‹ Afrique. Tableau generalChapitre 197 sur 232 · CONTRE LES MAURES ; SES RELATIONS AVEC LES OSTROGOTHS; SA MORT · texte numérisé non relu

CONTRE LES MAURES ; SES RELATIONS AVEC LES OSTROGOTHS; SA MORT

Suivant la loi établie par Genséric, Gunthamund, fils de Genzon, succéda, comme le plus âgé des princes vandales, à son oncle Hunéric. Le nouveau roi se montra favorable aux catholiques. La persécution, il est vrai, continua au commencement de son règne, mais les violences cessèrent peu à peu, et, en 487, Eugène, rappelé de l'exil, put reprendre possession de son siège de Carthage. Les autres évêques catholiques, qui avaient été forcés de fuir ou de se cacher, ne tardèrent point à reparaître, et, comme leur métropolitain , ils rouvrirent leurs églises, que la persécution avait fermées.

Gunthamund ne fut pas toujours heureux dans la lutte qu'il eut à soutenir contre les Maures. Ils avaient envahi, sous son règne, toute la partie orientale de la Byzacène, et leurs attaques devenaient chaque jour plus fréquentes et plus hardies. Ce fut sans doute pour ne point être distrait de cette guerre d'Afrique, et par crainte d'une diversion, que Gunthamund fit un traité avec Théodéric, le nouveau maître de l'Italie. Il s'engageait à ne plus piller les côtes de la Sicile; il abandonnait, en outre, la portion de l'île qui était restée aux Vandales, en vertu des traités conclus avec Odoacre , et, de plus, il se soumettait volontaire-

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ment à payer au roi des Ostrogoths un tribut annuel. Gunthamund mourut au mois de septembre de l'année 496.

regne de thrasamund *, son amour pour la controverse; ses alliances; ses guerres; sa mort.

— Thrasamund était frère du dernier roi. Il était beau, doué d'un esprit pénétrant, mais subtil, et il avait cultivé les lettres. Il comprit que c'était mal servir l'arianisme que de persécuter ouvertement les catholiques. Il imita l'empereur Juiien. Il combattit les ennemis de sa croyance, non plus comme Hunéric, par des supplices, mais en les privant, à sa cour et dans son royaume, de biens, d'honneurs et de considération, et en les accablant en tous lieux de mépris et d'outrages. Il voulait paraître doux et tolérant. Il discutait volontiers avec Jes catholiques. Avant tout, disait-il, il cherchait à s'éclairer. Mais, en vérité, il ne provoquait les discussions ?[ue pour montrer son savoir, et pour aire sentir à ses .adversaires ses railleries et ses dédains. Cependant il ne put toujours se contenir, et il eut recours parfois à la force et aux violences. Ainsi, en 507, les évêques de la Byzacène ayant voulu remplir les vides que la persécution et la mort avaient laissés dans leurs rangs, le roi fit saisir les nouveaux élus et ceux qui les avaient sacrés, et les exila tous en Sardaigne.

Le mariage de Thrasamund avec Amalafrid , sœur de Théodéric , rendit plus forte que par le passé l'alliance qui existait déjà entre les conquérants de l'Afrique et ceux de l'Italie. La nouvelle reine apportait en dot à son époux le promontoire de Lilybée, c'està-dire, la partie la plus occidentale de la Sicile. Toutefois, Théodéric et Thrasamund ne furent pas toujours unis ; et l'on sait qu'en l'année 510, le roi des Vandales , en soutenant Gésalic , prêta aide et appui aux ennemis des Ostrogoths.

Si les maîtres de l'Afrique étaient alors en paix avec l'empereur d'Orient, Anastase, ils avaient toujours à soutenir sur leur propre territoire une rude

guerre contre les Maures. Cabnon , chef des tribus de la Tripolitaine, fut le plus redoutable ennemi des Vandales. Il ne se borna point à faire sur leur territoire de passagères incursions. Il s'y établit, et osa attendre, contre les habitudes de sa nation, les forces considérables qu'on lui opposait. A la lin du règne de Thrasamund, il fit subir aux Vandales un grand désastre. On avait envoyé contre lui une puissante armée ; il l'anéantit. Thrasamund mourut en 523. A ses derniers instants, il avait fait appeler Hildénc, que la loi lui donnait pour successeur. Il lui recommanda de ne point suivre son exemple, d'user de tolérance à l'égard des catholiques, et de réparer, autant qu'il le pourrait, les maux de la persécution.

