique avant l'arrivée des Vandales; Geschicthtedet vandalischen Herrschaft in Africa. Voy. liv. i, ch. 2, p. ai et suiv.

iï

plus empressés, les plus ardents furent les sectaires connus, dans l'histoire, sous le nom de donatistes. Ils avaient hâte de se venger, sur les catholiques, de toutes les persécutions que l'into- , lérance des empereurs leur avait fait subir. On les avait traités jusqu'alors avec une excessive rigueur. Us étaient assimilés aux criminels d'État. Leurs évêques, leurs prêtres étaient privés de leurs biens, soumis à une rigoureuse surveillance, et souvent envoyés dans un lointain exil. Us ne pouvaient invoquer leurs droits de citoyen. Les lois n'étaient pas moins sévères contre les laïques. Nul ne se montra plus intolérant et plus impitoyable, contre les partisans de l'hérésie , que l'empereur Honorius. La crainte des châtiments arrêta seule les plaintes et les protestations des donatistes. Seulement, ils cherchèrent à se rapprocherdes ariens , et à confondre les intérêts des deux hérésies. Ainsi , quand on envoya une armée contre Boniface révolté, ils essayèrent de mettre da'ns leur parti les Goths , que l'empereur avait engagés pour l'expédition d'Afrique. Ce fait a été signalé dans ces lignes de saint Augustin : « Plusieurs donatistes voulant se concilier les Goths, parce qu'ils les croient puissants, prétendent qu'ils sont ariens comme eux. Mais , en cela , ils sont condamnés par l'autorité des traditions qu'ils invoquent, car il est avéré que Donat, qu'ils reconnaissent et qu'ils honorent comme leur chef, n'a jamais partagé les croyances d'Arius (ep. 185 , ad Bonifac). » Enfin , pour compléter cette nomenclature des ennemis naturels de la puissance romaine, ajoutons que Genséric devait encore trouver des auxiliaires, moins, il est vrai, en Mauritanie qu'aux environs de Carthage , dans les restes de la race punique. Cette race , qui avait survécu à tant de catastrophes, n'avait perdu alors, malgré son long contact avec les étrangers, ni son caractère propre, ni sa langue, ni sa vieille naine contre les Romains (*).

(*) Voyez, dans ce volume, sur la persistance de la race punique en Afrique, YHis-

Dès leur entrée en Afrique, les Vandales portèrent, dans tous les lieux habités qu'ils rencontrèrent sur leur passage , le fer et la flamme. Les riches et populeux établissements fondés sur la côte par les Carthaginois ou les Romains furent anéantis. Pour expliquer les effroyables excès auxquels se livrèrent alors les barbares , on est obligé de supposer qu'ils furent animés, dans leur œuvre de destruction, par la rage aveugle des Maures et l'esprit de vengeance des donatistes persécutés. Ce fut ainsi que les Vandales parcoururent, massacrant et ravageant , les trois Mauritanies, et qu'ils arrivèrent au fleuve Ampsaga, qui devait être, aux termes du traité conclu avec Boniface, la limite de leur empire (*).

REPENTIR DE BONIFACE; IL REN- TRE AVEC LES SIENS SOUS L'OBÉIS- SANCE DE VALENTINIEN; IL PERD UNE BATAILLE CONTRE GENSERIC ;

siég-e d'hippone. — A la première nouvelle de la marche rapide des Vandales et de leurs dévastations, Boniface dut regretter amèrement, sans doute, d'avoir tiré de l'Espagne ces terribles auxiliaires. Il est vraisemblable que déjà il avait songé , dans son intérêt propre, à s'opposer en armes à Genséric, qui, chaque jour, se rapprochait davantage de la Numidie, lors-

toire de Carthage , deuxième partie, p. i53. Nous renvoyons , en outre , pour ce point historique très-important , à quelques passages curieux que l'on trouve dans les ouvrages suivants de saint Augustin : Sermo xxv, de Vcrbo apostol. — Tractatus n, in epistol. Joliannis. — Expositio ephtol. ad Roman. — Epist. cvm , § 14.

