ÉTENDUE DES POSSESSIONS DES VANDALES SOUS LE RÈGNE DE GEN
séric — Le territoire sur lequel Genséric régnait, et qu'il maintint pendant tant d'années dans une complète dépendance , occupait presque toute la côte septentrionale de l'Afrique. Nous avons dit qu'en Tannée 442, après son établissement définitif, le roi des Vandales avait consenti à ne garder de ses conquêtes que la ProeonsulaiVe ou Zeugitaue, la Byzacène, et une faible portion de la Numidie. Après la mort de Valentinien et la prise de Rome (455), il occupa, pour ne plus s'en dessaisir, les trois Mauritanies, toute la Numidie, et, à l'orient, la Tripoli-
taine. Zenon sanctionna, par son traité avec le roi des Vandales (476), ces usurpations successives des provinces qui avaient appartenu autrefois aux empereurs romains. Il reconnut en outre Genséric comme légitime possesseur des Baléares, de la Corse, de la Sardaigne, de Malte et des petites îles avoisinantes, et, enfin, de la Sicile.
Quand Genséric mourut, son autorité était reconnue en Afrique , depuis l'Atlantique et Ceuta jusqu'à l'embouchure du Cinyps, et peut-être même, à l'est de ce fleuve, jusqu'à la frontière de l'ancien empire carthaginois , c'est-à-dire, jusqu'aux autels des Philènes. Sans doute, en certains lieux, dans les trois Mauritanies, par exemple, et dans la Tripolitaine, la domination des Vandales ne s'étendit pas au loin dans les terres; souvent même elle ne se fit sentir qu'aux villes de la côte. Toutefois, il faut dire que, par la nature de ses relations avec les Maures, Genséric mit ses frontières du sud à l'abri des attaques et des invasions; et, sous ce rapport, sa puissance en Afrique fut plus forte et plus étendue que celle des empereurs romains qu'il avait remplacés (*).
PORTRAIT DE GENSERIC — L'en-
semble des événements que nous avons racontés jette une vive lumière sur le caractère et les grandes qualités du roi Genséric. Toutefois , nous n'aurions encore de ce chef, l'un des plus illustres parmi les barbares (**), qu'une idée bien incomplète, si nous ne rapprochions de nos jugements le témoignage et les impressions des siècles passés.
Suivant Orose, les Vandales étaient de leur nature « avides de gain , sans foi , et amis de la ruse (***). » On a vu , dans les pages qui précèdent, que Genséric ne démentait point son origine. Il avait aussi la bravoure commune à tous les barbares; et, de plus,
(*) Voyez Papencordt , 1. nr , chap. i , p. 174 et suiv. ; et Marcus, p. iS5 et suiv. (**) Procop. ; de Be.llo goth.t m, 1.
(***) Oros., VII, 38.
il se distinguait par la promptitude avec laquelle il prenait et exécutait ses résolutions. Les Byzantins, tant de fois trompés et vaincus, disaient de lui « que ses ennemis n'avaient pas encore eu le temps de réfléchir et de prendre leurs mesures, que déjà il les avait frappés (*). » Il s'affranchit, et c'est là sans doute une chose singulière chez un barbare victorieux , de toutes les passions qui auraient pu gêner ses desseins et arrêter ses entreprises. Il ne s'amollit point au sein du luxe et des plaisirs qu'offrait, à Carthage, la vieille civilisation romaine. Il subordonna, ce qui était bien rare de son temps, ses croyances religieuses à ce que nous appellerions aujourd'hui ses vues et ses intérêts politiques. Genséric, s'il faut en croire d'anciennes traditions , avait été catholique dans sa jeunesse (**). Plus tard , par ambition et pour régner plus sûrement sur une nation qui avait adopté presque toutentièrel'arianisme, il changea de croyances. On sait qu'en Afrique, il se fit le persécuteur de ceux qui avaient été autrefois ses coreligionnaires. Mais il cessa de se montrer sévère à leur égard, le jour où il ne vit plus en eux des ennemis politiques. Après la chute de l'empire d'Occident et la ruine de la puissance maritime des Byzantins, les catholiques ayant perdu tout espoir de secours, et ne lui inspirant dès lors aucune crainte, il leur permit d'ouvrir leurs églises, et les toléra. Jornandès a tracé en quelques mots le portrait de Genséric. «Il était, dit -il, d'une taille moyenne, et, par suite d'une chute de cheval, il boitait. Il méditait beaucoup, parlait peu, et ne s'abandonnait point aux plaisirs. 11 était irascible et avide de richesses. Il se montra prévoyant dans ses alliances, et toujours habile à exciter entre les différents peuples la discorde et les haines (***). »
Celui-là seul qui possédait tant de
(*) Ma\ch\ Histor., p. g5, éd. Paris.