HILDÉR1C ; IL FAIT PERIR AMALA- FRID ET ROMPT AVEC LES OSTRO- GOTHS; SA DOUCEUR POUR LES CA- THOLIQUES ET SES RAPPORTS AVEC L'EMPIRE D'ORIENT LUI ALIENENT L'AFFECTION DES VANDALES. — Hil-

déric, à son avènement, s'empressa de suivre les conseils et d'exécuter les dernières volontés du roi Thrasamund.

Il cessa de persécuter les catholiques , les rappela de l'exil, leur rendit leurs églises , et leur permit de faire de nouveaux évéques. Des synodes furent tenus alors dans chaque province; et bientôt même ceux que Hunéric et Thrasamund avaient proscrits purent se rassembler dans un concile général à Carthage (524), pour discuter, librement et sans crainte, sur les points qui intéressaient leurs croyances et leur culte. Le roi agissait ainsi dans des vues de conciliation ; il voulait changer les rapports qui avaient existé jusqu'alors entre les ariens et les catholiques, rapprocher les églises rivales , et mettre un terme à leur longue désunion. Mais il ne réussit pas dans son entreprise. Si la lutte cessa pendant un instant, les haines ne s'éteignirent point.

Dès les premiers jours de son règne, Hildéric avait eu à se défendre contre Amalafrid, veuve de Thrasamund.

Elle avait excité une révolte qui fut

promptement étouffée. Après avoir échoué, Amalafrid se sauva chez les Maures, avec les Goths qui l'avaient accompagnée à l'époque de son mariage; mais elle fut arrêtée dans sa fuite. On massacra ceux qui la suivaient; et, pour elle, on la jeta dans une dure prison. Après la mort de Théodéric, son frère, elle fut mise à mort. Par là l'alliance qui existait entre les Vandales et les Ostrogoths fut rompue. Hildéric ne s'inquiéta point des protestations et des menaces qui lui venaient d'Italie. Il savait trop bien que, depuis la mort de Théodéric, le plus illustre de leurs rois, les Ostrogoths se trouvaient dans des embarras tels, qu'ils ne pouvaient se venger. D'ailleurs, il était livré tout entier à ses relations avec l'Orient. Il entretenait un commerce assidu d'ambassades et de lettres avec la courdeConstantinople, où il avait longtemps vécu. Il regardait Justinien comme son protecteur, et comptait sur son appui ; et, pour lui témoigner son affection et son respect, il voulut que ses propres monnaies portassent l'effigie de l'empereur de Byzance. C'était placer en quelque sorte les conquérants de l'Afrique dans la dépendance de ceux qu'autrefois ils avaient vaincus, et reconnaître que les Vandales avaient un autre souverain que l'héritier légitime de Genséric.

Le mécontentement de la nation croissait de jour en jour. Elle reprochait à Hildéric ses liaisons avec Constantinople, sa rupture avec les Ostrogoths, et aussi les ménagements qu'il gardait avec les catholiques. Le mauvais succès de la guerre contre les Maures aigrissait encore les esprits.

Oamer , qu'on appelait l'Achille des Vandales, avait éprouvé une défaite qui avait livré aux tribus victorieuses toute la Byzacène, et ce désastre avait beaucoup ajouté à la haine que l'on portait au roi.

HILDÉRIC EST DÉPOSÉ; GÉLIMER LE REMPLACE ; LETTRES DE JUSTI- NIEN.— Ce fut alors que Gélimer fut placé à la tête de l'armée. Il battit les Maures ; et ses soldats , dans un moment d'enthousiasme, proclamèrent

tout à la fois la déchéance de Hildéric, et l'avènement à la royauté de leur chef victorieux. Gélimer, parGenzon, descendait de Genséric. Il est vraisemblable qu'avant la brusque révolution qui le porta au trône , il s'était déjà fait un nombreux parti. Il n'hésita point à accepter le titre que lui avaient décerné les soldats. Il marcha sur Carthage, et s'en empara. Là , il fit jeter en prison l'ancien roi avec Oamer et Euagis, ses deux neveux (531).