(*) Au temps de Constantin , dans la division administrative des provinces, la Mauritanie Tingitane , la plus occidentale des trois Mauritanies , avait été placée dans la préfecture des Gaules, et dans le diocèse d'Espagne. Les deux autres Mauritanies relevaient de la préfecture d'Italie, et du diocèse d'Afrique. La Mauritanie Tingitane s'étendait de l'Atlantique au Malva; la Mauritanie Césarienne , du Malva au Serbèle ; la Mauritanie Sitifienne, du Serbèle à l' Ampsaga , qui la séparait de la Numidie.

L'UNIVERS

qu'il se réconcilia avec Placidie et Valentinien. On s'étonnait, et non sans cause, dans l'Empire, que l'officier loyal qui avait servi avec tant de zèle l'empereur et sa mère , au temps de leurs infortunes, eût attendu, pour les abandonner et les trahir, qu'ils fussent heureux et tout-puissants. Placidie , de son côté, avait cherché en vain les causes de cette brusque rébellion. Cependant, soit que les accusations d'Aétius, après mûre réflexion, inspirassent de la défiance , soit que les plaintes ou les confidences de Boniface eussent seules éveillé les soupçons, la cour de Ravenne se décida à pénétrer ce mystère. Un officier du palais, Darius, se rendit en Afrique; et là, dans ses entretiens, il chercha à saisir le motif secret d'une rébellion qui avait déjà causé de si grands dommages à l'Empire. Les entretiens qu'il eut alors avec Boniface ne lui laissèrent bientôt aucun doute sur la double trahison d'Aétius. Il fit connaître à Placidie les résultats de sa mission. La mère de Valentinien n'osa punir le coupable qui aurait pu tourner contre l'Empire les troupes qu'elle lui avait confiées ; mais elle fit part à Boniface de ses vifs regrets, et lui rendit , avec ses anciens titres, toute sa confiance. Cependant la réconciliation venait trop tard.

Déjà les Vandales, qui ne comptaient plus sur l'alliance et la coopération de Boniface, étaient entrés en Numidie.

Le général romain voulut d'abord négocier avec ses anciens alliés, et il essaya, mais en vain, à l'aide de grandes promesses , de les renvoyer en Espagne. Dès lors, il n'y avait plus à hésiter. Boniface rassembla à la hâte toutes les troupes dont il pouvait disposer, et il vint pour arrêter par la force, la marche et les progrès des envahisseurs. Il rencontra les Vandales non loin de l'Ampsaga , et leur livra bataille. Mais il fut vaincu, et il perdit dans l'action ses meilleurs soldats.

Après cette défaite , il courut se jeter dans la ville d'Hippone (*), que les

(*) Hippo-Regius. La ville connue aujourd'hui sous le nom de Bone, esl bâtie à deux

vainqueurs ne tardèrent point à assiéger.

La place où Boniface avait cherché refuge était forte, et , sans doute, bien pourvue d'armes et de vivres. D'ailleurs, elle communiquait librement, par la mer, avec le dehors ; et elle pouvait espérer ainsi , en cas de siège, de ne manquer jamais de soldats et de munitions. Les Vandales arrivèrent sous les murs d'Hippone, en 430, dans l'été. Les historiens modernes hésitent à croire que, pour réduire la place assiégée, ils aient employé l'affreux moyen qui nous a été signalé par les auteurs contemporains (*). Ils rassemblaient, suivant Victor de Vita, leurs prisonniers autour des villes, et les égorgeaient. Puis, ils laissaient les cadavres à l'air , dans l'espoir que leur décomposition prochaine porterait au milieu des assiégés les maladies et la mort. Les Vandales, comme les autres peuples de race germanique, se sont montrés, dans le cours de leurs invasions , assez violents et assez féroces pour qu'on puisse adopter, sans crainte d'erreur, le témoignage de Victor de Vita. Au reste, quels qu'aient été les moyens employés alors pour obtenir

milles de distance environ de l'emplacement d'Hippone.