(**) Idatii Chron., p. 22.
(***) Jornand.; De reb. get. 53.
qualités pouvait accomplir et affermir, avec cinquante mille soldats au plus , appartenant à plusieurs races et à plusieurs nations, la conquête de toute l'Afrique septentrionale. La grandeur des Vandales fut donc exclusivement l'œuvre de Genséric. Elle avait commencé avec lui ; mais aussi elle ne devait point lui survivre. Dès les premiers jours d'un nouveau règne devait se manifester la décadence de la nation.
AVENEMENT DE HUNERÏC ; SES RAPPORTS AVEC L'EMPIRE D'ORIENT; PREMIERS SYMPTÔMES DE DÉCA- DENCE CHEZ LES VANDALES (*). —
Après la mort de Genséric (477) , Hunéric, son fils aîné, lui succéda. Il était à peine en possession du trône que de graves dissentiments éclatèreut entre lui et l'empereur d'Orient. Des réclamations relatives à des actes de piraterie avaient fait naître des difficultés que rendait plus grandes encore l'ancienne obstination de la cour de Bvzance à ne point payer la dot de la reine Eudoxie, L'empereur, en effet, retenait toujours les biens de l'épouse de Hunéric. Le roi Genséric n'avait pu les obtenir malgré ses vives instances , et son successeur n'avait pas été plus heureux que lui dans ses premières demandes. Cependant, Zenon consentit enfin à négocier. Il envoya pour terminer cette affaire , et peutêtre par esprit de conciliation , un homme dont le choix devait plaire au roi des Vandales (478). C'était Alexandre, principal officier de la maison de Placidie, sœur d'Eudoxie. Le négociateur se conduisit sans doute avec une grande habileté, car Hunéric le fît suivre à Constantinople par des ambassadeurs chargés de porter à Zenon des paroles de paix et d'amitié (479).
Le roi des Vandales leva lui - même
(*) Pour toute la période de l'histoire des Vandales qui s'étend de la mort de Genséric à la déposition de Hildéric, nous avons fait souvent usage de l'ouvrage de M. Papencordt [Geschiclde der 'vandalischen Herrschafl in Jfrica, p. 109 et suiv.) et aussi d'un excellent travail qui nous a été communiqué par un jeune savant, M. Maximilien Veydt.