Quand Justinien apprit ces événements, il envoya des ambassadeurs a Gélimer, pour rengager à rendre à Hildéric la liberté et le trône. Mais le nouveau roi ne tint compte des lettres de l'empereur d'Orient. Il fit même crever les yeux à Oamer, et rendit plus dure la captivité de celui qu'il avait détrôné. Justinien lui envoya alors une nouvelle lettre. Elle était ainsi conçue : «Nous t'avons déjà écrit, parce que nous pensions que tu suivrais volontiers nos conseils. Maintenant, nous ne t'exhortons plus à céder ta royauté; garde ce que la fortune t'a donné. Seulement, laisse venir vers nous Hildéric, Oamer et son frère Euagis, afin que nous puissions leur prodiguer les consolations qui conviennent à ceux qui ont perdu une couronne ou la lumière des yeux. Dans le cas où tu rejetterais notre demande , nous avons pris la résolution de recourir à la force. En cela, nous ne violerons point la paix faite avec Genséric. Te poursuivre par les armes, ce n'est point attaquer son successeur légitime ; c'est le venger. » Après avoir pris connaissance de cette lettre hautaine , Gélimer répondit : « Je ne dois point ma royauté à la violence. Je n'ai point été injuste envers ceux de ma race. Hildéric complotait contre sa propre famille, contre la famille de Genséric; c'est la haine de tous les Vandales qui l'a renversé.

Le trône étant vacant, je m'y suis assis en vertu de mon âge et de la loi de succession. Celui-là agit sagement, comme prince, qui, livré tout entier à l'administration de son royaume, ne porte point ses regards au dehors , et ne cherche point à s'immiscer dans les

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affaires des autres États. Si tu romps les traités qui nous unissent, j'opposerai la force à la force , et je ne cesserai d'invoquer, à l'appui de mon bon droit, les serments de l'empereur Zenon , dont tu tiens aujourd'hui la place. »

Cette réponse, dit Procope, excita la colère de Justinien , et redoubla sa haine pour Gélimer; elle ne fit que l'exciter davantage à porter la guerre en Afrique , et à se venger.

CAUSES DE L'EXPÉDITION d'AFRI-

que sous justinien. — « Lorsque Justinien, dit Gibbon, monta sur le trône, environ cinquante années après la chute de l'empire d'Occident (*) , les royaumes des Goths et des Vandales semblaient s'être établis en Europe et en Afrique d'une manière solide, et, pour ainsi dire , légale. Les titres conférés aux Romains par leurs victoires se trouvaient effacés, à leur tour, avec la même justice par l'épée des barbares; et le temps, les traités et des serments de fidélité, qu'une seconde et une troisième génération avaient déjà renouvelés, consacraient les heureuses usurpations des derniers conquérants. L'expérience et le christianisme réfutaient assez la superstitieuse espérance que les dieux avaient destiné Rome à régner sur toutes les nations de la terre; mais, si des soldats ne pouvaient plus maintenir cette orgueilleuse prétention d'une domination éternelle et inattaquable, les hommes d'État et les hommes de loi , dont les opinions se sont quelquefois propagées dans les modernes écoles de jurisprudence , cherchaient à faire valoir à leur tour, par l'intelligence, ce que la force avait abandonné. E)u moment où Rome fut dépouillée de la pourpre impériale, les princes de Constantinople prirent seuls le sceptre de la monarchie; ils demandèrent, comme un héritage qui leur appartenait, ces provinces subjuguées par les consuls ou possédées par les césars. Cependant, ils n'agirent que faiblement pour garantir leurs sujets de l'Occident contre les hérétiques

(*) Justinien succéda en 527 à l'empereur Justin ; il mourut en 565.

et les barbares. Justinien sembla réservé à faire valoir, avec plus de force et sur un plus vaste plan que ses prédécesseurs, les prétentions des empereurs d'Orient. Les cinq premières années de son règne, il soutint, malgré lui, une guerre dispendieuse et inutile contre les Perses; à la fin, son ambition triompha de son orgueil , et il paya près de onze millions une trêve passagère que les deux nations qualifièrent du nom de paix éternelle. La sûreté de l'Orient lui permit d'employer ses forces contre les Vandales , et l'état intérieur de l'Afrique offrait un prétexte honorable, et promettait de puissants secours aux armes romaines (*). »

On peut saisir, dans ces paroles, la véritable cause de l'expédition que fit en Afrique l'armée de Justinien. Les maîtres de Byzance se regardaient comme les héritiers légitimes des anciens empereurs d'Occident; ils se croyaient encore par le droit, sinon par le fait, les souverains de la Gaule, de l'Italie, de l'Espagne et de l'Afrique. Il y avait longtemps, il est vrai, que l'orgueil des Césars ne dissimulait plus leur impuissance. Cependant les barbares, par un vague sentiment de respect pour cet empire romain qui avait inspiré jadis tant de frayeur à leurs ancêtres, semblèrent plus d'une fois avouer euxmêmes la suprématie de ceux qu'ils avaient si souvent vaincus et dépouillés.