(*") M. Marcus, l'apologiste passionné de toutes les actions des Vandales et de Genséric , essaye, sur ce point, d'infirmer l'autorité de Victor de Vita. On verra , par le passage suivant, que M. Marcus n'a pas toujours autant d'habileté que de bonne volonté : « Pour ma part, dit-il avec une sorte d'indignation, je pense que Victor de Vita calomnie les Vandales dans ce cas , comme dans beaucoup d'autres, ou qu'il exagère du moins les faits qui se sont passés. Que les Vandales aient ramassé , dans les plaines, les cadavres des hommes et des animaux morts dans les combats, ou de toute autre manière , qu'ils les aient jetés dans les fossés des forteresses et devant les murs et les portes, pour empester Pair; c'est

très-probable mais qu'ils aient égorgé

les prisonniers pour augmenter le nombre

des cadavres c'est Victor seul qui le

prétend. » Histoire des Vandales , etc. , p. 146. -,

la reddition d'Hippone, il est avéré que les assiégeants ne furent pas heureux dans leurs premières opérations.

Saint Augustin se trouvait dans la ville assiégée. Les Vandales avaient à peine franchi le détroit de Gadès'que, déjà , il avait prévu les désastreux résultats de l'invasion. Plus tard, quand il apprit les souffrances de la Mauritanie, et aussi , peut-être, quand il connut l'alliance des donatistes, ses ennemis, avec les envahisseurs , sa frayeur fut telle, qu'il songea, dit-on, à prendre la fuite. Mais cette frayeur fut de courte durée, et elle fit place, dans son âme, à de généreuses résolutions. Il voulut rester et mourir au sein de cette Église catholique d'Afrique , dont il était le plus ferme et le plus illustre défenseur. II ne sortit point d'Hippone à l'approche des barbares; et, quand la ville fut assiégée, il prodigua , comme évêque et comme citoyen , aux habitants etàBoniface, les encouragements et les consolations. Saint Augustin mourut pendant le siège, le 28 du moisd'aofitde l'année 430. Mais, avant d'expirer, il eut la douleur d'apprendre que les Vandales, se livrant à des expéditions partielles , avaient étendu leurs ravages dans les provinces avoisinantes. « Il voyait, dit l'agiographe Possidius, que, parmi les innombrables églises qui couvraient autrefois le pays, trois seulement , celle de Carthage, celle d'Hippone et celle de Cirta , avaient échappé à la destruction. »

Le siège dura quatorze mois. Les Vandales seraient restés plus longtemps encore devant les murs d'Hippone , sans l'événement que nous allons raconter. A la nouvelle des dangers qui menaçaient l'Afrique, l'empereur d'Orient, Théodose, envoya à Placidie des secours et Aspar, l'un de ses meilleurs généraux. Placidie, à son tour, fit partir pour Hippone les troupes qu'elle avait reçues. L'arrivée de ces renforts donna à Boniface assez de confiance et d'audace pour qu'il voulût hasarder contre les Vandales une seconde bataille. Mais, cette fois encore, il fut trompé dans ses espérances. Les

barbares triomphèrent. Aspar abandonna bientôt ses alliés et l'Afrique ; remontant sur ses vaisseaux , avec les débris de ses troupes, il reprit le chemin de Constantinople. Ce fut après la victoire des Vandales que la ville d'Hippone capitula (août 431).