L'UNIVERS
tous les obstacles qui s'opposaient à une sincère réconciliation : il renonça à la dot cTEudoxie; il cessa de réclamer une indemnité pour les marchands de Carthage, qui avaient été pillés; il abandonna enfin toutes les prétentions que Genséric, son père , avait fait valoir sur l'Empire. Les Grecs pénétrèrent aisément dans les motifs de ces larges concessions; ils surent que Hunéric n'était pas moins avide qu'euxmêmes d'éviter une rupture et la guerre. Voici quelles furent alors leurs impressions :
«Les ambassadeurs qui revinrent avec Alexandre, dit le Byzantin Malchus , déclarèrent que leur roi Hunéric désirait, sans feinte, devenir l'ami de l'empereur Zenon; qu'il aimait les Romains, et qu'il renonçait à ses réclamations de rentes et des autres biens que Léon avait retenus à sa femme ; qu'il ne serait même plus question des biens qu'on avait enlevés, dans la dernière guerre, à des marchands de Carthage , ni de tout ce qui avait fait élever à son père des plaintes contre les Romains; que Hunéric voulait conclure une paix durable avec eux , et ne pas même laisser subsister dans leur esprit le soupçon qu'il pourrait un jour ne pas observer fidèlement les traités à intervenir et les arrangements déjà faits; qu'il avait de grandes obligations à l'empereur de ce qu'il témoignait tant de respect à Placidie, femme d'Olybrius ; qu'aussi était-il prêt à consentir à tout ce que Zenon lui demanderait. Ce n'était pourtant que l'exorde d'une harangue décente, que tout cela ; la vérité est que les Vandales furent alors fortement soupçonnés d'avoir voulu faire la guerre à l'Empire ; mais ils s'étaient tellement amollis depuis la mort de Genséric, qu'ils ne portaient plus la même vigueur que jadis aux affaires. Ils n'entretenaient même plus ces armées et ces flottes que Genséric avait toujours prêtes dans les ports de mer, et avec lesquelles il déjouait les projets de ses ennemis , avant même qu'ils fussent définitivement arrêtés. »
En effet , à partir de cette époque ,
les Vandales, pour jouir plus complètement de la paix, renoncèrent à leurs courses maritimes. Ils se jetèrent, avec une espèce d'ivresse, dans tous les plaisirs et dans toutes les débauches qui avaient tant affaibli ces Romains qu'ils méprisaient et qu'ils avaient dépossédés. L'esprit militaire s'éteignit chez eux , et les forces de la nation déclinèrent rapidement. Mais ce changement dans les habitudes et les mœurs devait avoir de prompts résultats. Les Maures, que la main puissante de Genséric avait à peine contenus, se levèrent en armes sous Hunéric, et ils commencèrent dès lors une guerre sans fin contre les Vandales dégénérés.
guerres entre les vandales et les maures; caractère de ces guerres. — Nous n'essayerons point ici de raconter, dans les moindres détails, tous les incidents de ces longues guerres. Nous nous bornerons à reproduire une page où, suivant nous, M. MarCus a parfaitement saisi et rendu le caractère général de la lutte que les Vandales eurent à soutenir contre les Maures, leurs agresseurs. «Les événements auxquels ce combat des deux nations donna lieu, dit-il, ne nous sont guère connus ; il est néanmoins facile d'en déterminer le caractère, et de dire quel en fut le résultat. C'était une suite continuelle de petites guerres de partisans dont les côtes de la Tripolitaine, les parties basses de la Byzacène, les montagnes d'Aurès, et le haut plateau bordé , au sud, par ces dernières; au nord, par le petit Atlas; à l'est, par le Bagradas ou Megerda, et, à l'ouest, par le lac Chott et par le cours supérieur de l'Ajebbi, furent le principal théâtre. Les Maures étaient d'ordinaire les agresseurs dans ces guerres; et ils les entreprirent dans les premiers temps pour devenir maîtres absolus des chaînes de montagnes et des plateaux ou vallées qu'elles renferment; et, plus tard, pour s'enrichir par le pillage aux frais des habitants romains de la côte et des parties peu élevées de l'intérieur du pays. Les Vandales devaient s'opposer aux projets des Maures*