On a vu, dans le récit qui précède, que le roi des Vandales Hildéric s'étai t mis volontairement dans une sorte de dépendance à l'égard de l'empire d'Orient. Il avait restitué, autant qu'il l'avait pu , à ceux qui se disaient les successeurs des Romains , cette Afrique qui avait coûté tant de ruses, de fatigues et de sang à Genséric, le plus illustre de ses aïeux. Il avait rendu les Vandales, sauf le tribut, sujets du monarque qui régnait à Byzance. Or déposer Hildéric , si dévoué à l'empire, c'était attaquer Justinien lui-même;

(*) Gibbon ; Histoire de la décadence et de la chute de V empire romain, ch. &1*

aussi , à la nouvelle de la révolte qui avait donné aux Vandales un nouveau roi, la cour de Constantinople s'émut comme si on lui eût arraché une de ses provinces. On conçoit donc que Justinien n'ait point hés'ité à embrasser la cause de celui qu'il regardait comme son représentant en Afrique , et qu'il ait poursuivi Gélimer de sa haine et de ses menaces. En défendant Hildéric , il croyait défendre les intérêts de l'empire.

PROJETS DE GUERRE; DISCOURS DE JEAN DE CAPPADOCE; EVENEMENTS QUI METTENT FIN AUX IRRESOLU- TIONS de justinien. — Les projets de Justinien causèrent àConstantinople et dans tout l'empire de grandes émotions ; mais , en général , les esprits étaient agités plutôt par la crainte que par les espérances. Procope nous a conservé dans un récit animé les impressions de ses contemporains. Voici comment Gibbon , à son tour , a reproduit les passages les plus vifs et les plus saillants de l'historien byzantin (*) : « Le bruit d'une guerre d'Afrique ne satisfit que l'oisive populace de Constantinople, si pauvre qu'elle se trouvait affranchie des tributs, si lâche qu'on l'employait peu au service militaire. Mais les citoyens sages, qui jugeaient de l'avenir par le passé, se souvenaient de l'immense perte d'hommes et d'argent qu'avait supportée l'empire dans l'expédition de Basiliscus. Les troupes, rappelées des frontières de Perse , après cinq campagnes laborieuses , craignaient la mer , le climat et les armes d'un pays inconnu.

Les ministres des finances calculaient, autant qu'ils pouvaient calculer, les frais d'une guerre d'Afrique, les taxes qu'il faudrait imaginer et percevoir, et ils redoutaient de perdre la vie, ou du moins leur emploi , si l'on manquait de quelque chose. Jean de Cappadoce, inspiré par ces motifs personnels, car on ne peut lui supposer du zèle pour le bien public (**), osa s'opposer , en

(*) Procop. De bello VandaL, I, 10.

Gibbon (ch. 41) n'a fait qu'améliorer, en l'abrégeant , le récit de Procope.

(**) Gibbon a parlé ailleurs de Jean de

plein conseil , aux désirs de son maître. Il avoua qu'on ne pouvait trop payer une victoire si importante; mais il montra des difficultés certaines et une issue incertaine. « Voulez-vous assiéger Carthage ? dit le préfet ; par terre, ce royaume est éloigné de cent quarante jours de voyage : par mer , une année entière doit s'écouler avant de recevoir des nouvelles de votre flotte. Quand l'Afrique serait vaincue , pour la garder il faudrait conquérir la Sicile et l'Italie. Le succès vous imposerait de nouveaux travaux, et un seul revers attirerait les barbares au sein de votre empire épuisé. » Le prince sentit la justesse de cet avis. La hardiesse d'un sujet qui s'était toujours montré soumis l'étonna d'ailleurs ; et il aurait peut-être renoncé à la guerre d'Afrique, si une voix qui fit taire les doutes de la profane raison n'eût ranimé son courage. Un évêque venu de l'Orient s'introduisit dans le palais , et quand il fut en présence de Justinien , il s'écria avec une certaine exaltation : « Empereur, le ciel veut que tu n'abandonnes pas ta sainte entreprise pour la délivrance de l'Église. Le Seigneur m'a dit : Je marcherai à ses côtés s'il fait la guerre, et je soumettrai l'Afrique à sa domination. »