Vaincu et ne pouvant désormais résister à Genséric, Boniface revint en Italie. Il se présenta hardiment, dans le palais de Ravenne, à l'empereur et à sa mère , qui , malgré sa trahison passée et ses défaites, l'accueillirent avec distinction , et lui donnèrent le titre de patrice. Placidie et Boniface ne cessaient de déplorer leur fatale erreur, et ils songeaient sans doute aux moyens de punir le premier auteur des maux qui pesaient alors sur l'Afrique, lorsqu'ils apprirent qu'Aétius, par un excès d'audace , avait franchi les Alpes avec une armée de barbares. Il venait pour se débarrasser de son rival par la force. Boniface, de son côté, rassembla des troupes ; et, pour ne point s'éloigner de l'empereur et de Placidie , c'est à Ravenne même qu'il attendit Aétius. Enfin arriva la bataille qui pouvait seule terminer la querelle des deux plus illustres généraux de l'Empire. Boniface triompha; mais il ne devait point recueillir les fruits de sa victoire; il avait été mortellement blessé , dans l'action , par le fer d'Aétius.

PREMIERS TRAITÉS DE GENSÉRIC AVEC L'EMPIRE; LE ROI DES VAN- DALES SEMELE HÉSITER , PENDANT HUIT ANS, A POURSUIVRE SES CON- QUETES. — Après la défaite de Boniface et la reddition d'Hippone, il y eut sans doute, entre les vainqueurs et l'Empire, un premier traité (431 ou 432). La cour de Ravenne, alarmée des progrès de Genséric, essaya de l'arrêter, dans ses conquêtes, en paraissant accorder de son plein gré les portions de territoire qui lui avaient été arrachées par la force des armes. II est probable qu'aux termes de ce traité, les Vandales se trouvèrent non-seulement en possession des trois Mauritanies, qu'ils avaient épuisées et ruinées dans leurs courses, et où ils ne dési-

L'UISIVERS.

raient point se fixer, mais encore de la partie la plus occidentale de la Numidie. Procope nous apprend que Genséric, après sa double victoire et la prise d'Hippone, montra une grande modération dans ses négociations avec l'Empire; qu'il s'engagea à payer à Valentinien un tribut annuel pour les terres qu'il avait acquises, et qu'il livra même en otage son fils Hunéric , en témoignage de ses intentions pacifiques et de sa bonne foi. L'historien byzantin ajoute que l'empereur, rassuré par ces protestations , renvoya Hunéric à son père.

Cependant, on est tenté de croire que les Vandales, se trouvant à l'étroit dans le pays où ils avaient concentré leurs forces, firent plus d'une fois des incursions dans la province qui les avoisinait à l'est, et qui les attirait par ses richesses et sa fertilité. La paix qui fut conclue entre les Vandales et les Romains, à Hippone, le 11 février 435, doit avoir eu pour but de mettre fin aux entreprises des barbares. Valentinien et Genséricconfirmèrent alors les clauses du premier traité. Nous connaissons la cause de l'empressement que l'empereur d'Occident mettait , à cette époque, à lier son ennemi par des engagements de toute espèce et par des serments ; « il craignait , dit Isidore de Séville, que Genséric ne poussât plus loin ses conquêtes (*). »

(*) M. Papencordt ne parle, dans son Histoire, que du traité de 435. Nous partageons l'opinion de M. Marcus qui établit , par de bonnes preuves, que l'Empire négocia deux fuis avec les Vandales. M. Papencordt faisant allusion au passage de Procope que nous avons cité, et qu'il rapporte à l'année 435, se refuse à croire que Genséric ait livré comme otage à Valentinien, son fils Hunéric. Suivant lui, le fait rapporté par l'historien byzantin ne peut s'accorder avec les succès des Vandales. Ce n'est pas , dit-il, le vainqueur qui donne des otages» On peut cependant expliquer ce fait d'une manière plausible, en disant que Genséric livra son fils pour les raisons qui, de 43 1 à 439 , l'empêchèrent de poursuivre ses conquêtes en Afrique. Voy. Geschichte der vandalischen Herrschaft in Africa , p. 71 et suiv.