sinon, ils risquaient de voir bientôt leur empire réduit aux limites de la Proconsulaire, où ils demeuraient presque tous. Mais, dans leur lutte contre les Maures, tous les avantages étaient du côté de ces derniers. Agresseurs, ils purent faire porter leurs attaques sur plusieurs points de l'empire vandale à la fois, ou sur ceux qui leur offraient pour le moment le plus de chances de succès. Les Vandales avaient peu de troupes stationnaires dans les provinces du prince; mais c'est là précisément que se vidait la querelle des deux nations; et les conquérants germains de l'Afrique n'auraient pas voulu que les habitants romains de ces provinces se chargeassent de leur défense. Si les Vandales approchaient avec des forces trop grandes, les Maures se retiraient dans des lieux déserts ou défendus par de hautes montagnes , sauf à revenir dès que l'ennemi serait parti , ou à envahir le territoire vandale à une longue distance de l'endroit où le parti adverse avait momentanément pour lui la supériorité du nombre. Mais les Maures étaient d'ordinaire plus nombreux que les Vandales, et la tactique militaire de ceux de l'Est les lit sortir victorieux de tous les combats qu'ils livrèrent aux guerriers tudesques. Quant aux Maures de l'Ouest, ils se battaient aussi bien à cheval que les Vandales, et leurs fantassins valaient probablement mieux que l'infanterie de ces derniers. La flèche et le dard des Numides et des Mauritains les mettaient à même de faire plus de mal aux Vandales, que ceux-ci ne purent leur en faire avec leurs larges épées et leurs longues lances, les Maures occidentaux ayant l'habitude de disparaître comme l'éclair du champ de bataille quand ils voyaient de loin l'ennemi fondre sur eux, et de se jeter sur lui à leur tour au moment où il s'y attendait le moins. Il n'est donc pas étonnant que dans les parties occidentales de l'empire vandale, les Maures soient parvenus peu à peu, non-seulement à se rendre maîtres de toute là Mauritanie césarienne et decellede Sitifis, à l'exception
de Césarée et de quelques autres villes maritimes, mais à expulser en outre les Vandales de toute la partie de la Numidie qui est située au sud du petit Atlas. Plus à l'est, les Maures de la Tripolitaine et de la Byzacène étendirent leurs ravages, déjà sous le règne de Trasamund, jusqu'à Ruspe et au delà. Du temps de Hunéric, les Maures ne purent détacher de l'empire vandale que les montagnes d'Aurès et quelques districts situés sur la route de Lambèse à Sitifis. Mais sous les rois postérieurs, leurs conquêtes s'agrandirent d'autant plus rapidement que les Vandales s'amollirent davantage; et, dans les dernières années de la domination de ce peuple germain en Afrique, les habitants d'Adrumète, ville située non loin de la Proconsulaire, se virent obligés de fermer les ouvertures qui étaient à leurs maisons, et de les joindre les unes aux autres, pour se défendre tant bien que mal contre les irruptions subites des Maures (*). »
Tentatives de Hunéric . pour changer l'ordre de succession au trône; ses persécutions contre SA PROPRE FAMILLE ET CONTRE LES GRANDS DU ROYAUME. — Il Semble que pendant la durée de son règne, Hunéric n'ait voulu manifester son autorité et sa puissance que contre ses parents et contre ses propres sujets.
Sans tenir compte des nombreux dangers qui du dehors menaçaient les Vandales, il se plut à porter le désordre dans Tintérieur de son royaume, et à diminuer ses propres forces par un gouvernement tyrannique et par de sanglantes persécutions. Une chose le préoccupa avant tout, ce fut de changer l'ordre que Genséric avait établi pour la succession au trône. Le conquérant de l'Afrique avait voulu que la royauté appartînt, en cas de mort, non point suivant les lois ordinaires au fils du roi défunt, mais au membre le plus -âgé de la famille royale. Il faut ajouter, toutefois, que les fils du roi défunt étaient appelés aussi à succéder,
(*) M. Marcus; Histoire des Vandales ( etc. , p. 3 1 1 et suiv.