Justinien put croire une révélation qui arrivait si à propos , et la raison de ses ministres se trouva réduite au silence ; d'ailleurs , les événements qui s'accomplissaient alors dans les pays soumis aux Vandales ranimèrent tous les courages. L'Africain Pudentius avait secrètement instruit la cour de Constantinople de ses intentions loyales, etquelques troupes qu'on lui envoya suffirent pour remettre la ïripolitaine sous la domination des Romains. Godas , barbare valeureux qui commandait en Sardaigne,suspendit le payement du tribut qu'il devait aux Vandales, après avoir déclaré qu'il n'obéirait plus à l'usurpateur. Il donna audience aux émissaires de Justinien, qui le trouvèrent maître de cette île fertile , en-

Cappadoce , voy. Histoire de la décadence, etc., ch. 40.

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vironné d'une garde nombreuse, et revêtu des ornements de la royauté. La discorde et Ja défiance diminuaient les forces des Vandales, tandis que le courage de Bélisaire, nom héroïque devenu familier chez toutes les nations, animait les armées de l'empire. » Procope ajoute , à propos de la Sardaigne, un fait important. Il prétend que Justinien envoya à Godas un certain Euloge, pour lui promettre des soldats et un général. Le chef barbare répondit : J'accepterai volontiers les soldats, mais je n'ai pas besoin du général. Sans doute Godas fit cette réponse, moins par arrogance que par crainte de trouver un jour dans l'officier byzantin chargé du commandement des troupes, un rival ou un maître.

bélisaire. — Le général qui devait commander, en Afrique, les troupes impériales, était Bélisaire. Justinien, après avoir terminé la guerre contre les Perses , par un traité de paix , s'était hâté de le rappeler à Constantinople. Bélisaire était né, suivant Procope, à Germania, sur les confins de la Thrace et de l'Illyrie. Dans sa jeunesse, il quitta ses foyers et vint, sans doute, comme tant d'autres paysans, comme Justin , par exemple , auquel la fortune avait réservé la pourpre impériale, pour chercher fortune à Constantinople. Il s'éleva aux grades militaires par son courage et son talent. Justinien, à son avènement, le remarqua parmi ses gardes et l'envoya commander en Arménie. Puis Bélisaire partit pour surveiller et défendre l'importante station de Dara : c'est là qu'il défit une armée de quarante mille Perses. Ce succès l'enhardit, et, l'année suivante, il se mit en marche pour protéger les frontières de la Syrie. Il fut obligé de terminer cette expédition par une prompte retraite ; cependant son courage et son habileté tirèrent ses soldats de tous les périls , et il fit encore éprouver aux Perses des pertes considérables. Après le traité de paix, il revint à Constantinople, où il rendit à l'empereur de grands services au moment où éclata la terrible sédition

connue dans l'histoire sous le nom de Nika. On conçoit aisément qu'après tant de belles 'actions Justinien l'ait choisi pour commander les troupes qu'il envoyait en Afrique. D'ailleurs Bélisaire, sans sa gloire, l'eût peutêtre encore emporté sur les autres généraux, à l'aide seulement de sa femme Antonina , qui jouissait d'un grand crédit auprès de l'impératrice Théodora. Antonina, malgré le scandale de sa vie privée et ses honteuses débauches, portait à son époux un attachement sincère : elle le soutenait à la cour contre les envieux , et lorsqu'il monta sur le vaisseau qui devait le conduire en Afrique, elle voulut partir avec lui, et le suivit en effet au milieu de tous les dangers de l'expédition. Au reste, l'armée applaudit au choix de Justinien ; les vétérans qui avaient fait les dernières et glorieuses campagnes de Perse reprirent volontiers les armes , pour servir encore sous un général qui maintenait sévèrement la discipline, mais qui s'était toujours montré affable dans son commandement ; et au nom seul de Bélisaire on vit les barbares accourir pour offrir leurs services à l'empereur. Justinien, les soldats et le peuple avaient même confiance dans le chef de l'expédition. Ils déclaraient d'une commune voix que , dans tout l'empire, Bélisaire seul, par sabravoure et son habileté, pouvait mènera bonne fin cette guerre d'Afrique, qui, à cause de l'éloignement des lieux et des forces présumées des Vandales, paraissait à l'avance pleine d'obstacles et de dangers.