Genséric, en effet, s'arrêta au milieu de ses succès; et son inaction apparente, pendant huit années, frappa les hommes de son temps, comme, de nos jours encore, elle étonne les historiens. Comment expliquer cette modération ? Pourquoi ces longs ménagements avec l'Empire? C'est que Genséric n'avait point oublié que, pour prendre une seule ville, Hippone, il avait fallu quatorze mois et deux batailles. Il avait parcouru, il est vrai, dans une course rapide , les côtes de la Mauritanie; mais, là, les villes n'apparaissaient que de loin en loin , et alors la coopération de Boniface faisait disparaître à l'avance toutes les résistances. Quand il eut franchi l'Ampsaga, quand l'auxiliaire sur lequel il comptait devint son ennemi , tout changea de face. La contrée sur laquelle il portait ses regards était couverte d'une population nombreuse et dévouée à l'Empire; et, d'ailleurs, elle était protégée par des villes bien approvisionnées et environnées de fortes murailles. Entreprendre lesiége de chacune de ces villes, c'était commencer une lutte qui aurait eu pour unique résultat l'épuisement de ses forces et sa ruine. Puis, il avait encore à redouter que l'Orient et l'Occident, qui déjà s'étaient alliés pour sa perte, ne voulussent frapper sur lui de nouveaux coups. Il ne craignait pas d'être vaincu; mais il comprenait que, dans la position où son audace l'avait jeté , des victoires multipliées, en le privant de l'élite de ses guerriers, eussent été pour lui , à la fin , aussi nuisibles que des défaites. Il ajourna donc sa conquête après le siège d'Hippone, et il traita avec Valentinien.

Ajoutons qu'à cette époque, Genséric avait aussi à lutter contre des ennemis bien plus terribles pour lui que les derniers défenseurs de l'Empire.

Dans son camp, auprès de sa personne, parmi ses compagnons d'armes , il y avait des hommes qui n'avaient point encore oublié la mort de Gundéric. Ils haïssaient le meurtrier; et les historiens anciens nous apprennent que, plus d'une fois, ils conspirèrent contrq

lui. Gensérïc étouffa dans le sang toutes les révoltes. Il avait entraîné à sa suite, depuis la sortie d'Espagne, la veuve de Gundéric et ses fils. La présence de ces infortunés , au milieu des Vandales, était en quelque sorte une perpétuelle protestation contre son attentat et son usurpation. Pour s'affranchir de cette présence qui lui était odieuse , et , aussi , pour enlever aux siens tout prétexte de rébellion , il compléta son crime, et fit périr la mère avec ses dix enfants.

La paix était peut-être plus nécessaire a Genséric qu'à l'Empire. Il la mit à profit pour préparer, par des moyens lents, mais sûrs, la conquête qu'il rêvait, mais qu'il ne pouvait alors accomplir par la seule force de ses armes. Il étudia, à loisir, l'état des provinces qu'il voulait envahir. Il vit qu'elles renfermaient bien des hommes qui souhaitaient ardemment son arrivée. C'étaient les donatistes et les autres hérésiarques qui étaient soumis , en vertu des édits impériaux , à d'injustes persécutions. Genséric se fit l'ami de tous les ennemis de l'Empire.

Pour leur donner en quelque sorte des gages de sa sympathie, il persécuta les catholiques "qui vivaient sur les terres que Valentinien lui avait abandonnées (437); il chassa les évêques de leurs sièges, et même il condamna à mort les fonctionnaires publics qui n'avaient pas voulu embrasser l'arianisme (*). Enfin, quand il compta un nombre suffisant d'alliés dans le pays qui avoisinait Carthage , et à Carthage même; d'autre part, quand il eut affermi son autorité sur ses propres soldats par des actes rigoureux et des supplices, il se tint prêt à frapper sur l'Empire un coup décisif. Les événements qui s'accomplissaient alors en Europe devaient bientôt lui offrir l'occasion d'exécuter ses projets.