L'UNIVERS
pourvu qu'ils remplissent cette condition d'âge que Genséric, par crainte des minorités et aussi peut-être pour légitimer sa propre élévation , avait posée dans son testament- Hunéric, pour favoriser ses enfants, voulut violer Tordre établi. Pour parvenir à son but, il se fit le persécuteur des autres membres de sa famille. Parmi ceux-ci, il craignait surtout la femme rusée et habile qu'avait épousée son frère Théodéric. Il l'accusa d'un crime imaginaire et la fit décapiter. Le fils aîné de Théodéric, jeune prince versé dans les belles-lettres, partagea le sort de sa mère; puis un autre fils encore en bas âge et deux filles furent abandonnés à la fureur des animaux sauvages ; enfin Théodéric et Genzon , frères du roi, et Godagis, un de ses neveux, furent condamnés à l'exil. On ne laissa auprès d'eux aucun de ceux qui auraient pu les aider ou les consoler; on leur enleva même leurs serviteurs et leurs esclaves. Les comtes et les autres nobles soupçonnés d'être les partisans des opprimés lurent étranglés.
Hunéric, qui frappait avec tant de rigueur ses frères et ses neveux, ne devait point, sans doute, se montrer scrupuleux et modéré à l'égard de ceux qui ne lui étaient pas unis par les liens du sang. Sans mémoire pour les services passés, sans respect pour les choses les plus saintes, il enveloppa également dans ses sanglantes persécutions et les vieux compagnons de son père , et les ministres de sa religion. D'abord il fit trancher la tête à Heldie , que Genséric avait nommé chancelier du royaume. Il fit saisir aussi la femme de Heldie, Teucarie , et la condamna au feu. Après l'exécution , les restes des deux époux furent traînés, durant un jour entier, sur toutes les places et dans les rues de Carthage. Le frère de ces infortunés , Camut , parvint à se soustraire au dernier supplice en se réfugiant dans un temple. Il fut arrêté néanmoins, et il ne put échapper à la torture ; on le jeta d'abord dans une fosse immonde, d'où il ne fut tiré que pour travailler
à la terre comme esclave. La colère du roi ne fut pas encore apaisée par tant de rigoureux châtiments : chaque mois, Camut était frappé de verges; on mesurait l'eau qu'il buvait, et le pain qu'on lui donnait était à peine suffisant pour prolonger son existence.
Dès les premières exécutions, l'évêque arien de Carthage, Jocundus, -avait essayé de porter au roi des paroles de pitié et de clémence. La pacifique et généreuse intervention du prélat fut mal récompensée : Hunéric irrité fit brûler Jocundus en présence de tout le peuple assemblé. Les catholiques virent peut-être avec joie cette fin tragique d'un évêque arien , mais le temps n'était pas éloigné où devait fondre sur eux une terrible persécution.
INTERVENTION DE HUNERIC DANS LES AFFAIRES RELIGIEUSES; LES MA- NICHÉENS ET LES CATHOLIQUES. —
Dans les premiers temps qui suivirent son avènement, Hunéric se montra plus tolérant que son père envers les catholiques de son royaume. Il accabla d'abord de ses rigueurs les manichéens. Il ménageait alors les catholiques pour les lier en quelque sorte à ses projets. Il espérait sans doute qu'à l'aide de cette modération affectée , il les gagnerait à sa cause et à celle du fils qu'au mépris des lois il voulait placer sur le trône. Quand il s'aperçut qu'il ne pouvait réussir par la douceur, il eut recours à la sévérité et aux violences : il priva tous les catholiques de leurs emplois ; il poursuivit même les officiers de sa cour qui refusèrent d'embrasser l'arianisme; et, après les avoir dépouillés de leurs biens , il les fit déporter en Sardaigoe. Il était naturel que la persécution frappât surtout les prêtres et les évêques. Hunéric ne se contenta point de leur ôter leurs biens ; dans la première moitié de l'année 483 , il en jeta près de cinq mille dans les déserts de l'Afrique , et les livra ainsi , sans défense , aux attaques et aux mauvais traitements des Maures. Néanmoins, malgré sa toute-puissance , le roi sen-
tit le besoin de donner à ces actes, d'une odieuse tyrannie, les apparences de la légalité. A cet effet , le 19 mai 483 , il publia un édit qu'il fit lire, le jour de l'Ascension , dans toutes les églises de son royaume. Par cet édit , il ordonnait aux évêques ariens et catholiques de se réunir à Carthage le premier jour de février de l'année suivante 484 , pour discuter librement , disait-il, sur les points qui séparaient les deux églises.