L'ABMÉED'eXPÉDITION, SES CHEFS.

— Les soldats avaient reçu l'ordre de se réunir à Constantinople. Là on vit accourir des Égyptiens, des Ciliciens, les habitants de toutes les parties de l'Asie Mineure et de la Grèce, mais principalement, il faut le supposer, les enfants belliqueux de la Thrace. Les barbares- vinrent aussi. On comptait parmi eux un corps de quatre cents Hérules, aussi cruels que braves , et six cents cavaliers huns, renommés pour leur habileté à lancer des flèches.

L'armée , dans son ensemble, s'élevait

à quinze mille hommes : elle se composait de dix mille fantassins et de cinq mille cavaliers. On distinguait parmi les chefs des différents corps , Dorothée, Salomon, Cyprien, Valérien, Martin, Althias, Jean, Marcellus , Cyrille, Rufm, Aigan, Barbatus, Pappus, Théodore, surnommé Ctenatus, Térentius, Zaidus, Marcien et Sarapis. Jean était né à Dyrrachium , Salomon à Dara, sur la frontière orientale de l'empire, et Aigan appartenait à la race des Huns. Presque tous les filtres généraux étaient originaires de la Thrace. Sinnion et Bala, braves guerriers, commandaient la troupe des thins', et Fara celle des Hérules. Le patrice Archelaùs, qui avait été successivement préfet à Constant] nople et en Illyrie, devait accompagner l'armée en qualité de questeur ou de trésorier. Cinq cents vaisseaux , grands et petits, avaient été rassemblés pour conduire les troupes en Afrique (*). Ils portaient vingt mille matelots recrutés en Egypte, en Cilicie ou en Ionie. Les mouvements et toutes les manœuvres de cette flotte étaient dirigés par Calonyme d'Alexandrie. On voyait aussi , à côté des vaisseaux de transport , quatre-vingtdouze bâtiments d'une forme allongée, à un seul rang de rames, qui devaient servir, en cas de besoin, à soutenir un combat sur mer. Les bancs des rameurs étaient couverts et à l'abri des traits de l'ennemi. Deux mille Byzantins montaient ces bâtiments qu'on appelait coureurs, à cause de leur grande légèreté. Enfin Bélisaire, le vainqueur des Perses, le chef illustre entre tous, avait été investi par Justinien du commandement suprême.

L'empereur, dans ses lettres, l'avait reconnu comme son représentant , et dans sa confiance il lui avait laissé une autorité sans bornes sur la flotte et sur l'armée.

(*) Le plus petit de ces bâtiments , suivant Gibbon, était de trente tonneaux, et le plus considérable de cinq cents. Suivant Marcus, les plus grands vaisseaux étaient de sept cent cinquante tonneaux; les plus petits de cent vingt-six tonneaux.

le départ (*). — Ce fut en 533 , vers le solstice d'été, que les troupes rassemblées à Constantinople reçurent l'ordre de s'embarquer. Au jour du départ, Justinien fit approcher de la partie du rivage où se trouvait bâti le palais impérial , le vaisseau qui devait porter le chef de la flotte et de l'armée. L'archevêque Rpiphanius s'avança alors au bord de la mer. Là, à la vue d'un peuple immense, il se mit en prière et bénit le général et les soldats. Quand Épiphanius eut achevé, on entendit les sons éclatants de la trompette qui réglait les manœuvres, et le vaisseau de Bélisaire se mit à voguer. La flotte entière s'ébranla pour le suivre, et bientôt elle disparut aux yeux de la foule qui était venue saluer son départ. Bélisaire avait à ses côtés Antonina, sa femme, et Procope qui, au retour de l'Afrique , devait écrire dans ses moments de loisir, l'histoire de l'expédition.

le voyage; réraclée; abydos ; SÉVÉRITÉ de bélisaire; sigée; maléb et ténare; l'armée s'arrête a méthone. — Après une courte navigation, la flotte jeta l'ancre devant l'ancienne ville de Périnthe, qui , au temps de Justinien, s'appelait Héra-" clée. Là, le général attendit, pendant cinq jours, les chevaux de prix que l'empereur lui envoyait de ses haras de la Thrace; puis il se remit en mer, sortit de la Propontide et s'engagea