(*) Parmi les évêques persécutés, on compte celui de Sitifi. De là , on peut tirer cette conclusion , que , par ses traités , Valentinien avait laissé aux Vandales les Mauritanies, ou au moins la Mauritanie silifienne.

PRISE DE CAETHAGE. — En 439 ,

l'Empire était attaqué, envahi de toutes parts. La présence d'Aétius dans les Gaules ne pouvait contenir les barbares. Les Wisigoths avaient été plus d'une fois victorieux dans leurs luttes avec les Romains. En Espagne, les Suèves faisaient chaque jour , et sans rencontrer d'obstacles, de nouvelles conquêtes. L'empire d'Orient n'était pas moins exposé que celui d'Occident au danger des invasions. Les Huns étaient campés à ses frontières, et la cour de Constantinople tremblait au moindre mouvement d'Attila. Genséric profita de l'instant où les deux empires se trouvaient jetés dans de si graves embarras ; il marcha en avant, et se dirigea vers Carthage.

Sur les ruines de la ville détruite par Scipion , une ville nouvelle s'était élevée; la faible colonie de Caïus Gracchus n'avait pas tardé à devenir une grande cité. César et Auguste avaient favorisé son développement. Sous Tibère, déjà, elle n'avait pas d'égale en Afrique. Dès lors elle ne cessa plus de s'accroître et de s'embellir. Strabon , Pomponius Mêla, Apulée, Hérodien , Solin , Ausone et Salvien ont vanté tour à tour cette ville riche par son commerce et son industrie, somptueuse par ses édifices , renommée par ses écoles, qui avait effacé Alexandrie, et qui , dans les premières années du cinquième siècle, n'avait plus au-dessus d'elle que Rome et Constantinople (*).

Les invasions des barbares avaient même augmenté sa prospérité et sa population ; tous ceux qui , craignant pour leur vie et pour leurs biens, avaient quitté l'Italie à l'approche d'Alaric, s'étaient précipités dans son enceinte, comme dans le plus assuré et le plus inviolable des asiles. Telle était la grande cité que Genséric convoitait moins pour ses richesses que pour sa position , et où il avait résolu d'établir le centre de sa domination.

(*) Nous avons cité ailleurs les passages de ces divers auteurs. Voyez , dans ce volume, pour les détails, V Histoire de Carthage , deuxième partie, p. 149 et suiv, , et principalement les pages i54 et i65.

L'UNIVERS

« Au moment où Aétius, dit Prosper, était livré tout entier aux affaires de la Gaule, Genséric, sur l'alliance duquel on comptait, et gui n'inspirait nulle défiance, se jeta à l'improviste sur Carthage , en temps de paix , et s'en empara (19 octobre 439). »

Le roi des Vandales , au témoignage de Victor de Cartenne, traita avec rigueur la ville qu'il avait surprise.

« Les vases sacrés de l'église de Carthage , dit-il , et les objets précieux qui se trouvaient dans les autres édifices publics furent portés par les Vandales, lorsqu'ils entrèrent dans la ville, au palais du roi. Celui-ci fit déclarer aux habitants de la capitale de l'Afrique romaine qu'ils eussent à lui livrer leur or, leurs argent, leur bijoux, leurs vêtements de prix et leurs armes. On rendit une partie de ces choses à ceux qui se dépouillèrent sans hésitation et avec bonne foi. Ceux qui furent soupçonnés d'avoir conservé une partie de leurs richesses furent battus de verges et mis à la torture. On voulait , par ces moyens, leur arracher un aveu et l'indication des lieux où ils avaient caché ce qu'ils avaient de précieux. A ces derniers on ne fit point de restitution. Les richesses ainsi amassées servirent à prendre les mesures nécessaires pour repousser les Romains des provinces où les Vandales avaient fixé leurs demeures.»