CONCILE DE CARTHAGE; ÉDIT DU ROI HUNÉRIC CONTRE LES CATHOLI- QUES.— Tous les évêques de l'Afrique s'étant rendus à Carthage , au temps indiqué , les conférences commencèrent ; mais la discussion fut loin d'amener entre les deux partis un rapprochement et des concessions ; les catholiques demeurèrent inébranlables dans leur foi. Les ariens qui avaient prévu, sans doute, ce résultat, saisirent avidement l'occasion qui leur était offerte de frapper leurs ennemis, et Hunéric publia l'édit suivant (*) :
« Nous , Hunéric, roi des Vandales et des Alains , mandons les choses qui suivent à tous les peuples soumis à notre domination.
« C'est un des attributs de la ma-
(*) Nous ne devons point faire un récit détaillé des persécutions auxquelles furent exposés les catholiques sous la domination des Vandales. Tout ce qui tient à l'origine, aux progrès et aux luttes du christianisme en Afrique , trouvera place dans une autre partie de ce volume. Toutefois, nous sommes forcés de donner ici , dans son entier, l'édit promulgué par le roi Hunéric, en l'année 484. D'abord, cet édit contient plusieurs faits importants que nous ne pouvions passer sous silence , le concile de Carthage, par exemple; ensuite, il offre, quoiqu'en abrégé , un tableau complet des triomphes et des revers qui ont marqué les diverses périodes de la guerre que le catholicisme eut à soutenir en Afrique contre les hérésies. Nous nous dispensons, en outre, par la simple traduction de ce document , d'en, trer dans de longs développements. Il suffira de lire ledit de 484 pour connaître la cause et la nature de la grande persécution qui a signalé le règne de Hunéric.
jesté royale de faire retomber le mal sur ceux qui ont voulu le mal. Le méchant ne doit s'en prendre qu'à luimême si le châtiment est le résultat de ses mauvaises intentions. En cela, notre clémence suit la marche de la justice divine, qui répand, par une équitable compensation , le bien et le mal sur chaque homme, suivant qu'il a mérité ou démérité. C'est pourquoi nous prenons aujourd'hui des mesures sévères contre les provocateurs qui ont cru pouvoir enfreindre les édits de notre père de glorieuse mémoire et nos propres édits. Nous avons déjà fait savoir par nos ordonnances, à tous les peuples qui nous obéissent, que nous nous opposions aux assemblées convoquées par les prêtres catholiques dans les terres échues en partage aux Vandales, et à la célébration de leurs mystères impies. Voyant que les catholiques ne tenaient point compte de nos injonctions, et ayant été informés d'ailleurs que plusieurs se vantaient d'être seuls en possession de la vraie doctrine, nous leur avons mandé, en leur fixant un délai de neuf mois, de venir sans crainte à Carthage pour une assemblée qui devait avoir lieu aux calendes de février de la huitième année de notre règne. Notre intention était d'examiner, dans cette nouvelle conférence, si l'on pouvait se rapprocher de leurs doctrines. Lorsqu'ils se furent rendus de toutes parts à Carthage pour l'époque désignée, nous leur accordâmes encore un délai de quelques jours. Au moment où les catholiques se montrèrent disposés à conférer, nos vénérables évêques les invitèrent à prouver nettement, à l'aide des divines Écritures, ainsi que cela avait été réglé à l'avance, leur dogme de la consubstantialité du Père, du Fils et du Saint-Esprit, ou bien à rejeter ce que les innombrables prélats, rassemblés de toutes les parties du monde, dans les deux conciles de Rimini et de Séleucie, avaient précédemment condamné. Mais loin de se prêter à ce qu'on leur demandait, ils poussèrent le peuple à la sédition. Us firent plus : lorsque nous leur enjoi-