(*) On peut comparer ici le récit de Procope avec les admirables pages où Thucydide décrit, en nous initiant en quelque sorte à toutes les émotions de ses contemporains, le départ de la flotte athénienne pour l'expédition de Sicile (Voy. Thucydide, liv. vi , ch. 3o et suiv.). Il suffit d'une comparaison de ce genre pour comprendre ce que le génie grec a perdu dans les siècles qui se sont écoulés de Périclès à Justinien. Cependant il faut rendre justice à Procope. Son Histoire de la guerre contre les Vandales est une des productions les plus remarquables du sixième siècle. Son récit est vif, animé et ne manque point d'art. Gibbon a dit : « Procope a raconté avec ordre et d'une manière élégante toute la guerre des Vandales. »

dans PHellespont. Il s'arrêta quatre jours à Abydos. Ce fut devant cette ville que Bélisaire donna une preuve de sa sévérité et de sa fermeté. Deux soldats qui appartenaient au corps des Huns avaient tué un de leurs compagnons, dans un moment d'ivresse. Bélisaire fit saisir les coupables, et il ordonna qu'on les pendît sur la colline qui domine Abydos. Il y eut alors une grande rumeur dans le camp. Les Huns se plaignaient vivement : « Nous nous sommes mis, disaient-ils, au service de l'empire, mais nous ne nous sommes point engagés à suivre les lois qui régissent les Romains. D'après nos coutumes, on ne tue point celui qui a tué. » Les soldats romains euxmêmes, qui désiraient le relâchement dans la discipline et l'impunité pour leurs désordres, prenaient parti pour les Huns. Bélisaire ne s'effraya point de ces clameurs, il réunit les "troupes, et leur dit : « La justice veut que l'assassin soit puni du dernier supplice. Je n'admets point l'excuse de l'ivresse. C'est un crime , dans une armée , de se livrer , en buvant , à de tels excès que l'on puisse perdre la raison , et tuer, sans hésitation , ses meilleurs amis. Vos protestations et vos plaintes ne peuvent m'émouvoir, et vous connaissez maintenant le châtiment que je réserve aux coupables.

Je ne reconnaîtrai jamais comme mon compagnon d'armes , quelque brave qu'il soit, un soldat assassin. J'estime le courage ; mais , à mon sens , il ne profitera jamais à l'homme injuste et pervers. » Après ce discours prononcé en vue de la colline où l'on avait dressé les potences qui portaient encore les cadavres des soldats huns, les murmures cessèrent et l'armée rentra dans le devoir.

Avant de s'éloigner d' Abydos , Bélisaire essaya de prévenir , par de sages mesures, les dangers qui menacent, pendant une longue traversée, et surtout dans les mauvais temps, une flotte de six cents vaisseaux. Pour diriger les pilotes, et pour que nul d'entre eux ne pût s'écarter ou se perdre, il fit teindre en rouge les voiles des trois

bâtiments qui portaient les officiers attachés à sa personne, et il ordonna que pendant la nuit on remplaçât ces voiles par des fanaux mis aux grands mâts.

Après une fausse manœuvre ou une tempête, le vaisseau qui s'était éloigné avait ainsi un signe de ralliement, et il pouvait facilement, le jour ou la nuit, rejoindre la flotte et reprendre son rang. Dans le trajet d'Abydos au promontoire de Sigée, il s'éleva un grand vent qui tomba au moment où le cap fut doublé. La flotte traversa heureusement toute la mer Egée. Quand elle arriva en vue de Malée et qu'elle s'engagea dans l'étroit canal qui sépare, en cet endroit, le Péloponèse de l'île de Cythère , le désordre se mit dans les rangs. Les vaisseaux se touchaient, se heurtaient, et ce ne fut que par des prodiges de force et d'habileté que rameurs et pilotes sortirent de ce dangereux passage. Au moment du désordre, le moindre coup de vent eût anéanti l'armée entière. La flotte toucha ensuite à l'ancienne ville de Ténare , qu'on appelait alors Cœnopolis ; de là elle se rendit à Méthone, dans la Messénie , où elle s'arrêta.

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