PREMIERS RÉSULTATS DE LA PRISE DE carthage; PROJETS DE GENSÉ- RIC ; IL SE PRÉPARE A ATTAQUER

l'empire. — Après la prise de Carthage, Genséric pouvait, sans crainte, poursuivre et achever la conquête des plus riches provinces de l'Afrique.

Aussi , il ne tarda pas à s'emparer de toute la Proconsulaire et de la Byzacène. Bientôt , sur cette vaste côte qui s'étend du détroit de Gadès à la Cyrénaïque , il ne resta plus à Valentinien que la Tripolitaine.

Quand Genséric se mit en possession d'un établissement définitif, quand il eut pris avant tout les mesures qui pouvaient le protéger contre les attaques soudaines des deux empires, il songea , si l'on peut se servir de cette

expression, à organiser sa conquête.

Il partagea avec ses compagnons d'armes, Vandales , Alains et autres barbares qui l'avaient suivi , les terres conquises, et il régularisa ses rapports avec la population , mêlée d'Africains et de Romains, que la force et sa bonne fortune avaient placée sous sa domination. Ce furent là, on peut le supposer, ses premiers soins. Nous parlerons ailleurs, et d'une manière spéciale, de l'organisation politique des Vandales établis en Afrique. Nous ne voulons ici que signaler en passant les graves préoccupations qui durent empêcher Genséric, de 439 à 441 , de se porter au dehors, et qui, pendant ces deux années , le maintinrent dans un repos complet à l'égard de l'Empire.

Il a été dans la destinée de tous les États indépendants qui ont existé en Afrique , sur la côte de la Méditerranée, de se tourner vers la mer, et d'agir, par le commerce ou par la guerre , sur la partie méridionale de l'Europe. Les Carthaginois, les Vandales, les maîtres de Tunis, au moyen âge, les fondateurs de la puissance d'Alger, au seizième siècle, et leurs successeurs, ont tous obéi à la même impulsion , ou , plutôt, à la même nécessité. C'est par force, en quelque sorte, qu'ils ont construit des vaisseaux , et qu'ils ont été pirates. Comme il n'y avait pour eux ni occasions ni motifs de déployer leur activité dans l'intérieur des terres, ils se sont livres tout entiers aux courses maritimes.

L'activité sur mer et la piraterie n'ont cessé d'exister, sur les côtes septentrionales de l'Afrique , qu'à deux reprises : au temps des Romains, et, de nos jours, quand les peuples et les villes de ces côtes ont été rattachés violemment, à la suite d'une conquête, au système politique de l'Europe méridionale. La prise de Carthage, en 439, eut précisément pour résultat d'opérer une séparation entre l'Afrique et l'Europe, qui , pendant six cents ans, environ, avaient eu même gouvernement et mêmes intérêts. Le rôle de Genséric était donc marqué à l'avance ; il devait nécessairement porter,

vers la Méditerranée ses regards et son activité.

En effet , il avait à peine affermi , dans les terres conquises, la domination de son peuple et sa propre autorité, qu'il songea à se mettre en mer.

En apprenant alors les projets du maître de l'Afrique, les deux empires ne s'abusèrent point sur la grandeur du danger qui les menaçait. A Constantinople comme à Rome, la frayeur fut extrême. Tandis que Valentinien rappelait Aétius de laGaule, Théodose, qui comprenait sans doute que les coups portés à l'empereur d'Occident ne tarderaient pas à l'atteindre , se hâta d'envoyer Cyrus, un de ses meilleurs généraux, pour défendre l'Italie.

Les armements de Genséric avaient jeté le trouble parmi les populations.

En Italie et en Sicile, les hubitants des côtes se levèrent en armes sans attendre les ordres et les secours de l'Empire. Valentinien profita de l'effroi général ; dans ses édits, qui se succédaient avec rapidité, il encouragea les efforts des villes; il demanda des impôts extraordinaires, et pressa la levée de nombreux soldats.

Page 1