38 Livraison. CHist. des Vandales.)
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gnîmes, le second jour, de nous éclairer, suivant l'engagement pris, sur leurs croyances, ils eurent recours, avec leur audace accoutumée, à une nouvelle sédition et aux clameurs, et les débats ne purent commencer. Sur leurs provocations, nous ordonnâmes que leurs églises restassent fermées tant qu'ils ne voudraient pas se présenter à la conférence indiquée. Avec une mauvaise volonté bien arrêtée, ils persistèrent dans leur résolution. Nous avons donc cru nécessaire et juste de tourner contre eux les mesures prescrites dans les lois qu'ils ont fait promulguer à différentes époques par les empereurs qui partageaient leurs erreurs. Voici quelques dispositions de ces lois : « Il n'y aura point d'autres églises que celles qui sont desservies par des prêtres catholiques; il ne sera pas permis aux dissidents de se réunir pour vivre sous une règle commune, de convoquer des assemblées, de se faire donner ou d'élever des églises dans les villes ou dans tout autre lieu , quelque petit qu'il soit. Toutes les choses qui auront servi au culte non autorisé seront la propriété du fisc.
Les biens de l'église condamnée reviendront aux prêtres catholiques. Les dissidents ne pourront se déplacer; s'ils essayent de changer de pays, ils seront livrés par les villes et localités où ils auront cherché refuge; ils ne pourront ni baptiser, ni se livrer à la controverse sur des' matières religieuses ; défense leur est faite de sacrer les évêques, de conférer les ordres aux prêtres et aux membres du clergé. Les délinquants, à savoir, celui qui conférera les ordres et celui qui les recevra, seront condamnés, chacun séparément, à une amende de dix livres d'or: en sus, ils ne pourront appeler de la sentence. On ne tiendra aucun compte aux condamnés des titres particuliers qu'ils pourraient faire valoir. Enfin , dans le cas où il y aurait récidive, les coupables seront enlevés de leurs demeures, conduits en exil et soumis à la surveillance. » Les mêmes empereurs ont également sévi contre les dissidents laïques, en les privant
du droit de donner, de tester, et aussi de recueillir une donation ou une succession, soit à titre de fidéi-commis, de legs ou de donation, et cela quand bien même ils eussent été héritiers légitimes, ou simplement héritiers désignés par codicille et autres actes de ce genre. La persécution en était venue à ce point que les officiers même du palais étaient soumis, pour le seul fait de dissidence, aux peines les plus sévères. Ainsi privés de leurs dignités et des privilèges de leurs charges, ils se voyaient assimilés aux criminels d'État. Les employés subalternes des divers fonctionnaires civils étaient passibles, pour le même fait, d'une amende de trente livres pesant d'argent. S'ils encouraient une sixième fois la condamnation, on ajoutait au châtiment prescrit les verges et l'exil. En outre, les empereurs avaient ordonné de brûMertous les livres des prêtres qu'ils poursuivaient pour hérésie. Sembla blement, nous ordonnons de brûler les livres qui contiennent les doctrines impies des catholiques. Voici, en outre, quelles étaient les mesures prises, au temps des empereurs catholiques, contre les individus de chacune des classes dont se compose la popution de l'empire : les illustres payaient pour le fait de dissidence, cinquante livres pesant d'or; les spectabiles, quarante; les sénateurs, trente; les décurions, cinq ; les marchands, cinq ; chaque homme du peuple ^ cinq; enfin les circumcelliones, c'est-a-dire les individus n'ayant point de domicile fixe(*), payaient dix livres pesant d'ar-
(*) Dans l'opinion de M. Louis Marcus , les circumcelliones étaient les habitants de la campagne et des places oh il n'y avait point de curie ou sénat. Suivant nous , c'est une grave erreur. Les circumcelliones désignés dans l'édit que nous reproduisons ici , étaient des individus.qui tenaient en quelque sorte le milieu entre les membres du clergé et les laïques , et qui, sous un costume particulier et comme moines, erraient çà et là, sans avoir un domicile fixe. Les nombreux exemples empruntés par du Cange à saint Augustin, à Isidore, au Moine de Saint- Gall et a bien d'autres encore, ne nous lais-
gent; et de plus, ceux qui persévéraient dans ce qu'on appelait leurs erreurs, perdaient leurs biens et étaient condamnés à l'exil. Si les habitants de tout rang, dans les villes, si les régisseurs et fermiers des biens d'autrui essayaient de cacher un délinquant, ne le dénonçaient pas, ou tentaient de soustraire un prévenu au jugement, ils encouraient les mêmes peines que> les coupables. Les fermiers des domaines royaux donnaient au fisc, à titre d'amende, une somme égale à celle qu'ils payaient pour la ferme.
C'était la mesure qui était généralement adoptée à l'égard des régisseurs de biens particuliers, ou des possesseurs d'immeubles, quand ils refusaient d'abandonner leurs croyances. Les gouverneurs civils des provinces qui ne tenaient pas la main à l'exécution de ces lois encouraient la peine de mort; il en était de même des trois employés supérieurs des bureaux du gouverneur civil; quant aux employés inférieurs, ils étaient passibles chacun d'une amende de vingt livres d'or.
C'est pourquoi nous croyons nécessaire d'appliquer à notre tour toutes les mesures précédemment indiquées à ceux qui sont convaincus d'avoir été et d'être encore catholiques. Nous leur ordonnons de renoncer à leurs anciennes erreurs. S'ils résistent, on }es poursuivra devant les tribunaux de toutes les villes, et on poursuivra aussi les juges qui, sans tenir compte de nos volontés, auront négligé d'infliger aux coupables de rigoureux châtiments. Nous voulons donc que les partisans delà doctrine delà consubstantialitédu Père, du Fils et du Saint- Esprit, doctrine déclarée fausse dans une assemblée où ont figuré tant et de si grands prélats, s'abstiennent de
sent aucun doute à cet égard. En général, ils appartenaient à la secte des donalistes. Il nous semble que le dernier et très-savant éditeur du Glossarium aurait pu rapprocher ces circumcelliones des presbyteri vagantes , dont il est fait mention dans les Capitulaires. Voy. du Cange, s. v. Circumcelliones,
toutes les choses condamnées ci-dessus. Qu'ils sachent bien qu'il sera procédé à leur égard sans nulle tolérance.
Les châtiments atteindront indistinctement tous ceux qui , aux calendes de juin de la huitième année de notre règne, ne se seront point convertis à la vraie religion, celle que nous pratiquons et vénérons. Notre piété a fixé ce délai pour ouvrir la voie de l'indulgence à ceux qui se rétracteront, et, d'autre part, pour enlever tout prétexte de plaintes à ceux qui ne se rétracteront point. Les individus qui persévéreront dans leur erreur, qu'ils soient officiers du palais ou fonctionnaires publics, seront passibles d'une amende, chacun en raison de son rang, et d'après le tableau qui a été dressé précédemment. Nous voulons en outre, par cet édit, que pour la punition des délits, on consulte avec soin le texte des lois que nous avons citées, afin qu'on ne puisse commettre d'erreurs dans l'application des peines. Quant aux gouverneurs des provinces, nous ordonnons qu'on leur inflige les châtiments prononcés contre eux quand ils négligeront d'obéir à nos commandements. Que les vénérables serviteurs de la Majesté divine, à savoir nos prêtres, soient mis en possession de toutes les églises des catholiques et de leurs dépendances, en quelques lieux et contrées de notre royaume que ces églises se trouvent situées. C'est là notre volonté. Les pauvres profiteront, nous n'en doutons pas , de ce que nous donnons si légitimement aux ministres sacrés de notre religion. Nous ordonnons que cette loi, fondée sur l'équité naturelle, soit portée à la connaissance de tous, afin que nul désormais ne puisse se prévaloir d'avoir ignoré ses dispositions.
« A tous les peuples soumis à notre domination, salut.
« Donné à Carthage, le sixième jour des calendes de mars(*). »